Histoire d’une fausse citation de Dante

Histoire d’une fausse citation de Dante

«Dans l’enfer, les places les plus brûlantes sont réservées à ceux qui, en période de crise morale, maintiennent leur neutralité». Cette citation se retrouve partout sur le web, se multiplie sur les réseaux sociaux et se décline dans toutes les langues. Elle est attribuée à Dante Alighieri, mais le poète n’en est pas l’auteur. 

Le “succès” de cette pseudo-citation tient à plusieurs facteurs, le premier d’entre eux étant un paradoxe. Dante Alighieri est un auteur connu, dont la renommée a traversé les siècles, au point que son prénom —devenu son patronyme— est entré sous forme d’adjectif dans le langage commun: le moindre événement pour peu qu’il soit terrifiant, dramatique, grandiose… se voit qualifier quasi automatiquement de “dantesque“.

Pourtant, si le nom du poète et celui de son œuvre majeure font partie du langage courant, il n’en va pas de même du contenu de La Divine Comédie, qui demeure largement méconnu. En dehors de l’Italie, où celle-ci est étudiée lors de la scolarité, qui l’a réellement lue? Des universitaires, des amoureux de poésie et de la langue italienne, mais au final bien peu de monde. 

Or, un lecteur —s’il a parcouru le premier cantique de La Comédie— sait que plus Dante et Virgile s’enfoncent dans les profondeurs de l’enfer, plus celui-ci est froid et glacé. Au 9e Cercle, au fond de l’entonnoir infernal, les damnés gisent pétrifiés dans des poses grotesques pris dans les glaces du Cocyte. Mais ce n’est pas la place des “neutres”, c’est celle des “traîtres”.

Leur place est entre la porte et le gouffre de l’Enfer

Pour trouver les coupables de neutralité, il faut remonter à l’entrée de l’Enfer. Ils se trouvent dans un entre deux mal défini, situé entre la “porte” et le gouffre de l’enfer proprement dit. Un lieu “misérable” comme le dit Virgile à Dante, parce qu’ils n’ont leur place ni au Paradis ni en Enfer.

l’anime triste di coloro

che visser sanza ’nfamia e sanza lodo. (…)

Caccianli i ciel per non esser men belli,

né lo profondo inferno li riceve

(les âmes misérables de ceux / qui vécurent sans infamie et sans louange (…)  / Les cieux les chassent pour ne pas s’enlaidir  / et le profond enfer ne les reçoit pas — Chant III, v. 35-41)

La condamnation morale de ces “neutres”, par Dante est nette: ils ne méritent que l’oubli et Dante, dit Virgile, ne doit pas leur consacrer une seule ligne. Symboliquement, alors que toute La Divine Comédie est nourrie de dialogues avec les damnés ou les esprits, aucun de ces “neutres” ne s’adresse à Dante, et lui en retour ne semble guère curieux de nous les décrire ou de s’entretenir avec l’un d’eux.

Les damnés jetés dans le feu éternel

Pour créer la citation apocryphe il fallait un autre ingrédient, que les auteurs vont puiser dans une représentation plus classique de l’enfer selon laquelle les damnés sont jetés dans le feu éternel: 

Le christianisme, qu’il s’agisse du catholicisme romain, de l’orthodoxie orientale ou du protestantisme, est aussi largement structuré par des concepts de jugement et par l’idée d’un supplice éternel en enfer pour ceux qui ne satisfont pas aux critères nécessaires. Le symbole ou credo de saint Athanase (…) se termine par ces mots: «Et ceux qui auront fait le bien iront à la vie éternelle ; mais ceux qui auront fait le mal, au feu éternel.»1

La combinaison est gagnante. Il suffit d’ajouter la touche finale: “la crise morale”. L’image d’un “Dante exilé” juge moral et éthique correspond parfaitement à cette proposition. N’est-ce pas lui qui fustige “sa” Florence dissolue et corrompue, condamne des papes à l’enfer, chante la noblesse qui s’acquiert par la vertu.

Cette pseudo-citation est d’autant plus pratique qu’elle est plastique: quelle société ne s’est pas trouvée un jour en “crise morale”? Il se trouvera toujours un Torquemada pour la dénoncer et vouer aux gémonies —l’enfer brûlant— ces “neutres” qui refusent de s’impliquer pour la combattre.

Un outil rhétorique stratégique

Cela seul suffirait à expliquer la persistance de cette fausse citation dans le discours public, mais le fait que des responsables politiques de poids l’aient utilisée a augmenté sa popularité.

Laura Ingallinella, une philologue italienne, travaille sur cette question. Dans un premier article, The Hottest Place in Hell: Neutrality and the Politicization of Dante in the United States, elle s’interroge: «Comment Dante, son autorité, et les implications religieuses de La Divine Comédie ont été transformées en un outil rhétorique stratégique dans les débats politiques américains au vingtième siècle»? 

Elle trace l’origine de cette pseudo-citation à la Première guerre mondiale, et plus précisément entre 1915 et 1917, c’est-à-dire dans la période précédent l’entrée en guerre des Américains aux côtés des Français et des Britanniques.

En 1915, un certain Henry Dwight Sedgwick publie un essai sur l’engagement de l’Italie dans la guerre. Un parallèle tentant. Les Italiens sont restés longtemps neutres avant de se dégager de la Triple Alliance pour finalement déclarer la guerre à ses deux anciens alliés, l’Allemagne et l’Autriche Hongrie, en 1915. Dans ce texte, il écrit notamment:

(Les Italiens) ont une conception de la neutralité passablement différente de la nôtre. Pour eux la neutralité n’est pas, comme nous pensons que cela doit être, quelque chose dont nous devons être fier. (…) Cela est peut-être du à l’influence des plus grands Italiens. Peu de phrases sont gravées aussi profondément dans l’esprit italien que les célèbres vers du Chant III de l’enfer. (…) Le mépris de Dante Alighieri à l’égard de ceux qui demeurent neutres quand le bien combat le mal fait partie de l’héritage des Italiens. Pour ces raisons l’Italie est prête à se battre et se bat.

Pendant la Première guerre mondiale, la pseudo-citation devient un aphorisme

Cette conclusion, remarque L. Ingallinella, sera reprise dans de nombreux journaux aux États-Unis et «vont cimenter l’association entre Dante et la (non) neutralité», à un moment où l’entrée en guerre du pays est un sujet politique brûlant.

Deux ans plus tard, alors que les États-Unis viennent d’entrer en guerre, un pasteur baptiste de la ville de Charlotte en Caroline du Nord, commence son discours ainsi:

Dante, dans son Enfer, met ceux qui sont neutres dans l’éternel combat entre le bien et le mal à l’endroit le plus bas de l’enfer

La pseudo-citation est déjà devenue un aphorisme, même si «elle n’est pas cristallisée dans la forme que nous connaissons aujourd’hui.»

Au cours de la Seconde guerre mondiale, cette phrase qui circulait déjà beaucoup dans les milieux religieux, va devenir virale. Il s’agit encore une fois de convaincre les responsables et l’opinion de renoncer à la neutralité. C’est à cette période aussi qu’elle subir sa dernière mue et que sera adoptée la forme que nous lui connaissons aujourd’hui.

Pour Kennedy cette phrase était devenu un motto

Deux personnalités politiques, John F. Kennedy et Martin Luther King,  vont faire un usage abondant de cette citation, lui donnant une résonance peu commune et l’ancrant encore un peu plus dans l’imaginaire commun.

C’est sans doute à la fin de la Seconde guerre mondiale que Kennedy découvrit la pseudo-citation. En tout cas, nous raconte Laura Ingallinella, «il la nota dans un carnet d’aphorismes daté des années 1945-46.» Mais le plus étonnant est que cette phrase deviendra pour lui un sorte de motto: «Il l’utilisera au moins vingt-six fois au cours de sa carrière politique et présidentielle.»

L’usage qu’en fera Martin Luther King sera un peu plus tardif et sans doute moins fréquent, mais lui aussi donnera à cette citation un poids particulier. C’est le cas, par exemple, lors d’une manifestation à New York, le 15 avril 1967. Il s’agissait alors de demander l’arrêt de la guerre du Vietnam. Le pasteur King va commencer son adresse aux quelques 120.000 manifestants par ces mots:

Je me joins à vous pour cette mobilisation car je ne peux pas être un spectateur silencieux pendant que le mal fait rage. Je suis ici parce que je suis d’accord avec Dante: «Les endroits les plus chauds de l’enfer sont réservés à ceux qui, en période de crise morale, maintiennent leur neutralité.»

Quand la mauvaise monnaie chasse la bonne

Depuis, la pseudo-citation poursuit son chemin, et s’impose de plus en plus, selon la bien connue Loi de Gresham chère aux économistes. Elle veut que la «mauvaise monnaie chasse la bonne». Elle a maintenant sa place dans les dictionnaires de citations que l’on trouve sur des sites “de référence” comme ceux d’Ouest France ou du Monde. Une dernière illustration spectaculaire de son emploi se trouve dans le roman Inferno où son auteur Dan Brown n’hésite pas à l’utiliser.

Est-ce si grave pourrait-on se demander? Non, répond-on sur le site de la bibliothèque et du musée de John Kennedy, où l’on célèbre le “presque vrai”: «Cette supposée citation n’est pas réellement dans l’œuvre de Dante, mais est basée sur une similaire.», est-il écrit. Une remarque partagée par Harper’s Magazine,

Bien sûr, Dante n’a jamais vraiment dit cela, mais le sens de la citation se trouve clairement dans les lignes du troisième Chant de l’Enfer. La dernière ligne de ce passage, non ragioniam di lor, ma guarda e passa (v. 51), a émergé comme une expression familière en italien moderne, utilisée pour éviter la discussion de personnes jugées indignes d’attention.

Cette histoire est aussi celle de milliers de voix fugaces

En tout cas, remarque Laura Ingallinella,

Cette citation s’est adaptée aux nombreuses voix qui l’ont employée stratégiquement dans leurs discours, sermons et tweets. Elle a également acquis une audience mondiale dans de nombreuses langues autres que l’anglais et est maintenant utilisée bien au-delà des États-Unis (…) le processus créatif qui a conduit à la création de cette citation a nécessité d’innombrables voix fugaces pendant des décennies, quelques unes d’entre elles seulement étant recueillies sur papier et nous sont maintenant disponibles. Cette histoire porte en partie seulement sur la voix de Dante, c’est aussi la leur.

C’est donc tout a fait logiquement qu’on la retrouve aujourd’hui utilisée par les militants de #BlackLives Matters, comme on peut le voir dans le tweet ci-dessous:

Mais le plus surprenant est sans doute la reprise de la pseudo-citation par des Italiens eux-mêmes. La boucle est ainsi bouclée…

  • Illustration: La Ciudad sin Dios — Image extraite d’un manuscrit (413-426)
Les huit ans de #DivCo

Les huit ans de #DivCo

Cela fait huit ans ce mercredi 27 mai 2020 que La Divine Comédie est publiée quotidiennement sur Twitter. Écrire un peu légèrement, le dimanche 27 mai 2012, «ce projet nécessitera une dizaine d’années avant que ne soit twitté le dernier vers du dernier chant du dernier Cantique» était sans doute une forme d’inconscience. Mais sans cette naïveté, il est probable que le projet #DivCo n’aurait jamais vu le jour.

À l’origine, l’idée était simple. Elle se voulait une expérimentation sur Twitter. Il s’agissait de publier un poème pour offrir une respiration littéraire à un réseau social qui en manquait alors cruellement. Pour attirer et retenir l’attention volatile des utilisateurs, la nécessité d’utiliser une œuvre forte s’est immédiatement imposée. La Divine Comédie, cette œuvre universelle, cet hymne à l’amour, ce poème où s’invente une langue, où se brasse la bassesse et la noblesse humaine, m’est alors apparue comme une évidence.

Nous sommes alors en 2012. Les tweets étaient limités strictement —qui s’en souvient?— à 140 signes et tout comptait: les images, les comptes que l’on citait… À l’ère des threads longs comme des jours sans pain cela prête à sourire. Ce carcan devait être la seconde raison qui m’a conduit à retenir La Divine Comédie: une terzina “tenait” dans un tweet et cela que l’on soit au début ou à la fin du poème.

Restait à condenser le hashtag. Celui des premiers tweets, se révélait trop long, bien qu’il soit plus explicite. C’est pour cela que dès le 29 mai, #divinecomedie cédait la place à #DivCo, et depuis il n’a pas changé. Voici en tout cas, exhumé de ce qui paraît (à l’ère des réseaux sociaux) un lointain passé, les deux premiers tweets:

La suite de l’histoire n’est qu’aménagements de détails avec l’événement que fut la suppression de la contrainte des 140 signes. Cette libéralité permet désormais de publier, si le sens ou la construction de la phrase l’exige, de publier deux terzine et leur traduction.

La traduction, principale évolution éditoriale du projet #DivCo

L’évolution éditoriale principale tient à la traduction. Pendant une grosse année, ce sera celle de Lamennais (disponible sur Wikisource) qui sera publiée. Mais si cette traduction est de grande qualité, elle souffre d’un défaut majeur pour le projet #DivCo: la publication du texte de Dante s’effectue terzina par terzina; la traduction doit donc par cohérence en épouser le même rythme, ce que ne permet pas celle de Lamennais.

Cette contrainte a guidé les choix de la traduction qui est proposée sur #DivCo et sur ce site. La version française suit le plus étroitement possible le texte original pour que s’établisse une correspondance forte entre les deux textes. À cette contrainte lourde, j’ai refusé d’en ajouter d’autres, à savoir une traduction rimée et “enchaînée”. Ce refus s’explique pour une raison principale: le français ne “sonne” pas, ne chante pas, comme la “langue vulgaire” de Dante. Pour s’en convaincre, il suffit de lire à voix haute quelques vers du texte original et leur traduction, et ce quelque soit la traduction! On ne retrouve pas la musaïque de Dante.

La langue joue, mais aussi la poésie. Dante, derrière son extraordinaire régularité, utilise un vers —l’hendécasyllabe— en constant et savant déséquilibre. Retrouver ce glissement constant dans notre poésie où se côtoient les très réguliers alexandrins, décasyllabes et octosyllabes est mission impossible. Se retrancher sur le vers libre est bien sûr une possibilité, mais aussi une facilité: Dante n’a pas mêlé dans La Divine Comédie rimes longues et courtes. Sans nul doute, toutes ces tentatives l’amuseraient, lui qui se jouait de toutes les métriques et était capable dans une même terzina d’écrire un vers en latin, le suivant en toscan et le dernier en provençal. 

Et puis à vouloir à toute force transposer une poésie dans une langue qui lui est étrangère le risque est grand de tordre le texte et d’en oublier qu’il faut aussi en rendre la force, l’ambiance, les scènes et les personnages qui y sont campés, la vivacité des dialogues, sans oublier le sens d’un texte où politique, philosophie et théologie se croisent et se mêlent. Certains passages du Purgatoire et du Paradis se révèlent à cet égard particulièrement périlleux. (Dans l’article Traduire, le choix de la poésie, cette réflexion était déjà présente).

Bref, la publication sur Twitter nécessitait une traduction sur mesure; ce sera la mienne. C’est celle que l’on retrouve sur ce site, qui est l’enfant du projet #DivCo. Elle n’est d’ailleurs pas achevée, car elle suit le rythme de la publication sur Twitter. Le dernier vers sera publié le 14 septembre 2021. Une manière —modeste— de célébrer le 700e anniversaire de la mort du Sommo poeta et de lui rendre hommage.

  • Ilustration: Premier portrait connu de Dante Alighieri, fresque (détail) du Palazzo dei Giudici, Florence 
  • Pour aller plus loin
    J’ai réintégré sur le site ladivinecomedie.com deux articles publiés initialement sur le blog [the] Media Trend, (ce blog est actuellement en sommeil) où j’expliquais la démarche ayant présidé à la naissance et à la poursuite du projet de publication sur Twitter #DivCo. Je n’ai corrigé que quelques fautes d’orthographe.
  • La Divine Comédie de Dante à l’heure de Twitter (publié initialement le 27 mai 2012)
  • La Divine Comédie, Twitter et le Journalisme (publié initialement le 4 janvier 2014)

 

 

Dante: deux siècles pour une amnistie

Dante: deux siècles pour une amnistie

Ce n’est que le 31 décembre 1494 que la République de Florence, celle de Savonarole, leva la condamnation à mort de Dante Alighieri et de ses descendants. Il fallut donc près de deux siècles —et une révolution— pour que Florence amnistie son prestigieux poète.

Dans un article de L’Arena, journal de Vérone, Gian Paolo Marchi, professeur de littérature italienne, remet en mémoire le fait historique que fut cette levée de la condamnation de Dante et sa famille. Elle s’inscrivait dans le cadre de l’amnistie générale souhaitée, quinze jours auparavant (le 14 décembre 1494) dans un sermon, par Savonarole, l’éphémère dirigeant de la République. La décision de la Signora de Florence, qui n’avait pas été prise à l’unanimité, statuait alors: 

que le dit messer Dante est libre et est libéré de quelque interdiction, relégation ou rébellion ou quelque autre préjudice qu’il encourait de quelque manière ou de quelque temps qu’il soit (…) il est réputé être rendu dans cet état et au grade où il se trouverait, si lui et ses ascendants n’avaient pas été banni, relégué et fait rebelle.

Il y a «pardon» certes, mais une administration reste une administration et la dimension fiscale n’était pas oubliée. Le texte ne prévoyait pas d’exemption de taxes et impôts. Ceux-ci devaient être payés dans les deux mois qui suivraient le retour, sans oublier les “frais d’enregistrement” de l’acte qui s’élevaient à quatre «larghi», c’est-à-dire quatre florins d’or, la monnaie de Florence. 

Les Alighieri étaient alors des notables de Vérone

L’Alighieri qui bénéficia de cette mesure portait le même prénom que son illustre ancêtre. Dante III Alighieri vécut une grande partie de sa vie à Vérone. Né dans cette ville vers 1462/1463, il fit de solides études, notamment sous la direction de l’humaniste Giannantonio Panteo. Il est probable qu’il apprit le latin, comme les enfants bien nés de l’époque.

En effet, les Alighieri étaient alors des notables de la ville. Pietro, le fils de Dante, avait installé sa famille à Vérone —sans doute sous la protection de della Scala— et lui-même, après de solides études de droit à Bologne, était devenu délégué au Podestà de Vérone, puis juge. 

S’il occupa de nombreux emplois publics. Il fut aussi poète. S’il n’eut pas le génie de son prestigieux ancêtre, ses poésies —rédigées pour l’essentiel en latin— reçurent bon accueil. Il recevra la couronne de laurier des mains de son maître Giannantonio Panteo en 1484. Mais son talent poétique sera aussi reconnu à Florence. 

Dans une lettre envoyée datée du 5 juin 1490, Angelo Poliziano, qui était l’ami et le précepteur des enfants de Laurent le Magnifique, écrit à ce dernier

Je vous envoie une élégie d’un descendant de Dante Alighieri, qui s’appelle Dante, cinquième (génération) du Poète, et troisième du nom, qui est Mandovi, et que j’ai rencontré à Vérone; et vous verrez une lettre de sa main, où il se rappelle à moi.

Lettre et poème se sont perdus regrette Gian Paolo Marchi, qui publie cet extrait dans son article. On ignore donc si Dante III demandait l’amnistie pour son ancêtre à Laurent le Magnifique, même si cela est probable. Les temps n’étaient pas sans doute pas encore venus. 

Il Libro del Chiodo
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Le Libro del Chiodo ainsi nommé parce qu’un clou est planté dans sa couverture.

Mais au fait que contenait de la condamnation du 27 janvier 1302 et en quoi était-elle injuste? Nous le savons grâce au Libro del Ciodo. Cet épais volume en parchemin est ainsi nommé parce qu’un clou est fixé dans sa couverture arrière. Il doit sa célébrité au fait qu’il contient le texte de deux condamnations prononcées les 27 janvier et 3 mars 1302 à l’encontre de guelfes blancs, parmi lesquels un certain Dante Alighieri. 

Nous savons donc que le procès fut vite expédié. Dans sa décision le Podestà à la solde des guelfes noirs, Cante de’ Gabrielli da Gubbio, ne masque même pas la légèreté de la procédure. Pas de preuves, écrit-il, la rumeur publique suffit:

À nos oreilles, écrit Cante de’ Gabrielli, et à celles de la Cour parvint de la rumeur publique (souligné par nous) la nouvelle que les prévenus, quand tous ou l’un d’eux étaient en charge comme prieurs, ou après avoir quitté leur charge, commirent pour leur bénéfice propre ou pour d’autres, escroqueries, concussion, injustes extorsions en argent ou objets; et que ceux-ci, ou l’un d’eux ou tous, reçurent argent ou autre pour influer sur l’élection des nouveaux prieurs et gonfaloniers; et qu’ils commirent ou firent commettre fraudes ou escroqueries en argent ou objets de la commune de Florence, ou que cela sera donné ou dépensé contre le souverain pontife et messer Carlo (Charles de Valois – Ndr), pour résister à son entrée ou contre la paix de la cité de Florence et du Parti guelfe…»

«Brûlés jusqu’à ce que mort s’ensuive»

Dante ne digéra jamais non plus d’avoir été non pas accusé —mais bel et bien condamné!— pour avoir abusé de sa charge. Douce revanche? Dans l’Enfer, les concussionnaires, escrocs et autres fraudeurs sont plongés dans la poix bouillante de la cinquième bolge (Chant XXII). 

Et pour ajouter l’injustice à l’injustice, ce jugement fut rendu par contumace, en son absence, ne lui laissant pas le loisir de se défendre. Cela explique pour partie la rancune tenace qu’il porta à l’encontre du pape Boniface VIII, qu’il accusa de l’avoir retenu à Rome.

La peine était nominative et prévoyait que chacun des condamnés devait payer dans un délai de trois jours cinq mille florins piccoli1 et restituer les biens volés. S’ils s’exécutaient les condamnés seraient malgré tout exilés deux ans «hors de la province de Toscane» et interdits à vie de tout emploi public. En revanche, si l’amende n’était pas réglée dans le délai imparti, les avoirs et biens des condamnés seraient détruits et confisqués.

Le 10 mars le Podestà constatait que quinze accusés, parmi lesquels un certain Dante Alighieri, ne s’étaient pas présentés et n’avaient pas payé leur amende. Conséquence:  «talis perveniens igne comburatur sic quod moriatur»  que l’on peut traduire par, “ceux-ci seront brûlés jusqu’à ce que mort s’ensuive”…

Pour charger encore une barque qui déjà débordait, une mesure votée le 9 juin de la même année infligeait la même peine aux enfants des condamnés, s’ils avaient quatorze ans ou lorsqu’ils atteindraient cet âge. Ceci explique que Pietro et Iacopo, deux de ses enfants, aient suivi le poète dans son exil à Vérone d’abord, auprès de Cangrande della Scala, puis à Ravenne.

La nouvelle humiliation de 1315

Pour Dante une opportunité de lever cette condamnation se fit jour au cours de l’été 1315. Les Florentins avaient été défaits lors de la bataille de Monteccatini, le 29 août, par l’alliance gibeline des villes de Lucques et Pise. Les dirigeants de la ville décidèrent alors «d’ouvrir les portes de la ville aux proscrits en leur accordant une nouvelle amnistie». Las, il y avait deux conditions à ce retour: le paiement d’une amende et la cérémonie de l’hommage à saint Jean. Pour obtenir l’absolution, 

les prisonniers de droit commun devaient se rendre à l’église Saint-Jean vêtus d’une robe de bure, coiffés d’une mitre et un cierge à la main ; il en était de même pour les détenus politiques qui, cependant, étaient dispensés de cet humiliant accoutrement»2

Dante rejeta cette offre. Il en donna les raisons dans une lettre à un «ami florentin». Ce dernier ne fut jamais identifié mais il devait être proche, puisque dans l’épître, il l’appelle «père».

Est-ce donc là la grâce accordée à Dante Alighieri pour qu’il puisse retourner dans sa patrie après avoir souffert l’exil pendant presque trois lustres? Est-ce donc là la récompense de tant de travail, de tant de temps consacré aux études? C’est une humiliation indigne d’un familier de la philosophie d’accepter d’être «offert», presque en chaînes à la manière d’un Ciolo3 quelconque et tant d’autres infâmes. C’est indigne d’un homme qui prêche la justice et qui a été victime de l’injustice de récompenser avec de l’argent les auteurs de l’injustice, comme si c’étaient des bienfaiteurs!4

Dante voulait revenir à Florence en toute gloire.

Pourtant, Dante ne renoncera jamais à revenir à Florence, mais pour lui le retour devait être sans condition et en toute gloire, comme il le dit au début du Chant XXV du Paradis (v. 1-9):

Se mai continga che ‘l poema sacro

al quale ha posto mano e cielo e terra,

sì che m’ha fatto per molti anni macro,

vinca la crudeltà che fuor mi serra

del bello ovile ov’ io dormi’ agnello,

nimico ai lupi che li danno guerra;

con altra voce omai, con altro vello

ritornerò poeta, e in sul fonte

del mio battesmo prenderò ‘l cappello;

(S’il advient jamais que ce poème sacré / auquel le ciel et la terre ont mis la main / me faisant pendant de longues années maigrir / vainque la cruauté qui m’enferme hors / du beau bercail où je dormis agneau, / ennemi des loups qui la ravagent; / avec une autre voix désormais, avec une autre toison / j’y retournerai poète, et sur les fonds / de mon baptême prendrai la couronne;)

Cette lettre montre que Dante conservait des liens avec des amis et relations florentins, et que ceux-ci n’étaient pas brisés. Ils le furent d’autant moins que la famille Alighieri —et Dante lui-même— y conservait des biens, dont sa maison familiale située sur la piazza di S. Martino del Vescovo5.

Pietro Alighieri fera souche à Vérone

Et puis, il y avait aussi son épouse Gemma. Il est probable qu’elle n’accompagna pas le poète dans son incertain et difficile exil. Elle avait très certainement auprès d’elle ses enfants, du moins tant que ceux-ci  n’avaient pas atteint la limite fatidique des quatorze ans révolus. Il est très probable aussi qu’elle conserva quelque biens et lutta pour récupérer ce qui était possibile. En 1329, soit huit ans après la mort de Dante, Gemma réclamait encore auprès des autorités florentines la part de sa dot qui avait été confisquée à son mari.

Quoiqu’il en soit, après la mort de leur père à Ravenne, Pietro et Iacopo retournèrent vivre à Florence en 1322, sans doute auprès de leur mère Gemma. Et les autorités firent alors un premier pas vers le pardon. C’est à ce moment que les chemins des deux frères se séparèrent.

Iacopo, qui resta à Florence, bénéficia «d’une pleine réhabilitation juridique à la suite du décret du 11 octobre 1325 de “sbandimento” (amnistie) décidé par la Commune»;6 Pietro lui quitta la ville —sans doute avant le décret— pour aller étudier le droit avant de s’installer à Vérone, sous la protection des della Scala. Il y fera souche comme le montre le tableau ci-dessous:

Descendance de Dante Alighieri

La descendance de Dante et Pietro Alighieri. Ne figurent que les épouses légitimes et les héritiers désignés comme tels dans le testament de leur père.

Il faudra donc presque deux siècles pour que les Alighieri réussissent à obtenir que Florence efface la condamnation «injuste» de leur aïeul.

«Je lui fis connaître de nombreux détails qu’il ignorait»

Leur meilleur atout était sans nul doute l’aura qui entourait l’œuvre et la personnalité de Dante. Pietro s’attacha à promouvoir, notamment à travers son “Commentaire” de La Comédie, cette œuvre, lui donnant une dimension patrimoniale.

On ignore si son fils, Dante II, en dépit d’un prénom qui semble prédestiné, accompli des démarches auprès de Florence et lesquelles. Il est essentiellement connu pour avoir agrandi les propriétés qu’avait commencé à constituer son père à Gargagnago, à côté de Valpolicella7.

Un domaine que devait agrandir son fils et héritier, Leonardo. Mais Florence demeurait dans la culture familiale. Dans son petit opuscule, Della vita, studi e costumi di Dante, l’historien et philosophe florentin Leonardo Bruni (appelé aussi Leonardo Aretino, 1370-1444) raconte une visite à Florence de «Leonardo et d’autres jeunes Véronais»:

Il vint me rencontrer, en tant qu’ami de la mémoire de son aïeul Dante; et je lui ai montré la maison de Dante et de ses ancêtres, et je lui donnais de nombreux détails qu’il ignorait, pour être lui et les siens éloignés de la patrie. Et ainsi Fortune fait tourner ce monde, et fait changer les habitants en tournant sa roue.

À Florence, l’image d’un Dante humaniste, philosophe et moraliste s’impose 

Les Alighieri s’enracinent à Vérone et deviennent une famille de notables installés. Ils y acquièrent des biens. Pietro III siège au conseil de la ville de Vérone, comme auparavant son père Leonardo. Florence semble n’être plus qu’un souvenir lointain, même si la tache de la condamnation «injuste» demeure.

Pendant ce temps, le souvenir du Sommo Poeta reste prégnant à Florence et l’attitude des Florentins vis-à-vis de celui qu’ils ont banni évolue.

Le souvenir du Dante homme politique partisan s’estompe. Certes, la distinction entre guelfes et gibelins subsiste encore au XVe siècle, mais une page se tourne; la vie politique de Florence est désormais dominée par l’ascension de la famille Médicis. Sur le plan culturel, l’image d’un Dante humaniste, philosophe et moraliste s’impose progressivement.

Les Lecturæ Dantis, initiées par Boccace en 1373, ne sont pas étrangères à ce changement de perception. Des Lecturæ que poursuivent des personnalités comme Leonardo Bruni, ou Francesco Filelfo. Participe aussi à ce mouvement, par exemple, la biographie que consacra au poète le diplomate florentin Gianozzo Manetti.

Les conditions d’un pardon se mettaient en place mais les choses vont s’accélérer à partir de la moitié du XVe siècle. Déjà près de 150 ans se sont écoulés depuis la condamnation.

Pietro III envoya un exemplaire de la «Vita Dantis» à Laurent le Magnifique

En 1447, Gian Mario Filelfo, le fils de Francesco Filelfo, que les péripéties de la vie avaient conduit à Vérone, fit dans cette ville des Lecturæ Dantis. Il se lia d’amitié avec Pietro III Alighieri auprès duquel il recueillit de nombreuses informations qui lui permirent d’écrire une Vita Dantis. Malheureusement, la qualité de cette biographie est sujette à caution. Par exemple, G. M. Filelfo n’hésita pas à inventer, parce que cela l’arrangeait, le début de La Monarchie et De l’éloquence en vulgaire.8

Quoiqu’il en soit, il dédia cette Vita à son protecteur, Pietro III. Ce dernier, selon Luigi Polidori,9 souhaitait revenir avec sa famille à Florence. Cela lui était, rappelons-le, interdit en raison de la condamnation de son aïeul. «Pour cette raison, il envoya une copie à Pierre de Médicis et à Tommaso Soderini, gentilhomme florentin (…) il l’envoya en cadeau afin que ceux-ci et d’autres puissent la lire et connaître son désir d’être présent dans leur mémoire par l’intermédiaire de celle de Dante.» Ce courrier est daté du 20 décembre 1467.

La réponse s’il y en une, s’est perdue. En tout cas, Pierre et son fils Laurent le Magnifique ne firent rien pour accéder aux demandes de Pietro, dont les espoirs furent déçus.

Quelques années plus tard, le relais est donc pris par son fils Dante III. Que fit ce dernier? Relança-t-il les tentatives avortées de son père? Joua-t-il de ses relations, de son statut social à Vérone ou du fait qu’il était un poète reconnu? Pour le moment, les informations manquent.

Seule certitude il fallut que la république de Florence change de régime politique avec le départ de Laurent le Magnifique et l’arrivée au pouvoir de Savonarole. Il fallut que ce dernier lance un appel à l’amnistie général le 14 décembre 1494 pour qu’enfin le 31 décembre  Dante III et tous les descendants de celui qui était considéré comme un “fugitif gibelin” soient libérés de toute poursuite et cela quelle soit émise par la ville, le contado ou le district (“distretto”) de Florence. 

  • Illustration: Le monument dédié à Dante Alighieri —Vérone — Photo (détail): Giampetroph — CC-A-SA-4.0
  • Pour aller plus loin:
  1. Le Libro del Chiovo a été réédité en 2004 (plus exactement reproduit en fac-similé) avec une introduction de Francesca Klein. Edizioni Polistampa
  2. Pour en savoir plus la famille Serego Alighieri, on peut se référer à I Serego Alighieri a Gargagnago di Valpolicella, de Pierpaolo Brugnoli, un livre édité à l’occasion des 650 ans de la présence de la famille Alighieri à Gargagnago. (Fondazione Liberale, 2003)
  3. On peut aussi consulter la Casa di Pietro di Dante in Verona di Giulio Sancassani, in Atti e Memorie dell’Accademia di  Agricoltura Scienze e lettere di Verona, Anno Accademico 1971-1972 – Serie VI – Vol.XXIII, que l’on peut trouver à la Bibliothèque d’Histoire de l’Université de Padoue. Quelques informations tirées de cet ouvrage se trouvent sur la page Breve profilo di Pietro di Dante e Notizie dei suoi Discendenti . 

 

 

Vocabolario Dantesco, un site indispensable

Vocabolario Dantesco, un site indispensable

Le site “Vocabolario Dantesco” ambitionne de publier l’ensemble du vocabulaire contenu dans les œuvres de Dante Alighieri, soit quelques 8.000 mots. En théorie, cet objectif devrait être atteint en 2021, mais pour l’instant ce dictionnaire en ligne ne contient que 800 mots. 

Pour l’instant, en ce mois d’avril 2020, ils ne sont qu’environ huit cents, sagement rangés en deux colonnes. Pour un site —Vocabolario Dantesco— qui ambitionne de publier «l’ensemble de l’héritage lexical —en latin ou en langue vulgaire— contenu dans les œuvres de Dante», ces huit cents entrées pourront paraître peu.

Un bilan intermédiaire a priori inquiétant, car au final ce sont près de 8.000 mots qui devraient constituer le corpus de ce dictionnaire en ligne. En regard de cette ambition, l’équipe des cinq rédactrices et rédacteurs attachés au projet semble bien maigre pour le mener dans les délais affichés, c’est-à-dire l’année 2021,celle du 700e anniversaire de la mort de Dante.

Mais il faut savoir dépasser ce souci temporaire, car ce dictionnaire s’enrichit continument et, pour maigre qu’il soit aujourd’hui, il se révèle déjà indispensable. En voici schématiquement le fonctionnement avec quelques commentaires, en trois captures d’écran et en prenant pour exemple le verbe accarnare.

Les mots rangés en deux colonnes

Les entrées du dictionnaire sont rangées en deux colonnes selon l’ordre alphabétique. Pour l’instant, il n’y a pas de moteur de recherche, mais lorsque le corpus sera plus riche il sera nécessaire et la mise en page devra être revue.

schede_entrees_vocabolario—dantesco

Une grande richesse d’informations

Le système de navigation par onglets est confortable et permet de bien exploiter la richesse des commentaires et des informations de chacune des entrées. Ce corpus est complété par de nombreux liens qui renvoient à d’autres dictionnaires ou ligne, créant un une belle dynamique hypertexte.

Vocabolario_Dantesco_accarnare

L’onglet Tutto/stampa rassemble en une seule page l’ensemble du contenu de chaque item. Pour rester sur l’exemple accarnare voici ce que cela donne: 

Accarnare_Vocabolario_Dantesco

Une exploration des racines de la langue italienne

Ce projet est le fruit de la collaboration de deux institutions florentines, l’Accademia della Crusca1 et de l’Istituto del CNR Opera del Vocabolario Italiano (Ovi).

L’ambition est donc de réaliser un dictionnaire contenant la totalité du patrimoine lexical contenu dans les œuvres de Dante, que ce soit en latin ou en “langue vulgaire”. Pour ce faire, ce dictionnaire analyse et décortique un lexique qui est à l’origine de l’Italien moderne. 

Les concepteurs du projet ont décidé d’utiliser comme texte de référence la version de La Divine Comédie établie par Giorgio Petrocchi, publiée en 1966 et 1967. Cette version numérisée est utilisée dans le corpus de l’Opera del Vocabolario Italiano (OVI), l’organisme qui a la charge d’établir le vocabulaire historique italien. Il publie le Tesoro della Lingua Italiana delle Orgini (TLIO) qui référence la partie la plus ancienne de la langue italienne.

Ce premier dictionnaire est donc intégré dans le Vocabolario Dantesco, auquel les rédactrices et les rédacteurs en charge du projet ajoutent les variantes déjà présentes dans l’appareil critique de la version de Giorgio Petrocchi, ainsi que celles contenues dans d’autres éditions ou qui sont le fruit de travaux individuels.

Une version papier devrait à terme compléter l’actuelle version digitale.

L’Italia di Dante de Giulio Ferroni

L’Italia di Dante de Giulio Ferroni

En ces temps de confinement aigu en Italie comme en France, L’italia di Dante de Giulio Ferroni est une fenêtre grande ouverte bienvenue sur le voyage et le plaisir de la découverte et de la rencontre. 

Au premier abord, l’objet impressionne au point que l’on hésite à l’ouvrir: sept centimètres d’épaisseur, plus de 1200 pages… Puis on feuillette les premières pages et… le charme agit. Le voyage peut commencer. 

Avant de s’engager sur le chemin, le lecteur à un moment de flottement. Faut-il se plier à l’itinéraire proposé et donc commencer par Naples et terminer par Florence vu de l’Uccellatoio? Est-il préférable de privilégier un circuit et donc partir directement “à travers le sud du Lazio et du Sannio”1, aller dans les “Pouilles” ou en “Ombrie” ou encore en “Sardaigne” à moins de parcourir le littoral de la mer Tyrrhénienne…? Faut-il privilégier le hasard et choisir de manière aléatoire “Caprona, “La Pietra di Bismontova» ou “Il gallo di Gallura” parmi les quelques 230 destinations?

Un voyage qui dura trois années

Chacun choisira, mais qu’il sache qu’il sera en bonne compagnie. Notre guide pour ce voyage en Italie est Giulio Ferroni, professeur émérite à la Sapienza de Rome, spécialiste de la littérature italienne classique comme contemporaine. Il nous entraîne dans un éblouissant voyage philosophique, intime et personnel, sentimental, littéraire, et physique. En effet, le voyage qu’il nous propose fut réel. De 2014 à 2016, il a parcouru à pied, en train et en voiture la péninsule à la recherche des lieux évoqués par Dante.

L’ambition de sa quête est dévoilée dans l’introduction, lorsqu’il écrit qu’il entendait visiter

les lieux d’Italie, de cette Italie que j’ai traversée et vue tout au cours de ma vie, avec sa beauté et sa décadence; lieux de la vie et de la poésie, dont la cohérence et l’habitat lui-même se sont conjugués dans tant de poésie et de littérature, qui les ont touchées au fil du temps, qui ont interrogé leur caractère, qui les ont fait connaître, comprendre, aimer. Lieux que Dante a directement connus et touchés au cours de sa vie ou dont il a seulement entendu parler ou sur lesquels il a lu, mais dont il sait quoiqu’il en soit faire percevoir toute la concrète et persistente réalité.

Rien d’étonnant à ce que la première étape de notre «mentor» et «auteur» contemporain ait été Naples. Certes, la ville est «peu présente dans l’expérience et dans l’œuvre de Dante», mais c’est ici que se trouve la tombe de Virgile, celui qui fut le guide du Sommo poeta dans l’au-delà.

La “méthode Ferroni”

Ce lundi 14 avril 2014, Giulio Ferroni est donc à bord de la Freccia Rossa qui file vers Naples. Il s’amuse à faire un peu de numération autour du 14 et des chiffres pairs, puisque la date est le 14-4-2014. Il joue: «Si je fais la somme de tous les chiffres (1+4+4+2+0+1+4) j’obtiens un beau 16, carré de 4, qui donne une impression de rondeur et de scansion…». Mais le jeu s’arrête lorsqu’il remarque que cette numération binaire est «en tout point opposée à la [numération] dantesque, à base ternaire, avec ses 3, ses 9 et ses 33, ses  diversions vers le 7, le résultat final étant 100.»  

La “méthode Ferroni”, celle qui fait tout le charme du livre, est en place dès les premières lignes. Rien de linéaire dans le récit; tout n’est qu’association d’idées, plongée dans la culture italienne, espace ouvert au hasard, mouvement et poésie. Mais pour l’instant, restons à Naples.

A peine sorti du train, Giulio Ferroni monte dans une voiture dont le chauffeur, qui visiblement exerce en parallèle et simultanément le métier de téléphoniste, l’amène au pied du Parco virgiliano. Une visite a priori décevante car la tombe elle-même dissimulée dans une galerie est aujourd’hui inaccessible. Mais au fond est-ce vraiment important semble nous dire notre guide et l’essentiel n’est-il pas ailleurs? Par exemple dans la présence d’autres poètes. Physiquement, si l’on peut dire avec la tombe (monument national!) de cet autre immense poète italien qu’est Giacomo Leopardi, laquelle se trouve également dans ce Parco virgiliano. Au sommet du parc, contemplant le panorama de Naples, «cette grande capitale déchue et délabrée», G. Ferroni ne peut s’empêcher de clamer son amour pour cette ville «belle et violente, intelligente et ignorante, ornée et dégradée». Et d’ajouter

trop de choses à Naples semblent souvent si loin de Virgile, de Dante et de Leopardi: pourtant dans ce lieu il me semble retrouver l’esprit de ces trois poètes, fraternels dans leur inconcevable grandeur.

«Difficile d’imaginer l’apparition d’une Matelda»

La magie poétique n’opère malheureusement pas à toutes les étapes. Par exemple c’est la déception qui domine la visite de la Pineta di Classe. Cette forêt de pins proche de Ravenne inspira —dit-on— Dante pour sa description du paradis terrestre (Le Purgatoire, Chant XXVIII, v. 7-21). Trouver la pinède au milieu de l’entrelacs des routes —la Romea, l’Adriatica,…— lui semble déjà bien difficile, et il doit s’arrêter dans un café pour demander à un groupe de cyclistes son chemin. Lorsqu’il trouve enfin le parcours Le Quercie di Dante (Les chênes de Dante) tracé dans la forêt, il se réjouit d’abord de la diversité des arbres qu’il rencontre. À côté des pins, il note «un enchevêtrement de buissons et d’autres plantes méditerranéennes». La déconvenue est ailleurs. Bien que Giulio Ferroni soit venu à l’aube («ne l’ore prime»), le bruit provoqué par la circulation routière et par les activités humaines couvre le chant des augelletti (oiseaux). Dans ces conditions, «difficile d’imaginer, écrit-il, l’apparition d’une Matelda.»

L’ambiance est toute autre à San Giovanni in Fiore. On y trouve l’abbaye Florense où se retira l’abbé Gioacchino da Fiore à la fin du XIIe siècle. Cet abbé —plus exactement la lumière qui abrite son esprit— apparaît au Chant XII du Paradis (v. 139-141) aux côtés de saint Bonaventure, qui loue son “esprit prophétique” («di spirito profetico dotato»). La pensée de Gioacchino alimentera un important courant mystique tout au long des XIIIe et XIVe siècles, qui flirtera dangereusement avec l’hérésie.

L’esprit de prophétie

Mais souligne Giulio Ferroni, il convient de distinguer ce spirito profetico de celui qui anime La Divine Comédie de Dante. Certes, on trouve dans l’œuvre du poète toscan une «espérance radicale de renouvellement, de conversion universelle du mal en bien, une projection générale vers l’avénement futur.» Mais en aucun cas Dante ne prétend être un prophète:

Il sait très bien que son voyage dans l’autre monde n’a pas eu lieu, que ce n’est pas une vision mais un songe poétique, l’invention d’un monde qui est le fruit d’expériences personnelles, de sa culture littéraire et philosophique, de sa foi religieuse, de ses espérances politiques et de son aspiration à l’absolu, et de l’identification de soi avec le cosmos. Pour ces raisons ses prophéties ne peuvent pas rester indéterminées: exactement à l’opposé de celles qui se dégagent des œuvres de Gioacchino da Fiore, qui culminent dans le dessein de la venue prochaine de l’ère de l’Esprit Saint.»

Nous sommes loin d’un “Guide du Routard de Dante” avec ces réflexions qui nourrissent le voyage de Giulio Ferroni. L’étonnant —et l’une des réussites du livre— est la facilité désarmante avec laquelle l’auteur passe d’une remarque philosophique ou théologique à des considérations terre à terre sans pratiquement de transition: «J’ai atteint le flanc droit de l’église, qui possède en hauteur une grande et simple rose avec six corolles, avec trois autres plus petites à quatre corolles», écrit-il pratiquement immédiatement après ses réflexions sur le spirito profetico. 

«Des noms qu’il est juste de retenir pour ce voyage dantesque»

Puis apercevant une “residenza assistita” —une maison de retraite— installée dans la Villa Florensia qui lui semble très hospitalière et devant laquelle sont assis quelques personnes âgées, un souvenir personnel revient à sa mémoire:

Je me souviens d’une visite que je fis lors de mon premier voyage en Calabre en 1966: pour voir l’église de l’abbaye il fallait alors traverser une grande salle de ce qui, à l’époque, se présentait simplement comme un hospice pour les personnes âgées, une pièce sombre et glacée, bien que l’on soit en été, dans laquelle étaient assis, dans une mélancolie triste et sinistre, des dizaines de vieux mal habillés, qui semblaient abandonnés à eux-mêmes.

Son regard est ensuite attiré par une plaque qui rappelle un événement qu’il ignorait: un massacre eut lieu le 2 août 1925 à San Giovanni in Fiore. Les carabiniers et les membres de la milice fasciste tirèrent sur la foule qui protestait contre un impôt sur le blé, faisant cinq morts: quatre paysans —Filomena Marra, 27 ans (qui était enceinte de cinq mois), Barbara Veltri, 25 ans, Antonia Silletta, 33 ans, Marianna Mascara, 73 ans— et Saverio Basile, un forgeron qui avait 33 ans. Ce drame lui inspire une notation désabusée:

Encore des noms de personnes sans histoire, inconnues et oubliées, qu’il est juste de retenir, pour ce que cela vaut, dans ce voyage dantesque.

Ce voyage en compagnie de la poésie de Dante n’est pas seulement géographique. Il se fait aussi dans l’épaisseur du temps, non dans l’histoire du bel paese dans son entier et sa globalité mais dans les histoires particulières de tous ces lieux auxquels Dante avait donné vie, de leurs habitants, et qui ressuscitent quelques sept siècles plus tard, transformés, différents ou parfois si semblables sous le regard et la plume de Giulio Ferroni.

Ainsi cette scène non loin du Monte Pisano. C’est sur ces collines que dans son mauvais rêve prémonitoire («mal sonno») le conte Ugolino situe la chasse menée par son ennemi l’évêque Ruggieri après un loup et des louveteaux (l’Enfer Chant XXXIII, v. 1-78). De la route, G. Ferroni aperçoit la façade très simple, peinte en jaune, d’une maison. C’est là qu’est né Francesco di Bartolo en 1324, plus connu sous le nom de Francesco da Buti, l’un des premiers commentateurs de Dante, sans doute l’un des plus solides et certainement l’un des plus cités.

Parcourant ensuite les ruelles de ce petit village, l’auteur de L’Italia di Dante remarque

que de nombreuses maisons ont leurs portes ouvertes, protégées de ces rideaux de baguettes ou de fils de tissu ou de plastique, qui font penser à une Italie de la moitié du XIXe siècle

Bref, on a envie d’y aller voir, de parcourir à notre tour les routes de l’Italie pour nous rendre sur ces lieux que quelques mots, quelques vers de Dante suffisent à nous rendre réels. Et à notre tour rêver sur l’abîme du temps, qui nous sépare de l’époque du Sommo poeta, de le mesurer et de le toucher.

  • L’Italia di Dante, Viaggio nel paese della Commedia, par Giulio Ferroni, la nave di Teseo et Società Dante Alighieri. Milan, décembre 2019. (en italien)
  • L’auteur, Giulio Ferroni est professeur émérite de la Sapienza de Rome. Il est l’auteur de plusieurs essais sur la littérature italienne de Dante à Tabucchi et a publié (entre autres) la Storia della letteratura italiana. (1991 et 2012)

 

Dante Alighieri, amor mi mosse

Dante Alighieri, amor mi mosse

L’éditeur toscan Kleiner Flug, en ces sombres périodes de coronavirus, a eu l’excellente idée d’offrir en libre accès Dante Alighieri, amor mi mosse. Cette BD, qu’il vient de publier conte l’amour de Dante pour Béatrice. Le scénario et la scénographie sont d’Alessio D’Uva, le storyboard de Filippo Rossi et les dessins d’Astrid Lucchesi. 

Florence année 1274. Une petite fille est à sa fenêtre et regarde la rue animée en dessous d’elle. Une dame achète de la laine, un jeune noble frappe un mendiant par pure méchanceté… La scène d’ouverture nous plonge dans la Florence médiévale. La petite fille remarque adossé à un mur, plongé dans sa lecture, un garçon. C’est le fils d’Alighiero di Bellicionne.

Dante —on l’appelle encore Durante— est ce petit garçon attentif. Le calcul est vite fait. Né sous le signe des Gémeaux (c’est-à-dire en mai ou juin) en 1265, il vient d’avoir neuf ans lorsque débute l’histoire. Très bientôt, il va rencontrer celle qui lui inspirera l’œuvre de sa vie. Tous ceux qui ont lu La Vita Nuova reconnaîtront alors sans peine quelques scènes majeures de cette œuvre de jeunesse de Dante, comme ce rêve où il voit Amour donner son cœur à manger à Béatrice.

L’habileté du scénario est d’oublier le Dante politique, le Dante exilé pour se focaliser sur le seul Dante poète. Alessio D’Uva, le scénariste, pratique par ellipses successives. L’Enfer est ainsi balayé en quelques pages, ou plutôt concentré sur cet essentiel qu’est la rencontre avec Virgile, celui qui sera son guide dans l’au-delà comme Béatrice le lui a demandé.

Une histoire resserrée sur le seul Dante poète

On peut d’ailleurs regretter que les auteurs n’aient pas employé pour cette scène où Béatrice demande à Virgile d’accompagner Dante le texte même de La Divine Comédie, en particulier celui où elle dit  :

amor mi mosse, che mi fa parlare

(Enfer, Chant II, vers 74)

ce vers étant utilisé pour le titre. Mais s’arrêter sur ce point serait pinaillage de spécialistes, car cette BD est d’abord destinée au grand public et non à un cénacle d’universitaires et c’est donc tout à fait logiquement que les dialogues sont rédigés en italien moderne. 

Les auteurs ne s’attardent pas en Enfer. Tout de suite, ils nous font escalader le Purgatoire. Nous y rejoignons d’abord le poète latin Stace, avec la très belle scène de ses retrouvailles avec Virgile, le Mantouan. Puis ils nous propulsent au sommet de la montagne, au Paradis terrestre où, des années après la mort de sa bien-aimée, Dante retrouve Béatrice. Une rencontre douce, âpre et douloureuse. Mais ici, à chacun de (re)découvrir cette histoire qui s’arrête aux limites du Paradis céleste. 

On l’aura compris les parti-pris du scénario, qui nous offre une histoire resserrée, la qualité du graphisme et des images, le dynamisme de la mise en page font de cette BD une belle réussite. 

Dante Alighieri, amor mi mosse est donc à feuilleter sur la plateforme ISSUU jusqu’au 3 avril. Une découverte qui donne une furieuse envie de lire “pour de vrai” cette bande dessinée consacrée à Dante et à l’amour de celle qu’il a rendu éternelle, Béatrice.