La musique dissonante de Quivi sospiri

La musique dissonante de Quivi sospiri

Le 9 juin, à la Basilique San Francisco de Ravenne, l’ensemble vocal Voces Suaves 1 donnait un concert, Quivi Sospiri, inspiré du voyage de Dante en Enfer, au Purgatoire et au Paradis. Un parcours qui menait les spectateurs au travers les œuvres de compositeurs du XVIe siècle, comme  Luzzasco Luzzaschi, Pietro Vinci, Philippe Verdelot ou Jacques Arcadelt, avec une incursion dans la musique contemporaine grâce à la compositrice américaine Joanne Metcalf.

Ce concert chanté par un des plus beaux ensembles vocaux contemporains, spécialisé dans l’interprétation d’œuvres du répertoire de la musique baroque et de la Renaissance fut on peut le supposer magnifique2. Il fut sans nul doute chargé d’émotion, car il eut lieu dans la Basilique où furent célébrées, en 1321, les funérailles de Dante. Mais ce dernier aurait sans doute été surpris des choix musicaux censés illustrer son voyage initiatique et lui rendre hommage.

Peu de compositeurs de la Renaissance ont mis en musique l’Enfer 

Comme le note RavennaNotizie.it en rendant compte du concert, «L’ensemble vocal Voces Suaves a essayé d’étudier l’influence de la Divine Comédie sur la musique polyphonique italienne du XVIe siècle: apparemment, il n’était pas facile de trouver des compositeurs de l’époque qui mettaient les terzine dantesques en musique.» C’est pour cette raison qu’ils ont arrêté leur choix sur Luzzasco Luzzaschi qui a consacré un madrigal à quelques vers du Chant III de l’Enfer (22-30) :  «sospiri, pianti et alti guai,/ risonavan per l’aere sanza stelle, /per ch’io al cominciar ne lagrimai. / Diverse lingue horribili favelle / parole di dolore accenti d’ira…» [“Là soupirs, plaintes et hurlements de douleurs / retentissaient dans l’air sans étoile, / ce qui me fit pleurer pour commencer. / Langues diverses, accents horribles, / paroles de douleur, accents de colère…”].

Le nom de ce madrigal ? Quivi Sospiri 

Il ne faut pas s’étonner de la rareté des compositions musicales en particulier sur l’Enfer. «L’Enfer est le règne du mal, la mort de l’âme et le domaine de la chair, le chaos: esthétiquement c’est le laid [il écrit “è il brutto”]. Disons que le laid ne permet pas l’art et que l’art est la représentation du beau.», écrira plus tard Francesco De Sanctis 3.

Cette «laideur» Dante la représente au sens propre dans l’Enfer: en fait de musique on n’entend —à la première lecture du poème que cacophonie et dissonances. L’harmonie et la polyphonie nous ne le rencontrerons qu’au Paradis. Ce qui accompagne  le lecteur tout au long des 34 chants du premier cantique, ce qui fait son « paysage musical », c’est la “rumore infernale”. C’est une dissonance majeure, voulue, dans cet ensemble que constitue la Divine Comédie, comme l’écrit Adriana Sabato:

L’Enfer, qui se veut lieu du désordre et de la rébellion, du bruit et de la dissonance, se pose en nette antithèse de l’harmonie des autres deux cantiques, créant un contraste qui met encore plus en évidence la beauté de l’ensemble du poème.4 (…) 

Luth

Luth, ‘ud’ à six chœurs

Pourtant, la musique et le chant sont présents tout au long de l’Enfer, mais il ne faut pas s’arrêter à la seule cacophonie des pleurs et des lamentations, analyse Francesco Ciabattoni, faute de quoi «nous manquons les nombreuses références musicales qui se trouvent dans la fumée et les pleurs du sombre monde de Dante»5.

Il y a bien sûr les mentions d’instruments musicaux, très souvent présentés de manière dégradée, les plus spectaculaires étant sans doute la scène où le démon Molacoda fait «de son cul une trompette» [“Ed elli avea del cul fatto trombetta”, Chant XXI, vers 139], l’autre étant celle où Maître Adam, falsificateur de monnaie, est décrit «en forme de luth» [“Io vidi un, fatto a guisa di lëuto”, Chant XXX, 49]. Un luth qui résonne: quelques vers plus loin, ne supportant pas de se faire traiter de «perfide Sinon» [« falso Sinon”, vers 98], celui-ci donne un grand coup sur la panse gonflée de Me Adam qui “sonna comme un tambour” [“Quella sono come fosse un tamburo”, vers 103]. On aura trouvé manière plus harmonieuse de faire de la musique avec un luth!

L’Enfer, pour Dante est d’abord un spectacle sonore

Mais ces discordances, ces bruits, ces plaintes, dans un lieu mal éclairé où l’on distingue mal, sont autant de guides précieux pour Dante. C’est à l’oreille qu’il devine ce qui l’attend, car avant de voir, il entend. Et par exemple, lorsque juste après avoir passé la porte de l’Enfer, au Chant III, lorsque Virgile lui prenant la main, le « fait entrer dans les choses secrètes », c’est d’abord un spectacle sonore qui se présente à son ouïe, que la poésie de Dante rend visible: 

les crissements du lieu, la dissonance, en antithèse avec l’harmonie que crée l’ordre universel, est mis en évidence par la progression, d’abord ascendante (soupirs, plaintes, hurlements de douleurs) comparable à un crescendo symphonique, puis descendante (langues, paroles, accents, voix)[notes]in La partitura infernale, par Vincenzo Incenzo, Fonopoli, Roma 2003 – cité par Adriana Sabato, opus cité, p. 40[/note]

Or ce tumulte, remarque Francesco Ciabattoni, est «senza tempo» [vers 29]. Ce qui lui fait écrire: «L’absence de structure musicale et rythmique suggère que ce chœur est une version parodique des chœurs parfaitement harmonisés du Paradis.»6

C’est de ces dissonances, de ces mots employés par Dante, que Luzzasco Luzzaschi fit un madrigal ; le voici interprété par Profeti della Quinta. 

Notes

Dante il primo tifoso dell’Inter

Dante il primo tifoso dell’Inter

Utiliser la Divine Comédie pour animer sa campagne de réabonnement 2018-2019, pour un club de foot, c’est osé! C’est pourtant ce que fait actuellement, l’Inter de Milan, un prestigieux club italien avec sa campagne baptisée “A riveder le stelle”. Une référence directe à sa prochaine saison qui verra l’équipe renouer avec la plus prestigieuse compétition européenne: la Ligue des champions de l’Uefa. 

Cette campagne s’appuie sur une image créée par le photographe espagnol Joan Garrigosa [ci-dessus]. Il a photographié par petits groupes cent tifosi de l’Inter, âgé de deux mois et demi à 92 ans, recrutés lors d’un casting organisé au stade San Siro. Le club distribuera un audioguide qui détaillera les messages cachés dans l’image; ils font référence à l’histoire du club Nerazzurri 1 et contiennent aussi des allégories qui renvoient à des chefs d’œuvre de la Renaissance. 

Un clip-vidéo constitue le deuxième élément fort de la campagne. Il raconte l’entrée dans le stade d’un tifoso accompagné de son fils de cinq ans qui va voir pour la première fois jouer l’Inter jouer en Ligue des Chanpions. Pendant que les deux personnages montent la rampe d’accès, une voix déclame les derniers vers du Chant XXXIV: «per quel cammino ascoso / intrammo a ritornar nel chiaro mondo ; / e sanza cura aver d’alcun riposo, / salimmo sù, el primo e io secondo, / tanto ch’i’ vidi de le cose belle / che porta ‘l ciel, per un pertugio tondo. / E quindi uscimmo a riveder le stelle.»

Notes

Une plongée interactive dans l’Enfer

Une plongée interactive dans l’Enfer

Génial! Il n’y a pas d’autre mot pour qualifier Inferno, le site interactif créé par Alpaca1une coopérative de designers graphiques et Molotro2, un studio graphique, sous le patronage La Sociétà Dante Alighieri3. Le projet date de 2016, mais il n’a pas pris une ride. 

La Divine Comédie est d’un abord difficile: une langue belle mais parfois ardue, une foule de personnages dans laquelle il est facile de se perdre, un plan —celui de l’Enfer— certes évident si l’on a lu avec attention le Chant XI où Virgile donne les clés— mais qui peut se brouiller avec le temps… L’approche de ce chef d’œuvre de la littérature peut donc être rébarbative. C’est le génie de l’équipe pluridisciplinaire4qui est derrière le projet Inferno d’avoir su utiliser les ressources qu’offrent aujourd’hui l’interactivité et le graphisme moderne pour renouveler l’approche du texte de Dante. 

Tous les lecteurs de la Comédie ont en mémoire un certain nombre d’images, qui traduisent et représentent l’imaginaire du poète. Ce seront les sombres gravures Gustave Doré, les peintures délicates et lumineuses de William Blake, ou dans une période plus proche de nous les peintures tranchantes et magnifiques de Salvador Dali. À ces visions superbes mais figées, Giulia Bonora5, l’illustratrice d’Inferno, apporte par son dessin proche de la littérature enfantine une fraîcheur qui restitue au terme de « Comédie” son sens premier. Surtout son dessin est au service d’un projet qui se veut didactique et de son interactivité.

Inferno-interactivité

L’interactivité d’Inferno est particulièrement soignée. Très agréable et efficace.

Car dans Inferno, l’interactivité est au cœur du projet. Elle joue sur trois niveaux distincts:

  • le dessin lui-même, où chaque scène, chaque personnage, est cliquable et permet d’avoir accès directement aux vers et au Chant où il question de la scène ou du personnage.
  • en haut de la page, un menu avec trois onglets:
    • le premier donne accès à un menu déroulant —et interactif— donnant accès à chacun des cercles, girons et bolges de l’enfer;
    • le deuxième au menu des 34 chants de l’Enfer, sachant que pour chaque chant, nous aurons un rappel du lieu où se déroule l’action (la forêt, la lande, etc.), les principaux personnages et un un agrandissement du dessin qui permet ainsi de se repérer par rapport à l’ensemble;
    • le troisième donne accès à l’ensemble des personnages.6
  • sur la droite un menu —interactif— reprend la liste de tous les péchés, permettant ainsi de retrouver dans quel Chant il est question, par exemple, des « traîtres à la patrie » ou des « hérétiques ».

Pour terminer: le projet a remporté en 2017 le prestigieux « Grand prix » et le prix de la catégorie « didactique » des IIIDawards, un compétition internationale organisée par l’International Institute for Information Design

Notes

  • Dessins de Giulia Bonora
Ravenne: des noms sortis de l’oubli

Ravenne: des noms sortis de l’oubli

Ce sont dix noms. Certains sont ceux de personnalités qui fréquentèrent Dante de son vivant et qui sont aujourd’hui méconnus; d’autres sont de ceux de personnages mal connus qui permirent de sauver la dépouille du poète de la disparition. À ces dix, il faut ajouter les prénoms de ses trois enfants qui l’avaient accompagné dans son exil. C’est à tous que la ville de Ravenne veut rendre hommage en donnant leur nom à des rues ou des espaces verts.  

Chi va piano, va sano e va lontano… La célèbre locution s’applique parfaitement au projet en cours à Ravenne de création d’un parc littéraire dédié à Dante Alighieri. Cette idée née en 2014 d’une suggestion conjointe de la Società Dante Alighieri di Roma et de Paesaggio Culturale Italiano a trouvé un écho favorable dans la ville où décéda le poète. 

Concrètement cela se traduit par deux initiatives qui se se croisent, se complètent, et peuvent se développer indépendamment l’une de l’autre. Le premier est un parc littéraire virtuel qui embrasse la Toscane et l’Émilie-Romagne, et dont un site, Le Terre di Dante, recense les initiatives et les événements. 

La deuxième initiative consiste à réfléchir à une nouvelle toponymie des lieux à Ravenne. Une commission ad hoc réunissant plusieurs associations locales 1 s’est mise en place pour réfléchir à une nouvelle toponymie des rues et des lieux. Le projet devrait être formalisé au cours du mois d’août auprès de la mairie de Ravenne, mais a déjà reçu l’accord unanime de tous les partis politiques représentés.

Les noms retenus par cette commission sont pour certains peu connus, mais chacun a sa manière a joué un rôle important nous permettant de connaître l’œuvre du poète ou plus modestement prenant soin et protégeant ses restes. Ce sont —entre autres— trois de ses enfants (Pietro, Jacopo, et Antonia), trois poètes qui rédigèrent une épitaphe pour rendre honneur au poète après son décès (Menghino Mezzani, Giovanni del Virgilio et Bernardo Canaccio), le protecteur de Dante, le conte Guido Novello da Polenta, et… mais partons à leur découverte. 

Pietro Alighieri, probablement le fils aîné de Dante Alighieri et de son épouse Gemma. Il étudia le droit à Bologne, et entrepris une carrière de juge à Vérone. Il est probable qu’il connaissait Pétrarque. Il eut sept enfants; il nomma un garçon Dante et une fille Gemma. Il est l’auteur de trois commentaires successifs —en latin— de La Divine Comédie.

Jacopo Alighieri, est né lui aussi avant 1300. Il put retourner à Florence en 1325. Il entra dans les ordres mineurs, devint chanoine à Vérone et obtint des bénéfices à Valpolicella. il est probablement mort à Florence, pendant l’épidémie de peste de 1348. Il eut deux enfants (illégitimes) avec Jacopa di Biliotto; il nomma Alighiero le garçon et Alighiera la fille. Il est l’auteur d’un commentaire en « vulgaire » de l’Enfer, rédigé en 1322, ce qui en fait le premier commentateur de la Comédie. 

Antonia Alighieri devint très probablement moniale, à la mort de son père, sous le nom de sœur Beatrice au monastère de San Stefano de Ravenne. 

Pino della Tosa était un condottiere florentin. Il se serait opposé avec succès à la volonté de Bertrando del Poggetto (Bertrand du Pouget), légat du pape Jean XXII, qui voulait disperser et brûler les restes de Dante. Plusieurs indices concourent à établir la véracité de cette histoire. D’une part, on sait que Pino della Tosa était à Bologne en 1328, et qu’il y a rencontré Bertrando del Poggetto, alors Signore generale de la ville. D’autre part, Boccace 2 confirme la présence de della Tosa à Bologne et rapporte que le légat avait fait brûler en public l’ouvrage de Dante, De Monarchia. 

Anastasio Matteucci. C’est grâce à cet étudiant alors âgé d’une vingtaine d’années que les ossements de Dante ne furent pas jetés dans une fosse commune en 1865. Lors de travaux effectués à l’occasion du 600e anniversaire de la naissance du poète en 1865, un ouvrier retrouva une cassette contenant des restes humains à l’extérieur du cloître de Braccioforte. La chance voulu qu’Anastasio Matteucci puisse lire l’inscription sur le sarcophage qui commençait par «Ossa Dantis», sauvant ainsi de la destruction les ossements de Dante. 

Antonio Fusconi qui fut pendant 46 ans (de 1920 à 1966) le gardien de la Tombe de Dante à Ravenne.  

Dante-divine-comedie-guido-novello

Dante Alighieri lisant la Divine Comédie à la cour de Guido Novello à Ravenne – Andrea Pierini, 1850 .

Menghino Mezzani, vécu de 1295 à 1375/76. Ce notaire fut un ami de Pétrarque et de Boccace. Par Boccace, on sait qu’il connut Dante alors en exil à Ravenne. Il est l’auteur de l’épitaphe Inclinata fama pour la Tombe de Dante3

Giovanni del Virgilio est né à Bologne avant 1300. Il devait son surnom « del Virgilio” au culte qu’il vouait au grand poète latin. Entré en contact avec Dante, alors l’hôte de Guido Novello da Polenta, il commença avec lui, les Églogues, un échange de quatre poèmes en latin. Il répondit comme Menghino Mezzani au « concours » lancé par Guido Novello et proposa une épitaphe qui commence par Théologus Dantes, nullius dogmatis expert4

Bernardo Canaccio, né en 1297,était le fils de Arpinello detto Canaccio de la famille degli Scannabecchi. Il est probable qu’Arpinello exilé à Vérone connu Dante qui résida dans cette villee de 1313 à 1319. Bernardo fut très certainement un ami et un disciple de Dante lorsque celui-ci résidait à Ravenne. On lui attribue l’épitaphe gravée sur le sépulcre qui se trouve dans la tombe de Dante et encore visible aujourd’hui, Iura monarchie…5

Dino Perini est le Mélibée [Melibœus] de la première églogue de Dante, ces poèmes bucoliques échangés avec Giovanni del Virgilio. D. Perini était un notaire florentin qui fit de nombreux séjours à Ravenne et qui se lia d’amitié avec Dante. Boccace le décrit ainsi:

Notre concitoyen et homme de bon entendement, selon ce qui en était dit, était autant qu’il est possibile familier de Dante.

Fiduccio de’ Milotti est l’Alphésibée [Alfisebeo] de la seconde Églogue de Dante. Ce médecin et philosophe habitait Ravenne où il enseignait. Riche et puissant, il fut le beau-père de Giovanni da Polenta, le frère de Guido Novello. 

Piero Giardini était notaire (ou son frère Tura) à Ravenne. Il aurait, selon Boccace, contribué à retrouver les treize derniers chants de la Divine Comédie. Voici le récit qu’en fait Boccace:

Une nuit, vers l’heure que nous appelons « matutino« , Iacopo [Alighieri] est entré dans la maison d’un brave homme de Ravenne, nommé Piero Giardino, disciple de longue date de Dante, huit mois après la mort de son maître. Juste avant cette heure, il avait vu dans son sommeil son père, vêtu de vêtements d’un blanc immaculé, son visage brillant d’une lumière inhabituelle venir vers lui […]. Pour cette raison, alors que la nuit était loin d’être terminée, ils partirent ensemble, et se rendirent à l’endroit indiqué, et là ils ont trouvé une tenture pendue au mur qui était légèrement soulevée. Ils ont alors remarqué dans le mur une petite fenêtre qu’aucun d’entre eux n’avait jamais vu, ni su qu’elle était là. À l’intérieur de celle-ci, ils trouvèrent des écrits, moisis en raison de l’humidité du mur, et près de se décomposer, s’ils étaient restés plus longtemps. Après les avoir délicatement nettoyés de la moisissure, ils ont vu les treize chants qu’ils cherchaient tant.

Guido Novello da Polenta, noble poète romagnolo, fut aussi un poète. Il fut podestà de la cité de Ravenne à partir de 1316 et en sera chassé par son cousin Ostasio Ier en 1322. Admirateur de Dante, il le fit venir à sa cour à partir de 1318/1319 et sera son mécène et son protecteur ainsi que celui de sa famille. Politiquement, Guido Novello recherchait aussi la paix avec les voisins de Ravenne. C’est sans doute pour cela qu’il confia une mission diplomatique à Dante, auprès de la République de Venise. C’est au retour de cette mission que Dante devait contracter une maladie mortelle. Très affecté par ce décès subi, Guido Novello fit des funérailles solennelles au poète et promit l’érection d’un monument funéraire pour célébrer sa mémoire. C’est dans ce cadre qu’il demanda aux plus grands poètes de rédiger des épitaphes célébrant Dante. Las, chassé du pouvoir par son frère, il ne ne put tenir ses promesses. Le monument ne sera pas construit, et les épitaphes ne seront gravées sur le sarcophage contenant la dépouille du corps que dans la deuxième moitié du XIVe siècle. 

Notes

Traduire: le choix de la poésie

Traduire: le choix de la poésie

Pourquoi traduire la Divine Comédie en 2018? Pourquoi le faire encore, après des centaines d’autres? La réponse est sans doute à chercher dans l’intime de chacun des traducteurs, mais le fait est là: trois nouvelles versions françaises viennent d’être publiées ou sont en cours de publication:

  • René de Ceccatty propose une traduction en octosyllabes chez Points depuis août 2017;
  • Kolja Mićević, pour sa part, a utilisé la rime tierce, pour sa troisième traduction de la Comédie publiée en décembre 2017 aux éditions Ésopie;
  • Danièle Robert, pour l’instant, seule sa traduction de l’Enfer est parue chez Actes Sud en mai 2016 et on attend le Purgatoire et l’Enfer. Elle aussi s’est astreinte à l’emploi de la rime tierce.

Ces trois versions possèdent une même caractéristique: leurs auteurs ont choisi de rédiger en vers leur texte, certains utilisant la rime tierce, c’est-à-dire la terzina chère à Dante. Une prouesse plus commune que l’on pourrait croire. André Pézard [La Pléïade, 1965], Marc Scialom [Le Livre de Poche, 1996] ou encore Jean-Charles Vegliante [Nrf, Poésie/Gallimard, 2012] ont tous rédigé en vers. Et il en est beaucoup d’autres…

Jacqueline Risset, auteure d’une traduction de référence [Flammarion, 1985], y avait renoncé pour sa part, expliquant:

Il est impossible d’implanter la tierce rime dans une traduction moderne (seules les toutes premières traductions, celles du XVIe siècle, l’ont maintenue) sans que tout le texte se trouve du même coup soumis à un effet de répétition excessive, perçue comme tout à fait arbitraire. Et d’ailleurs la simple rime elle-même, si elle est systématiquement imposée dans le texte traduit, y provoque une impression de mécanicité redondante, ce qui trahit et méconnaît un autre aspect du texte de Dante, peut-être encore plus essentiel, celui de l’invention souveraine, qui frappe le lecteur et le déconcerte à chaque pas sur les chemins inconnus de l’autre monde… 1

Quand le francais était proche de l’italien, au… XIV siècle

Jacqueline Risset ne nous dit pas quelles sont ces toutes premières traductions, mais il est possible de donner un exemple au manuscrit d’un auteur anonyme du XVe siècle, conservé à la Bibliothèque de Turin, et dont un extrait a été heureusement réédité par la Bnf [et que l’on peut trouver sur Gallica ici]. Voici, à titre d’exemple, deux terzine du Chant II de l’Enfer:  

 Oame mantouaine ou courtoise habonde, 

          De qui la rennomee entre les humains dure,

           Et toujours durera par tous les lieux du monde: 

Le myen parfaict amy, non amy davanture 

          En la plaine déserte est empesché forment ; 

           Dont tourné du chemin sest par paour griesve et dure: 

[O anima cortese mantovana, / di cui la fama ancor nel mondo dura / e durerà quanto ‘l mondo lontana, / l’amico mio, e non della ventura, / nella deserta piaggia è impedito / si nel cammin, che volto e per pauro;] 2

La musicalité, les rimes, le rythme, la rime tierce… tout est proche de l’italien et de la poésie de Dante. Au fond, est-ce si étonnant si l’on veut bien se souvenir que le provençal des troubadours des XIIe et XIIIe siècles fut l’une des sources du dolce stil novo. Mais aujourd’hui ce français archaïque est perdu.

La poésie, un choix assumé de traduction

André Pézard, qui en avait conscience, voulut créer pour sa traduction une langue «que personne ne parle et n’a jamais parlée sous cette forme; dont le tissu courant est le français moderne, mais un français dépouillé de tous ses vains modernismes; et en revanche enrichi de joyaux retrouvés» 3. Malheureusement, ce travail extraordinaire sur le vocabulaire oblige au mieux à un effort d’attention extrêmement soutenu, au pire à… retraduire le texte, pour en comprendre le sens. Bref, il n’est pas certain que son choix serve la poésie de son texte, ce qui est d’autant plus regrettable que sa traduction est d’une justesse rare.

Tout comme André Pézard, René de Ceccatty a choisi la poésie, car détaille-t-il: 

Les versions en prose (…) sont ou bien très précises, très scrupuleuses pour le sens littéral, mais sans poésie, ou bien paraphrasées, ou bien simplifiées. 4

Voilà le procès de la « traduction en prose » bien engagée, et Marc Scialom est lui aussi convaincant lorsqu’il avance qu’en traduisant en vers il s’agit de

rendre perceptible la force poétique d’un tel texte [celui de la Commedia – Ndlr]; sauvegarder notamment la tension d’une écriture à la fois somptueuse et laconique, périodique et heurté, comme si son harmonieuse perfection s’opposait à un inachèvement secret, sa continuité à une hâte, à une discontinuité fiévreuse (…) D’où l’importance de traduire en vers réguliers: car leur régularité même, quand le texte italien l’exige, peut opportunément s’inverser en son contraire grâce à tous les jeux de l’enjambement et des dislocations rythmiques. 5

A priori, l’équation paraît simple et diablement séduisante: poésie = poésie. Mais dans les faits, s’en tenir à ce seul aspect formel [la poésie] est réducteur. Tout traducteur de la Comédie devrait en effet être hanté par un bref passage de son Convivio 6, dans lequel Dante explique que «les écrits peuvent être entendus et doivent être exposés principalement selon quatre sens» [littéral, allégorique, moral et anagogique 7]. La poésie permet parfois de réunir ces quatre sens et c’est la magie des vers de Dante, mais quel traducteur est réellement capable de réussir ce tour de force dans des rimes françaises? 

Rythme, accent tonique et rime font l’hendécasyllabe

Mais admettons cet obstacle levé: traduire en vers la Comédie entraîne en cascade d’autres choix.

Le premier porte sur la métrique. Dante utilise l’hendécasyllabe, c’est-à-dire un vers de onze syllabes, dont il faut ici détailler quelques principes propres à la langue italienne:

  • la syllabe est l’unité métrique; sa longueur ou sa brièveté n’a aucune importance, tout comme dans les autres langues romanes dérivant du latin vulgaire (et ce à la différence de la versification latine). Conséquence de ce qui précède, l’accent tonique a une grande importance dans les vers italiens, et Dieu sait si l’italien est une langue tonique!
  • mais le rythme est essentiel;
  • la rime —au temps de Dante— est extrêmement importante et rigoureuse.

Ce qui rend la poésie de Dante si particulière est lié à la musicalité de la langue italienne et au rythme que lui donne ses vers, avec cette précision: l’hendécasyllabe est toujours accentué sur la dixième syllabe. André Pézard en tire la conclusion que

le vers de Dante est le vers de dix syllabes, que les Italiens appellent endecasillabo parce qu’après la dixième syllabe, toujours tonique, ils entendent clairement une onzième syllabe, qui répond à l’e atone final français (nous l’appelons même e muet): vita, vie; oscura, obscure. 8

On peut discuter ce rapprochement audacieux entre le décasyllabe français et l’hendécasyllabe italien, mais il a sa logique et sa… poétique.

L’hémistiche: mobile ou pas ?

Un autre élément joue aussi dans la rythmique de la poésie italienne: l’hendécasyllabe contient un deuxième accent tonique mobile; il porte le plus souvent sur la quatrième ou la sixième syllabe. Après cet accent, le lecteur fait une courte pause. Cela donne par exemple, pour le premier vers de la Comédie :

 

Cette césure divise le vers en deux hémistiches d’une longueur différente. Lorsque le premier hémistiche est plus court [4 syllabes] nous avons une endecasillabo a minore et inversement avec une hémistiche à 6 syllabes, une endecasillabo a majore. Mais attention cette césure respecte le phrasé de l’italien, où l’accent est en règle générale placé sur l’avant-dernière syllabe du mot, et donc si césure il y a, elle ne coupe pas le mot. Dante se joue de ses contraintes, et alterne a minore et a majore, donnant une langue particulièrement chantante comme l’illustre le début du Chant I de l’Enfer: 

 

 

Face à ce mariage d’amour entre une langue et une musique poétique, il faut donc trouver en français une métrique, un rythme qui donne une semblable impression de légèreté et de musicalité. Cela a conduit les traducteurs à opter pour un certain nombre de choix plus ou moins logiques ou arbitraires et d’abord sur le type de vers à adopter: alexandrins, décasyllabes, hendécasyllabes, octosyllabes? Les réponses varient selon les traducteurs, même si la plupart écartent l’alexandrin (12 syllabes scindées en deux hémistiches égales de six syllabes) jugé trop sage et régulier pour ce poème foisonnant. 

André Pézard, par exemple, a choisi «des vers non rimés», de dix syllabes (donc décasyllabes), équivalent juge-t-il à l’endecassilabo italien. Mais pour lui l’essentiel est ce qu’il appelle «l’entraînement», à savoir faire en sorte que

le rythme du vers ôte au lecteur le loisir de s’arrêter sur des expressions imparfaites qui sautent aux yeux, ou sur des intentions dissimulées qu’il voudrait percer: le souffle des poètes est le même, après tout, que celui des rétheurs, en plus puissant et plus secret. 9

Quant à la «rime», il n’en veut pas car, «elle risque trop souvent d’introduire dans le texte original des thèmes ou des couleurs à quoi le poète ne songeait nullement.»

Essayer de jouer avec les contraintes de la rime 

Danièle Robert de son côté a choisi «une alternance souple de décasyllabes et d’hendécasyllabes —jamais d’alexandrins, cela va de soi—, en jouant sur l’entrelacs du pair et de l’impair et surtout du e qui peut être muet ou sonore à l’intérieur du vers, en fonction de sa liaison avec le mot qui suit. Ce dispositif se substitue à l’élision ou à la diérèse largement utilisée par Dante, mais sans en employer la graphie, ce qui, en français contemporain, serait un artifice absurde.» 10

À l’inverse d’André Pézard, Danièle Robert adopte un système rimique, mais elle lui donne beaucoup de souplesse puisqu’elle le construit «avec la rigueur et les libertés telles que préconisées par Dante et stilnovistes (…) ces dernières étant guidées par le discernement (discretio), que Dante considère comme l’activité la plus noble de la raison.» Partant de ce principe qui tient plus du ressenti que de la raison, elle s’est autorisée de temps en temps «une rime unique sur deux ou trois terzine comme l’a fait Dante lui-même, afin de produire un effet d’insistance en accord avec le climat du passage.» 11

Mais la difficulté si l’on adopte un système rimique vient de ses contraintes; elles peuvent conduire à affaiblir ou déformer le sens des vers de Dante. Un seul exemple qui rend compte de la difficulté de traduire la Divine Comédie sous contrainte. Danièle Robert traduit ainsi la première terzina du Chant X de l’Enfer:

Or donc s’en va par un sentier réduit,

      entre supplices et murs de la cité,

      mon maître, et moi je vais derrière lui.

La rime “réduit/lui” est certes respectée, mais le sens l’est-il? Ici on entre dans le cœur de la difficulté de la traduction de la Comédie. En effet Dante écrit «Ora sen va per un secreto calle / tra ‘l muro de la terra e li martiri, / lo mio maestro, e io dopo le spalle». Il décrit ainsi le chemin qu’empruntent Virgile suivi de Dante entre les tombes brûlantes qui abritent les hérétiques et le mur qui enferme la Cité de Dité par l’adjectif « secreto » que traduit donc D. Robert par « réduit« . Et certes, cette « calle » doit être étroite puisque Virgile et Dante marchent à la file, l’un derrière l’autre; d’ailleurs dans certaines anciennes éditions on trouve « stretto » [étroit] en lieu et place de « secreto”. Mais aujourd’hui, le terme « secreto » est établi et il signifie si l’on suit les explications d’Anna Maria Chiavacci Leonardi 12 « appartato » [à l’écart] ou nascosto [caché] car écrit-elle le chemin est «enfermé entre les murs et les tombes». Choix contraint sur le sens et qui aboutit à retenir un mot faible: qui connaît des sentiers « réduits« ?

La musicalité et la fluidité de l’octosyllabe

René de Ceccatty de son côté a choisi l’octosyllabe pour sa traduction, renouant ainsi avec une forme poétique très utilisée au Moyen Âge [Le roman de la Rose a été écrit en octosyllabes], qui jouit d’une grande souplesse —il n’a pas de césure obligatoire— et d’une belle musicalité. Cela donne à sa traduction une grande fluidité. Exemple ce début du Chant XXIV de l’Enfer, qui est d’ailleurs parmi les plus beaux passages de la Comédie: 

Dans ces jours de l’année nouvelle

      Où le soleil trempe ses mèches 

      Dans le Verseau, à l’équinoxe, 

Où la rosée renvoie l’image 

      De sa pâle sœur, mais pour peu, 

      Car le trait de sa plume passe…

[In quella parte del giovanetta anno / che ‘l sole i crin sotto l’Aquario tempra / e già la notti al mezzo dí sen vanno, / quando la brina in su la terra assempra / l’imagine di sua sorella bianca, / ma poco dura a la sua penna tempra…] 

Ce choix radical ne va pas sans conséquences. Il détaille ainsi sa traduction du premier tercet du Chant VIII du Purgatoire, qui évoque la dureté de l’exil: 

«Era già l’ora che volge il disío / ai navicanti e ‘ntererisce il core / lo dì c’ han detto ai dolci amici addio» que j’ai traduit par: «C’était l’heure où les marins rêvent / Et s’attendrissent en pensant. / À leurs amis qu’ils ont quittés». La disparition de l’adjectif dolci détruit l’expression «ai dolci amici addio», d’autant que l’alitération sur le «d» disparaît également de ce très beau troisième vers, mais c’est que la phrase tout entière est changée, dans la mesure où je n’ai pas voulu respecter la structure syntaxique et l’ordre, et où le mot «doux» aurait semblé gratuit et ajouté, figeant l’image générale d’une vibrante nostalgie, que j’ai préféré rendre par des mots simples dans une phrase claire et naturelle, privée des multiples inversions que compte le texte original. 13

«Une seule tresse se déroule»

Mais outre l’hendécasyllabe, la poésie de Dante repose aussi sur la terzina, la rime tierce. Chaque chant est donc composé de ces rimes tierces ou terzine. Chacune de ces terzine est un ensemble de trois vers enchaînés selon la clé suivante: le second vers de chaque terzina rime avec les premier et troisième vers de la terzina suivante. Cet enchaînement guide la structure de l’ensemble du poème, et comme le dit Jacqueline Risset, Dante «emploie la tierce rime pour la totalité de son grand poème, soudant ainsi chaque chant en une unité indivisible, où chaque strophe sort littéralement, en autant de naissances renouvelées de la strophe précédente, sous les yeux du lecteur (…) plus qu’une seule de strophes, on a une seule tresse qui se déroule». 14

Transposer ces terzine en tierces rimes françaises est extrêmement difficile. La régularité que cela implique sur un très long poème de plus de 14.000 vers risque d’entraîner des répétitions, des lourdeurs, des choix de mots arbitraires, là où dans le texte original tout est inventivité, légèreté et vivacité.

À cette difficulté, chacun a essayé de répondre. Les uns en s’abstenant, comme André Pézard, qui traduit en vers non rimés, tout comme Marc Scialom qui certes traduit en  «vers réguliers», mais non en «rimes enchaînées», c’est-à-dire en terzine.

En revanche, Danièle Robert s’est risquée à l’exercice tout comme Kolja Mićević. Pour ce dernier, dont la troisième traduction de la Comédie [il explique avec raison que l’adjectif « divine » est un ajout fait après la mort de Dante] vient de paraître aux éditions Ésopie la terza rima est ce «parfait instrument» inventé par Dante. Et logiquement, il affirme:

Traduire – poétiquement – La Comédie en fermant les yeux devant l’existence de la tierce-rime, c’est comme bâtir la maison sans le toit. Dans une telle maison on n’entendrait pas le bruit de la pluie. [présentation, éd. Ésopie]

Pour savoir si son pari est réussi, il suffit de lire son texte. Nous sommes au début du Chant XXIII du Paradis, celui du « Triomphe du Christ »:

Comme l’oiseau qui au nid se repose
      avec ses petits dans le feuillage épais
      alors que la nuit nous cache les choses;
qui  pour trouver ce dont il les paît,
      et pour revoir leurs becs tant chers,
      se sacrifie avec toute sa force et paix.
Devance l’heure sur un rameau à l’air
      libre, et en cette tendre perspective
      regarde venir un autre jour clair,

[Come l’augello, intra l’amate fronde,
    posato al nido de’ suoi dolci nati
    la notte che le cose ci nasconde,
che, per veder li aspetti disïati
      e per trovar lo cibo onde li pasca,
      in che gravi labor li sono aggrati,
previene il tempo in su aperta frasca,
      e con ardente affetto il sole aspetta,
      fiso guardando pur che l’alba nasca;]

À vous lecteurs de ce site de découvrir ces traductions, dont les imperfections et les choix arbitraires et assumés font le charme. Elles ont l’immense mérite de nous faire entrer de plein pied dans le chef d’œuvre de Dante par la voie royale de la poésie. 

Notes

Fausses notes dans l’organisation du 700e anniversaire de la mort de Dante

Fausses notes dans l’organisation du 700e anniversaire de la mort de Dante

Le point de vue d’Ivan Simonini reflète-t-il l’opinion majoritaire des habitants de Ravenne? Difficile à dire, mais la tribune qu’il a publiée par le site Ravennanotizie.it sous le titre rageur Ravenna cancellata dal Comitato Dantesco [Ravenne effacée du Comité Dantesque] ne passe pas inaperçue. Il y dénonce pêle-mêle un «Comité écrasé sous la philologie de Dante», la présence de trois femmes seulement parmi les quinze membres et l’absence de… personnalités ravennati dans ce Comité, etc.

Son coup de gueule donne l’occasion de regarder de plus près comment se mettent en place les festivités du 700e anniversaire de la mort du grand poète, et l’organisation a été retenue.

Une loi a fixé le cadre financier de la manifestation, et le montant des subventions que versera l’État italien. C’est sans doute la première déception, puisqu’il est plus faible qu’espéré. Il est vrai que dans les trois années à venir, l’Italie va fêter l’anniversaire de trois de ces artistes les plus connus:

  • en 2019 celui de Léonard de Vinci, mort le 2 mai 1519 à Amboise;
  • en 2020 celui du peintre Raphaël (Rafael Sanzio), mort à Rome le 6 avril 1520;
  • en 2021 celui de Dante Alighieri, mort à Ravenne le 14 septembre 1321.

Face à cette conjonction, les Sénateurs italiens ont joué les rois Salomon coupant la poire des subventions en trois parts égales. La dotation globale étant de 3.450.000 euros, chaque comité s’est donc vu attribuer la somme de 1.150.000 euros. Une clé de répartition un peu étrange, sachant que le 700e anniversaire de la mort de Dante se tient un an après les 500e anniversaires du décès de Léonard de Vinci et de Raphaël. En outre, alors que la loi prévoyait une calendrier des dépenses avec une répartition régulière sur les quatre années à venir (en 2018, 150.000 euros, et en 2019, 2020, 2021 333.000 d’euros l’an), c’est une tout autre clé de répartition qui a été retenue si l’on en croit I. Simonini: l’essentiel (un million d’euros) sera dépensé en 2021, et les trois années précédentes, le Comité n’aura à sa disposition que 50.000 euros; Une misère qui suffira à peine à couvrir ses frais de fonctionnement. 

Un comité composé pour l’essentiel de philologues italiens

Le rôle du Comité, placé sous la tutelle du Ministère italien de la Culture [ministero per i Beni culturali] est donc essentiel. C’est sa composition [voir ici] que critique Ivan Simonini, non pas tant sur les personnalités qui le composent, que sur l’équilibre —où les déséquilibres— sur lequel il repose. Difficile en effet de critiquer le choix de spécialistes de l’œuvre du poète comme Enrique Malato, Giuseppe Ledda, Andrea Mazzucchi… ou encore son président Carlo Ossola, professeur au Collège de France, qui en composeront l’ossature. Eventuellement, on peut regretter avec I. Simonini que trois des plus grands commentateurs contemporains —Federico Sanguineti, Giorgio Inglese et Robert Hollander— soient absents de ce Comité, mais comme dans la composition d’une équipe de football lors d’une compétition, il est impossible de retenir tous les joueurs quelles que soient leurs qualités.

La critique du caractère « monocolore » de ce Comité est plus recevable, car comme il l’écrit «la philologie dantesque a besoin de s’ouvrir à d’autres spécialités comme l’historiographie, la psychanalyse, la médecine, la physique, l’astronomie.» 

Il est également regrettable, qu’alors que la poésie de Dante appartient désormais au patrimoine de l’humanité, le choix des membres ait été italiano-italien, avec la seule exception de René de Cecatty. Signalons au passage à Ivan Simonini, que René de Cecatty vient de publier une traduction, en vers, de la Divine Comédie, précédée d’une solide introduction. Ce n’est certes pas un étude, une analyse ou un commentaire, comme peuvent les réaliser des universitaires, mais c’est malgré tout “quelque chose de significatif” —pour un francophone en tout cas— au sujet de Dante. 

Reste le dernier volet de la polémique ouverte par Ivan Simonini, a savoir l’absence de Ravennati dans le Comité, si l’on fait exception du maire de Ravenne qui est invité permanent avec ceux de Florence et de Vérone. Une absence qui peut sembler étonnante si l’on se souvient qu’il s’agit de fêter l’anniversaire de la mort de Dante, et non sa naissance. Certains pourront trouver cette querelle ridicule et digne de Clochemerle.

Une affaire de symboles ?

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La lampe à huile, pour laquelle les Florentins fournissent chaque année l’huile destinée à l’alimenter.

Peut-être, mais en Italie les symboles ont aussi leur importance. Ravenne est la ville où eut lieu le décès de Dante, et la logique voudrait qu’elle joue un rôle primordial dans l’organisation de l’anniversaire de ce décès. À cet argument on peut rétorquer que certes Dante est décédé à Ravenne, mais son héritage appartenant à l’Italie toute entière, la composition de ce Comité doit logiquement en traduire la diversité régionale. Sur ce plan celle-ci est à peu près respectée avec des Napolitains, des Romains, des Pisans, etc.

Et puis reste cette vieille histoire de la dépouille de Dante. Il faut se souvenir qu’à plusieurs reprises, Florence réclamèrent les restes du Sommo Poeta. Mais toutes les tentatives échouèrent, les moines franciscains d’abord, puis la ville de Ravenne ne voulurent jamais rien entendre, rappelant que lorsque Dante mourut, il était encore banni de sa ville de naissance. Seul geste autorisé, chaque année, pour l’anniversaire du décès, une délégation de Florence vient apporter l’huile destinée à alimenter la lampe à huile votive suspendue dans le caveau de Dante. Une tradition, mais aussi un symbole. 

Nous verrons comment évolueront ces querelles, qui pour l’instant n’ont guère rencontrées d’écho, mais l’essentiel porte sur l’événement lui-même et son organisation et là on peut être inquiet au vu de la faiblesse des moyens alloués au Comité National.