Drawing Dante: Il visibile parlare

Drawing Dante: Il visibile parlare

Il faut courir voir Drawing Dante à l’Institut Culturel Italien de Paris, avant que cette exposition ne ferme ses portes le 16 juillet prochain. Douze jeunes dessinateurs italiens ont été mis au défi de réinterpréter chacun un chant de La Divine Comédie sous forme de trois planches de BD. C’est ce travail que montre l’exposition. 

On pourrait trouver ce défi facile à relever, tant l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis décrit par Dante font aujourd’hui partie de l’imaginaire collectif occidental. Mais cette familiarité est fausse et piégeuse. 

La représentation de l’univers dantesque est le fruit d’une longue tradition iconographique entamée en premier lieu par les enlumineurs des manuscrits du XIVe siècle, puis par des artistes comme Sandro Botticelli, et plus tard par William Blake ou Gustave Doré et encore plus récemment Salvador Dali et tant d’autres.

Comme un clin d’œil, l’exposition reprend quelques planches et illustrations parmi les plus célèbres des Fumetti danteschi d’un passé proche, telles celles de Lorenzo Mazzoti,  Milton Glaser, Mœbius ou encore Seymour Chwast, sans oublier celles “manga” de Gō Nagaï ou le génial Inferno di Topolino d’Angelo Bioletto publié chez Disney dans les années 1950. 

«Ces scènes peuvent être faites par la main de Dieu»

Le défi pour les artistes a donc été de dépasser cette richesse d’interprétation.

«J’ai choisi le cercle des Vaniteux (Chants X et XI du Purgatoire) car Dante se met en scène lui-même», explique Silvia Rocchi. «Avec Virgile, il marche, il pose ses pieds sur des exemples qui sont “à punir”, et il se promène devant des bas-reliefs qui sont les exemples à suivre. Tous deux observent cela en se disant que ces scènes pourraient être faites par la main de Dieu»

Le difficile chemin auquel s’est confronté Silvia Rocchi, et celui auquel Dante lui-même s’est heurté auparavant. C’est un débat —Huc pictura poesis1— qui depuis Horace traverse la littérature occidentale, analyse Alessandro Benucci, maître de conférence à l’université Paris-Nanterre: 

Il y aurait une façon propre au divin de pouvoir représenter quelque chose que la parole n’arrive pas à représenter. Dante nous dit que cette confrontation est atteinte seulement par Dieu, mais Dante en décrit quelque part la faisabilité. Le défi qu’il lance à sa propre langue et d’atteindre ce visibile parlare qui serait le propre de Dieu, mais la Divine Comédie lui permet de le faire.

Au Purgatoire, «le temps passe»

Pour atteindre cette “faisabilité”, Giacomo Gambineri a choisi de travailler sur le Purgatoire, car dans ce cantique «le temps passe» à l’inverse de l’Enfer et du Paradis, et dans la partie qu’il a choisi, l’entrée dans le Paradis terrestre (Chants XXVIII, XXIX et XXX du Purgatoire), deux fleuves s’écoulent, le Léthé et l’Eunoé et tous deux sont liés à la mémoire. Aussi, il explique avoir 

essayé de représenter ce moment, qui m’a touché, où Dante et Virgile se saluent. Dante voit son attention détournée par une parade allégorique et quand il se retourne son compagnon a disparu. Ensuite il va retrouver Béatrice. Mais je voulais m’attacher au moment de l’adieu: la dimension de la mémoire, le personnage qui vous suit qui explique les choses, revenir au moment de l’éternité.

Chaque dessinatrice et dessinateur a ainsi abordé l’œuvre de Dante à sa manière: quasi littérale pour Silvia Rocchi et Giacomo Gambineri, qui se sont appuyés sur les dialogues de La Divine Comédie pour construire leur récit. Giulio Rincione préfère jouer sur la force expressive de ses illustrations pour nous mener Dante et Virgile de l’âpre “forêt des suicidés” aux flammes qui enserrent un Ulysse au discours brûlant. 

Les dessins psychédéliques et hallucinés d’Elisa Macellari

On peut être saisi par la mise en abîme du Chant XXXII de l’Enfer, celui des traîtres, que fait Spugna, ou par la poétique historiette que puise Eliana Albertini dans le Chant II du Purgatoire, ou encore par la féroce caricature de Vincenzo Filosa, dans laquelle Béatrice s’échappe («fuori dalla tua portata») d’un Dante, humain médiocre parmi les médiocres. 

D’autres préféreront peut-être la puissance du trait d’Elisa Macellari dont les couleurs vives et tranchées rappelleront aux plus anciens visiteurs les dessins psychédéliques et hallucinés des années 1960-1970, ou l’histoire-shaker de Tommy Gun, dans laquelle le “Dante  personnage” est sauvé in extremis d’un voyage au-dessus de ses forces par une Béatrice compatissante et maternelle.

Autant d’histoires, autant de modes de narration qui font vivre la parole de Dante, la rende plus vivante et toujours plus contemporaine.

Illustration:
Dessin extrait de la BD réalisée par Giacomo Gamberini pour l’exposition Drawing Dante

Note
L’exposition Drawing Dante se tient à l’Institut Culturel Italien de Paris, 50 rue de Varennes, 75007 Paris du 23 juin au 16 juillet 2021. Entrée libre.

 

 

Robert Hollander: le géant américain

Robert Hollander: le géant américain

«Ici, le Professeur Robert Hollander enseigna La Divine Comédie pendant 35 ans». La plaque est encore accrochée dans la salle 111 du East Pine Hall de Princeton. Robert Hollander, qui vient de disparaître le 20 avril 2021 à 87 ans, était un des meilleurs connaisseurs de Dante et de La Divine Comédie. Sans doute était-il connu en France des seuls spécialistes, mais dans le monde anglo-saxon et en Italie il en allait tout autrement. Il laisse derrière lui une œuvre immense.

L’ouvrage que le public anglo-saxon retiendra peut-être, parmi les très nombreux livres qu’il a consacrés à Dante, à Boccace et à la littérature médiévale, sera sa traduction en langue anglaise de La Divine Comédie. Il la réalisa à quatre mains avec son épouse, décédée également, la poétesse Jean Hollander (Jean Haberman, de son nom de jeune fille). Si l’on en croit une interview qu’ils accordèrent au Weekly Bulletin de Princeton, ce travail commun ne fut pas facile: 

«Très souvent», reconnaît Jean, «en essayant de rendre le texte plus poétique, j’en ai modifié légèrement le sens. Je lisais un passage que je trouvais mort et voulais l’animer. Mon mari insistait: “Non, ce n’est pas ce que dit Dante”. Il a souvent gagné, car il en sait plus sur Dante que moi. Sur la poésie je peux argumenter, mais non sur ce que signifient ces lignes.» 

Leur choix fut d’utiliser un type de vers utilisé fréquemment dans la langue anglaise le pentamètre iambique non rimé. Le fait que dans la poésie anglaise la métrique repose sur l’accentuation des syllabes et non sur la longueur des syllabes permit à Jean Hollander de donner à sa traduction un rythme proche du texte de Dante. Voici par exemple, un extrait assez long de la traduction “Hollander”. Il s’agit des quatre premières terzine du Chant XXII du Paradis.

As the bird among the leafy branches that she loves,
      perched on the nest with her sweet brood
      all through the night, which keeps things veiled from us,
who in her longing to look upon their eyes and beaks
     and to find the food to nourish them —
     a task, though difficult, that gives her joy—
now, on an open bough, anticipates that time
     and, in her ardent expectation of the sun,
     watches intently for the dawn to break,
so was my lady, erect and vigilant,
     seeking out the region of the sky
     in which the sun reveals less haste.

À comparer avec la version originale:

Come l’augello, intra l’amate fronde, 
     posato al nido de’ suoi dolci nati 
     la notte che le cose ci nasconde, 
che, per veder li aspetti disïati, 
     e per trovar lo cibo onde li pasca, 
     in che gravi labor li sono aggrati, 
previene il tempo in su aperta frasca, 
     e con ardente affetto il sole aspetta, 
     fiso guardando pur che l’alba nasca; 
così la donna mïa stava eretta 
     e attenta, rivolta inver’ la plaga 
     sotto la quale il sol mostra men fretta:

Cette traduction sera publiée dans une édition “savante”, dans laquelle «les notes d’après mes comptes, s’amusera la critique littéraire Joan Acocella, sont trente fois plus longues que le texte. (…) Le but de Hollander est de nous dire tout ce que Dante savait —surtout tout ce qu’il lisait— qui aurait pu contribuer à la composition de La Divine Comédie1

Deux projets numériques sur Dante

Cette soif encyclopédique et cette volonté généreuse de faire partager ses connaissances devaient se concrétiser en deux projets numériques online, aujourd’hui indispensables à quiconque s’intéresse à Dante et à La Divine Comédie

Le premier d’entre eux est en quelque sorte le prolongement de ses cours et se concrétisera sous la forme du Princeton Dante Project. On y retrouve certes sa traduction versifiée de La Divine Comédie, mais le projet est beaucoup plus ample, puisqu’il se veut multimédia et recouvre l’ensemble de l’œuvre du Sommo Poeta. Le visiteur pourra en effet écouter le texte originel, et sa traduction, lire les commentaires, découvrir les plans de l’Italie et des villes à l’époque où vécu le poète, etc. 

Le deuxième, le Darmouth Dante Project est peut-être encore plus indispensable. On y trouve en ligne plus de soixante-dix commentaires (dans leur langue d’origine) sur La Divine Comédie, à commencer par les tous premiers: ceux des fils de Dante, Jacopo et Pietro Alighieri, de Jacopo della Lana, Francesco da Buti… Le DDP a enfanté depuis le Dante Lab Reader. Dans une interface plus moderne, il donne accès dans une même fenêtre au texte original, à une traduction, qui peut être celle de Longfellow, de Hollander ou encore en français celle de Alexandre Cioranescu (1964) et aux commentaires sur le chant que l’on veut consulter. 

Aujourd’hui, il est sans doute difficile d’apprécier à sa juste mesure ce que pouvaient avoir de pionnier ces deux projets  lorsqu’ils furent lancés dans les années 1980 pour le Darmouth Project (refondu en 2004-2005) et vers l’an 2000 pour le Princeton Dante Project, alors que le web était encore balbutiant. Quasiment quarante ans plus tard, ces outils s’ils ont conservé leur appellation initiale de project, sont matures et se révèlent chaque jour plus utiles et nécessaires. C’est peut-être cela le plus beau legs que nous ait laissé Robert Hollander en nous quittant. 

  • Bibliographie sommaire
    • Allegory in Dante’s Commedia, Princeton University Press, 1969
    • Dante, a Life in Works, Yale University Press, 1981.
    • Studies in Dante, publié en italien par Longo Angelo, Ravenne, 1980, qui regroupe une sélection parmi la centaine d’articles consacré au poète florentin, sa biographie Dante, a Life in Works 2Yale University Press, 1981.
    • Il Virgilio dantesco: tragedia nella Commedia, trad. d’Anna Maria Castellini & Margherita Frankeld, Olschki, 1983
    • Dante’Epistle to Cangrande, University of Michigan Press, 1994
    • Inferno, Purgatorio et Paradiso, avec Jean Hollander, Doubleday
Neuf années avec Dante

Neuf années avec Dante

Déjà neuf ans que La Divine Comédie est publiée sur Twitter sous le hashtag #DivCo. Cette publication s’achèvera le 14 septembre 2021, jour anniversaire de la mort du poète. Pour autant l’aventure est loin d’être terminée. Le site ladivinecomedie.com, qui en est l’enfant, va continuer à vivre, à s’actualiser et à s’enrichir dans les semaines, les mois et les années à venir. 

Il y a neuf ans, le 27 mai 2012, un dimanche midi, était publié la première terzina de La Divina Commedia, «Nel mezzo del cammin de nostra vita». Depuis, chaque jour, sans aucune interruption, pendant 3287 jours (il y eut deux années bissextiles, 2016 et 2020) une terzina (souvent deux, parfois trois) ont été publiées à 8h 30 sur Twitter, sur mon compte @mediatrend. Elles sont suivies de leur traduction française, une minute plus tard. 

Lors de la publication du premier Cantique, l’Enfer, un tweet explicatif, permettant de situer la terzina dans son contexte, était publié une minute auparavant. Depuis le Purgatoire, ils sont systématiques, en raison de la complexité croissante de le poésie de Dante.

Sur Twitter, le hashtag #DivCo

C’est donc une petite cascade de trois (minimum) à parfois neuf tweets qui est publiée quotidiennement. J’ai délibérément conserver un mode de publication archaïque me contentant du même hashtag #DivCo, raccourci de #DivineComédie. Pour la petite histoire les deux ou trois premiers tweets utilisaient #DivineComédie, mais la limitation à 140 caractères qu’imposait Twitter à l’époque ne m’a pas permis de le conserver. Par la suite dans un soucis de cohérence, j’ai conservé #DivCo. Un lecteur curieux peut donc retrouver l’ensemble de La Divine Comédie sur Twitter grâce à ce hashtag.

Tout cela devrait s’achever —sauf incident majeur— le 14 septembre 2021, pour le jour anniversaire de la mort de Dante Alighieri. 

Ce qui n’était pas prévu lorsque j’ai publié le premier tweet, c’est que je me lance dans la traduction de La Divine Comédie. Cela s’est imposé comme une évidence au fil du temps. Et du temps il m’en faut: au total, cette traduction m’aura pris plus de neuf ans. Et je ne regrette pas ce temps passé, les difficultés inouïes rencontrées. Cela m’a permis d’entrer dans l’intime du texte, dans sa poésie, dans sa beauté, dans sa profondeur, d’un manière qu’il m’aurait été impossible d’atteindre autrement.

Dans le sillage du poète

Bref, dans ma «piccioletta barca», j’ai essayé de suivre le «solco» (sillage) du poète «per l’alto sale» (la haute mer) sur «l’acqua ch’io prendo già mai non si corse; / Minerva spira, e conducemi Appollo, / e nove Muse mi dimostran l’Orse» (L’eau que je prends n’a jamais été courue; / Minerve y souffle, et Apollon me conduit, / et neuf Muses me montrent l’Ourse. — Paradis, Chant II, v. 7-9). Avec ma traduction, j’ai essayé de suivre son sillage et j’espère ne pas m’être perdu. 

 La création du site ladivinecomedie.com n’était également pas prévue. Au commencement des publications, pour ne pas perdre les traductions et les explications, je les avait regroupées sur un outil en ligne qui s’appelait Storify. Un système d’archivage très simple qui fonctionnait par “glissé-déposé”. Las, en mai 2018 (hasard des dates?), Storify fermait ses portes.

Quatre principes pour guide

Il me fallait donc trouver une solution. J’ai opté pour la création d’un site, celui sur lequel vous êtes actuellement. Là aussi j’ai beaucoup tâtonné, et je suis bien conscient d’être loin de la perfection. Mais quatre principes m’ont guidé. 

  • Le texte devait être publié en français et en langue originale côte-à-côte (ou face à face si l’on préfère), dans la version desktop afin que le lecteur puisse se reporter indifféremment à l’un ou l’autre texte. 
  • Le système de notes devait être intégré dans le texte (français), être présent, mais peu visible pour ne pas gêner la lecture. La lectrice, le lecteur qui ne souhaite pas se perdre dans les notes et lire le texte seul ne devant pas être gêné. 
  • Ce site devait être une plateforme renvoyant sur d’autres sites consacrés à La Divine Comédie. Il s’agit d’une sélection en trois langues: français, italien et anglais. 
  • Enfin, je souhaitais que le site s’inscrive dans l’actualité. 

Ce site n’est pas achevé, pour autant qu’il le soit un jour.

Pour l’instant, il reste —à ce jour— les quatre derniers chants du Paradis à traduire, annoter et publier. Il faut également rédiger les notes d’une cinquantaine de chants, compléter la “mini-encyclopédie dantesque” que je constitue sur les personnages, lieux, anecdotes, musiques, citations. Il manque, a minima, 200 entrées. Il me semble également nécessaire de rédiger une introduction pour chaque chant. En parallèle, dès le 14 septembre, j’entamerai la révision complète de la traduction, et celle des notes déjà publiées. 

Le site s’installe sur la toile

Sur un plan plus technique, il me faut aussi améliorer l’ergonomie du site, sa vitesse de chargement que je trouve relativement peu rapide, faire en sorte qu’il soit plus “mobile friendly”. etc.  Ce chantier devrait prendre environ deux années.

Ce qui m’encourage dans cette entreprise ce sont les chaleureux encouragements que je reçois de la part de lecteurs, et le fait que petit à petit, le site s’installe sur la toile. D’une année sur l’autre, le nombre de visiteurs quotidiens à triplé: aujourd’hui, le site reçoit plus de cent visiteurs quotidiens, soit plus de 3.000 par mois. 

De manière surprenante, l’écrasante majorité d’entre eux viennent soit directement, soit via un moteur de recherche (Google) mais très peu par les réseaux sociaux. Je dis “surprenante” car tout cela est né d’une publication sur Twitter.

Bref, l’aventure continue et ne cesse de s’enrichir. Au plaisir de vous retrouver sur le site, et de partager une passion commune pour Dante, La Divine Comédie et la poésie. 

Notes

Pour ceux que l’histoire de #DivCo intéresse, j’ai regroupé ici quelques articles publiés au fil des ans sur ce site où sur un blog aujourd’hui arrêté: 

Dante, par Elisa Brilli et Giuliano Milani

Dante, par Elisa Brilli et Giuliano Milani

Le Dante d’Elisa Brilli et de Giuliano Milani est une tresse. L’un de ses brins est composé des rares documents qui attestent l’activité citoyenne, politique, culturelle et diplomatique du poète dans l’Italie du Nord d’un Moyen Âge finissant. L’autre brin est constitué de ses œuvres, sorte de contrepoint dans lesquelles Dante lui-même retrace sa vie, ses ambitions, ses échecs et ses espoirs.

C’est sur cette matière d’autant plus friable que Dante «ne cesse de réécrire son parcours dans ses œuvres» qu’est construit ce Dante. Son sous-titre Des vies nouvelles, s’il est un clin d’œil au premier libello du poète florentin, raconte aussi une entrée dans cette «forêt obscure» qu’est la vie du poète et les chemins multiples qu’il faut parcourir au risque de s’égarer pour essayer de le suivre.

Mais que nous apporte de nouveau ce livre? Nous pourrions nous satisfaire, pour en rester aux récentes biographies francophones, du remarquable Dante d’Enrico Malato1, fruit d’une vie de recherches sur le poète et son œuvre. Tout comme pourrait nous contenter le très récent Dante d’Alessandro Barbero,2 qui retrace avec verve son parcours entre une Florence, qui le porte au sommet des responsabilités politiques, avant de le condamner à l’exil et à une errance à travers l’Italie du Nord.

Le statut professionnel de Dante: poète

Dès les premières pages, les doutes sont balayés, même si la lecture peut être déroutante pour un béotien. L’ouvrage ne cède pas à la facilité en s’appuyant et analysant de nombreuses références poétiques, en particulier des œuvres de jeunesse peu connues du grand public. Mais le choix de reporter en fin d’ouvrage, le copieux appareil de notes (et l’épaisse bibliographie) facilite grandement la lecture.

Le portrait de Dante que dressent Brilli et Milani est celui d’un homme dont l’identité s’est faite par la poésie et pour la poésie, et cela dès son plus jeune âge. Ce sera d’ailleurs son seul «statut professionnel» tout au long de sa vie. Explorant la décennie qui s’étend de 1283 à 1293, dans le chapitre qu’il baptise Adolescence, ils relèvent:

Le jeune Dante fait de la poésie. Il en fait avec une intensité qui n’a pas d’égal dans son entourage. (…) Dante achève une poésie tous les deux mois, si on se limite aux poèmes dont la paternité est certaine; une tous les douze jours si on lui attribue le Fiore.

Une activité débordante surprenante, puisque le poète —qui n’a pas de métier— n’en tire aucune rémunération. Il n’est ni jongleur ni ménestrel ni homme de cour. C’est la preuve avance Elisa Brilli et Giuliano Milani

d’une passion et d’un choix de vie, autant qu’un moyen de promotion individuelle et, au fur et à mesure qu’il se fait connaître dans le milieu florentin, sociale.

Le «Je» de la personnification

Pour autant, notre poète ne fait pas de la poésie par simple jeu intellectuel. Au cours de ces années, il va explorer, utiliser, remanier et réinventer. Par exemple, il va jouer de la personnification. Celle d’Amour bien sûr, mais aussi de Mélancolie, d’Ire, de Douleur ou encore de la Mort. Lui-même va, en quelque sorte, se dédoubler en un “Je” qui sera souvent le narrateur de la poésie.

Mais les deux auteurs insistent, ce jeu d’écriture n’en est pas un. Ils prennent pour exemple la canzone Donna pietosa e di novella etate3, que Dante va reprendre dans la Vita Nuova:

La donnée fondamentale que Donna pietosa livre, tant pour l’histoire culturelle que pour les récits de soi à venir de Dante, est la valeur de la mort et de la méditation sur la mort pour tout homme à la fin du Moyen Âge. Avant tout, cette chanson est le témoin de la nonchalance avec laquelle un jeune homme curieux d’expérimenter l’écriture en jouant avec les personnifications, les visions et les registres, peut transgresser le terrain de l’intériorité traditionnellement réservé à la poésie d’amour, pour en arriver à décrire les limites de l’expérience terrestre et, à peine entrevu, l’au-delà.

Une audience et un communauté à conquérir

Les enjeux de sa poésie sont multiples pour Dante. Il cherche notamment à travers un dialogue avec d’autres poètes, mais aussi dans la recherche de ce que l’on appellerait aujourd’hui une “audience” ou une “communauté” à acquérir “un espace légitime et public”. Ce sont ces enjeux qui se retrouvent exacerbés lors de la publication de la Vita Nuova:

Il ne s’agit pas là d’un pari littéraire à proprement parler, mais d’un pari plus radical encore: faire en sorte que l’activité littéraire en langue vernaculaire soit socialement reconnue et dotée d’une valeur supérieure à celle d’échange (qu’à la poésie pour les ménestrels qui gagnent ainsi leur vie) ou de divertissement plus ou moins engagé (…). Un tel pari est vital pour le jeune Dante (…) il mobilise, sélectionne et réorganise sa production lyrique dans un ouvrage qui a l’ambition de donner la preuve de ses qualités éthiques, artistiques et intellectuelles auprès d’un public élargi.

La vie de Dante, sur le plan politique, va s’emballer dans la dernière décennie du XIIIe siècle. Sa carrière éclair commence en 1295 et s’achève en 1301 par l’ambassade particulièrement importante à Rome.

Comment s’explique cette ascension extrêmement brutale qui voit un “inconnu” n’appartenant ni à une des familles nobles ni à l’une de celles qui dominent l’activité économique de Florence accéder aux principales responsabilités politiques de la cité?

L’influence des Ordres mendiants

Elisa Grilli et Giuliano Milani formulent l’hypothèse que Dante aurait reçu un sérieux coup de pouce de la part des ordres mendiants, Franciscains et Dominicains:

Si l’on considère cette présence politique des ordres mendiants (à Florence — Ndr), la contemporanéité entre la fréquentation de leurs couvents de la part de Dante et les premières traces de son engagement dans les institutions de la Commune semble loin d’être une coïncidence fortuite.

Mais on le sait cette carrière politique ambitieuse a été brisée par le retour des guelfes noirs dans les fourgons de Charles de Valois, l’éviction des guelfes blancs et pour Dante la condamnation à l’exil.

Pour lui, c’est une catastrophe et il le dira dans l’admirable chanson de l’exil, Tre donne intorno al core mi son venute:

«(…) E io, che ascolto nel parlar divino

consolarsi e dolersi

così alti dispersi,

l’essilio che m’è dato, onor mi tegno:

ché, se giudizio o forza di destino

vuol pur che il mondo versi

i bianchi fiori in persi,

cader co’ buoni è pur di lode degno.

(…)

Canzone, uccella con le bianche penne;

canzone, caccia con li neri veltri,

che fuggir mi convenne,

ma far mi poterian di pace dono.

Però nol fan che non san quel che sono:

camera di perdon savio uom non serra,

ché ’l perdonare è bel vincer di guerra.

(Et moi qui écoutait leur parler divin / se consoler et plaindre / de si noble bannis, / je tiens pour un honneur l’exil qui m’est donné: / car si jugement ou force du destin, veut que le monde change / les fleurs blanches en fleurs sombres, / tomber avec les bons reste digne de louange. (…) Chanson, chasse avec les plumes blanches, / chanson, chasse avec les chiens noirs / que j’ai du fuir / quand ils pouvaient me faire don de la paix. / Mais ils ne le font pas, ne sachant qui je suis: / le sage homme ne ferme pas la chambre du pardon, / car pardonner est belle victoire de guerre.)

Le fait d’avoir été banni devient une marque de distinction

Cette chanson était destinée à être commentée dans le Livre XIV de son Convivio, mais l’ouvrage restera inachevé. Elle a peut-être été composée en 1302-1304, soit au début de son bannissement. Mais au-delà des questions de datation des œuvres, qui est très délicate durant la période d’exil, l’importance de ce poème tient à d’autres facteurs:

Non seulement le fait d’avoir été banni devient une marque de distinction, mais c’est ce qui permet de faire le pont entre son expérience individuelle et celle universelle de l’humanité, ainsi qu’entre la poésie d’amour pratiquée autrefois et les thèmes moraux et doctrinaux.

Ce sont d’ailleurs les écrits de Dante pendant cette période, et en particulier les épîtres qui lui sont attribuées (au nombre de 13) qui permettent d’éclairer quelque peu les premières années de la période d’exil.

C’est une version nuancée de cette période que proposent les deux auteurs, refusant de prendre pour argent comptant «le récit autobiographique que Dante tissera une dizaine d’années plus tard», notamment dans La Divine Comédie. Une version dramatisée qui l’aurait vu rompre brutalement avec le parti des Blancs pour faire «parte per se stesso» (part(i) pour soi-même).

Deux mondes interdépendants

Au contraire, Elisa Brilli et Giuliano Milani préfèrent mettre l’accent sur «la nature fluctuante des appartenances et les échanges continus qui relient ces deux mondes», à savoir le monde communal, celui des villes comme Florence, Arezzo, Pise… et le monde courtois des Malaspina, Guidi, della Scala… «Tous deux, soulignent-ils, sont les deux parties complémentaires et interdépendantes d’un même univers». Ils ajoutent «les allers-retours en factions (gibelins, guelfes blancs et noirs) ne sont pas du tout exceptionnels».

En tout cas, c’est bien le même poète, celui qui a expérimenté formellement dans sa jeunesse à Florence, qui s’attaque dans cette période d’exil à ce “monument” qu’est La Divine Comédie. Une notion qui interroge et qui a amené certains chercheurs à privilégier la notion de “document” ou si l’on préfère d’instant book. La Comédie serait alors «un livre d’actualité rédigé sous la pression des contingences.»

C’est une troisième voie séduisante que proposent les deux auteurs, celle d’un livre “testament”:

Le terme serait à prendre d’abord dans le sens courant de l’époque de Dante: un acte écrit à la première personne, en tout état de conscience et volonté, servant à «sauver son âme et se perpétuer», et qui se caractérise par ce que les juristes appellent sa «révocabilité», c’est-à-dire le fait de pouvoir être mis à jour.

Une nouveauté absolue dans la littérature médiévale

Une vision séduisante, car d’une part elle permet de «penser la raison pour laquelle l’écriture du poème est susceptible d’évolution» et d’autre part, elle permet de placer au centre de l’analyse le «je», un testament étant lié à son rédacteur. C’est une innovation radicale, remarquent-ils, car ce personnage-narrateur de La Comédie «est une nouveauté absolue dans la littérature médiévale».

Il permet aussi à Dante de renouer avec ses expérimentations de jeunesse en utilisant de nouveau le procédé du «récit de soi»:

«Loin d’être des «moments», les références à la vie de Dante constituent une partie essentielle du poème car toute affirmation concernant le personnage-narrateur affecte également la raison d’être de la Commedia dans son ensemble.»

Pour autant Elisa Brilli et Giuliano Milani se refusent tout au long de leur Dante à traiter ces «récits de soi» comme des sources biographiques, mais plutôt à les prendre «comme objets d’études et donc d’histoire en soi».

Ce choix leur permet d’aborder de manière beaucoup globale la vie du poète, en refusant de s’enfermer dans «les détails érudits, que l’on ne pourra probablement jamais établir». C’est le cas par exemple pour le poème Tre donne, mais aussi pour la datation précise de la plupart de ses épîtres, ou encore celle de la rédaction de ses œuvres majeures que sont le Convivio, le De Vulgari eloquentia et bien sûr de La Commedia.

Ce renoncement s’avère fécond, puisqu’il permet de redonner une cohérence aux grandes phases de la vie de Dante, son adolescence, sa jeunesse à Florence, sa jeunesse en exil, sa vieillesse, mais aussi une cohérence à une vie toute entière consacrée à l’écriture et à la poésie et qui fait désormais partie de notre mémoire. 

Notes

  • Dante, Des vies nouvelles, par Elisa Brilli et Giuliano Milani, Fayard, Paris, 2021
  • Elsa Brilli est professeure de littérature médiévale à l’université de Toronto (Canada). Elle a déjà publié Firenze e il profeta (Carroci, Rome, 2012), dirigé Dante’s Biographies and Historical Studies: An Ouverture publié dans le volume 136 des Dante Studies (John Hopkins University Press, Baltimore, 2018) et avec Justin Steinberg et Williams Robin l’International Seminar on Critical Approaches to Dante.
  • Giuliano Milani est professeur d’histoire médiévale à l’université Gustave Eiffel Paris-Est. Il a déjà publié L’Homme à la bourse au Cou, Généalogies et usage d’une image médiévale (Presses Universitaires de Rennes, 2019). Sous sa direction et celle de Teresa De Robertis, Laura Regnicoli et Stefano Zamponi le Codice diplomatico dantesco, dans la Nuova edizione commentata delle opere di Dante (Salerno Editrice, Rome, 2016). Il a également co-dirigé avec Antonio Montefusco Dante attraverso i documenti. II. Presupposti e contesti dell’impegno politico a Firenze (1295-1302) 
Gramsci et le Chant X de l’Enfer

Gramsci et le Chant X de l’Enfer

Le 27 avril 1937 Antonio Gramsci s’éteignait dans une clinique romaine. Fondateur et dirigeant du Parti Communiste d’Italie, il était aussi un linguiste, un philosophe et un penseur politique. Sans être un dantologue, il avait réfléchi sur La Divine Comédie et en particulier sur le Chant X de l’Enfer sur lequel il a écrit un essai  fameux. 

Août 1929. Dans sa cellule de la prison de Turi dans les Pouilles, le détenu 7047, Antonio Gramsci, écrit sur une petite table qu’il a fait fabriquer à ses frais. Il a un genou posé sur un tabouret. Il se lève souvent pour marcher et réfléchir. Il termine un courrier qu’il va adresser à sa belle-sœur Tatiana Schucht. Dans cette longue lettre, datée du 26 août, il écrit cette phrase intrigante:

J’ai fait sur le chant de Dante une petite découverte (una piccola scoperta) que je crois intéressante.

Le chant en question est le Chant X de l’Enfer, celui des “hérétiques”. 

En 1929, lorsque Gramsci écrit sa lettre, les fascistes sont au pouvoir depuis trois ans. Les autres membres de la direction du Parti Communiste italien qu’il a fondé et dirigé sont soit en prison, comme lui, soit en exil à Paris. Il n’est relié au monde extérieur que par sa belle-sœur, Tatiana Schucht. Elle est la personne autorisée à lui rendre visite. C’est à elle que sont adressées ces lettres —lues par la direction de la prison— qu’elle recopie ensuite pour les retransmettre à leurs véritables destinataires. L’économiste Piero Saffra assure, en deuxième rideau, les relations avec la direction du PC d’Italie installée à Paris.

Dans sa prison Gramsci est totalement isolé

Crève-cœur pour cet intellectuel, la direction de la prison ne l’autorise à détenir dans sa cellule que quatre livres simultanément, appliquant ainsi à la lettre le réquisitoire du procureur Michele Isgro’ lors du processone (maxi-procès) qui le vit condamné à vingt ans de prison:

Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans.

Dans sa prison, Gramsci, gravement malade, est isolé politiquement, intellectuellement et affectivement. Son épouse Giulia vit à Moscou avec les deux enfants du couple et donne rarement de ses nouvelles. Lui ne cesse d’écrire, composant au fil des années ses Quaderni del Carcere et rédige une importante correspondance. Elle sera regroupée plus tard dans un recueil, les Lettere dal Carcere. 

Gramsci_1922

Gramsci en 1922 — auteur inconnu

Gramsci n’est pas à proprement parler un dantologue mais il a pour Dante une «longue fidélité». Toutefois, il ne voyait pas matière à tirer des enseignements politiques immédiats. Comme l’explique Noemi Ghetti, pour Gramsci, «la doctrine politique de Dante à la différence de celle de Machiavel n’a pas d’écho dans l’époque moderne»1.

Pourtant, dans la lettre qu’il écrit juste après son arrestation, il demande à sa logeuse romaine, la gentilissima signora Clara Passarge, de lui envoyer quelques livres qu’il n’a pas pu emporter et surtout de lui procurer «une Divine Comédie en édition bon marché, car j’avais prêté mon exemplaire». Cette lettre sera saisie par la police et ne parviendra jamais à sa destinataire. Pourtant encore, relève Raul Mordenti, Dante est présent dans les Cahiers, où son prénom (Gramsci n’utilise jamais le nom Alighieri) apparaît dans 105 occurrences, et dans ses Lettres, 26 fois.2

Le chant de Farinata ou celui de Cavalcante 

En dépit de cette ambivalence, Gramsci va se lancer dans l’étude du Chant X de l’Enfer, et rédiger à partir de sa «petite découverte» une longue nota dantesca qui coure sur dix chapitres du Cahier n°4.

Mais d’abord peut-être faut-il rappeler que ce chant est articulé autour de deux personnages: Farinata degli Uberti et Cavalcante Cavalcanti. Le premier est un noble florentin qui fut l’un des chefs gibelins lors de la sanglante bataille de Montaperti (1260) qui vit la défaite des troupes guelfes. Le second est également d’une des grandes familles nobles florentines, mais guelfe. 

Traditionnellement, le Chant X est présenté comme le “chant de Farinata”. En effet, c’est lui que Dante rencontre en premier. Dressé à mi-corps dans sa tombe en feu, il semble défier le sort auquel son hérésie l’a condamné. Calvacante Cavalcanti, n’apparaît qu’ensuite, et en regard de Farinata, il paraît bien falot: il reste à genoux et une seule question semble l’obséder: le destin de son fils, Guido. Pourquoi n’accompagne-t-il pas Dante? Cela veut-il dire qu’il est déjà mort?

Des requêtes déroutantes

Ce chant, résume Umberto Carpi, est traversé de tensions: les revendications de Farinata (en particulier, pour cet exilé sa citoyenneté florentine), la demande angoissée de Cavalcante à propos de son fils Guido et de nombreux non-dits dont en particulier celui-ci: 

(ce chant) vibre d’une histoire récente qui a traversé les générations: dans la lointaine (année) 1266, dans une tentative de pacification entre les partes, une fille de Farinata a été donnée comme épouse à Guido.3 

Dans sa lettre d’août 1929 Gramsci ne précise pas en quoi consiste sa «petite découverte» mais ses requêtes à Tania Schucht sont déroutantes. Il estime par exemple nécessaire de

rassembler les éléments historiques qui prouvent comment, par tradition, de l’art classique au Moyen Âge, les peintres ont refusé de reproduire la douleur sous les formes les plus élémentaires et les plus profondes (douleur maternelle): dans les peintures pompéiennes, Médée qui égorgea les enfants qu’elle eut avec Jason  est représentée avec son visage couvert d’un voile, car le peintre considère qu’il est surhumain et inhumain de donner une expression à son visage4

En fait, décrypte Marilù Oliva, «il souhaite confronter l’expression de la damnation dans l’épisode des hérétiques (le Chant X — Ndr) avec l’esthétique classique de la douleur, comme cela est attesté dans les peintures pompéiennes.»5

Cavalcante ne peut voir le présent

En tout cas, l’étude de ce chant est importante pour Gramsci. C’est le point n° 5 du plan de travail “de prison” (si l’on peut dire) qu’il rédige sur la première page de son premier Cahier le 8 février 1929. Dans la réalité, il ne rédigera sa «nota dantesca», qui occupe dix paragraphes du Cahier n° 4 (§ 78 à 88), plus tard: entre 1930 et 1932.

De ce long texte, de ce «schéma» dit Raoul Mordetti, on peut retenir quelques idées forces et en premier lieu une ré-interprétation du Chant X comme étant le chant de Cavalcanti et non celui de Farinata. En effet, dit en substance Gramsci, c’est le père de Guido qui subit réellement la loi du contrappasso réservé aux hérétiques. C’est lui écrit-il «qui est le puni du giron», car il se trouve dans un “cône d’ombre” qui l’empêche de voir le présent et donc de savoir si son fils Guido est vivant ou mort:

Quelle est la position de Cavalcante, quel est son tourment ? Cavalcante voit le passé et voit l’avenir, mais il ne voit pas le présent (…) Dans le passé Guido est vivant, dans l’avenir Guido est mort, mais dans le présent? Est-il mort ou vivant? C’est cela le tourment de Cavalcante, son souci lancinant, son unique pensée dominante.6

Benedetto Croce, ce «pape laïque de la culture italienne»

Mais s’agit-il comme il l’avait annoncé dans la lettre de 1929 d’une critique des analyses du philosophe, écrivain et homme politique Benedetto Croce, qui domine alors le paysage intellectuel italien? Il s’attaquerait dans ce cas à celui qu’il a qualifié de «pape laïque de la culture italienne». En tout cas, écrivait-il, sa «petite découverte (…) corrigerait en partie une thèse trop absolue de B. Croce sur La Divina Commedia».

En première lecture, les paragraphes 78 à 88 du Cahier n° 4 consacrés au Chant X ne permettent pas de le dire nettement tant la pensée de Gramsci paraît foisonnante et le lecteur non averti peut perdre le fil. En fait, explique Raoul Mordenti il procède en

n’articulant pas de manière linéaire les différences (à la manière de Saint Thomas) mais éclaircissant de manière dialectique un noyau, l’élargissant en plusieurs directions et dimensions et le faisant quasiment exploser; ceci est le mode de pensée d’Antonio Gramsci.7

Un noyau central qui «contient tout»

Il faut donc imaginer une pensée qui se développe sur le modèle d’une coquille d’escargot ou si l’on préfère d’une spirale, à partir d’un noyau central, qui «contient tout». Ce point de départ tient dans la première phrase du paragraphe 78 du Cahier n° 4: «Questions sur “structure et poésie” selon Benedetto Croce et Luigi Russo». 

En fait, Gramsci veut s’opposer à l’interprétation de B. Croce qui «en séparant la “structure” et la poésie, la littérature et la vie, nie l’unité du Chant.» Pour cela il va s’appuyer sur six vers du Chant X (v. 67-72) qui sont le moment fort du drame que vit Cavalcante:

`Quelle est la position de Cavalcante, quel est son tourment? Cavalcante voit dans le passé et voit dans l’avenir, mais il ne voit pas le présent (…) Dans le passé Guido est vivant, dans l’avenir Guido est mort, mais dans le présent? Est-il mort ou vivant? C’est cela le tourment de Cavalcante, son obsession, son unique pensée dominante. Quand il parle, il questionne à propos de son fils; quand il entend “était” (ebbe), le verbe au passé, il insiste et la réponse tardant, il ne doute plus: son fils est mort; il disparaît dans le tombeau ardent.(§ 78)

Gramsci plus loin poursuit à propos du dialogue final avec Farinata:

Dante ne l’interroge pas seulement pour «s’instruire», il l’interroge car il se sent encore coupable de la disparition de Cavalcante. Il veut que le nœud qui l’empêche de répondre à Cavalcante soit dénoué; il se sent coupable devant Cavalcante. Cette pièce structurelle n’est pas seulement structure, donc, c’est aussi de la poésie, c’est un élément nécessaire du drame qui a eu lieu.

La décevante réponse du professeur Cosmo

On pourrait encore détailler, mais en fait Gramsci n’ira guère plus loin. Sans doute manque-t-il d’ouvrages pour alimenter sa réflexion. Quoiqu’il en soit, il va envoyer en 1931 ce “schéma” pour avis, à son «vieux professeur de l’Université» Umberto Cosmo, qui est un spécialiste de Dante et de saint François d’Assise. Celui-ci valide sa thèse et poliment lui conseille de continuer sa recherche, en l’étayant d’autres exemples puisés dans l’Enfer et le Purgatoire. En particulier, il écrit:

Il me semble plus difficile de prouver que l’interprétation endommage d’une manière vitale la thèse de Croce sur la poésie et la structure de la Comédie. Sans doute aussi la structure de l’opéra a valeur de poésie. Avec sa thèse Croce réduit la poésie de la Comédie à quelques traits et perd quasiment tout l’enchantement qui s’en dégage.8

Gramsci répondra en retour,

Si je voulais écrire un essai pour publication, ces écrits ne seraient pas suffisants (ou du moins, ils ne me sembleraient pas suffisants, entraînant un état d’esprit de retenue et d’insatisfaction), et écrire quelque chose par moi-même, pour passer le temps, non cela vaut la peine de déranger des monuments aussi solennels que les «Studi Danteschi» de Michele Barbi. La littérature de Dante est si pléthorique et prolixe, que la seule justification pour écrire me semble être de dire quelque chose de vraiment nouveau, avec la plus grande précision et le moins de mots possibles. Il me semble que Cosmo souffre un peu de la maladie de Dante: si ses suggestions étaient prises à la lettre, il faudrait écrire un livre entier. Je suis satisfait de savoir que l’interprétation du Canto que j’ai esquissé est relativement nouvelle et mérite d’être discutée; pour mon humanité de prisonnier cela suffit à me faire distiller quelques pages de notes qui a priori ne me paraissent pas superfétatoires.

Une correspondance cryptée avec Togliatti?

Fin de l’histoire? Non une théorie, développée notamment par Angelo Rossi dans Dante corriere segreto fra Gramsci e Togliatti voudrait que les lettres échangées entre Gramsci et Cosmo ait en fait été des courriers cryptés entre la direction du Parti communiste italien, en particulier son secrétaire général Palmiro Togliatti, qui est à Moscou, et le prisonnier. Le 20 septembre 1931, Gramsci écrit à Tatiana où il reprend les éléments clefs de son essai sur le Chant X. Pour A. Rossi, 

Aujourd’hui, il n’y a plus de doute que la lettre de Gramsci s’inscrivait dans une correspondance serrée avec Tatiana et Straffa et que ce dernier était en connexion avec Togliatti. Ce canal était vital pour Gramsci, qui l’a protégé par une conduite respectant rigoureusement les règles pénitentiaires, pour éviter la censure et d’autres restrictions.

Mais peut-on le suivre lorsqu’il affirme que

la question du Chant X met en lumière un point particulier: c’est là que se trouve l’unique référence claire à Togliatti dans toute la correspondance de la période carcérale.

Cette référence, il va la chercher dans une lettre (du 7 mai 1932 !) de Tatiana, où elle fait allusion à une réponse qu’elle a reçu d’un certain “Piero”. Celui-ci, dit-elle a fait des recherches sur la question de Farinata et a retrouvé un article signé par Gramsci publié dans un journal turinois en 1918. Il s’agissait d’une critique d’une pièce de théâtre titrée “Il cieco Tiresia” (Tirésias l’aveugle). Cette pièce raconte l’histoire d’une jeune fille qui après avoir prédit la fin de la guerre en 1918 devient aveugle. Piero terminait son anecdote en disant «il ricordo divertirà Nino» (“ce souvenir amusera Nino”, c’est-à-dire Antonio Gramsci)

Cette histoire peut-être interprétée de diverses façons, sachant que l’on ignore l’identité de ce “Piero”. L’anecdote de la critique de la pièce de théâtre exhumée plusieurs années après sa publication est troublante. Il faut que ce Piero ait connu —et prêté attention— à l’activité journalistique de Gramsci à cette époque. C’était le cas de Togliatti.

Gramsci serait plutôt identifié à Cavalcante

Le jeu littéraire autour du Chant X masquerait des échanges politiques par le jeu des analogies. Ses camarades de parti le regarderait comme un modèle de fermeté et stoïcisme, comme un Farinata moderne, dressé dans sa cellule, comme l’était le chef gibelin dans sa tombe. Gramsci dans sa réponse, c’est à dire dans son essai, se décrit plutôt comme Cavalcante, ignorant du présent, coupé qu’il est de pratiquement toutes les informations, en particulier de la situation du parti et de mouvement communiste international.

Nous ne saurons sans doute jamais ce qu’il en était mais on peut avancer que si communication il y eut par ce biais littéraire entre la direction du PC d’Italie et son dirigeant emprisonné, il n’en reste que bien peu de traces. Laissons la conclusion à Marilù Oliova: «L’hypothèse est suggérée par les seuls amateurs de policiers, mais cela verrait certainement une œuvre de quelques milliers de pages réduite à une éléphantesque et énigmatique fiction»9

  • Illustration: La cellule de Gramsci à Turi, dans les Pouilles. Photo: Ferdinando Dubla — CC-BY-SA 3.0 
Dantedì: L’ombre de Dante sur la France

Dantedì: L’ombre de Dante sur la France

Comment célébrer en France le Dantedì, cette journée consacrée au poète florentin? Une date d’autant plus importante que 2021 est l’année du 700e anniversaire de sa mort. La réponse se trouve à dix pas de la Sorbonne, devant le Collège de France. Dans un petit jardin engazonné, se dresse une sombre statue de bronze de Dante comme si le poète n’avait jamais quitté le Quartier latin où, paraît-il, il étudia.  

Il n’est pas certain que les rois de France auraient apprécié cette installation, tant le Sommo poeta les malmène dans son œuvre. Il suffit pour s’en convaincre de lire l’implacableChant XX du Purgatoire. Hugues Capet, le fondateur de la dynastie capétienne, n’y a pas de mots assez durs à l’encontre des descendants de sa lignée.

De cette charge en règle, émerge la figure de Charles d’Anjou (frère de Saint Louis). C’est lui qui a anéanti les espoirs de restauration du Saint Empire Romain Germanique en faisant exécuter sur la grand place de Naples après l’avoir défait à la bataille de Tagliacozzo Conradin (Corradino), le dernier héritier de la dynastie Hohenstaufen.

Cet événement aura en Italie une importance considérable, le parti gibelin ne se remettant jamais de cette perte. Dante, pour sa part, ne pourra que se désoler de cette Italie abandonnée, par celui qui —estimait-il— aurait du occuper le siège de César, c’est-à-dire l’Empereur. Dans le Chant VI du Purgatoire il se lamente «che ’l giardin de lo ’mperio sia disertoce» (“que le jardin de l’empire soit abandonné” — v. 105).

«De Florence, il crèvera la panse»

Charles de Valois, qui une trentaine d’années plus tard descendit aussi en Italie, est traité avec guère plus d’aménité. Il est vrai qu’il fut celui qui provoqua la défaite des guelfes blancs de Florence en 1301 et donc l’exil de Dante. Ce dernier —par la voix d’Hugues Capet— est féroce, n’hésitant pas à le traiter de “Judas”:

Sanz’ arme n’esce e solo con la lancia

con la qual giostrò Giuda, e quella ponta

sì, ch’a Fiorenza fa scoppiar la pancia.

(Il sortira sans arme avec la seule lance / avec laquelle joua Judas, et il la poussera / si fort, que de Florence il crèvera la panse. -— 73-75)

Le dernier représentant de la dynastie, Philippe le Bel, responsable du “soufflet d’Anagni” contre le pape (et peu importe qu’il s’agisse de Boniface VIII, l’ennemi juré de Dante), n’est pas épargné non plus.

Le pape Clément V, un «pasteur sans loi»

L’ire du Sommo poeta s’étend aussi aux papes “français” et en particulier au gascon Bertrand de Got, Clément V. Il est coupable à ses yeux, pêle-mêle, d’avoir ordonné la suppression de l’ordre des Templiers (une responsabilité partagée avec Philippe le Bel), d’avoir accepté d’installer la papauté, hors de Rome, en Avignon, et peut-être surtout d’avoir enrichi toute sa famille. Un péché de simonie qui lui vaudra, à sa mort, d’être plongé la tête la première dans un des trous en feu du huitième cercle de l’Enfer, celui réservé aux simoniaques (L’Enfer, Chant XIX). Il y écrasera ses prédécesseurs Nicolas III et Boniface VIII:

ché dopo lui verrà di più laida opra,

di ver’ ponente, un pastor sanza legge,

tal che convien che lui e me ricuopra.

(car après lui viendra du ponant, un pasteur sans loi, / chargé d’actions encore plus infâmes, / qu’il convient qu’il nous recouvre lui et moi. — v. 82-84)

Mais on ne saurait réduire la présence française dans l’œuvre de Dante à ces seules figures d’autorité. À une époque, où les frontières que nous connaissons sont loin d’être figées, les échanges de toutes natures sont nombreux et féconds, en particulier dans le domaine de la culture et de la littérature et donc de la poésie. Dans le Chant V de l’Enfer, le livre que lisent les deux amants Francesca et Paolo avant d’être occis par le mari jaloux est Galehaut, un roman français.

Mais surtout l’une des matrices de la poésie dantesque est celle des troubadours occitans. Difficile d’imaginer le dolce stil nuovo sans leur apport. Et Dante lui-même le reconnaît de bonne grâce. Il ne cesse de citer et célébrer les Bertrand de Born, Giraud de Borneil, Aimeric de Belenoi, Aimeric de Péghilan ou encore Folquet de Marseille.1, et bien sûr Arnaut Daniel auquel il rend un hommage appuyé dans le Chant XXVI du Purgatoire, en lui consacrant quelques vers en occitan:

Ieu sui Arnaut, que plor e vau cantan ;

consiros vei la passada folor,

e vei jausen lo joi qu’esper, denan.

(Je suis Arnaut, qui pleure et va chantant ; / je vois avec souci ma folie passée, / et devant moi la joie dont j’espère jouir. — v. 142-144)

Il n’existe aucune preuve de la présence de Dante à Paris
Panneau_rue_du_Fouarre_Paris

Détails du panneau de la rue du Fouarre (Paris, 5e arrondissement)

Mais tout ceci ne répond pas à la question: pourquoi cette statue est-elle installée à quelques pas de la Sorbonne ? La réponse se trouve deux cent mètres plus bas en descendant vers la Seine, rue du Fouarre. Un panneau historique de la Ville de Paris, affiche fièrement que «Dante y séjourne en 1304». Cette double affirmation mérite d’être étudiée de près. Dante est-il venu à Paris, et si tel est le cas était-ce en 1304?

Il n’existe aucune “preuve” d’un éventuel séjour de Dante en France (dans son acception actuelle) et plus précisément à Paris, mais «Il ne paraît pas illogique, comme le remarque Alessandro Barbero, que Dante ait décidé de voir en personne, le plus important centre d’études au monde, où avait enseigné —avant de mourir assassiné à la cour papale d’Orvieto, lorsque Dante avait dix-sept ans— le grand Siger de Brabant, que le poète rencontrera avec une admiration stupéfaite au Chant X du Paradis»2

La «terre de France» est citée sept fois dans La Divine Comédie

Au total, Mirco Manuguerra recense sept passages3 dans La Divine Comédie qui se réfèrent directement à la «terre de France». Ce sont: Les sépultures d’Arles 4; Odisiri da Gubbio enlumineur à Paris 5; Arnaut Daniel 6, le Rhône 7; Paris de nouveau avec Siger de Brabant et la rue du Fouarre 8; une révolte populaire contre Philippe le Bel qui manipulait la monnaie 9; une disputio entre un bachelier et un Maître à la Sorbonne 10.

Toutefois, il est difficile de déterminer s’il s’agit d’éléments autobiographiques ou si Dante a puisé dans des ouvrages qu’il avait à sa disposition ou encore utilisé les témoignages de connaissances. Par exemple, le passage du Chant XXIV du Paradis où il est interrogé par St Pierre sur la foi, ne permet pas de trancher. Certes, le texte montre une évidente familiarité avec la pratique des écoles parisiennes, mais en Italie se trouvaient aussi des professeurs qui avaient enseigné à Paris et qui avaient importé les méthodes parisiennes. C’était le cas, par exemple, de Remigio de’ Girolami qui enseignait chez les Dominicains de Santa Maria Novella à Florence.

«Il parti étudier à Bologne et puis à Paris»

Pour trancher sur la réalité de ce séjour parisien, il ne reste que les témoignages des commentateurs anciens. Ils sont deux à affirmer que Dante s’est rendu à Paris. L’un, Giovanni Villani, un contemporain de Dante, —son voisin du quartier San Pietro, précise-t-il— qui chroniqua la vie florentine, écrit:

le dit parti blanc (Dante) fut chassé et banni de Florence, et partit étudier à Bologne et puis à Paris11

Une affirmation reprise par Boccace, qui évoque trois fois ce séjour dans son Trattatello in laude di Dante, et notamment dans ce passage: 

Mais comme il voyait de toutes parts se fermer la possibilité d’un retour, et de jour en jour devenir vain son espoir, non seulement en Toscane, il abandonna l’Italie, passa les montagnes qui séparent de la province des Gaules, et partit à Paris pour y suivre (les leçons) de philosophie naturelle et de théologie.

Jusque là Villani et Boccace se rejoignent, et leurs affirmations seraient cohérentes avec la date affichée sur le panneau de la rue du Fouarre: 1304. À cette date, en effet Dante avait quitté les guelfes blancs et «fatta parte per te stesso». Il est très probable (mais là encore aucune certitude) qu’il se soit rendu à Bologne pour étudier la philosophie. Il pourrait sembler logique qu’il ait continué son chemin et se soit rendu ensuite à Paris.

En 1304, Dante avait tout intérêt à ne pas s’éloigner de Florence

Mais cette hypothèse d’un séjour parisien en 1304 est hautement improbable, car Dante avait tout intérêt à rester non loin de Florence. En effet, après la mort de Boniface VIII, le nouveau pape Benoît XI, élu en 1303, voulait rétablir la paix en Toscane et à Florence. Une réconciliation générale entre Blancs et Noirs faillit réussir sous la gouverne de son envoyé le cardinal Niccolò da Prato en 1304.

Leonardo Bruni (1370-1444), auteur d’une Vie de Dante, affirme qu’à ce moment Dante se trouvait à Arezzo et se faisait le plus humble possible, «cherchant pas ses bonnes actions et son bon comportement, à obtenir la grâce de pouvoir retourner à Florence.»12

Il paraît plus probable que Dante se soit rendu à Paris —dans l’hypothèse où il l’a fait— entre août 1313, après la mort d’Henri VII, à juin 1314. Une période favorable remarque Mirco Manuguerra, car «l’Enfer n’était pas encore diffusé (le Purgatoire sera diffusé dans le courant de l’année suivante) de sorte que les lourdes flèches lancées contre Philippe le Bel ne pouvaient pas représenter un problème.»

Ces dates seraient en tout cas cohérentes avec la seconde citation de Boccace:

et déjà proche de la vieillesse, il n’hésita pas à aller à Paris, où en peu de temps, il acquit tant de gloire, par de nombreuses “disputatio“, montra une telle hauteur d’esprit que ceux qui l’avaient écouté s’en émerveillaient encore. Et de tant d’études il méritait grandement les plus hauts titres; certains l’appelaient toujours poète, les autres philosophe, et de nombreux autres théologien.

Un prodigieux jouteur intellectuel

Dans cette hypothèse, Dante aurait eu une cinquantaine d’années lors de son séjour parisien, un âge relativement avancé pour l’époque. En revanche, les conditions de vie du poète lors de son séjour durent être rude pour un homme de son âge. On l’imagine mal s’installant dans un des dortoirs où dormait les étudiants et suivre, comme eux, les cours sur les bottes de paille.

Nous n’aurons sans doute jamais de réponse définitive à la réalité d’un séjour de Dante à Paris, et sur la période pendant laquelle il s’est déroulé, mais si l’on tient pour acquis qu’il a eu lieu faisons aussi nôtre cette observation de Boccace qui décrit un Dante prodigieux jouteur intellectuel:

Comme il soutenait une dispute de quolibet,13 ce qui se pratiquait dans les écoles de théologie, il reprit quatorze questions sur différents sujets de différents érudits, recueillit les arguments pour et contre, et les répéta dans l’ordre dans lequel ils avaient été dit; puis, suivant le même ordre il résolut et répondit avec finesse aux arguments contradictoires. Cela fut considéré quasiment comme un miracle par tous ceux qui y assistèrent.

Il est dommage qu’aucun autre témoin ne se souvienne de cette performance et que Dante lui-même ne la mentionne nulle part.

  • Illustration: Sculpture de Jean-Paul Aubé (1882). Elle représente le poète au moment où il heurte de son pied la tête de Bocca degli Abati, le traitre qui précipita la défaite sanglante des guelfes florentins à la bataille de Montaperti (1260) — Photo: Marc Mentré