Camera delle Lacrime: Les Cercles de l’Enfer à Ivry

Camera delle Lacrime: Les Cercles de l’Enfer à Ivry

Le dimanche 17 novembre 2019, la Camera delle Lacrime avait posé ses valises sur la scène du Théâtre Antoine Vitez à Ivry, dans la banlieue parisienne. Au programme, Les Cercles de l’Enfer, premier volet d’un cycle Dante Troubadour, dont l’aboutissement sera les Sphères du Paradis.

Un dispositif scénique simple: au centre d’une scène plongée dans une sombre pénombre qu’éclairent parcimonieusement quelques ampoules électriques, un chanteur; à ses côtés un récitant; en arrière, en arc de cercle, trois musiciens; derrière encore, un chœur.

«8 avril de l’an 1300, l’ante-enfer, le vestibule de l’Enfer…» Denis Lavant emmène les spectateurs. Il est Dante ou Virgile par la seule magie d’un chapeau cabossé, posé ou rejeté. Il est aussi ce fil d’Ariane qui évite à tous de se perdre dans le labyrinthe de cet Enfer un peu particulier. C’est une visite en accéléré qui est proposée par la Camera delle Lacrime. En effet, donner le texte du cantique en son entier exigerait plusieurs heures. Ce serait alors un autre spectacle.

L’audace tient dans la création musicale

Pour autant, les familiers de l’œuvre de Dante ne sauraient être dépaysés. Ils retrouvent la poésie du Sommo poeta et croisent le comte Ugolin ou Bertrand de Born, dont on ne saurait dire «s’il existe un tourment plus cruel» que celui qu’il subit. Ils évitent cerbère «bête étrange et cruelle, aboyant comme un chien de son triple gosier» ou Minos «à l’horrible grimace», mais aussi le Styx, ce bourbier où «plonge des hommes nus recouverts par la fange et bouillant de courroux», ou encore ce «lieu dit Malefosse composé de rochers de la couleur du fer».

Mais l’audace est ailleurs. Elle tient dans la musique et dans le chant, justes contrepoints à la voix de Denis Lavant. Audace, car dans l’Enfer, il n’existe ni chant ni musique. C’est le lieu de la cacophonie, de ce «tumulte, qui toujours / tournoyait dans cet air éternellement obscur, / comme le sable quand souffle un tourbillon» ou encore de ces «nombreux soupirs» qui font «frissonner une brise éternelle».

C’est donc une création musicale reposant sur le texte de l’Enfer, qui est proposée pour ce spectacle. «Nous utilisons la matière dantesque comme une partition dont il manquerait la notation musicale», expliquent Bruno Bonhoure et Khaï-dong Luong, les deux fondateurs de la Camera delle Lacrime, dans le livret qui accompagne l’enregistrement du spectacle. 

Rien  de statique, d’ennuyeux ou de forcé dans ce spectacle virevoltant, où la viole de gambe répond au tambourin, où le toscan “illustre” chanté par Bruno Bonhoure et par le chœur des enfants et des adultes du Conservatoire d’Ivry reprend la voix de Denis Lavant tour à tour murmure doucereux, féroce imprécation, lente déclamation… 

Bref, on a hâte de voir le Purgatoire  deuxième volet du cycle Dante Troubadour. Il devrait être monté l’année prochaine à Ivry. 

  • Le site de La Camera delle Lacrime
  • Illustration: La Camera delle Lacrime et le chœur du Conservatoire d’Ivry — Théâtre Antoine Vitez, Ivry-sur-Seine, le 17 novembre 2019 — photo Marc Mentré.
Dantedì: unanimité au Parlement italien

Dantedì: unanimité au Parlement italien

Unanimité. Pas un seul non, pas une seule abstention. Tous les députés de l’arc politique italien, de l’extrême-droite à la gauche, unis autour d’un même texte, cela tient du prodige. Ce miracle à un nom: Dantedì. Si l’on voulait une nouvelle preuve de l’importance du Sommo Poeta en Italie ce vote du Parlement autour d’une mozione visant à instituer une journée sur et autour de Dante suffirait à l’illustrer.

Mais de quoi s’agit-il? Il y a quelques mois (en avril 2019) le Corriere della Sera avait lancé l’idée que l’Italie consacre une journée entière à célébrer Dante Alighieri. À quelques mois du 700e anniversaire de la mort du poète, l’initiative recevait rapidement le soutien de nombreuses institutions comme l’Accademia della Cruscia, la plus importante —et prestigieuse— association linguistique italienne, la Società Dantesca, la Società Dante Alighieri, sans parler de la région d’Émilie-Romagne, de la ville de Ravenne…

 La fine fleur des dantologues italiens —Carlo Ossola, Enrico Malato, Giorgio Inglese…— va aussi se mobiliser, mais l’intérêt suscité par cette initiative dépasse largement ce cercle étroit.

Restait à trouver une traduction politique. Le premier ministre Giuseppe Conte avait déjà indiqué l’engagement du gouvernement pour soutenir les manifestations autour du 700e anniversaire. De son côté, le ministre dei Beni culturali (équivalent de notre ministre de la Culture) Dario Franceschini, estimait que «l’idée d’avoir un journée de souvenir et d’initiative autour du personnage de Dante —et que cela se tienne en Italie et aussi dans le monde entier— lui semblait très belle.»

L’outil de la mozione parlamentare

Pour concrétiser encore un peu plus le projet, ses initiateurs se tournèrent donc vers la Chambre des députés. En Italie, les parlementaires disposent d’une disposition particulière, la mozione parlamentare. Il s’agit d’un texte élaboré par un groupe de députés (ou de sénateurs) qui, sur un sujet précis, indique au gouvernement les mesures qu’il devrait prendre. Si les textes ainsi votés n’ont pas de valeur contraignante, ils constituent quand même une forte incitation.

C’est le cas donc pour cette mozione qui demande l’instauration du Dantedì et qui fut votée le lundi 4 novembre. Mais derrière l’unanimité du vote chacun offrit, selon sa sensibilité politique, une lecture sensiblement différente de Dante, du personnage et de l’œuvre, chacun n’hésitant pas à lier le personnage historique avec la situation politique actuelle du bel paese.

Silvio Mollicone (Fratelli d’Italia) par exemple, défendra l’idée d’un Dante à qui l’on doit «la vision d’une Italie entendue comme nation et comme civilisation. L’identité nationale selon Dante est nationale et universelle (…).» Il liera la célébration de Dante à la «formation d’une conscience et d’une unité nationale».

Dante, un personnage central de construction de l’identité nationale italienne 

Plus à gauche, Patrizia Prestipino (Pd) préfèrera mettre l’accent sur l’homme de liberté dans une période —le Moyen Âge— où la notion de liberté individuelle était pratiquement inconnue, citant le célèbre vers de Virgile, lorsqu’il présente Dante à Caton au Chant I du Purgatoire, «libertà va cercando, ch’è sì cara». D’autre encore, comme Luigi Casciello (Forza Italia), après avoir rappelé que Dante «était une référence décisive de notre identité nationale», mettra l’accent sur le «sentiment religieux» et voit d’abord dans le poète le «catholique». 

Mais derrière ces différences de sensibilité et d’analyse, c’est bien un fort unanimisme qui a transparu lors du débat. L’idée que Dante est un personnage central dans la construction de l’identité nationale italienne, de sa culture et de sa langue est revenue de manière récurrente tout comme le fait que ses réflexions sur les divisions politiques et sa féroce condamnation de la corruption conservaient toute leur actualité. 

«L’un des objectifs principaux de la  mozione, rappelait Michele Nitti (M5S) l’un des initiateurs du projet, est de contribuer au souvenir de Dante et à l’unifier. C’est une occasion de débattre de culture, mais de la culture vue comme âme et moteur du développement économique et social du pays, car l’économie du futur sera celle de la connaissance.»

L’accent mis sur la langue italienne 

C’est donc à l’unanimité que les députés devaient voter cette mozione qui demande instamment au gouvernement 

  1. d’instituer en 2020 une journée commémorative dédiée à Dante Alighieri, en hommage à l’italianité;
  2. d’adopter toute initiative et opportunité destinées à protéger et valoriser la langue italienne, ce grand patrimoine national, et à en garantir et promouvoir une utilisation pleine et correcte à partir des institutions publiques, nationales et locales; 
  3. à promouvoir et soutenir toutes les activités nécessaires au souvenir de la vie, des œuvres et de l’importance du Poète en Italie et à l’étranger

Reste maintenant à s’accorder sur la question de la date pour cette journée. Deux propositions semblent, pour l’instant, se dégager: le 25 mars ou le 8 avril. Le critique littéraire Alberto Casadei, penche pour la première date car cette date du début du voyage de Dante dans l’autre monde coïncide «avec celle de l’incarnation et aussi de la crucifixion du Christ; le 25 pour le florentin qu’était Dante était aussi le premier jour de l’année. 

Mais pour l’instant, rien n’est encore fixé et il faut attendre, après cet appel fort des députés, la décision du gouvernement italien sur l’instauration de cette journée consacrée à Dante. 

  • Illustration: Le résultat du vote de la mozione demandant l’instauration d’un Dantedì au Parlement italien, le 4 novembre 2019 (capture d’écran)
  • Pour aller plus loin: Il est possible de réécouter les débats (30 mn après le début de l’enregistrement) du 4 novembre 2019 consacrés à l’instauration d’un Dantedì sur le site du Parlement italien, tout comme consulter l’ensemble des documents.
Dante et l’Averroïsme

Dante et l’Averroïsme

Dante était-il averroïste? “Dante et l’averroïsme” s’efforce de répondre à cette question complexe. Cet ouvrage qui vient de paraître aux Belles Lettres apporte de nombreux éléments de réponse qui en font une lecture ardue mais indispensable.

Nous sommes dans le Chant X du Paradis. Une couronne flamboyante s’est formée autour de Dante et Béatrice. Une voix se détache, celle de saint Thomas. Il présente successivement les douze sages qui composent ce cercle. Le dernier nommé est Siger de Brabant: 

la luce etterna di Sigieri,

che leggendo nel Vico de li Strami

sillogizzo invidiosi veri 

(c’est la lumière éternelle de Siger / qui, enseignant dans la rue du Fouarre, / provoqua l’envie par ses syllogismes de vérité.1 – v. 136-138)

«Trois vers, trois ruisseaux pour un océan d’articles, de livres et de thèses» comme l’écrit joliment Alain de Libera dans son Avant-propos. Ce sont autant de grilles de lectures, de schémas, d’interrogations qui se sont accumulées au fil du temps… avec sous-jacent cette question récurrente: Dante était-il «averroïste»? 

Siger de Brabant, un hérétique?

En effet, en plaçant Siger de Brabant parmi celui des sages qui composent la couronne de flammes qui entoure Dante et Béatrice au Chant X, le poète aurait endossé les thèses du philosophe. Or celles-ci ont été combattues par Saint Thomas d’Aquin et l’Église. Elles furent, en particulier, désapprouvées par l’évêque de Paris, Etienne Tempier. Il publia, le 7 mars 1277, un décret dans lequel il condamnait des propositions philosophiques et théologiques inspirées des œuvres d’Aristote et d’Averroès. Siger qui enseignait alors à Paris, comme l’indique Dante dans le Chant X, faisait partie des philosophes visés.

L’année précédente, raconte Luca Fiorentini, Siger avait été «invité à se présenter, avec les maîtres Goswin de la Chapelle et Bernier de Nivelles, au tribunal de l’inquisiteur dominicain Simon du Val: les trois hommes devaient répondre à l’accusation d’avoir professé des doctrines hérétiques in regno Franciæ»2. L’accusation devait avoir porté car après 1277, on perd la trace de Siger; il n’écrit plus. Il mourra assassiné par l’un de ses secrétaires à Orvieto, en 1284, alors qu’il allait (semble-t-il) chercher refuge auprès du Pape.

Dante_et_laverroisme_Alain_de_Libera_Jean-Baptiste_Brenet_Irene_Rosier-CatachOn comprend donc pourquoi il y a matière à débat. Dante et l’Averroïsme(1), qui vient de paraître, n’entend pas clore la réflexion mais préciser, éclaircir des débats devenus obscurs, sortir des contradictions et «sur les grands enjeux», apporter des avis «précis et tranchés», comme le dit Alain de Libera.

Cette matière fuyante qu’est l’averroïsme

Mais d’abord peut-être faut-il essayer de définir cette matière fuyante qu’est l’averroïsme. Elle l’est d’autant plus qu’il s’agissait à l’époque —rappelons-le— de lire un philosophe grec non chrétien, Aristote, à travers le Commentaire d’un philosophe et théologien musulman, Avarroès, qui venait d’être traduit en latin. Depuis les choses se sont encore compliquées: l’averroïsme, nous dit A. de Libera «est une sorte d’hydre, dont les têtes poussent ou, coupées, repoussent (…). Il y a autant d’averroïsmes que d’averroïstes, et d’averroïstes que de grilles de lectures et de choix d’objets découpés par les historiens dans la masse, en croissance, quasi exponentielle, des données médiévales , en philosophie comme en théologie.»

Dans ces conditions, le chapitre que Jean-Baptise Brenet consacre à «l’averroïsme aujourd’hui» est un éclairage bienvenu et indispensable. En premier lieu parce qu’il donne une définition de ce que l’on entend par «averroïsme». Cela correspond, écrit-il:

dans la scolastique latine aux diverses lectures philosophiquement favorables à la doctrine de l’intellect défendue par Avarroès(2) dans son Grand Commentaire du traité De l’âme d’Aristote. C’est-à-dire, plus techniquement, toute conception soutenant cette triple thèse:

  1. la séparation «substantielle» de l’intellect —et principalement celle de l’intellect dit «matériel», qui constitue la puissance et le substrat de la pensée;
  2. son unicité absolue, malgré la diversité des individus;
  3. son éternité, enfin, non seulement a parte post (dans le futur), mais a parte ante (dans le passé)

L’intellect est une substance séparée des corps ; il est, même à l’état «matériel»3 unique pour toute l’espèce humaine; il est inengendré et incorruptible.

Sur le plan théologique, cette doctrine conduit donc à priver les hommes de leur âme spirituelle individuelle, puisqu’il existe un «intellect» unique, immatériel, qui ne saurait avoir la forme d’un être humain. L’une des conséquences de cette définition est de considérer que l’être humain ne peut être immortel, alors que l’intellect commun l’est. 

Mais problème, cette définition est celle de Thomas d’Aquin. Il la donna “en creux”, en quelque sorte, en réfutant cette thèse, notamment dans son traité De l’Unité de l’intellect (lire ici plus précisément ce qu’il établit et réfute). Les analyses et propositions de Siger de Brabant par exemple sont plus nuancées. Pour lui, explique J.-B. Brenet, 

l’homme n’est ni l’intellect, ni le corps, mais le tout dont l’intellect et le corps, quoique séparés in esse, constituent chacun deux parties. L’homme est donc bel et bien homme par l’intellect, mais il n’est pas requis pour autant, dit Siger, que l’intellect s’unisse au corps comme la figure à la cire.

Un trait d’union fragile

Dante connaissait-il les écrits et des travaux du Maître es Arts de la rue du Fouarre à ce niveau de détails? On l’ignore, et aucun des premiers commentateurs (qui le connaissait peu ou mal), comme le montre Luca Fiorentini, dans le chapitre Portraits d’Averroès et de ses (prétendus) disciples, n’apporte de réponse explicite à cette question. L. Fiorentini ajoute: «Il n’y a du reste aucune mention d’Averroès, ni des doctrines liées à une tradition averroïste réelle ou prétendue, dans les gloses anciennes du Paradis, X, 133-138.»

En revanche, la seule présence de Siger au Chant X relie Dante à l’«averroïsme», Mais ce trait d’union est bien fragile. Par exemple au Chant XXV du Purgatoire, lorsque Dante décrit la formation des ombres, il ne reprend pas la thèse «averroïste» de «l’intellect unique, substance séparée du corps». Par exemple encore, si l’on compte le nombre de citations et de références explicites au sage de Cordoue dans l’œuvre de Dante, le résultat est décevant comme l’exprime Pasquale Porro dans le chapitre au titre provocateur Dante Anti-Averroïste?

Averroès est cité de manière explicite une fois dans l’Enfer (le célèbre passage de IV, 144: Averroès qui fit le grand commentaire [Averoìs che ‘l gran comento feo], une fois dans le Purgatoire (XXV), une fois dans la Monarchie (I, 3, 9), une fois dans le Banquet (IV, XIII, 8), et deux fois dans la Quaestio (12 et 46). Il s’agit évidemment d’une base textuelle faible pour évoquer une forme d’averroïsme. 

En refermant Dante et l’Averroïsme, qui offre un regard complet sur les différentes œuvres de Dante, sur les influences qu’il aurait subies, par exemple de la part de Guido Cavalcanti, son «premier ami», (mais celui-ci était-il avérroïste?), on ne peut que s’interroger sur la réalité de l’averroïsme de Dante. 

Pour autant dans le chapitre, Dante et l’historiographie de l’Averroïsme, qui clos l’ouvrage, Gianfranco Fioravanti rappelle ce qu’il appelle «un fait indéniable»: «Lier l’intellect possible et l’humanité dans son ensemble, une théorie qui distingue Dante de tous les auteurs politiques de l’époque, nous renvoie inévitablement à Averroès et peu importe que l’Averroès de Dante ne soit pas réellement identique au véritable Ibn Rushd.» Bref ajoute-t-il: 

Dante n’est pas averroïste au sens strict du terme, s’il y a bien un sens strict, mais dans certains cas nous percevons entre lui et Averroès une sorte d’air de famille 

Cette conclusion n’en est pas une, mais elle ouvre la voie à d’autres recherches. La porte de l’averroïsme dantesque est donc loin d’être définitivement refermée.

  • Notes
    1. Dante et l’Averroïsme, sous la direction d’Alain de Libera, Jean-Baptiste Brenet et Irène Rosier-Catach, Collège de France et Les Belles Lettres, Paris, 2019.
      Cet ouvrage est issu des travaux d’un colloque organisé sur ce thème les 12 et 13 mai 2015 au Collège de France. Il était organisé dans le cadre de la Chaire d’histoire de la philosophie médiévale, avec les contributions de Jean-Baptiste Brenet, Irène Rosier-Catach, spécialiste du modisme et directrice de la traduction de l’Éloquence en vulgaire, Enrico Fenzi (Gênes), coéditeur du De vulgari eloquentia, Gianfranco Fioravanti (Università di Pisa), Thomas Ricklin (Ludwig-Maximilians Universität München), Luca Fiorentini (ATER, Collège de France), Luca Bianchi (Università del Piemonte Orientale, Vercelli), Pasquale Porro, Paolo Falzone (Università di Roma «La Sapienza»)), Aurélien Robert (CNRS), Iacopo Costa (CNRS), Andréa Tabarroni (Università di Udine).
    2. Averroès (1126-1198) est le nom latin d’Ibn Rushd. Tout à la fois médecin, juriste, théologien et philosophe, il vécut à Cordoue en Andalousie, puis à la fin de sa vie à Marrakech. En Occident, au Moyen Âge, il était connu pour ses Commentaires de différentes œuvres d’Aristote (De l’Âme, De la sensation et des sensibles, Du ciel, Physique et Métaphysique) qui avaient été traduites de l’arabe au latin par le philosophe Michael Scot.
  • Illustration: Averroes, par Andrea Bonaiuto (XIVe siècle) — détail de la fresque Trionfo de Santo Tomás — Santa Maria Novella — Florence
Dante’s Inferno, une série TV en enfer

Dante’s Inferno, une série TV en enfer

Quatre scénaristes talentueux, les moyens de Disney, une ambition affichée.…“Dante’s Inferno” coche toutes les cases qui devraient assurer à cette série TV un beau succès. Mais affirmer que ce projet s’inspire de La Divine Comédie est un abus de langage. Il n’en est —au mieux— qu’une pâle extrapolation.

La Divine Comédie sous forme de série TV? Pourquoi pas, surtout si les scénaristes sont talentueux. Si l’on en croit The Hollywood Reporter, qui le premier a annoncé la nouvelle, ce sera le cas. Ce sont en effet pas moins de quatre scénaristes chevronnés qui vont se lancer dans l’aventure. Les premiers sont Ethan Reiff et Cyrus Voris. Ils travaillent ensemble depuis 1987 et leur plus grand succès est sans doute Kung Fu Panda. Ils sont aussi les auteurs d’une série Knightfall, consacrée aux Templiers. Ils sont rejoints par Nina Fiore et John Herrera connus pour être les auteurs de l’adaptation TV du roman de Margaret Atwood, La servante écarlate.

Entre de telles mains on ne peut qu’imaginer une adaptation ambitieuse. Mais le diable se loge dans les détails.

On peut un tiquer tout d’abord en apprenant que les auteurs ont décidé de transposer l’Enfer de Dante dans le Los Angeles actuel. Toutefois, ce choix peut se comprendre: la transposition est pratique courante lorsqu’il s’agit d’adapter une œuvre classique pour un public contemporain. Il peut se concevoir d’autant plus que les programmes de Freeform, la filiale de Disney qui va réaliser la série, sont destinés principalement aux adolescents.

Dante sera une jeune fille de vingt ans

On peut tiquer aussi en apprenant que ce n’est pas Dante qui se rendra en Enfer, mais une jeune fille d’une vingtaine d’années, qui s’appellera Grace… Dante. Là encore sans doute faut-il séduire le jeune public et donc rajeunir le personnage principal. Une fraîche jeune fille est probablement jugée plus “attractive” qu’un barbon «nel mezzo del cammin di nostra vita». Mais cette décision entraîne ipso facto la disparition du personnage de Béatrice, l’un des principaux “moteurs” du poème original.

On peut tiquer enfin en lisant le pitch du scénario tel qu’il est résumé par Kombini :

(Grace) est décrite comme une adolescente troublée et déprimée qui vit à Los Angeles. Abandonnée par son père à sa naissance, Grace vit avec une mère toxicomane et un frère perturbateur. Elle a rapidement laissé tomber ses rêves pour veiller sur eux, mais une rencontre improbable va changer sa vie : Grace va passer un pacte avec le diable en personne afin de se sortir de son quotidien misérable.

Suite à cet accord entre les deux, la vie de Grace va s’améliorer considérablement : la jeune fille trouvera l’amour, sa famille ira mieux, l’école et une carrière professionnelle florissante lui souriront… Mais le patron de l’enfer revient tôt ou tard chercher son dû, et Grace devra traverser les neuf cercles de l’enfer pour le vaincre et reprendre en main le contrôle de son destin.

Dans La Divine Comédie, il n’est nulle part question d’un “pacte faustien” de ce type. Lucifer, vaincu, est immobile, enterré à mi-corps, au fond du gouffre de l’Enfer que sa chute a créé. Ses seuls mouvements se réduisent à remâcher éternellement les ombres de trois traîtres et à battre des ailes dans l’obscur désert glacé du Cocyte.

On pourrait ainsi tiquer à l’infini. Mais est-ce bien utile? Le poème de Dante est —on l’a compris— vidé de ce qui en fait le sel et la force. Il est réduit à un décor, un stock d’images, d’anecdotes et de personnages où les auteurs puiseront au gré de l’avancement de leur scénario.

Au bout du compte, nous aurons sans doute une série attractive et spectaculaire comme un jeu vidéo. D’ailleurs, celui-ci existe déjà. Il s’appelle également Dante’s Inferno.
Game over

  • Illustration: Devil’s Gate au bord du de l’Arroyo Seco. Photo prise avant 1920 et la construction du barrage du même nom à proximité de Pasadena (Los Angeles County). On distingue clairement à droite le profil du “diable” avec sa bouche aujourd’hui fermée par une grille. Attribution: Magi media – CC A – SA 3.0

 

 

 

Silvia Vavolo: Dante aveva Ragione

Silvia Vavolo: Dante aveva Ragione

La chanteuse italienne Silvia Vavolo vient de réaliser un vidéoclip troublant, Dante aveva ragione. On y voit un jeune homme tournant en rond sur un vélo blanc, dans un immense loft, hésitant entre de nombreuses photo-polaroïd sans se décider. On y entend aussi un passage de La Divine Comédie dit par le chanteur Red Canzian, qui pour l’occasion a endossé le rôle de Virgile. 

Cette histoire d’un garçon qui mange, dort, fait ses exercices physiques sans jamais sortir de son habitation est un symbole explique la chanteuse: la chanson se veut une critique ironique des personnes qui ne prennent jamais position dans la vie, qui ne prennent jamais de risques, qui ne s’exposent pas. Ce sont ces ignavi, que Dante et Virgile rencontrent au Chant III de l’Enfer. 

Dante n’a pas de mots assez durs pour qualifier ces indolents, qui au cours de leur vie ne se sont engagés dans aucune cause ou ont refusé de choisir, soit par peur soit par confort personnel. Il les traitent de cattivi (“lâches”) de sciaurati (“minables) qui «a Dio spiacenti e a’ nemici sui.» (“qui déplaisent à Dieu et à ses ennemis”). D’ailleurs, leurs âmes ne sont même pas dignes d’aller en Enfer; elles sont condamnées à rester sur le bord de l’Achéron sans pouvoir le franchir. 

Par la loi du contrappasso, elles sont condamnées à courir sans trêve, nues, derrière une enseigne qui symbolisent leur incapacité à prendre une décision. Elles sont harcelées par des taons et des guêpes et le sang de leurs blessures mêlé à leurs larmes tombe à leurs pieds. 

Cette chanson est donc une incitation à choisir, à agir et à s’engager, car dit Silvia Vavolo: «La vie c’est choisir». 

  • Illustration: La couverture de l’album Dante aveva ragione de Silvia Vavolo – Dessin de Sergio Staino
Questions sur le Paradis

Questions sur le Paradis

La Divine Comédie fait partie du programme scolaire en Italie. Le site ScuolaZoo a rédigé un quiz pour tester les connaissances des jeunes lycéens. Je l’ai francisé. Saurez-vous répondre?

 

  • Illustration: Carte du Ciel, modèle géocentrique, par Bartolomeu Velho (1568) – Domaine public.
  • Le quiz original est ici, sur le site de ScuolaZoo.