La Divine Comédie

Le projet fou de “Inferno”: Recréer le son de l’Enfer

Inferno_Cities_and_Memory

“Inferno” est l’œuvre sonore et musicale collective de 80 artistes et preneurs de sons du monde entier réunis pour créer, imaginer et composer le son de l’Enfer. Cette création a permis de donner une bande son au film muet “L’Inferno” de Francesco Bertolini et Adolfo Padovan tourné en 1911. “Inferno” s’inscrit dans la série d’articles que ce site consacre au 700e anniversaire de la mort de Dante Alighieri.

C’est une carte en noir et blanc qui accroche en premier le regard: celle de l’Enfer, telle que Dante l’a imaginée il y a sept siècles. Puis on remarque une quarantaine de repères rouges frappés d’une étoile blanche, qui se détachent sur le dessin en noir et blanc. Derrière chacun de ces signes, autant d’œuvres musicales originales créées par des artistes contemporains.

Bienvenu dans Inferno, un projet collaboratif qui ambitionne de recréer l’univers sonore de l’Enfer. Ce site a été créé pour célébrer le 700e anniversaire de la mort du Sommo poeta. Il fait partie d’un ensemble autrement plus vaste baptisé Cities and Memory créé en 2014 par Stuart Fowkes, un artiste sonore, preneur de son, installé à Oxford, en Grande-Bretagne.

Dans cet ensemble foisonnant et passionnant à explorer qu’est Cities & Memory, qui traque les sons contemporains de nos villes, Inferno tranche. Il s’agit de créer ex nihilo l’univers sonore d’un lieu imaginaire. Pour ajouter à la difficulté, l’Enfer n’est pas à proprement parler un lieu harmonieux (au plan musical s’entend). Ses caractéristiques sont particulières: l’Enfer n’est que cris, plaintes, pleurs, rochers qui s’éboulent, glace qui craque, eau qui bouillonne, cascades bruyantes… Stuart Fowkes, dans la présentation du projet, remarque:

l’une des caractéristiques les plus frappantes de l’Enfer est les fréquentes références au son et au bruit, et nous voulions vraiment donner vie à cela, en utilisant les techniques de conception sonore, d’échantillonnage et de composition de 2020

Les sons éthérés de Laura Boland ou l’inquiétant Trough the door

Alors comment “sonne” cet Inferno? Pour le savoir, il faut cliquer sur les repères de la carte interactive.

L’entrée peut se faire par les sons éthérés de Laura Boland (Elska). Avec Terra di Lumine, le morceau qu’elle a composée, nous sommes  encore à la surface de la terre. Dante n’a pas atteint l’Enfer proprement dit. Il est dans la “sombre et âpre forêt”. Laura Boland l’a imaginée à partir de sons enregistrés dans une forêt proche de New York, mixés avec le gong d’un tambour1. Des notes de piano figurent les gouttelettes de lumière, sans oublier, dans cette composition complexe et sophistiquée, un zeste de sampling et quelques bruits de vagues s’écrasant sur le rivage enregistrés à Cape May, une cité balnéaire du New Jersey.

Mais, l’interactivité de la carte le permettant, on peut aussi choisir d’entrer dans le voyage par le très inquiétant Trough the door de Simon Woods. L’auditeur se sent physiquement passer la porte qui au Chant III ouvre sur le gouffre de l’Enfer. La progression du thème musical  traduit le malaise croissant qui gagne le visiteur au fur et à mesure de son avancée vers la porte qui porte la terrible inscription: «Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate».

Chaque compositeur propose son propre univers sonore

Chaque compositeur ou compositrice propose son propre univers sonore et sa propre interprétation du passage de l’Enfer qu’il illustre. Cette différence peut s’apprécier par exemple dans les morceaux consacrés au “désert brûlant”, là où Dante retrouve son maître Brunetto Latini sous une pluie de feu.

Peter Hodgkinson a retenu le fait qu’étaient punis dans ce “désert” les “violents” contre la nature et a souhaité rendre sa musique, The Abominable Sand, la plus immersive possible. Il décrit son morceau de musique comme une descente progressive vers le “Sable abominable”:

La piste (sonore — Ndr) a un souffle ou un cycle qui est clair au début; cela est subsumé en intensifiant les voix et les sons déformés qui décrivent la descente dans le sable abominable; le sable est le flou des aigus et de l’électricité statique qui consume les voix. Le “sable abominable” est comme une tempête de sable du désert qui dessèche et déchiquette tout ce qui est capturé sur son passage.

Le groupe The new Cow, composé de Hans Glib, Deiter Banal et Klaus Inane, a choisi pour son morceau Babel is burning une approche radicalement différente, voire opposée:

Nous avons pris le nom du cercle au pied de la lettre, et avons essayé de transmettre le son des misérables malades se tordant sous une pluie de feu. (…) Une cacophonie d’enregistrements coupés de divers fanatiques religieux et extrémistes constitue la base de la pièce, recouverte d’une respiration déformée et d’enregistrements traités de machines défectueuses (…) Les voix humaines traitées ajoutent à l’atmosphère générale de malaise et de souffrance.

Un passionnant travail d’explication

Le passionnant dans cet Inferno est que chaque créatrice et créateur explique les éléments qu’il a utilisé pour construire son morceau, la manière dont il l’a construit et la philosophie qui l’a guidé.

Odette Johnson (Museleon), pour Sowers of discord, le morceau qui illustre les semeurs de discorde du Chant XXVIII s’est inspiré de notre monde actuel. Elle a retrouvé dans les très contemporains semeurs de fake news, complotistes et autres négationnistes des traits communs avec les semeurs de discorde et de schisme dantesques. Son objectif était

de créer une cacophonie de mots qui représentent la façon dont les semeurs de discorde utilisent, entre autres, les médias sociaux, les médias, les rassemblements, etc. pour faire passer leur message dans le but de créer la division, la haine et la violence, afin d’obtenir leur chemin.

Certains morceaux sont construits comme des pièces de théâtre mises en musique. C’est le cas de Antenora Blues, conçu par Neil Verma où il “raconte” le conte Ugolino rongeant la tête de l’archevêque Ruggieri. L’auteur voulait qu’une voix dise le texte et qu’une autre le commente, afin d’utiliser

une voix pour «ronger» une autre, tout comme l’image centrale de la section dans laquelle le comte Ugolino ronge la tête de l’archevêque Ruggieri.

Le morceau est étonnant qui mêle voix anglaises et voix italiennes, craquements et rongements jusqu’à ce que le silence gagne.

La recherche de notre propre Paradis

Dans La Divine Comédie, Dante, guidé par Virgile, sort de l’Enfer, après avoir escaladé le corps de Lucifer. Il lui reste encore à gravir le mont du Purgatoire et à parcourir le Paradis. Cette dernière partie du voyage du poète a inspiré à Andrew Howden sa composition, The Love Which Moves The Sun & Other Stars. Cette interrogation fut son point de départ:

Sommes-nous tous à la recherche de notre propre idée du paradis? Comment y parvenir et de quelle manière, est-ce physique ou mental, est-ce même important? Cela fait partie d’un voyage personnel utilisant des tons pour induire un état presque transcendantal, (et) essayer d’atteindre un niveau de conscience où le calme et la sérénité s’apparentent à être au paradis à travers la musique.

La douceur du Paradis au milieu des sons rugueux et discordants de l’Enfer, c’est sur cette porte ouverte à la douceur et à la méditation  que l’on peut refermer cet Inferno. Nous aurions alors nous aussi atteint notre Jérusalem.

Pour le 700e anniversaire, donner une bande son au film muet L’inferno

La réinvention de l’univers sonore de l’Enfer de Dante avait pour but de créer une piste sonore à L’Inferno, célèbre film italien muet de Francesco Bertolini et Adolfo Padovan tourné en 1911.

En novembre 2020, une musique composée à partir d’une édition des sons réalisés dans le cadre du projet a donc été créée. Le film avec l’ajout de cette composition y trouve une nouvelle fraîcheur. Des scènes qu’un spectateur contemporain aurait pu trouver surjouées, maladroites ou tout simplement vieillies, y retrouvent toute leur force et leur puissance expressive. Une belle manière de célébrer le 700e anniversaire de la mort du poète. 

Ce film sonorisé, le voici:

Note

Inferno est un projet de Cities and Memory. Ce réseau collaboratif mondial auquel ont collaboré plus de 750 preneurs de son et artistes depuis sa naissance en 2015 est basé à Oxford, au Royaume-Uni. Plus de 4000 sons sont conservés et forment une carte sonore mondiale qui couvre plus de 100 pays et territoires. Outre Inferno, trois projets marquants sont à signaler: