Purgatoire – Chant XXVIII

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Paradis terrestre • La forêt divine • La rivière Léthé • Apparition d’une dame • Explications sur le vent et l’eau • L’âge d’or. 
Désirant déjà explorer —elle et ses alentours—

la divine forêt épaisse et luxuriante, 

qui tamisait pour les yeux le jour neuf,•3 

sans plus attendre, je laissai la rive, 

avançant à pas lents dans la plaine

dont le sol, partout, embaumait.•6 

Un souffle léger, constant,

m’effleurait le front,

sans plus de force qu’une douce brise;•9 

par lui les feuillages, en frissonnant, se penchaient

tous disposés vers le côté 

où la sainte montagne jette sa première ombre;•12 

mais ils restaient suffisamment droits, 

pour que les oiseaux sur leurs cimes

puissent continuer leur art;•15 

aux premières heures, ils recevaient

entre les feuillages, en chantant,

celui qui tient le bourdon à leurs rimes,•18 

ainsi ce chant passe de branche en branche 

par la pinède au bord de Classe

quand Éole libère le sirocco.•21 

Déjà mes pas lents m’avaient mené 

si avant dans la forêt antique, que je

ne pouvais plus voir par où j’étais entré;•24 

et voici qu’un ruisseau empêcha ma marche,

ses vaguelettes ployant vers la gauche

l’herbe qui poussait sur sa rive.•27

Toutes les eaux de par le monde,

paraîtraient troublées de quelque mélange

en regard de celle-ci, qui ne cache rien,•30 

quoiqu’elle coule toute brune

sous l’ombre perpétuelle, qui jamais

ne laisse passer les rayons du soleil et de la lune.•33 

Mes pieds immobilisés, avec mes yeux je passai

au-delà du ruisseau, pour admirer

dans leur grande variété les branches fleuries;•36 

et là m’apparut, comme apparaît

subitement quelque chose qui, par émerveillement,

éloigne de toute autre pensée,•39 

une dame seulette qui s’en allait 

chantant et cueillant des fleurs parmi les fleurs 

qui émaillaient tout son chemin.•42 

« Oh, belle dame, qui te réchauffes

aux rayons d’amour, si j’en crois ton visage

qui est souvent le témoin du cœur,•45 

s’il ne te déplais pas de t’avancer », 

lui dis-je, « vers cette rivière,

afin que je puisse entendre ce que tu chantes.•48 

Tu me fais souvenir du lieu et

de Proserpine au temps où sa mère

la perdit, et elle le printemps.»•51 

Comme se tourne, glissant sur le sol, 

les pieds étroitement serrés, la danseuse, 

mettant à peine un pied devant l’autre,•54 

elle se tourna vers moi parmi les fleurs jaunes 

et vermeilles, semblable à

la vierge qui baisse pudiquement ses yeux;•57 

et elle contenta mes prières,

en s’approchant tant, que le doux son

venant à moi j’en comprenais le sens.•60 

Aussitôt qu’elle fut là où l’herbe

est baignée par l’onde de la belle rivière, 

elle me fit don de lever les yeux sur moi.•63 

Je ne crois pas que ne brille tant de lumière

sous les cils de Vénus, blessée

par son fils sans qu’il en ait l’intention.•66 

Droite, elle riait sur l’autre rive, 

arrangeant de ses mains plus de couleurs

que, sans semence, produit ce haut lieu.•69 

La rivière nous éloignait de trois pas ; 

mais l’Hellespont, là où passa Xerxès,

frein encore aujourd’hui à tout orgueil humain,•72 

ne fut pas plus haï par Léandre

pour rouler ses vagues entre Seste et Abyde,

que cette rivière qui alors ne s’ouvrit pas.•75 

« Vous êtes nouveau, et parce que je ris », 

commença-t-elle, « dans ce lieu choisi 

pour être le nid de l’humaine nature, peut-être•78

en vous émerveillant avez-vous quelques doutes ; 

mais le psaume Delectasti fait la lumière, 

qui peut chasser la brume de votre esprit.•81 

Et toi qui vas devant et m’as priée, 

dis si tu veux entendre autre chose ; je suis venue 

prête à répondre à autant de questions qu’il faudra.»•84 

« L’eau », dis-je, « et le son de la forêt

contredisent en moi la foi nouvelle

en une chose que j’avais comprise contraire.»•87 

Alors elle : « Je dirai de quelle cause 

dérive ce qui te fais t’étonner, 

et chasserai les nuées qui te blessent.•90 

Le Bien suprême, qui seul se plaît à lui-même, 

fit l’homme bon et disposé au bien, et lui donna 

ce lieu en gage de paix éternelle.•93 

Par sa faute il y demeura peu ; 

par sa faute le rire honnête et le doux jeu 

changèrent en lamentations et en peines.•96 

Pour que le désordre que forment en dessous

les exhalaisons de l’eau et de la terre, 

qui autant qu’elles le peuvent vont vers la chaleur,•99 

ne fasse à l’homme aucune guerre,

cette montagne se dressa tant vers le ciel, 

et elle est libre à partir de son enceinte.•102 

Or parce que l’air tourne tout entier, 

en circuit, entraîné par la première voûte, 

à moins que le cercle soit brisé de quelque côté,•105 

à cette hauteur qui est toute libre

dans l’air vif, ce mouvement frappe la forêt 

et la fait sonner en raison de son épaisseur;•108 

et les plantes heurtées ont tant de pouvoir, 

qu’elles imprègnent l’air de leur vertu 

et lui ensuite, en tournant, la répand tout autour;•111 

et l’autre terre, selon que par elle-même et 

par son climat elle en est digne, conçoit et enfante 

de diverses vertus diverses plantes.•114 

Il ne paraîtrait pas pas étonnant, 

entendant cela, d’y voir germer 

quelques plantes sans semence apparente.•117 

Et tu sauras que la sainte campagne 

où tu es, est emplie de toutes sortes de semences, 

et de fruits qui ne se cueillent pas sur terre.•120 

L’eau que tu vois ne naît pas d’une source 

que renouvelle la vapeur changée par le gel, 

comme une rivière qui acquiert ou perd de la force;•123 

mais elle sort d’une fontaine inépuisable et sûre, 

qui reprend autant dans le vouloir de Dieu, 

qu’elle verse à deux canaux ouverts.•126 

De ce côté elle descend avec une vertu 

qui enlève la mémoire des péchés ; 

de l’autre elle rend celle de tous les bienfaits.•129 

Léthé est celle-ci ; celle de l’autre côté 

s’appelle Eunoé ; elle n’opère 

que si l’on a goûté avant ici et là:•132 

sa saveur surpasse toutes les autres. 

Et quoique ta soif semble être satisfaite 

sans que je ne t’en dise plus,•135 

je t’accorde encore un corollaire par grâce ; 

et je crois que mon dire ne te sera pas moins cher, 

s’il dépasse la promesse que je t’ai faite.•138 

Ceux qui en antiques poèmes chantèrent 

l’âge d’or et son état heureux 

rêvèrent peut-être que ce lieu soit au Parnasse.•141 

Ici la racine humaine fut innocente ; 

ici le printemps éternel et tous les fruits ; 

l’eau est ce nectar dont chacun parle.»•144 

Je me retournai alors tout entier 

vers mes poètes, et vis qu’avec le sourire 

ils avaient écouté les derniers mots ; 

je tournai alors mon regard vers la belle dame.•148

Paradiso terrestre • Il fiume Letè • La bella donna soletta • Spiegazioni sul vento e sull’acqua • Un corollario • Il Parnaso. 
Vago già di cercar dentro e dintorno 

la divina foresta spessa e viva, 

ch’a li occhi temperava il novo giorno,•3 

sanza più aspettar, lasciai la riva, 

prendendo la campagna lento lento 

su per lo suol che d’ogne parte auliva.•6 

Un’aura dolce, sanza mutamento 

avere in sé, mi feria per la fronte 

non di più colpo che soave vento;•9 

per cui le fronde, tremolando, pronte 

tutte quante piegavano a la parte 

u’ la prim’ ombra gitta il santo monte;•12 

non però dal loro esser dritto sparte 

tanto, che li augelletti per le cime 

lasciasser d’operare ogne lor arte;•15 

ma con piena letizia l’ore prime, 

cantando, ricevieno intra le foglie, 

che tenevan bordone a le sue rime,•18 

tal qual di ramo in ramo si raccoglie 

per la pineta in su ’l lito di Chiassi, 

quand’ Ëolo scilocco fuor discioglie.•21 

Già m’avean trasportato i lenti passi 

dentro a la selva antica tanto, ch’io 

non potea rivedere ond’ io mi ’ntrassi;•24 

ed ecco più andar mi tolse un rio, 

che ’nver’ sinistra con sue picciole onde 

piegava l’erba che ’n sua ripa uscìo.•27 

Tutte l’acque che son di qua più monde, 

parrieno avere in sé mistura alcuna 

verso di quella, che nulla nasconde,•30 

avvegna che si mova bruna bruna 

sotto l’ombra perpetüa, che mai 

raggiar non lascia sole ivi né luna.•33 

Coi piè ristetti e con li occhi passai 

di là dal fiumicello, per mirare 

la gran varïazion d’i freschi mai;•36 

e là m’apparve, sì com’ elli appare 

subitamente cosa che disvia 

per maraviglia tutto altro pensare,•39 

una donna soletta che si gia 

e cantando e scegliendo fior da fiore 

ond’ era pinta tutta la sua via.•42 

« Deh, bella donna, che a’ raggi d’amore 

ti scaldi, s’i’ vo’ credere a’ sembianti 

che soglion esser testimon del core,•45 

vegnati in voglia di trarreti avanti », 

diss’ io a lei, « verso questa rivera, 

tanto ch’io possa intender che tu canti.•48 

Tu mi fai rimembrar dove e qual era 

Proserpina nel tempo che perdette 

la madre lei, ed ella primavera».•51 

Come si volge, con le piante strette 

a terra e intra sé, donna che balli, 

e piede innanzi piede a pena mette,•54 

volsesi in su i vermigli e in su i gialli 

fioretti verso me, non altrimenti 

che vergine che li occhi onesti avvalli;•57 

e fece i prieghi miei esser contenti, 

sì appressando sé, che ’l dolce suono 

veniva a me co’ suoi intendimenti.•60 

Tosto che fu là dove l’erbe sono 

bagnate già da l’onde del bel fiume, 

di levar li occhi suoi mi fece dono.•63 

Non credo che splendesse tanto lume 

sotto le ciglia a Venere, trafitta 

dal figlio fuor di tutto suo costume.•66 

Ella ridea da l’altra riva dritta, 

trattando più color con le sue mani, 

che l’alta terra sanza seme gitta.•69 

Tre passi ci facea il fiume lontani ; 

ma Elesponto, là ’ve passò Serse, 

ancora freno a tutti orgogli umani,•72 

più odio da Leandro non sofferse 

per mareggiare intra Sesto e Abido, 

che quel da me perch’ allor non s’aperse.•75 

« Voi siete nuovi, e forse perch’ io rido », 

cominciò ella, « in questo luogo eletto 

a l’umana natura per suo nido,•78 

maravigliando tienvi alcun sospetto ; 

ma luce rende il salmo Delectasti

che puote disnebbiar vostro intelletto.•81 

E tu che se’ dinanzi e mi pregasti, 

dì s’altro vuoli udir ; ch’i’ venni presta 

ad ogne tua question tanto che basti».•84 

« L’acqua », diss’ io, « e ’l suon de la foresta 

impugnan dentro a me novella fede 

di cosa ch’io udi’ contraria a questa».•87 

Ond’ ella : « Io dicerò come procede 

per sua cagion ciò ch’ammirar ti face, 

e purgherò la nebbia che ti fiede.•90 

Lo sommo Ben, che solo esso a sé piace, 

fé l’uom buono e a bene, e questo loco 

diede per arr’ a lui d’etterna pace.•93 

Per sua difalta qui dimorò poco ; 

per sua difalta in pianto e in affanno

cambiò onesto riso e dolce gioco.•96 

Perché ’l turbar che sotto da sé fanno 

l’essalazion de l’acqua e de la terra, 

che quanto posson dietro al calor vanno,•99 

a l’uomo non facesse alcuna guerra, 

questo monte salìo verso ’l ciel tanto, 

e libero n’è d’indi ove si serra.•102 

Or perché in circuito tutto quanto 

l’aere si volge con la prima volta, 

se non li è rotto il cerchio d’alcun canto,•105 

in questa altezza ch’è tutta disciolta 

ne l’aere vivo, tal moto percuote, 

e fa sonar la selva perch’ è folta;•108 

e la percossa pianta tanto puote, 

che de la sua virtute l’aura impregna 

e quella poi, girando, intorno scuote;•111 

e l’altra terra, secondo ch’è degna 

per sé e per suo ciel, concepe e figlia 

di diverse virtù diverse legna.•114 

Non parrebbe di là poi maraviglia, 

udito questo, quando alcuna pianta 

sanza seme palese vi s’appiglia.•117 

E saper dei che la campagna santa 

dove tu se’, d’ogne semenza è piena, 

e frutto ha in sé che di là non si schianta.•120 

L’acqua che vedi non surge di vena 

che ristori vapor che gel converta, 

come fiume ch’acquista e perde lena;•123 

ma esce di fontana salda e certa, 

che tanto dal voler di Dio riprende, 

quant’ ella versa da due parti aperta.•126

Da questa parte con virtù discende 

che toglie altrui memoria del peccato ; 

da l’altra d’ogne ben fatto la rende.•129 

Quinci Letè ; così da l’altro lato 

Eünoè si chiama, e non adopra 

se quinci e quindi pria non è gustato:•132 

a tutti altri sapori esto è di sopra. 

E avvegna ch’assai possa esser sazia 

la sete tua perch’ io più non ti scuopra,•135 

darotti un corollario ancor per grazia ; 

né credo che ’l mio dir ti sia men caro, 

se oltre promession teco si spazia.•138 

Quelli ch’anticamente poetaro 

l’età de l’oro e suo stato felice, 

forse in Parnaso esto loco sognaro.•141 

Qui fu innocente l’umana radice ; 

qui primavera sempre e ogne frutto ; 

nettare è questo di che ciascun dice».•144 

Io mi rivolsi ’n dietro allora tutto 

a’ miei poeti, e vidi che con riso 

udito avëan l’ultimo costrutto ; 

poi a la bella donna torna’ il viso.•148

Notes
[2] La divine forêt
Pineta_Ravenne_Eden_Paradis

La Pineta de Ravenne servit de modèle à Dante pour sa description de « l’Eden terrestre ». Photo Marc Mentré

Dante, encore accompagné de Virgile et de Stace, fait ses premiers pas au Paradis terrestre. En cette aube d’un nouveau jour tout est douceur, beauté, harmonie… Dante marche lentement [“lento, lento” dit le texte original] en contraste avec la hâte avec laquelle il est descendu au fond du gouffre de l’Enfer et a escaladé les corniches du Purgatoire. 

[7] Un souffle léger
Tout est doux dans cette forêt: le vent agite le feuillage, mais les troncs restent droits. Les oiseaux (en fait, Dante utilise un diminutif « augelletti » – « petits oiseaux »).

Le « bordonne » est cette voix basse qui en polyphonie accompagne les autres voix.

[20] Classe
Classe [Chiassi] est un ancien port situé à quelques kilomètres de Ravenne. Il abritait la flotte militaire romaine. Classe est célèbre pour sa pinède, qui inspira probablement Dante. 
[25] Un ruisseau
Le ruisseau qui coupe la route de Dante est le Léthé, l’un des deux cours d’eau qui traversent le Paradis terrestre.

Dante marche vers l’Est, le ruisseau coule donc du Sud vers le Nord

[40] Une dame seulette
Le nom de cette dame, Matelda, ne sera donné qu’au dernier chant du Purgatoire. Grâce, beauté, bonté… elle représente une forme de perfection.
Elle est dite « soletta » [« seulette »] car depuis qu’Adam et Ève ont été chassés du Paradis terrestre, celui-ci est vide.

L’expression utilisée par Dante —“scengliendo fior da fiore”— est visiblement inspirée du personnage d’Ovide, Proserpine: 

C’est là dans ce bois, que Proserpine 

joue, elle cueille des violettes et des lys blancs,

avec le plaisir d’une enfant emplit les paniers et sa robe.

[Métamorphoses, V, 391-392 – traduction Marie Cosnay]

[55] Elle se tourna vers moi…
Toujours une grande douceur dans les mouvements de la « bella donna », et discrète évocation de la poésie de Guido Guinizelli (Rime XV), avec les vers 55-56 de ce chant: «volsesi in su i vermigli e in su i gialli / fioretti verso me»: 

     I’ vo’ del ver la mia donna laudare

ed assembrargli la rosa e lo giglio,

più che la stella diana splende e pare

e ciò ch’è lassú bello a lei somiglio.

Verde rivera a lei rassembro e l’aire

tutti color di fior, giallo e vermiglio, 

oro e azzurro e ricche gioi’ per dare,

medesmo Amor per lei raffina meglio.

Passa per via adorna e si gentile,

ch ’ abbassa orgoglio a cui donna salute,

e fa ’l di nostra fé, se non la crede,

e non si pò appressar omo ch’è vile ;

ancor vi dico ch’ ha maggior vertute :

null’om pò mal pensar fin che la vede.

[Je veux louer ma dame selon la vérité / et la comparer à la rose et au lys: / elle resplendit et paraît plus belle que Vénus / et je la compare à ce qui beau là-haut [au Ciel] / Elle ressemble à une verte campagne et à l’air, / toutes les couleurs des fleurs, le jaune et le vermeille, / l’or et l’azur et les précieux joyaux qui peuvent être donnés: / le même amour grâce à elle devient plus parfait. 

Elle passe sur le chemin si belle et noble, / qu’elle abaisse l’orgueil de celui à qui elle donne son salut, / et convertit à notre foi, s’il n’y croit pas, / et un homme qui n’est pas noble ne peut s’en approcher ; / je vous dirai encore une plus grande vertu: / personne ne peut penser mal quand il l’a vu.]

[65] Vénus blessée par son fils
Pour illustrer la beauté et la force du regard de la « bella donna », Dante prend l’exemple de Vénus [déesse de l’amour] touchée involontairement par une flèche de son fils Cupidon, et qui tombe amoureuse d’Adonis: 

Un jour, l’enfant au carquois, donnant un baiser à sa mère, 

lui effleure inconscient la poitrine de son roseau qu dépasse. 

Blessée la déesse repousse l’enfant d’une main. La blessure a agi 

plus profond qu’elle n’a cru d’abord. 

Prise par la beauté du jeune Adonis, elle ne s’occupe plus 

des rivages de Cythère…

[Métamorphoses, Livre X, 525-530 – traduction Marie Cosnay]

[70] Mais l'Hellespont, là ou passa Xerxès
Xerxes-fouetter-la-mer-Yakovlev

Xerxes fouette la mer, par Alexander Yakovlev, 1911

L’Hellespont correspond aux Dardanelles. Dante pour illustrer le fait qu’il lui est quasi impossible de franchir le ruisseau, prend deux exemples:

  • Le roi de Perse Xerxès franchit l’Hellespont en 480 av. J.C. sur un pont de navires. Une tempête défit le pont, et avant de le reconstruire, Xerxés fit fouetter la mer pour la punir. C’est cet épisode que rappelle Dante. Si Xerxès et son immense armée enregistra d’abord des succès sur terre, battant le roi Léonidas et ses 300 soldats spartiates aux Thermopyles (au prix de 20.000 morts), sur mer sa flotte sera détruite par les Athéniens à la bataille de Salamine. Au retour, son armée ayant été défaite et le pont sur l’Hellespont étant détruit, il dut passer le détroit dans une barque de pêcheur.
  • Léandre habitait Abydos sur la rive asiatique de l’Hellespont. Il était tombé amoureux d’Héro, prêtresse d’Aphrodite, qui habitait Sestos sur la rive européenne. Toutes les nuits Léandre rejoignait Héro en traversant à la nage l’Hellespont guidé par une lampe allumée par Héro en haut d’une tour. Un nuit, la lampe s’éteignit et désorienté il se noya. Son corps fut rejeté sur la côte de Sestos où le découvrit Héro. De désespoir, elle se jeta dans la mer et se noya à son tour. 
[76-81] Parce que je ris…
Dante est dérouté par le rire de la “bella donna”, le paradis terrestre étant le lieu du péché originel, qui entraîna la ruine de l’humanité toute entière. 

Matelda cite le psaume 91 (5-6), Delectasti, le “Cantique du Juste”:

Quia delectasti me domine in factura tua

et in operibus manuum tuarum exsultabo

[«Tu m’as réjoui, Yahvé, par tes œuvres, / devant l’ouvrage de tes mains je m’écrie…»]

Ce chant exprime la joie de l’homme devant la création et sa beauté. C’est ainsi que Matelda justifie son rire.

Ce psaume est aussi un chant grégorien. Le voici 
(son dans le domaine public, source The World of Dante)

[85-87] L'eau et le son de la forêt heurtent en moi la foi nouvelle…
Dante est surpris par ce qu’il constate: l’eau est agitée de vaguelettes, un vent, certes léger, mais régulier souffle. Cela dément les affirmations de Stace —auxquelles il avait porté foi— qui lui avait dit qu’au dessus de la porte du Purgatoire plus rien n’altérait le calme de la nature.
[91-102] Le Bien suprême
Le premier temps de l’explication de Matelda commence de manière solennelle: «Lo sommo Ben» [“Le bien suprême”, c’est-à-dire Dieu]. 

Elle commence par rappeler que le Paradis terrestre avait été créé pour l’Homme et que c’est pas sa faute —et sa faute seule— qu’il a été perdu. 

Ensuite, Matelda confirme les paroles de Stace: effectivement le mont Purgatoire, au sommet duquel se trouve le Paradis, est èlevé le plus possibile afin qu’il ne soit pas touché par les perturbations atmosphériques, à partir de la porte [«ove si serra», c’est-à-dire où il est fermé].

[103-108] L'air tourne tout entier…
Dante reçoit une première explication: la « première voûte » [c’est-à-dire le « premier mobile », la sphère la plus élevée du Ciel, qui entraîne toutes les autres] entraîne l’air. C’est ce qui explique la régularité du vent, le « son » venant du frottement de ce vent avec l’épaisse forêt; c’est le « bordonne » du vers 18.
[109-120] Et les plantes ont tant de pouvoir…
Matelda présente une théorie qui peut sembler surprenante aujourd’hui: toutes les variétés de plantes existent au Paradis terrestre, et c’est le vent qui disperse les semences [«la sua virtute»] sur la terre des humains.
[121-129] L'eau que tu vois…
Matelda répond à la seconde question de Dante. L’eau au Paradis terrestre ne trouve pas son origine dans un phénomène physique, mais de la volonté de Dieu. Cela explique que la force du courant soit constante, puisqu’elle n’est pas soumise aux lois de la physique (fonte des neiges, etc. ).
[126_135] Deux canaux ouverts…
L’eau qui alimente les rivières de l’Eden a une origine surnaturelle, puisqu’elle est le fruit de la volonté divine. Il y a deux rivières [«due parti aperta» – “deux canaux ouverts”] :

  • le Léthé, devant lequel se trouve Dante. Dans la mythologie grecque, c’était un fleuve des Enfers. Les âmes des Justes, lorsqu’elles souhaitaient recommencer une vie terrestre, devait boire l’eau du “fleuve de l’oubli”, afin d’être vierge de tout souvenir. Virgile décrit ce fleuve, lorsque Énée retrouve son père Anchise dans les Enfers: 
  • Enée cependant voit, dans un vallon retiré un bois solitaire, des halliers bruissants et le fleuve du Léthé qui arrose ce paisible séjour. (…) Quel est donc ce fleuve là-bas et quels sont les hommes dont la multitude en a couvert les rives? Alors son père Anchise lui répondit: «Ce sont les âmes à qui les destins doivent une seconde incarnation et qui le long du Léthé, boivent la paix et les longs oublis.»
    [Énéide, Livre VI, 703-715 – traduction André Bellessort, Les Belles Lettres, 1961]

l’Eunoé, est un fleuve imaginé par Dante. Son nom, formé à partir de deux termes grecs [“eu”, bon et “noe”, esprit ou mémoire] et signifierait “mémoire du bien”. Boire de son eau restaure le souvenir des bonnes actions. Mais cela Dante le découvrira au Chant XXXIII du Purgatoire.

[136-144] Je t'accorde encore un corollaire par grâce…
Matilda utilise le terme «corollario». Il est dérivé du latin corollarium qui signifiait «ajouter autre chose que ce que l’on doit».

«Les antiques poètes qui chantèrent l’âge d’or» est peut-être une référence à Ovide qui au début des Métamorphoses décrit ainsi cette période : 

D’or est né le premier âge et sans chef, / de lui-même, sans loi, il respectait la foi et le droit. : (…) Libre, intacte de coups de bêche, blessée / d’aucune charrue, d’elle-même la terre donnait tout. (…) C’était un printemps éternel, les doux Zéphyrs frappaient / de brises tièdes les fleurs nées sans semence.

[Métamorphoses, Livre I, 89 et suivants – traduction Marie Cosnay ]

Le Parnasse était le mont où habitaient les Muses. Mais la bella donna semble dire que les poètes antiques avaient en quelque sorte imaginé, présagé, la vérité chrétienne en représentant le Parnasse comme l’Eden. Le sourire de Stace et de Virgile à la fin du chant semble lui donner raison.