#700Anniversaire: DANTE, par Alessandro Barbero

#700Anniversaire: DANTE, par Alessandro Barbero

En février 2021 devrait paraître l’édition française du “Dante” d’Alessandro Barbero, mais sans attendre nous avons lu l’édition italienne originale. Au terme d’une enquête minutieuse, l’auteur nous brosse le portrait d’un Dante intime et fragile, brisé en pleine ascension sociale et que l’épreuve de l’exil va transformer de manière irréversible. 

Le 11 juin 1289, jour de la Saint Barnabé, l’armée florentine arrive devant le château de Poppi. Devant elle, s’étend une vaste plaine, Campaldino. En face, les troupes d’Arezzo barrent la vallée. Un jeune Florentin de 24 ans, Dante Alighieri, se trouve en première ligne, parmi les 150 feditori de Florence qui vont recevoir la charge de la cavalerie adverse…

Le livre d’Alessandro Barbero s’ouvre par cette scène de guerre, et le Dante qu’il nous raconte est loin des canons traditionnels: oubliés ou quasi la poésie, le dolce Stil novo, La Divine Comédie… Place au soldat, à l’homme d’action, au responsable politique ambitieux, à l’exilé errant de cour en cour.

C’est un Dante intime qui s’esquisse. Un enfant né dans une famille relativement aisée. Un homme fier, hautain, peut-être méprisant et dédaigneux, mais confiant en ses capacités intellectuelles. Un homme ancré dans la société du Moyen Âge et lié par un complexe réseau familial et d’amitiés. 

«Son écriture était maigre et longue et très convenable»

Le pari d’Alessandro Barbero est audacieux tant les traces de la vie du Sommo poeta sont fragiles, dispersées et incomplètes. Par exemple, aujourd’hui encore aucune source directe ne permet d’affirmer que Dante se trouvait à la bataille de Campaldino. 

Seul nous le dit un commentaire de Leonardo Bruni dans la Vita di Dante, qu’il consacra au poète. Dans ce témoignage qui remonte à 1436, il écrit: 

Il (Dante – Ndr) participait à tous les exercices; de fait, dans cette bataille mémorable et immense, il fut à Campaldino, jeune et en bon estime, il se trouva dans l’armée combattant vigoureusement à cheval et au premier rang.

Pour appuyer ses dires, Bruni cite une lettre autographe de Dante, dont il décrit la calligraphie: «son écriture était maigre et longue et très convenable, selon les quelques lettres que j’ai vu que j’ai vu écrite de sa propre main». Malheureusement, tout cela est perdu. 

Au final, la présence de Dante semble peu contestable, mais c’est sur ce fil ténu qu’est construit le livre d’Alessandro Barbero. Il avance méthodiquement, recoupant tant faire se peut les dates, les témoignages, évitant dans la mesure du possible cette source d’auto-authentification qu’est La Divine Comédie.

Le Dante d’Alessandre Barbero est donc né dans une famille relativement aisée. Il en possède en tout cas tous les marqueurs,  l’un des principaux étant sa participation comme cavalier à la bataille de Campaldino. La possession d’un cheval, d’une armure, son alignement en première ligne autant de signes qui trahissent sa position sociale. Mais pour autant, était-il noble? 

Un portrait du Clan Alighieri

On sait qu’il le revendique dans La Divine Comédie, faisant remonter ses quartiers de noblesse à son aïeul Cacciaguida. Et le fait que Farinata degli Uberti, incarnation de la vieille noblesse florentine, lui adresse la parole et dialogue avec lui au Chant X de l’Enfer est souvent interprété comme un indice des origines nobles de la famille de Dante. 

Dans une société organisée et hiérarchisée comme l’était la Florence féodale de la fin du XIIIe siècle, la question était loin d’être anecdotique. Elle l’était encore moins pour Dante, car en dépendait «sa collocation dans la société florentine et ses rapports avec ses meilleurs amis.» 

Tout le travail d’Alessandro Barbero est donc de démêler les fils complexes des origines familiales de Dante, de reconstituer sa famille, d’en dresser un arbre généalogique, et de replacer ce portrait du “clan Alighieri” dans une Florence à la féodalité bien réelle mais à la définition beaucoup plus floue, qu’elle ne l’était alors, par exemple, dans la France voisine. 

L’importance du patronyme

Dans ce contexte, deux marqueurs sont importants, le patronyme étant le premier d’entre eux. Dante nous dit A. Barbero «était fier de posséder un nom depuis quatre générations.» et cela est corroboré par le fait qu’à Florence on disait «gli Alighieri (ou, pour être précis, “gli Alaghieri”)». 

Mais un nom sans richesse n’était rien dans une ville en pleine expansion où s’opposaient vieilles familles (nobles) au patrimoine constitué et nouveaux riches industriels, commerçants et banquiers. 

Ici, très clairement Dante n’est ni l’un l’autre. Certes «il possédait un patrimoine» et était donc relativement aisé puisqu’il semble être le premier membre de sa famille «qui pouvait se permettre de vivre de ses rentes». Cette richesse réelle —mais relative— n’est pas un fait communément accepté par les commentateurs remarque Alessandro Barbero. 

Toutefois, l’origine de ce patrimoine n’était guère glorieuse: 

Son père, son grand-père, ses oncles étaient des usuriers, au moins dans le sens technique du terme. 

Ce “petit bourgeois” presque “balzacien” peut être considéré comme un modéré lorsqu’il se lance en politique. En tout cas, il s’est coulé dans la mouvance idéologique majoritaire de l’époque: 

C’est un popolano 1 quoique d’orientation modérée, enclin au compromis avec les “Grands” et horrifié par la dictature des petites gens.

De facto, il va tourner le dos à ses amis nobles

Mais pour modéré qu’il soit, dans cette Florence fracturée, emplie de haine, nourrie de vendetta,  difficile d’être neutre, surtout qu’il participe à l’exercice du pouvoir du “popolo”. De ce fait, il tourne le dos à ses amis nobles, dont le premier d’entre eux est Guido Cavalcanti. Souvent on ne retient que la rupture poétique; en fait, il en une autre qui est politique: 

Guido avait connu un autre Dante, désireux de fréquenter les bandes de jeunes nobles, auteur de vers qui célébraient une culture et un style de vie aristocratique; désormais, il ne le reconnaît plus.

La suite de l’histoire est connue: l’exil et la mort de Guido, l’hostilité du pape Boniface VIII, l’engagement sans cesse croissant de Dante dans la définition de la politique de Florence, le retour des guelfes noirs dans les malles de Charles de Valois en novembre 1301, la —plutôt les— condamnation à l’exil… mais ici je laisse les lecteurs découvrir le minutieux et passionnant travail de reconstitution du parcours de Dante auquel s’est livré Alessandro Barbero. 

Pour Dante, en tout cas, à partir de 1302 tout devient compliqué, et pour l’auteur de sa biographie également. Les sources manquent pour raconter son parcours: 

Dante vécut en exil les vingt dernières années de sa vie. Ce sont des années sur lesquelles nous savons peu, bien moins que ce que nous avons pu reconstituer jusqu’à présent. Il n’existe pratiquement pas de document d’archives qui nous parle de lui; les allusions autobiographiques contenues dans ses œuvres deviennent toujours plus cryptiques, et peuvent être interprétées selon les modes les plus divers.

Les mystères de Vérone et de Bologne

Par exemple, difficile de percer, ce qu’A. Barbero appelle les “mystères de Vérone”: par quel membre des Scaglieri, Dante est-il accueilli (recueilli?) au début de son exil? Il y a ensuite les “mystères de Bologne”: combien de temps (s’il y est allé) le poète est-il resté dans cette, ville dirigée par des Guelfes blancs alors que “depuis la rupture, les Blancs voulaient sa peau»? Etc. 

Pourtant, cet exil va transformer Dante. Ce responsable politique d’une commune, représentant du “popolo” va devenir un adepte de la culture de cour. vue comme une forme suprême de raffinement également intellectuel: 

il n’est pas douteux que durant ces années Dante fréquenta les grandes familles nobles qui dominaient les régions montagneuses de l’Italie centrale.

L’histoire d’une rupture entre deux Dante

Ce sera pour lui un changement profond. Politiquement ces familles appartiennent et dirigent le parti gibelin et sont des soutiens de l’Empire. Mais il est une autre évolution plus subtile que souligne Alessandro Barbero: 

même s’il restait fidèle à l’affirmation des Dolci rime selon laquelle la véritable noblesse est celle de l’âme, Dante élaborait cependant une vision du monde dans laquelle il restait peu d’espace pour la foule des trafiquants, changeurs, usuriers et entrepreneurs, en grande partie paysans justes urbanisés et enrichis de peu, qui formaient le peuple des communes.

Bref, ce que raconte Alessandro Barbero est l’histoire d’une rupture entre deux Dante, celui de Florence et celui de l’exil. Une rupture poignante mais irréversible. Dante va même devenir étranger à la langue de sa ville. Dans la canzone Amor, da che convien pur ch’io mi doglia, il écrit qu’il espère que cette canzone parvienne à 

Fiorenza, la mia terra 

Il appelle ainsi Florence, car il l’a toujours nommée ainsi et toute l’Italie fait de même. Mais à Florence on ne dit plus Fiorenza remarque Alessandro Barbero qui s’appuie sur Remigio del Chiaro Girolami, le prédicateur dominicain de Santa Maria Novello. Celui-ci disait, 

que désormais seuls les étrangers utilisaient ce nom: les citoyens ne l’appelaient plus ainsi, mais dans leur langue corrompue l’appelaient Firençe. Sans le savoir, Dante s’était transformé en un étranger.

Notes 

  • DANTE, par Alessandro Barbero, Laterza, Rome – Bari, 2020 
    (Édition en langue italienne. Toutes les citations sont extraites de DANTE et traduites par moi. Une édition en français de cet ouvrage devrait paraître le 17 février 2021 chez Flammarion.)
  • Alessandro Barbero enseigne l’Histoire médiévale à l’Université du Piémont Oriental, à Vercelli. Essayiste et romancier il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Bella vita e guerre altrui di Mr Pyle, gentiluomo. pour lequel il a obtenu le prestigieux prix Strega en 1996. Il a aussi publié entre autres Carlo Magno, un Padre dell’Europa, Donne madonne, mercanti e cavalieri, Sei storie medievali, un Dizionario del Medioevo (avec Chiara Frugoni). 
#700Anniversaire — Dante’s Bones, par Guy Raffa

#700Anniversaire — Dante’s Bones, par Guy Raffa

Il est une formule que l’on ne peut pas appliquer à Dante et à sa dépouille: celle du “repos éternel”. Guy Raffa montre dans “Dante’s Bones” comment la figure du poète a été utilisée —et souvent manipulée— dans la construction de l’État italien. Cette histoire en cache une autre, tout aussi importante: la saga des ossements du Sommo poeta. 

Le 14 mai 1865, sur la Piazza Santa Croce de Florence, transformée en amphithéâtre, c’est la foule. Le roi Victor Emmanuel II est présent, les principales autorités politiques et militaires du pays, des représentants de toutes les provinces de l’Italie.

Au centre de la place, encore masquée par des draps, se dresse une gigantesque statue de Dante. L’Italie s’est réunie autour de celui que beaucoup considèrent comme son “père” pour célébrer le 600e anniversaire de sa naissance. 

Moins de quinze jours plus tard, le samedi 27 mai, des maçons découvrent, caché dans un mur proche du tombeau de Dante, un coffre de bois contenant des ossements. Sur ce qui sert de couvercle, on peut lire l’inscription suivante à l’encre noire: 

DANTIS OSSA

Denuper revista die 3 Junij

1677

(Ossements de Dante, vu une nouvelle fois le 3 juin 1677)

sur un flanc, de la même encre noire, une inscription plus large, donne cette fois le nom de son auteur: 

DANTIS OSSA

a me Fr(at)e Antonio Santi hic posita 

Ano 1677. Die 18 Octobris.

Dante célébré à Florence comme le “père” d’une Italie qui vient d’être (ré)unifiée renaît ainsi, quasiment au sens littéral du terme, à Ravenne où ses restes viennent d’être découverts. 

Deux histoires qui se croisent et se mêlent

Dante’s Bones, de Guy Raffa professeur d’Italian Studies à l’Université du Texas à Austin, est le récit de ces deux histoires: celle de l’Italie qui se construit et se cherche une identité commune et l’incroyable saga des ossements de Dante. Les deux se chevauchent, se mêlent, parfois s’écartent mais rarement s’ignorent. 

Alors que se préparent le 700e anniversaire de la mort du poète, la lecture de cet épais volume, fruit d’une longue enquête, est indispensable pour comprendre l’importance du poète dans la vie littéraire et culturelle mais aussi politique de l’Italie. 

Dante’s Bones est également l’histoire de l’antagonisme de deux villes, Florence et Ravenne, qui chacune revendique être la patrie de Dante. La première parce que le Sommo poeta y est né et qu’il se revendiqua tout au long de sa vie Florentin, même s’il l’était «de naissance et non de mœurs» 1 et la seconde parce qu’elle fut son dernier refuge et le lieu de sa mort. 

L’intervention avortée des Médicis

Assez rapidement, explique Guy Raffa, Florence, cette «mère peu aimante», comme le dit l’épitaphe gravée encore aujourd’hui sur le sarcophage qui abrite le corps, demandera le retour des restes du poète. 

Avec l’intervention de Laurent le Magnifique les demandes se font plus pressantes, mais c’est en 1513, que commence la “saga des ossements”. Jean de Médicis (deuxième fils de Laurent le Magnifique), est élu pape sous le nom de Léon X. Immédiatement les Florentins agissent. La sœur aînée de Léon X, dans ce que Guy Raffa décrit comme «une lettre extraordinaire» lui écrit que

le temps est venu est venu que ces ossements (de Dante), après leur long et défavorisé exil, peuvent et doivent, sans délai, revenir dans leur patrie.

Elle ajoute que telle était la volonté de leur père (Laurent), mais que c’est aussi celle de l’ensemble de la cité. Le pape cède à cette très familiale pression et demande donc la fin de “l’exil de Dante”. Il espère certainement de la sorte gagner les louanges des Florentins, mais aussi «de nombreuses personnes de toutes les parties de l’Italie».

Et les reliques de Dante devinrent celles d’un saint…

Avec l’intervention du pape, les ossements de Dante changent de statut. La question ne se réduit plus à être l’affaire de deux villes —Ravenne et Florence— elle commence à intéresser aussi de facto l’ensemble de la population italienne, même si l’Italie en tant que nation n’existe alors pas. 

Mais il est un autre changement. Il ne s’agit plus seulement pour les Florentins, écrit Guy Raffa, de faire revenir 

les restes de leur «poète sacré» de Ravenne à Florence mais de faire leur translation (translatare), le terme technique employé lors du déplacement du corps d’un saint vers l’emplacement le plus approprié.

Un changement de vocabulaire qui ne manque pas d’ironie à propos des restes d’un poète qui à sa mort était accusé d’hérésie, par le représentant du pape Clément V en Italie , le cardinal Bertrando del Poggetto2 et par le prêcheur dominicain Guido Vernani.3 

Passons quelques péripéties, mais lorsqu’une délégation florentine, forte de la décision du pape, aidée de solides maçons, descellent de nuit (!) «pratiquement comme des voleurs» la tombe du poète, ils ne trouvent… rien. Le tombeau est vide.

On le saura plus tard, les ossements ont été volés et dissimulés par les frères franciscains dont frère Santi auteur des inscriptions sur le coffre de bois. Leur couvent jouxte la tombe. Il s’agissait pour eux de protéger le corps de Dante, écrit Guy Raffa, 

d’une “translation” illégitime de son dernier refuge dans la vie vers la cité qui avait puni de son vivant Dante par un injuste exil. 

Cet acte se justifierait aussi, par la proximité de Dante avec les Franciscains et la méfiance vis-à-vis d’une Église corrompue. Le poète n’a en effet jamais caché son admiration et son affection pour saint François d’Assise dont il partageait les idées sur la pauvreté évangélique. Il aurait même fait partie, sur la fin de sa vie, du Tiers-ordre franciscain.

Mais cette histoire ouvre une des grandes questions de l’histoire de la tombe de Dante, et l’énigme est sans réponse, dit Guy Raffa. En effet, les envoyés florentins se taisent. La tombe est refermée comme si de rien n’était et aucune recherche n’est lancée pour retrouver les os et pour connaître l’identité des voleurs. 

La redécouverte des os du poète

Si nombre d’initiés n’ignoraient rien de cette disparition, il faudra attendre la découverte fortuite de 1865 —trois siècles et demi plus tard— pour que le grand public en prenne connaissance. 

L’émotion est alors immense. L’examen des ossements est réalisé par les meilleurs spécialistes de Ravenne. On fait le décompte macabre des os pour savoir s’il est possible de reconstituer le squelette. La réponse est positive. Il ne manque que de petits os et la mâchoire inférieure. Rien qui empêche l’exposition du corps, dans une incroyable mise en scène. 

Dépouille_Dante_Alighieri_Ravenne_Juin_1865

Le catafalque de cristal qui servit à exposer le corps de Dante à Ravenne en juin 1865

Le 24 juin 1865, dans la chapelle de Braccioforte, à Ravenne, les restes de Dante Alighieri soigneusement reconstitués sont exposés dans un cercueil transparent, «ses côtés et son couvercle étant formés de feuilles de cristal bordées d’or.» La foule se presse, venue de toute l’Italie, durant les deux jours de cette “exposition”. 

Dante se trouve donc dans une position étrange: il est devenu une figure nationale, fondatrice, célébrée comme telle, et fêtée comme un saint… mais la hiérarchie catholique ne veut pas de lui. Elle s’oppose naturellement, dit Guy Baffa 

aux célébrations de Florence (de 1865 – Ndr) qui glorifient le poète médiéval comme le prophète et le partisan de l’État-nation moderne.

Très rapidement, les craintes de l’Église sont avérées. En 1870, les États pontificaux sont annexés, sans que Dante, qui n’a jamais rien imaginé de tel, ait à y voir. 

La naissance du mouvement irrédentiste

Dans le même mouvement, Venise est reconquise sur l’Empire austro-hongrois, mais non la côte qui longe l’Adriatique. C’est la naissance du mouvement irrédentiste, qui va faire de Dante une figure emblématique, non plus nationale, mais nationaliste. 

Guy Baffa n’hésite pas à écrire qu’en 1908, pour l’anniversaire de sa mort:

Dante était un dieu dans l’imaginaire italien à ce moment de l’histoire de la nation, un dieu qui inspirait et sanctifiait les efforts pour libérer les populations italiennes toujours exilées de la patria;

La guerre de 1914-1918 accentue encore cette tendance. Le nationalisme et l’irrédentisme se combinent lorsque l’Italie se voit refuser à l’armistice l’annexion des territoires promise par les Alliés lors du Traité de Londres du 26 avril 1915: 

C’est un bien étrange anniversaire qui sera célébré en 1921 à l’occasion du 600e anniversaire de la mort de Dante. Trois ans se sont écoulés seulement depuis la fin de la Grande guerre au cours de laquelle 650.000 soldats italiens sont morts et un million blessés: 

Il était inévitable que les événements commémoratifs sur la tombe du père déifié de l’Italie, lui-même un soldat, serait le double de la célébration de la victoire de la nation mais aussi un tribu aux vies perdues et aux corps mutilés pour y parvenir. (…) Le 11 septembre 1921, Ravenne devient le cœur et l’âme de l’Italie.

Une campana particulièrement symbolique

Cette acmé nationaliste va se traduire par des embellissements de la tombe de Dante. Le maire de Rome, Giannetto Valli, offre des portes réalisées à partir du bronze fondu d’un canon autrichien et une couronne de laurier, également en bronze. Il offre aussi une campana (cloche) d’argent dont le son appellera les Italiens à se rassembler, dit le maire de la ville éternelle, «autour de l’autel le plus sacré de notre peuple.»

Une campana extrêmement symbolique pour Guy Raffa, car elle rappelle l’un des passages parmi les plus émouvants de La Divine Comédie. Au Chant VIII du Purgatoire, alors que la nuit va tomber Dante étreint de nostalgie pleure son exil qu’il voit comme l’éloignement du marin: 

Era già l’ora che volge il disio 

ai navicanti e ’ntenerisce il core 

lo dì c’han detto ai dolci amici addio;

e che lo novo peregrin d’amore 

punge, se ode squilla di lontano 

che paia il giorno pianger che si more;

(“C’était l’heure déjà qui change le désir  / des navigateurs et le jour où ils ont dit adieu  / à leurs doux amis attendrit leur cœur; / et le son lointain d’une cloche, / qui paraît pleurer le jour qui se meurt, / s’il l’entend, blesse d’amour le nouveau pèlerin;” — v. 1 à 6)

Ce 11 septembre 1921, le premier à faire sonner cette cloche si chargée de de symboles sera un héros de la guerre, Antonio Fusconi. Il servit dans les Bersaglieri, le corps d’élite de l’armée italienne et perdit une jambe lors des combats contre les troupes autrichiennes. 

C’est Gabriel d’Annunzio qui devait porter la question irrédentiste lors de ces cérémonies. Il n’est pas présent physiquement, bien qu’il ait été invité par le maire de Ravenne. C’est par un télégramme qu’il s’adresse à la foule présente. Son absence explique Guy Raffa 

est un signe d’humble respect vis-à-vis de l’incomparable Dante, mais, surtout, est un signe de protestation à l’encontre de l’Italie officielle (ses chefs politiques et militaires) qui ont trahi leur promesse de libérer tous les Italiens en refusant de combattre pour Fiume et pour les autres jusqu’à présent “territoires non retournés” (à l’Italie)

Le fascisme s’approprie l’image du poète

L’importance de l’événement fait qu’il ne peut être ignoré des fascistes. À la veille de la prise de pouvoir par Mussolini, la tentation d’utiliser l’aura du Sommo poeta est trop forte. 

Ceux-ci organisent ce que l’on a appelé la “Marche sur Ravenne”, le 12 septembre. Elle rassemble 3.000 hommes venus de toute l’Émilie. Leur seul fait d’armes est de dévaster les sites associés aux socialistes et aux communistes, comme la Camera del Lavoro (Bourse du Travail). 

Guy Raffa note tous les petits détails qui font que Dante sera présenté comme une sorte de héros pré-fasciste. Par exemple, des scientifiques examinent-ils une nouvelle fois les restes du poète en 1921? C’est l’occasion d’apporter une pierre à cet édifice. Tandis que l’un, Fabio Fossetto accentue le côté «viril de Dante», l’autre, Giuseppe Sergi voit  dans les os du poète «un modèle de supériorité raciale». Rien d’anodin dans ces remarques. Le racisme est un élément fondateur du fascisme et Mussolini va s’emparer du poète pour en faire le héros de sa cause: 

La virilité et les capacités intellectuelles de Dante, telles qu’elles sont déduites de sa dépouille physique, font de lui l’apothéose de cette grande, même si elle est déclinante, race méditerranéenne.

Dans ces conditions, il était inévitable qu’après la prise de pouvoir de Mussolini, le Duce soit identifié comme étant le «veltro» qui, prophétisait Dante dans le Chant I de l’Enfer, «fera mourir dans la douleur la louve» et en débarrassera «l’humble Italie». 

Une influence persistante et omniprésente

Cette exaltation de la figure d’un poète pliée aux nécessités de la propagande provoque ce que Guy Raffa nomme de «graves distorsions» entre les idées et les valeurs de Dante et la réalité du fascisme. Quel rapport entre l’Empire, facteur de paix, rêvé par Dante dans sa Monarchie et celui que s’efforce de construire Mussolini en Afrique, par la force des armes, par exemple? 

De cet épisode, il ne reste que poussières. Du Danteum, immense monument qui devait être construit à Rome en l’honneur du poète, ne subsiste que des plans et quelques photos. Pour ce qui est des os de Dante, après avoir été mis à l’abri des bombardements pendant la guerre, ils sont retournés dans leur catafalque de marbre à Ravenne et ne l’ont plus quitté depuis.

L’histoire s’achève-t-elle là? Guy Raffa se refuse à lire dans une quelconque boule de cristal, mais il se plaît à remarquer l’influence du Sommo poeta sur nombre d’auteurs et d’artistes italiens mais aussi d’autres pays au fil des siècles. il remarque son «influence omniprésente» et persistante, et souligne que, 

même si le corps de Dante vit en exil, quoiqu’il en soit, son personnage et son imaginaire  trouvent toujours plus de maisons hospitalières dans le monde.

Quand est-il de l’Italie? Quand est-il de la querelle entre Florence et Ravenne? À la fin de Dante’s Bones Guy Raffa ne répond pas directement à ces questions. Il ouvre un nouveau chapitre qu’il ne fait qu’esquisser. Il semble nous dire que Dante certes appartient au bel paese qui l’a vu naître, mais surtout il appartient à nous tous. Il a cette belle formule «les os du poète et sa Divine Comédie —ses vies après la mort, physique et spirituelle, ses deux corps continueront à étinceler de feux créatifs qui conserveront l’homme et son œuvre vivants à travers le temps et l’espace.» Un souhait que l’on ne peut que partager.

Notes

  • Dante’s Bones, How a Poet invented Italy, par Guy P. Raffa, Harvard University Press, Cambridge, Massachusetts, Londres, Grande-Bretagne, 2020.
    (Édition en langue anglaise, l’ouvrage n’a pas été traduit en français. Toutes les citations sont extraites de Dante’s Bones et traduites par moi)
  • Guy P. Raffa, Professeur associé en Italian Studies à l’université du Texas, à Austin. Les livres précédents de l’auteur sont The Complete Danteworlds: A Reader’s Guide to the Divine Comedy et Divine Dialectic: Dante’s Incarnational Poetry. On peut aussi se référer à son site: www.guyraffa.com

 

 

#700Anniversaire — A Riveder le Stelle, par Aldo Cazzullo

#700Anniversaire — A Riveder le Stelle, par Aldo Cazzullo

“A riveder le stelle”, le dernier livre du journaliste et écrivain italien Aldo Cazzullo est consacré au seul Enfer de La Divine Comédie. Il y dessine un autoportrait en creux de l’Italie et des Italiens d’aujourd’hui.

La Scala de Milan ouvre sa saison le 7 décembre. Pas d’opéra cette année comme le veut la tradition mais un gala.1 En regardant la magnifique salle aux loges nimbées d’une lumière orangée pour faire oublier l’absence de spectateur, en écoutant le somptueux chœur des chanteurs rassemblés pour cet événement exceptionnel entonner «Tutto cangia, il ciel s’abbella», le final du Guillaume Tell de Rossini, il était difficile de ne pas penser au livre d’Aldo Cazzullo, A riveder le stelle

Le rapprochement s’imposait car —coïncidence— le spectacle de la Scala s’appelait aussi …A riveder le stelle. Mais il y avait autre chose. Ce soir-là à la Scala, nous étions à Milan au cœur de la Lombardie, au cœur de l’Italie, avec ce qu’elle a en meilleure part, la musique, l’opéra, le chant…

Les mots d’Aldo Cazzullo qui voit dans l’Italie d’aujourd’hui celle de Dante revenaient alors en mémoire: 

Tout de suite, il cite la Lombardie et Mantoue. 

«Il» est Virgile que vient de rencontrer Dante au Chant I, et auquel il se présente. La logique voudrait qu’il parle de son chef d’œuvre, l’Énéide, des personnages qui le peuplent, Jules César, Octave Auguste, Énée, Anchise… mais non. Virgile dit d’abord à quel peuple il appartient et où il est né. Dans cette Lombardie où se trouve la Scala.

L’Italie de Dante, un pays divisé et éparpillé

La remarque d’Aldo Cazzullo peut sembler anecdotique. Pourtant, elle fonde la trame de son livre qui est une réflexion sur la manière dont «ses paroles (celles de Dante) ont contribué à créer l’identité italienne.» Et si l’auteur nous remémore les histoires fameuses qui font la trame de La Comédie et nous en rappelle les personnages les plus célèbres, Francesca da Rimini, Ulysse, Ugolino… il ne s’y arrête que parce que l’Italie d’aujourd’hui y plonge ses racines.

Ce parti-pris est en apparence illogique: «Dante a vécu trop tôt pour pouvoir concevoir l’unité politique de notre pays; son horizon était l’Empire.» L’Italie du poète était un pays éparpillé façon puzzle, un pays de la guerre de «tous contre tous». Comment dans ces conditions, Dante peut-il être le «père» de l’Italie réunifiée et indépendante d’aujourd’hui, alors même qu’il ne l’imaginait même pas?

Premier facteur identifié par Aldo Cazzullo, la langue. Au Chant X, Farinata, le grand chef gibelin, s’adresse à Dante parce qu’il a reconnu un compatriote:

 La tua loquela ti fa manifesto / 

di quella nobil patrïa natio 

(“Ton langage montre / que tu es né de cette noble patrie”). 

Il a suffi qu’il l’entende parler pour comprendre qu’il est Florentin. Aldo Cazzullo remarque: 

Ceci est très italien. S’il est vrai que dans chaque pays il y a des accents du Nord et du Sud, il n’existe pas de territoire comme le nôtre où à chaque crête des collines changent les inflexions, le vocabulaire, les chants, les parfums, les saveurs et les habitudes. Nous sommes un pays de petites patries, et le lien avec le territoire est une richesse, parce que le charme d’être italien tient aussi au fait d’être différent les uns des autres.

Florence, la patrie morale de tous les Italiens

Son point de départ est contre intuitif: c’est la diversité qui ferait l’unité. Mais la langue ne saurait suffire. Farinata est patriote. Alors qu’après la bataille de Montaperti, les vainqueurs du camp gibelin voulaient raser la ville de Florence, lui seul se leva «à visage ouvert» pour s’opposer à cette décision. 

Dante n’avait a priori aucune raison d’épargner ce personnage, pourtant, 

(il) transforme un ennemi en un héros de la dignité humaine; (…) La politique les divise; leur origine florentine n’est pas seule à les réunir, mais aussi l’amour de la patrie. Et si l’Italie est née des vers de Dante, alors Florence est la patrie morale de nous tous Italiens. 

Pour appuyer son assertion, Aldo Cazzullo trace une continuité entre cette époque lointaine et la nôtre par le fait que —par exemple— Florence fut la première ville italienne libérée par la Résistance. Ce fil continu d’insoumission et d’émancipation, il le voit aussi à travers le travail des artistes florentins. Quelles que soient les circonstances, leurs œuvres furent des manifestes politiques au message implicite: «nous continuerons à combattre pour notre liberté et notre indépendance.» 

«Le génie et de l’humanité de notre peuple»

Mais Florence, même si elle fut au XIXe siècle l’éphémère capitale d’un pays tout juste réunifié, n’est pas toute l’Italie. Là aussi, Aldo Cazzullo plaide la diversité dans l’unité. L’italie nous dit-il, était déjà à l’époque de Dante 

la patrie commune des Florentins et des Siennois, des Génois et des Vénitiens, des Milanais et des Napolitains, des gens qui se ressemblent et qui se détestent.

L’intérêt du livre d’Aldo Cazzullo tient, pour une grande part, en cette remise en perspective du chef d’œuvre de Dante, au fait de montrer à quel point il a irrigué et irrigue encore la vie intellectuelle, culturelle et politique de l’Italie. Et s’il est le «fondateur» du pays c’est parce que: 

l’histoire de l’Italie qui viendra après lui ne sera pas faite de grandes victoires militaires, ou de leaders politiques capables de grands desseins stratégiques (sauf rares exceptions). L’histoire de l’Italie sera faite du génie et de l’humanité de notre peuple. Un génie qui s’est exprimé dans la littérature et dans l’art, et une humanité qui s’est traduite en capacité de sacrifice et de résistance. Pour cela nous sommes toujours capables de recommencer après une guerre, après une longue période de pauvreté, après l’exil et la prison.

A riveder le stelle ne se résume bien entendu pas à ce seul aspect. L’y réduire serait l’appauvrir et ne rendrait pas grâce aux qualités de conteur d’Aldo Cazzullo qui s’est refusé à faire un Nième commentaire de La Divine Comédie. Il nous guide d’une main ferme et exigeante sur les pentes accidentées de l’Enfer dans ce récit du voyage de Dante dans l’au-delà. Mais raconter ne signifie pas simplifier; pas question pour lui d’oublier un personnage: 

J’ai pensé qu’omettre un seul nom, une seule histoire, c’eût été comme trahir le poète, et le lecteur. Le texte aurait été peut-être moins dense, mais certainement plus pauvre. Au lecteur —mon semblable, mon frère— je préfère demander un effort. 

Ici, Aldo Cazzullo se trompe. D’efforts il n’y a guère. En revanche, c’est un grand plaisir de lecture de l’accompagner À Revoir les étoiles

Notes

  • A riveder le stelle, Mondadori coll. Strade blu, Milan, 2020.
    (Édition italienne, l’ouvrage n’a pas été traduit en français. Toutes les citations sont extraites de A riveder le stelle et traduites par moi)
  • Aldo Cazzullo est un journaliste et écrivain italien, né à Alba en 1966, Il travaille actuellement au Corriere della Sera comme envoyé spécial et éditorialiste. Il a suivi la politique française et est l’auteur notamment de Il mal francese. Rivolta sociale e istituzioni nella Francia di Chirac, Ediesse, Roma, 1996,

 

 

#700Anniversaire – Il cammino del Purgatorio

#700Anniversaire – Il cammino del Purgatorio

Pour commencer notre série de décembre sur l’abondante actualité autour de Dante, l’annonce par Davide La Rosa de “Purgatorio”, le deuxième tome de sa Divina Commedia “illustrata male”. 

Il y a une forme d’urgence à évoquer cet ouvrage à venir car un crowdfunding sur la plateforme Indiegogo est lancé et la fin en est prévue au mois de janvier 2021. On pourrait relativiser cette urgence sous le prétexte que le plafond du financement initialement demandé est déjà atteint.

Pourtant, il me semble important de continuer à soutenir le projet. C’est un moyen de manifester son soutien à son auteur et de lui manifester l’importance qu’à son travail à nos yeux de lecteurs. De manière plus pragmatique ce peut être aussi pour les collectionneurs l’occasion d’acquérir une édition rare de La Divine Comédie et enfin pour ceux qui auraient “raté” le tome 1, Inferno, de se procurer le volume manquant.

Davide La Rosa, né en 1980, était à ses débuts un scénariste de B.D. Au fil du temps, il fut amené à réaliser les dessins de ses histoires, et aujourd’hui il est devenu un auteur complet.

Modeste, il s’entête à considérer ses dessins comme “un désastre”. Il ne saurait pas, dit-il, «dessiner» même s’il nuance: «il semble que ces dessins fonctionnent avec les choses que je raconte. Il paraît, je ne sais pas si c’est vrai…» (Lire article précédent: La Divina Commedia illustrata male)

Sans attendre, le jugement de la postérité, on peut dire que le tome 1 ce cette aventure, l’Enfer, est une réussite. Le trait faussement naïf et très contemporain de Davide La Rosa tombe toujours juste, et la mise en page qui joue sur différents formats met en valeur les dessins. Le “pas de côté” qu’offre chacune de ses illustrations loin de paraphraser le texte apporte une fraîcheur bienvenue sur un poème dont on oublierait parfois, à force de commentaires et d’analyses savantes, qu’il est aussi (et peut être d’abord) un récit et une… Comédie.

Comme Dante et Virgile, nous sommes à la porte de ce Purgatoire. Hâte d’être en mars 2021, pour tenir entre ses mains ce Purgatorio, illustrata male.

Chant_XIX_Enfer_Davide_La_Rosa

La chute attendue de Boniface VIII au Chant XIX de l’Enfer (dessin de Davide La Rosa)

700e Anniversaire: Le menu du mois de décembre (et de janvier)

700e Anniversaire: Le menu du mois de décembre (et de janvier)

À l’occasion du 700e Anniversaire de la mort de Dante Alighieri, jamais les livres, les projets musicaux ou multimédias, les expositions et les initiatives de toutes sortes consacrés au Sommo poeta et à son œuvre n’ont été aussi nombreux. Il est difficile d’en faire un recensement exhaustif, mais en revanche il est possible de s’attacher à quelques projets et parutions particulièrement intéressants.

Je me propose donc de regarder en détails —avant le Nouvel An d’ici à la fin de janvier 2021— une courte sélection d’ouvrages, de CD et de projets multimédias  qui ont retenu mon attention, et cela en m’affranchissant des barrières linguistiques. Dans cette série d’articles, j’évoquerai donc:

  • La Divina Commedia, illustrata male de Davide La Rosa, dont le crowdfunding du deuxième tome Purgatorio est déjà bien engagé. Le premier volume l’Inferno m’avait particulièrement séduit par sa fraîcheur et la qualité des dessins.(Italien)
  • Le magnifique site multimédia et interactif Inferno, auquel ont collaboré quelques 80 compositeurs contemporains et qui ambitionne de (re)créer l’univers sonore de l’Enfer. (Anglais)
  • La très belle création musicale et poétique de La Camera delle Lacrime consacrée à La Divine Comédie. Le troisième opus, Paradiso, vient de paraître. Pour l’instant, cette compagnie est privée de scène (les spectacles devraient reprendre en mars 2021) mais heureusement il nous reste la musique.
  • Dante’s Bones, How a poet invented Italy, de Guy Raffa, Ce livre retrace comment un poète, certes célèbre au jour de sa mort mais qui faillit sombrer dans l’oubli, est devenu aujourd’hui “celui qui a inventé l’Italie”. Un ouvrage passionnant, nourrit d’illustrations étonnantes (Anglais);
  • A Riveder le Stelle, d’Aldo Cazullo. Un livre dont la première phrase donne le ton: «Dante ama una donna che non c’é più e una patria che non c’è ancora.» (“Dante aima une femme qui n’était plus et un pays qui n’était pas encore”). (Italien)
L’introduction à une nouvelle édition de La Divine Comédie
  • DANTE, d’Alessandro Barbero. Un livre étonnant, où l’auteur a concentré son récit non sur le poète mais sur le parcours de cet homme du Moyen Âge, dont la vie pourrait schématiquement être coupée en deux: tout d’abord l’ascension sociale dans une Florence qui était alors une des capitales du monde chrétien, puis à partir de 1301 le bannissement et l’exil. (Italien)
  • Dante a piedi et volando, de Marco Bonatti. Celui-ci a pris au pied de la lettre l’idée que La Divine Comédie est un “voyage dans l’au-delà” et il nous le raconte comme le ferait l’auteur d’un livre de voyage. Un parti-pris séduisant. (Italien)
  • Introduzione a La Divina Commedia, d’Enrico Malato, car il s’agit du coup d’envoi de la nouvelle —et très attendue— édition du texte de La Divine Comédie. Sous la gouverne du Centre Pio Rajna, elle paraîtra chez Salerno Editrice. (italien)
  • La Divina Commedia riveduta e scorretta, de Francesco Dominelli et Alessandro Locatelli, qui ambitionnent de dépoussiérer l’œuvre majeure de Dante, en adoptant le «style parodique qui est devenu la marque de fabrique de leur page Facebook Se i  social network fossero sempre esistiti. Cela se lit avec plaisir. (Italien)
  • Beyond The Inferno, d’Alex L. Moretti, qui est une réécriture complète de La Divine Comédie dans une version romancée. (Anglais)

J’aurai garde d’oublier dans cette liste l’indispensable —et formidable— Italia di Dante de Giulio Ferroni. Il a déjà été chroniqué ici, mais mérite de faire partie de cette liste. Tout amoureux de Dante se doit de le glisser dans ses bagages à l’occasion d’un futur voyage en Italie. (Italien)

En hommage à Marco Santagata

En hommage à Marco Santagata

Marco Santagata nous a quitté à 73 ans, le 9 novembre 2020, à Pise. Cet universitaire, spécialiste de Dante, professeur de littérature médiévale, laisse une œuvre immense où se côtoient des romans, de très nombreux essais sur la littérature italienne. Il a travaillé également sur Pétrarque, Boccace et sur des poètes plus contemporains comme Leopardi ou Gabriele D’Annunzio.

Marco Santagata est malheureusement peu connu en France, aucun de ses écrits n’ayant —à ma connaissance— été traduit. Pourtant, pour qui veut pénétrer l’univers dantesque la lecture de ses ouvrages est d’autant plus conseillée, que son approche est tout sauf rébarbative. Elle est ludique et didactique.

Celui qui voulait faire «descendre Dante de son piédestal» est allé jusqu’à entrer dans “la tête de Dante” dans Come Dona Innamorata. Avec ce roman, il sera finaliste du prestigieux prix Strega, qui est un peu l’équivalent italien de notre Goncourt. Il y brosse le portrait d’un Dante partagé entre deux figures qui rythment sa vie, Guido Cavalcanti, son “premier ami”, et Beatrice Portinari —Bice—, l’amour incarné.

«Tu n’as pas vu ses yeux de fou?»

Sans dévoiler l’ensemble d’un texte qui se lit avec grand plaisir voici comment Dante apparaît dans les premières pages de ce roman: un homme fier, mais de relativement basse extraction, qui se refuse aux concessions. Dans la scène d’ouverture, son ami Guido Cavalcanti, personnage clé de la haute société florentine, vient de se moquer de lui, à propos d’un projet de livre. Dante s’inquiète des conséquences de ces sarcasmes. Mais il est têtu, voire entêté, il ne veut pas renoncer à son projet:

Les taquineries que son ami ne lui avaient pas épargnées même en public n’étaient-elles pas la preuve que lui, Dante, était Dante et que personne, même Guido Cavalcanti, ne pouvait le faire changer d’avis? (…) Et pourtant, cette renommée se transforme vite en opprobre. L’opinion que les banquiers, chevaliers et propriétaires terriens de Florence avaient de lui le fit réfléchir. Certains commentaires étaient parvenus à ses oreilles. Superbe, arrogant. Dans leur monde, il était un intrus. (…) Il ne fallait pas beaucoup d’imagination pour se représenter ce qu’ils disaient dès qu’il avait pris congé: «Intelligent, cet Alighieri». «Extravagant». «Extravagant? Tu n’as pas vu ses yeux de fou? » «C’est vrai, le sang ne ment pas. Le sien, pauvre garçon, est ce qu’il est.»

Et à présent, le fils de l’usurier aurait dû mettre noir sur blanc que oui, il était fou? Confirmer à tout Florence que le sang pourri exhale des vapeurs qui saoulent? Les portes qui s’étaient ouvertes après tant d’efforts se seraient refermées. Ou pire encore, elles seraient ouvertes pour laisser entrer le bouffon, le fou de Saint-Martin, le poète aux visions… Il hésita. Mais il devait le dire, et donc il réfléchissait à comment depuis des jours.

Avec ce roman historique, Marco Santagata ne s’éloigne guère de la réalité historique. La société florentine de l’époque était composée de strates superposées entre lesquelles il était difficile de se glisser pour un jeune homme de petite noblesse, pétri d’ambitions, et peut-être pouvait-il paraître aux yeux de certains comme «fou». 

Une connaissance intime de l’œuvre du poète

C’est donc ce personnage profondément humain, à l’itinéraire personnel chahuté que va raconter Marco Santagata, grâce à une profonde et intime connaissance de l’œuvre du poète. Cela lui permettait, par exemple, de décrire le “conservatisme social” du poète:

Dante considérait le dynamisme social comme une dégénération des coutumes et une perversion des valeurs. (…) Il voulait retourner en arrière et bloquer le temps. Reconstituer un monde immobile, garantie d’institutions immuables, semblable en cela à la cour céleste du Paradis.1

Il voyait en lui un «intellectuel», au sens moderne du terme, menant une réflexion permanente sur ses écrits mais aussi sur ses actions. «Il trouve, dit-il, les principales raisons de son écriture dans ce qu’il a lui-même vu, vécu, et cela dit à la première personne». Mais, ajoute-t’il, Dante a su dépasser ce qui n’aurait été dans ce cas qu’un simple témoignage:

Il place les données d’expérience dans un cadre théorique ou conceptuel qui les explique, et donc (lui permet) de s’élever à des niveaux plus élevés de généralisation.»2

Un vulgarisateur de talent

Toutefois, il ne faudrait pas en déduire que l’approche didactique adoptée par Marco Santagata l’aurait conduit à quelques facilités intellectuelles. Au contraire, ses recherches, ses articles et ses ouvrages sont marqués par une grande rigueur et constituent une référence notamment pour ce qui est des études dantesques.

Mais ce vulgarisateur hors pair n’entendait pas s’enfermer dans le cercle étroit et parfois trop aride et austère des études universitaires. Pour dialoguer avec ses lecteurs, et aussi avec tous ceux qui étaient intéressés par le Sommo poeta, il avait lancé un blog puis une page fan sur Facebook, s’ouvrant ainsi au grand public. 

Il faut dire que Marco Santagata cachait sous une apparence sévère un caractère autrement plus enjoué. Il était né en 1947 à Zocca, dans la province de Modena, comme le chanteur de rock italien Vasco Rossi. Seuls cinq années séparaient les deux hommes qui se connaissaient et s’appréciaient. 

Raffaella De Santis raconte à ce propos dans le quotidien La Repubblica, que Marco Santagata

n’aimait pas seulement la poésie classique mais aussi la chansonnette. Ainsi il pouvait arriver que Vasco vienne à certaines de ces conférences. Cela est arrivé à l’université de Bologne, à l’occasion de la sortie de L’amore in sé.3 (…) Ce jour-là, Vasco remarqua que Santagata a le privilège de «vivre la poésie», «cette poésie qu’à mon époque, à l’école, on nous faisait apprendre par cœur en la réduisant à un espèce de charabia sans sens.4

La mort de Marco Santagata est donc une perte immense. Faible consolation, il va continuer à vivre à travers un nouvel essai qu’il venait de finir. Le donne di Dante, c’est son titre, devrait paraître au début de l’année 2021, chez Il Mulino. Ce livre est consacré aux figures féminines qui entourèrent le poète: son épouse Gemma, Béatrice mais aussi celles qui furent les protagonistes de La Divine Comédie, à savoir Francesca da Rimini, Pia Tolomei et tant d’autres. 

  • Bibliographie

Cette bibliographie est restreinte aux seuls travaux, essais et romans portants sur Dante. Il faudrait ajouter les très nombreux ouvrages sur Pétrarque, Boccace, la littérature et la poésie médiévale, ceux sur Leopardi et la poésie et la littérature contemporaine. 

  • Amate e amanti. Figure della lirica amorosa fra Dante e Petrarca, Il Mulino, Bologne, 1999;
  • L’io e il mondo. Un’interpretazione di Dante, Il Mulino, Bologne, 2011; 
  • Dante. Il romanzo della sua vita, Coll. Le Scie, Mondadori, Milan, 2012;
  • 20 finestre sulla vita di Dante, Mondadori, Milan, 2012;
  • Guida all’Inferno, Coll. Saggi,  Mondadori, Milan, 2013, complété en 2017 avec le Purgatorio et le Paradiso sous le titre Il racconto della Commedia, Guida al poema di Dante;
  • Introduzione a Dante Alighieri, Opere, 2 volumes., Coll. I Meridiani, Mondadori, Milan, 2014 (l’édition des œuvres était sous sa direction);
  • Come donna innamorata, Coll. Narratori della Fenice, Guanda, Milan, 2015 (Roman): 
  • Il poeta innamorato. Su Dante, Petrarca e la poesia amorosa medievale, Coll. Narratori della Fenice, Guanda, Parme, 2017;
  • Il racconto della Commedia. Guida al poema di Dante, Coll. Oscar Saggi n° 45, Mondadori, Milan, 2017;

Illustration: Marco Santagala lors d’un colloque en 2010