Cronaca, Livres, Spectacles
Depuis les Romantiques au XIXe siècle, l’intérêt pour Dante et pour sa Divine Comédie ne se dément pas en France. Aujourd’hui encore, nous avons une floraison de manifestations et de publications, comme si la veine dantesque était, de ce côté des Alpes, inépuisable.

Purgatoire, une œuvre de Veronica Ortega Lo Cascio exposée à l’Espace d’art Chailloux de Fresnes (Détails)
Ce 6 juin, rue de la Gendarmerie, au cœur de Metz, une porte cochère vient de s’ouvrir. Nous sommes vingt minutes avant vingt heures. Quelques pas avant de franchir l’entrée de la Chapelle Sainte-Blandine. Dans ce lieu aujourd’hui désacralisé, plusieurs rangées de chaises soigneusement alignées font face à un fauteuil vide placé sur une petite estrade. À ses pieds, le buste de Dante paré de feuilles de laurier.
Une mise en scène simple pour cette lecture d’extraits du Purgatoire. Avant d’entrer dans le vif du sujet, une courte introduction par la présidente de Sybaris, l’association organisatrice:
À travers cette ascension (du Purgatoire), le poète nous invite à réfléchir sur notre propre condition humaine, à reconnaître nos faiblesses, les dépasser et nous élever vers ce qu’il y a de meilleur en nous
et aussi
Le Purgatoire a une place particulière dans l’histoire de la littérature, car Dante est le premier à lui donner une représentation aussi vaste, aussi cohérente et aussi profondément humaine.
Quelques notes de l’orgue, installé dans la tribune qui surplombe la scène improvisée, et nous entrons de plain-pied dans le texte du Purgatoire:
Pour courir meilleure eau, elle hisse les voiles
à présent, la nacelle de mon génie
qui laisse derrière soi mer si cruelle…
La voix chaude de Joseph Silesi résonne dans la nef. Pour la circonstance, il s’est habillé d’une grande redingote d’un rouge profond, clin d’œil au poète. Une lecture engagée qu’il accompagne de gestes puissants, n’hésitant pas pour certains passages à dire les vers dans la langue originelle. Une maîtrise qui peine à faire croire que ce lecteur d’un soir soit un simple amateur et non un acteur professionnel.
Des textes soigneusement choisis
Le spectacle ne se réduit pas à la seule lecture sèche de la belle traduction de Jacqueline Risset. Les nuances du texte sont accompagnées des nuances des jeux de lumières, habillant les murs de la nef de Sainte-Blandine de violet, de rouge, de bleu…. Entre chaque chant, les orgues, jouées par Alessandro Urbano, apportent une belle respiration.
Chaque texte est choisi soigneusement: le Chant I, où Dante retrouve le «doux saphir oriental qui colore le ciel» et rencontre Caton d’Utique, qui a préféré la mort à la tyrannie. Rappel, dit le texte de présentation, «que la quête spirituelle est indissociable de la liberté politique et intérieure». Avec le Chant XI —le chant des Orgueilleux— c’est «une réflexion d’une modernité saisissante sur la vanité de la gloire» que nous livre Dante.
Ainsi s’égrènent les textes, qui s’achèvent, non par la lecture du Chant XXXIII et de la célèbre prière de Saint Bernard à Marie, mais par le Chant XXX, celui où disparaît Virgile et où apparaît, sur un char, Béatrice, «royalement hautaine en son maintien». Sommet émotionnel.
À la fin, rendez-vous est donné à la semaine suivante, pour la lecture du Paradis, qui clôt un cycle commencé en mai avec l’Enfer.
«Promouvoir l’héritage de Dante»
Vingt jours plus tard, alors qu’une chaleur étouffante a pénétré les pierres de l’immense Collégiale Saint-Aignan, une soixante de personnes sont réunies à l’appel des Amis de la Collégiale Saint-Aignan et de la Dante Alighieri d’Orléans. Ils vont assister à Dante in Ecclesia, de l’abîme à la lumière, d’Éric Roussel.
Le choix du lieu n’est pas anodin. Les Amis de la Collégiale —association créée en 2022— s’efforcent d’en faire «une sorte d’office de tourisme chrétien», lieu de rencontres, d’expositions, de concerts. Dans cet esprit, le spectacle d’Éric Roussel répondait donc à l’exhortation du Pape François:
Promouvoir l’héritage de Dante, rendre son message accessible, le traduire en images, en musique, en art pour que sa poésie de paix, de liberté et de fraternité soit partagée… Son œuvre ne doit pas demeurer confinée aux Universités.
Est-ce le passé professionnel d’Éric Roussel, ancien cadre bancaire, qui l’a fait choisir une présentation structurée autour de diapositives projetées sur un grand écran au milieu de la nef ? Le risque était grand pour les participants de souffrir du Powerpoint poisoning, ce mal qui fait mourir d’ennui. Heureusement, il n’en sera rien. Au contraire, l’exposé sera magistral et passionnant de bout en bout..
Pourtant, l’orateur ne s’était pas facilité la tâche: en deux heures, il s’était donné l’ambition de contextualiser et raconter l’époque à laquelle Dante a écrit la Divine Comédie, d’en donner les clés de lecture et d’en raconter les trois cantiques. Mais, «ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement», pour reprendre Boileau.
Un spectacle pensé, articulé et prenant
Toutefois, il serait injuste de réduire le travail d’Éric Roussel à un exposé, car c’est bien un spectacle pensé et articulé qui était proposé à l’occasion de ce «périple spirituel et musical». Spectacle avec ses lectures —dans la langue de Dante, avec Cristina Gennari et Karia Lauranti— ses respirations musicales, où l’on entendra O virtus sapiente d’Hildegarde von Bingen, The Tell Tale Heart de Carlotta Ferrari… un récital qui s’achèvera par un Te Deum pour saluer l’Empyrée…
Quelques jours plus tard, le 5 juillet, Éric Roussel était à Cosne-Cours-sur-Loire pour y décliner son spectacle en une conférence Dante et la spiritualité médiévale, et y «présenter les principales clés de lecture» de la Divine Comédie.
Il est d’autres manifestations, comme par exemple, le 28 juin, à l’église Saint Pierre de Montmartre, à Paris; où l’acteur, mais aussi auteur et metteur en scène Antoine Juliens proposait un Voyage initiatique à travers les trois cantiques de la Divine Comédie.
Il est aussi des pas de côté, comme celui que fait Éric Sanson à Bordeaux, où il reprend au Petit Théâtre (jusqu’au 12 juillet) La Vision de Dante de Victor Hugo, dont nous rappelons ici les premières lignes:
Dante m’est apparu. Voici ce qu’il m’a dit:
Je dormais sous la pierre où l’homme refroidit.
Je sentais pénétrer, abattu comme l’arbre,
L’oubli dans ma pensée et dans mes os le marbre…
Veronica Ortega Lo Cascio s’approprie l’univers de la Divine Comédie
Il est parfois aussi des découvertes inattendues, comme en ce mois de mai à Fresnes dans le Val de Marne, à l’Espace d’art Chailloux où se tenait l’exposition collective Dessins, Saison 5. À l’étage de ce vaste lieu, Veronica Ortega Lo Cascio a disposé une petite dizaine de ses dessins et peintures dans lesquels elle s’approprie l’univers de la Divine Comédie. Ce n’est qu’une partie d’un travail au long cours qu’elle mène sur ce thème (Son site en lien ici). Dans le jeu complexe des traits, des aplats et des superpositions, le visiteur circule entre le très sobre Dante évanoui dans la forêt, la sombre poix dans laquelle plongent les damnés Fourbes et prévaricateurs, et les fresques, assemblages de plusieurs dessins comme Épicure et ses sectateurs où le superbe et complexe Purgatoire.
Tout au long de l’année, si l’on est attentif, de tels événements —parfois modestes, parfois moins— ont lieu dans un mouvement continu, traduisant l’intérêt d’un large public pour Dante et la Divine Comédie. À ces manifestations répond un intérêt éditorial qui ne se dément pas.
Témoins les deux ouvrages récemment parus —et chroniqués sur ce site— Purgatorio de Jean-Pierre Ferrini, livre inclassable de voyage, de paysage, de lecture et de poésie et Dante injurieux, où l’historien Giuliano Milani remet la célèbre tenson qui a opposé Dante et Forese Donati, dans le contexte politique, économique, social mais aussi littéraire et poétique de la Florence de la fin du XIIIe siècle.
De nombreuses nouveautés dans l’édition
Je n’oublie pas non plus, Ton âme est un chemin aux éditions Artège, d’Antonin Godo, lecture spirituelle, et didactique, de la Divine Comédie, qui mérite que l’on s’y arrête, ou dans un registre totalement différent, En terrain connu: divine comédie, drame de l’ordinaire. Dans cette BD, l’autrice Elisa Sartori quitte la Belgique pour retourner en Italie. Dante, figure symbolique l’accompagne dans son voyage et ses retrouvailles.
Je n’oublie pas également les innombrables traductions, en vers (octosyllabes, décasyllabes, hendécasyllabes, vers libres…) en prose, avec notes ou sans note, illustrées ou non, qui paraissent. Toutefois, le défi immense que s’est lancé le philosophe Bruno Pinchard de traduire l’ensemble de l’œuvre de Dante mérite une attention particulière. Pour l’instant, seuls les deux premiers tomes, le Banquet et la Vita Nuova, sont parus chez Garnier.
Mais Dante ne serait pas Dante, s’il n’existait pas la dantologie, science pluridisciplinaire qui fait que depuis 700 ans les textes du poète sont pesés, interprétés, contextualisés, analysés et commentés dans des publications savantes, comme l’austère Revue des études dantesques dont le numéro 9 est paru, l’année dernière aux éditions Garnier.
Encore plus austères (mais combien passionnant !) sont déjà parus aux Belles Lettres, les deux premiers tomes sur la Correspondance de Dante, par Benoît Grévin. Le troisième volume est attendu avec impatience. Il y sera question des trois dernières —et importantes !— Épîtres.
Cronaca, Spectacles
Dans son dernier opéra, “Inferno”, Lucia Ronchetti ressuscite l’Enfer de Dante. Une œuvre prenante, à la musique «âpre et forte» dont nous avons vu une représentation le dimanche 22 février 2026, à Rome.

Une mise en scène moderne pour Inferno de Lucia Ronchetti
Un homme parle; sa voix semble celle d’un somnambule: «Io non so ben ridir com’ i’ intrai, tant’ era pien di sonno a quel punto che la verace via abandonnai».
Vêtu d’un pantalon de travail marron, d’une chemise rouge couverte d’une parka kaki, cet homme à la crinière blanche, c’est Dante (Tommaso Ragno). Il dit ce moment —au Chant I de l’Enfer— où perdu, effrayé, son âme «fuyante», essoufflé comme un marin réchappé d’un naufrage, il marche sur ce qui semble une plage. Alors, le chant d’un chœur s’élève doucement. La parole de Dante doit alors se faire plus forte…
Le livret d’Inferno, ce sont les paroles mêmes de la Divine Comédie. Mais, il ne faudrait pas imaginer une simple “mise en musique” de l’œuvre du poète florentin. L’opéra de Lucia Ronchetti est autrement plus complexe qu’un simple décalque musical du poème. Première et majeure transposition, elle a imaginé un Dante seul, perdu, sans compagnon. Il devra traverser l’Enfer sans son guide Virgile.
La solitude de Dante
David Hermann, le metteur en scène a traduit ce parcours solitaire dans une mise en scène simple et sophistiquée tout à la fois. L’Enfer que le pèlerin est amené à parcourir est un immeuble moderne de trois étages dont nous voyons chaque pièce, chambre à coucher, salle de bain, salon, sauna, local poubelle… un ascenseur servant de trait d’union et reliant chaque niveau. Ce décor lui-même est glissant. L’ensemble de l’immeuble coulisse, faisant disparaître un palier et apparaître un autre au gré des montées et des descentes; autant de transitions qui marquent les différentes scènes de cet opéra d’un seul tenant, d’un seul acte.
Cette mise en scène exclut tout recours à un pathos vieilli. La décoration des pièces est contemporaine et les costumes des chanteurs et acteurs le sont tout autant. Elle exprime l’esprit dans lequel Lucia Ronchetti a conçu Inferno, comme elle le racontait dans il Manifesto:
L’enfer est la nouvelle cité, peuplée d’assassins, de voleurs, de prostituées, de marchands, de politiciens, d’adultères, de moines et de nonnes avec leurs croyances respectives, leurs superstitions, leurs mœurs et leurs rêves, mais aussi leurs ambitions calculatrices et leur égoïsme impitoyable. La richesse rencontre l’avidité et l’envie dans la lutte pour le pouvoir: un carnaval sombre, décrit par Dante en partie avec un humour noir et tranchant.(Il Manifesto, 14/02/2026)
Dans Inferno, s’il est seul, Dante est double. Il est celui —personnage physique— que nous voyons parcourir cet immeuble “Enfer” à la rencontre des personnages qui le peuplent, Charon, Francesca, Filippo Argenti… , mais il est aussi double par sa voix intérieure. Celle-ci est matérialisée par un quatuor, l’Ensemble Neue Vocalsolisten.
Une voix intérieure
Un dialogue nécessaire. Sur scène, on voit un Dante furieux de l’exil auquel il est condamné et de l’injustice qu’il subit. Il en va tout autrement de sa «voix intérieure» que l’on sent hésitante, embarrassée, fluctuante à l’écoute. Ces quatre voix d’une tessiture si différente (contre-ténor, ténor, baryton et basse) avec lesquelles joue Lucia Ronchetti en reflètent toute la complexité.
Le recul qu’apporte cette dualité permet de ne pas en rester à l’écume des apparences. Elle est d’autant plus indispensable que les morceaux choisis par la compositrice donnent à voir la véhémence, l’emportement des personnages, l’âpreté ou la cruauté des situations de ce rêve-cauchemar, de cette spirale qui l’entraîne jusqu’à Lucifer.
La force du verbe dantesque, superbement dit par Tommaso Ragno, est la main qui tient et mène cet opéra. À cette première trame, le Dante parlant, murmurant et déclamant, Lucia Ronchetti a donc installé le chant multiple de la voix intérieure qui répond et prolonge ou rompt les incantations du poète.
À ce verbe, répond la musique de Lucia Ronchetti qui entraîne les spectateurs et les acteurs dans les profondeurs de l’Enfer. Elle est ici dirigée par Tito Ceccherini. Les cuivres de l’orchestre répondent aux percussions, le chœur enfouit dans la fosse, crie, chuchote, gémit, soupire comme le font les damnés dans l’Enfer de Dante. Le spectateur est avec eux, embarquant dans la barque de Charon, sous la pluie qui glace les âmes au troisième cercle, plongé dans la boue poisseuse du Styx, dans la forêt des suicidés…
Un opéra exigeant
Quelques rares personnages sont interprétés par des chanteurs. C’est le cas d’Ulysse (Leonardo Cortellazzi, ténor) et de Francesca da Rimini dont le doux et douloureux lamento raconte le drame affreux interprété. Il est chanté par la soprano Laura Catrani. Celle-ci avait déjà exploré l’univers dantesque dans un opus, Vox in bestia, sorte de bestiaire chanté de La Divine Comédie (voir ici). C’est le cas aussi de Lucifer, interprété par Andreas Fischer (basse), dont le monologue, écrit par l’écrivain et poète Tiziano Scarpa, clôt l’opéra.
Toutes les autres figures de l’Enfer sont interprétées par des acteurs: Charon, Minos, Filippo Argenti, Cavalcante dei Cavalcanti, Pier delle Vigne, Brunetto Latini, Vanni Fucci, Ugolino… Ce choix ne fait pas pour autant d’Inferno un mélodrame, tant la création de Lucia Ronchetti est un dialogue fécond entre la ligne poétique de Dante, celle de sa voix intérieure, celles des autres personnages, celles de l’orchestre et du chœur.
Inferno est un opéra exigeant. Sa musique «aspra e forte» plonge le spectateur dès l’ouverture dans ce tumulte où résonnent «cris, plaintes et cris aigus… horribles jurons, accents de rage, paroles de douleur» recréant le temps d’une représentation ce que pourrait être l’Enfer de Dante.
Joué à Rome du 19 février au 7 mars 2026 c’est une deuxième version de son opéra que présentait Lucia Ronchetti. Initialement, Inferno est une commande de l’Opéra de Francfort à l’occasion du 700e anniversaire de la mort de Dante. Il devait initialement être créé en 2020. Las, en raison de la pandémie de Covid, il ne sera joué qu’en 2021 sans mise en scène ni costumes, les récitatifs étant en langue allemande et les chants en italien. La reprise à Rome peut donc être considérée comme une création nouvelle, Inferno retrouvant dans sa totalité la langue et les vers de Dante.
Inferno
- Compositrice, Lucia Ronchetti
- Régie, David Hermann / Costumes, Maria Grazia Chiuri
- Orchestre de l’Opéra de Rome dirigé par Tito Ceccherini
- Chœur de l’Opéra de Rome dirigé par Ciro Visco
- Dante, Tommaso Ragno
- Voix intérieure de Dante, Ensemble Neue Vocalsolisten
- Francesca, Laura Catrani (soprano)
- Ulysse, Leonardo Cortellazzi (ténor)
- Lucifer, Andreas Fischer (basse)
Cronaca, Spectacles
Le Purgatoire des poètes présenté le 11 décembre 2024 à l’Institut Culturel Italien de Paris est un spectacle original et spectaculaire. Il réunissait autour de Marco Martinelli et d’Ermanna Montanari, cofondateurs du Teatro delle Albe une trentaine d’actrices et d’acteurs amateurs qui ont fait vivre le temps d’une soirée la poésie de Dante Alighieri.

Les acteurs ayant participé à l’«action chorale», Le Purgatoire des poètes, à l’Institut Culturel Italien de Paris, le 11 décembre 2024. Photo: Marc Mentré
Marco Martinelli a déjà planté la tente de son Teatro delle Albe sous toutes les latitudes et sous tous les continents, en Europe, aux États–Unis, à New York et Philadelphie, en Amérique latine, à Buenos Aires, en Afrique au cœur de Kibera un bidonville de Nairobi, la capitale du Kenya…
Ce 11 décembre 2024, c’est sous les ors du grand salon de l’Hôtel de Galliffet, qui abrite l’Institut Culturel Italien de Paris, qu’il s’est installé avec Ermanna Montanari, avec qui il a cofondé le Teatro delle Albe. Ils ont recruté une troupe d’une trentaine d’acteurs et d’actrices amateur(e)s avec lesquels ils ont préparé l’azione corale de ce soir, un spectacle qui accorde une grande part à l’improvisation.
Nous sommes tous cet «everyman»
Purgatorio dei poeti ne ressemble en rien à un spectacle théâtral classique et d’abord par la disposition du lieu: une large estrade barre le fond de la salle et fait office de scène improvisée, tandis que les chaises des spectateurs sont disposées en un ovale qui libère un large espace où peuvent circuler librement les acteurs.
Pour reprendre le titre d’un livre qu’a écrit Marco Martinelli, c’est au nom de Dante que se déroule cette soirée en quatre actes.
Le premier acte nous amène au début du Chant I, dans cette selva oscura où Dante est perdu. Mais dit Marco Martinelli, ce n’est pas le seul Dante qui est égaré, c’est en fait chacun de nous qui l’est; égaré non pas seulement dans une forêt sombre mais perdu dans sa vie. Il est —nous sommes— cet “everyman” dont parlait Ezra Pound.
Pour mieux faire résonner les douze premiers vers de ce premier Chant, Marco Martinelli ressuscite le théâtre grec de Sophocle ou d’Eschyle avec son chœur —«qui est le peuple grec», dit-il— et son coryphée qui le dirige: il lance un vers, et le chœur le répète. La voix de Dante commence alors à revivre.
Mais cela ne suffit pas. Comme cela se faisait autrefois dans les cafés des petites villes des Apennins, où beaucoup «connaissaient par cœur des passages entiers de la Comédie et les récitaient», mais le faisaient, comme lorsque l’on s’est tant approprié en texte ou un poème, en ajoutant un mot, un expression, une phrase… lui aussi va ajouter, un mot, une expression, une phrase, passer du toscan au français, mais aussi inventer une gestuelle. Et comme dans le théâtre grec, les trente acteurs du chœur vont répéter les vers, les phrases, les gestes que leur jette Marco Martinelli dans ce qui devient une chorégraphie magique où le verbe se mêle au geste.
Le chant du souvenir de La Pia
Au cinquième Chant du Purgatoire, Dante rencontre l’âme d’une femme qui lui demande de se souvenir d’elle lorsqu’il sera retourné «dans le monde» des vivants». Les sept vers secs qui ferment ce chant sont parmi les plus poignants et les plus célèbres de la Divine Comédie. L’histoire de la Pia, que «Sienne fit et que Maremme défit», est sans doute celle d’un féminicide, mais il résume aussi sans doute aucun les violences faites aux femmes.
C’est de ces violences dont il sera question au deuxième acte. Il a été préparé lors d’un atelier «réservé aux femmes». Il s’agissait pour chacune d’elles de se souvenir d’une phrase, d’une apostrophe dont elles avaient été victimes. Marco Martinelli et Ermanna Montanari à partir de ce matériau brut ont organisé une scénographie
Tout commence donc à partir de ces vers que doucement, presque tendrement, Pia adresse au Dante pèlerin : «quando tu sarai tornato al mondo / e riposato de la lunga via». Mais cette douceur ne dure pas. Les mots durs tombent dru. Les poings se lèvent, les échines se courbent, les injures, les attaques sur le physique —«trop grosse», «trop maigre»— s’enchaînent dans un chœur à la fois grave et douloureux mais libérateur. «Ricorditi di me, che son la Pia». Toutes ce soir-là étaient la Pia, toutes étaient son souvenir.
Le troisième acte fait revenir le spectateur au début de la Divine Comédie, à son deuxième Chant, celui où Dante, ne se sent pas légitime pour poursuivre son chemin dans l’au-delà, car il est dit-il ni Énée, ni saint Paul. Il le fera pourtant car c’est grâce à une chaîne d’amour —Marie, Lucie, Béatrice— que Virgile est venu à son secours. Et cet amour réconforte et porte.
Un spectacle à venir avec 1000 acteurs
Ces doutes, ces hésitations et leur résolution, c’est le chœur des hommes qui va nous le raconter, un chœur où chacun prendra à son tour le rôle du coryphée dans un brassage de corps et de mots qui retrouve la force, la tension et la douceur du premier acte.
«C’est le chant le plus difficile», dit Ermanna Montanari avant de monter sur scène pour lire à voix nue le trente troisième et dernier chant du Paradis, celui qui clôt la Divine Comédie, et qui clôt aussi le spectacle. Mais pour difficile qu’en soit la lecture, il est aussi le plus beau, celui où la foi est la plus pure, celui où la lumière est la plus éblouissante, celui où les mots manquent à Dante pour décrire ce qui relève de l’indicible et de l’ineffable. Puis la page étant refermée et les lumières du spectacle éteintes, il ne reste que «l’amor che move il sole e l’altre stelle»
Cette action chorale n’est pas destinée à rester un spectacle orphelin. On peut même la considérer comme un laboratoire, car l’année prochaine il sera question d’un spectacle mobilisant 1000 acteurs amateurs. Mais de cela nous reparlerons.
Cronaca, Spectacles
DANTE – From Inferno to Paradise est un très beau et très personnel opéra composé et écrit par Patrick Cassidy, un amoureux du poète florentin auquel il a emprunté les vers pour en écrire le livret. Cette œuvre a été créée à Hof, en Allemagne en juin 2024, dans une mise en scène contemporaine.

Dante (Minseok Kim) chante l’exil auquel il est destiné. Photo: Harold Dietz
Par un tweet sur X (ex Twitter) le 28 juin j’ai appris l’existence de DANTE – From Inferno to Paradise, l’opéra de Patrick Cassidy. Par le même tweet, j’ai su que le Théâtre de Hof accueillait cette création. Quelques jours plus tard, j’étais dans les rues de cette petite ville de Bavière, voisine de la prestigieuse Bayreuth. Un voyage en terre d’opéra donc.
«Dante devait apparaître habillé en soldat dans la scène d’ouverture», explique Patrick Cassidy. Nous sommes loin du costume des feditori, ces jeunes cavaliers jettés au cœur des féroces batailles d’Italie au XIIIe siècle. C’est un Dante (Minseok Kim), austère, tout de noir vêtu qui apparaît au premier acte. La scène elle-même est sombre et les choristes vêtus d’un ample vêtement noir.
Vide Cor Meum ouvre l’opéra
Béatrice est là. Sa longue robe rouge aux reflets moirés tranche. Impossible de ne pas reconnaître le thème musical, que Patrick Cassidy avait déjà esquissé en 2001 pour le film Hannibal. Les notes, le rythme et la mélodie de Vide Cor Meum se déploient dans toute leur majestueuse harmonie dans la salle du TheaterHof.
Patrick Cassidy fait en effet débuter la narration de DANTE – From Inferno to Paradise par le rêve raconté dans la Vita Nuova: Amour —Seigneur à l’apparence effrayante («di pauroso aspetto»)— tient Béatrice, seulement enveloppée d’un drap rouge, tandis qu’il brandit un cœur enflammé en disant à Dante «Vide cor Tuum» (Voici ton cœur). Cette scène devait inspirer au poète le célèbre sonnet A ciascun’alma presa e gentil core («À toutes âmes éprises et nobles cœurs») et donc inspirer aussi quelques siècles plus tard un compositeur irlandais du comté de Mayo, Patrick Cassidy.
Le chant du désespoir de Dante
La scène suivante noue le —les— drames, qui poursuivront Dante toute sa vie. Béatrice meurt et sa chère Florence est occupée par des troupes brandissant le lys français. Au noir de la scène répond le noir de la musique. Le chant de Dante est celui du désespoir: «Il m’a semblé que le soleil s’était éteint et qu’une étoile était apparue»; celui de Béatrice de l’apaisement dans la mort: «Je suis en paix, Hosanna in excelsis!»
Dante prend le chemin de l’exil, obéissant à l’ordre impérieux que lui adresse le chœur: «Tu dois quitter Florence!» Une certaine Matelda le lui avait déjà annoncé: «Tu découvriras, le goût amer du pain étranger». Elle endosse ainsi dans la pièce le rôle prophétique du Cacciaguida de la Divine Comédie.
Matelda dans l’opus complet a une présence autrement importante en particulier dans les scènes du Paradis. Mais Patrick Cassidy a dû retrancher —un crève-cœur— près de 40 minutes, car le théâtre de Hof voulait une pièce sans entracte, et de ce fait la durée ne devait pas dépasser une heure trente. Il a dû consentir également, alors que le livret de l’opéra est dans la langue de Dante, à un narratif en allemand sorte de guide de l’œuvre pour les spectateurs de Hof. Un ajout inutile pour qui connaît un tant soit peu l’œuvre de Dante, tant Patrick Cassidy en respecte la trame et en épouse les contours.
Un choix guidé par la tessiture des voix
C’est, coiffée d’un casque de cheveux blancs brillants et appuyée sur une canne, “une” Virgile (Stefanie Rhaue) qui guide Dante dans les cercles de l’Enfer. Trouvaille étonnante de confier le rôle de Virgile à une femme. Un choix guidé par la tessiture des voix et qui se révèle une remarquable réussite tant celle de la mezzo soprano Stefanie Rhaue dialogue parfaitement avec celle du ténor Minesok Kim.
Leurs chants vont ainsi se répondre lorsqu’ils croisent le chemin de Caron, le passeur de l’Achéron, de Paolo et Francesca, les deux amants unis pour l’éternité dans la tourmente infernale, quand ils s’approchent de Dis, et rencontrent les trois furies aux cheveux de serpents qui gardent les remparts de la Cité. La pureté de leurs chants éclairent alors la noirceur de l’Enfer
La musique, les chants de Dante et celui en contrepoint de Virgile, ceux d’Yvonne Prentki, qui endosse plusieurs rôles —Matelda, Francesca…—, la place essentielle du chœur donnent à l’opéra de Patrick Cassidy, dont la musique semble parfois nourrie de ses origines gaéliques une force et une profondeur singulière, qui ne serait pas sans rappeler par moment celle des grandes cérémonies liturgiques par leur ampleur mélodique.
Une mise en scène d’une beauté sombre

Patrick Cassidy: «Peut-être que Dieu est cela: la beauté. Qui sait?». Photo: Harold Dietz
Mais cette cérémonie liturgique —si tant est qu’elle en soit une— est aussi une comédie, retrouvant ainsi les racines de l’œuvre de Dante. C’est le cas, par exemple, lorsque l’on voit Nicolas III (Michal Rudziński), pape ridicule, traîner lui-même sur la scène son cercueil. «Je ne suis pas croyant comme l’était Dante, dit Patrick Cassidy. Les réponses étaient alors en “noir” ou “blanc”. Mais l’une des choses les plus fortes à propos de la croyance est qu’elle conduit à l’art et à la beauté. Et peut-être que Dieu est cela: juste la beauté, Qui sait?»
L’esthétique de la mise en scène —moderne— de Reinhardt Friese est délibérément sombre. Noirs sont les costumes des chanteurs et des chanteuses, à l’exception de quelques détails comme la chemise blanche de Virgile ou la robe rouge de Béatrice; noirs sont les vêtements des choristes, parfois éclairés d’un masque blanc; noirs sont les tenues des danseurs et des danseuses; noirs sont les décors qui s’ouvrent, en fond de scène, sur une large fenêtre lumineuse où s’affichent d’abord des visages grotesques et effrayants, des regards, des scènes sanglantes et qui au fur et à mesure que Dante progressera vers le Purgatoire, puis le Paradis s’éclairera.
Cette mise en scène proche de la science-fiction ou du fantastique, n’est pas pour déplaire à Patrick Cassidy, car, «oui dit-il, il s’agit de science-fiction, par exemple quand le comte Ugolino dévore le crâne». Cette scène, aux chants poignants, car s’y raconte l’histoire de la mort d’Ugolino et de ses enfants, est particulièrement réaliste. On y voit Ugolino brandir devant lui la tête ensanglantée de l’archevêque Ruggieri, dans un geste qui rappellera aux familiers de l’œuvre de Gustave Doré, celui de Bertrand de Born brandissant sa propre tête, dans un autre cercle de l’Enfer.
La joie de voir un rêve se concrétiser
Dante traverse donc l’Enfer jusqu’à cette scène dramatique de toute beauté, portée par le chœur, «Nous montons, lui le premier, moi le suivant, jusqu’à ce que je vois par un perthuis les belles choses du Ciel», qui voit Dante rencontrer Lucifer, le seigneur de l’Enfer aux trois visages, et quitter cet univers de bruit et de chaînes —symbole de la justice divine?— qui entravent et lient tous les damnés.
Au Purgatoire, le décor s’éclaire progressivement au fur et à mesure que les “P”, ces «blessures», symboles des péchés, que l’ange a gravées sur le front de Dante s’effacent, après qu’il ait passé les «ombres (des orgueilleux) qui portent de lourds fardeaux», puis celles des envieux, puis… puis il rêve d’une sirène qui est chassée par Béatrice.
Virgile s’efface. Nous sommes au Paradis. Dante et Virgile sont de nouveau réunis et montent vers les étoiles, le chœur entonnant «Et de ce cœur brûlant elle se nourrissait, craintif et humble» et Dante «Voici mon cœur»… l’opéra s’achève ainsi sur des notes apaisées reprenant le thème de Vide Cor Meum.
L’espoir de revoir cet opéra en Italie ou en France
L’histoire de cet opéra est à la fois une grande joie pour Patrick Cassidy car il a vu après dix ans de travail, son rêve se concrétiser au TheaterHof en ces mois de juin-juillet 2024, avec une production de qualité, tant par les chanteurs, les choristes, les danseurs et l’orchestre.
Mais, c’est aussi pour lui une grande douleur. En effet, Dante – From Inferno to Paradise, devait initialement être joué à Vérone (dans sa version longue), dans le cadre des festivités du 700e anniversaire de la mort de Dante en… 2021. Il fut malheureusement décommandé en raison de l’épidémie de Covid. Comble de malheur, Martha De Laurentiis (qui avait produit Hannibal avec son mari Dino de Laurentiis) la productrice du spectacle, devait s’éteindre en décembre 2021 compromettant un peu plus la création.
Pour l’instant, cet opéra a connu seulement une quinzaine de représentations dans le seul TheaterHof. Il serait plus que dommage que l’aventure s’arrête là. Certes il n’est pas produit ou n’a pas été commandé par une institution comme l’Opéra de Paris, comme c’est le cas pour The Dante Project, le ballet de Wayne McGregor (partition de Thomas Adès), ou Il Viaggio Dante de Pascal Dusapin, ce qui rend plus difficile sa diffusion. Mais Patrick Cassidy souhaite qu’il soit de nouveau monté —dans sa version longue— en Italie et pourquoi pas en France, et travaille dans ce sens.
En France, d’ailleurs, nous aurons peut-être bientôt la chance d’entendre The Mass, l’une des grandes œuvres de Patrick Cassidy dont nous ne connaissons ici que la version discographique interprétée par le London Symphonic Orchestra.

Le salut à la fin de la représentation par les interprètes de DANTE – From Inferno to Paradise. Photo: Marc Mentré
DANTE – From Inferno to Paradise
- Composition et livret de Patrick Cassidy, avec, dans la version donnée au TheaterHof, la participation de Lothar Krause pour le livret.
- Textes de Dante Alighieri tirés de Vita Nuova et de Divina Commedia
- Mise en scène de Reinhardt Friese
Distribution
- Dante, Minseok Kim
- Béatrice, Inga Lisa Lehr
- Virgile, Stefanie Rhaue
- Matelda/Francesca/Sirène, Yvonne Prentki
- Charon/Nicolas III, Michal Rudziński
- Orchestre, Choeur et corps de ballet du TheaterHof
(Cet Opéra a été joué du 15 juin au 12 juillet)
- Le site de Patrick Cassidy, très complet permet de retracer le parcours de ce compositeur irlandais et de découvrir ses principales compositions.
Cronaca, Spectacles
Il ne restait quasiment plus une place de libre dans la vaste salle du Teatro Olimpico de Rome ce 14 mai 2024 pour assister au spectacle de la compagnie No Gravity: Divina Commedia, Dall’Inferno al Paradiso. Dans ce ballet inspiré de la Divine Comédie, les danseuses et les danseurs, libérés des chaînes de la pesanteur, semblent flotter dans l’espace.

La scène de l’échelle dans le spectacle de danse, Divina Commedia, Dall’Inferno al Paradiso, défie les lois de la gravité. Photo: No Gravity
Dans un noir d’encre, deux hommes tiennent chacun l’extrémité d’une barre. Rien ne semble les porter, ils sont comme en apesanteur. Sur cette barre, un danseur est en équilibre. Un —faux— faux pas et il tombe dans ce qui paraît le vide. Il se rattrape d’une main, remonte sur la barre. Le voilà rejoint par deux danseuses sorties du néant. Elles aussi tombent, remontent et retombent encore. Voilà que ceux qui soutenaient la barre rejoignent à leur tour les autres danseurs dans ce ballet irréel…
Dall’Inferno al Paradiso est un spectacle stupéfiant au sens propre du terme. Grâce à un dispositif scénique qu’il serait incongru de dévoiler, les danseuses et danseurs semblent flotter dans l’air donnant ainsi à leurs mouvements et à leurs gestes une force et une grâce étonnante. En regardant ce fantasmatique ballet, on ne peut que penser, aux vers de Dante décrivant la “nage” de Géryon dans le vide qui sépare les huitièmes et neuvièmes cercles de l’Enfer:
Ella sen va notando lenta lenta ;
rota e discende, ma non me n’accorgo
se non che al viso e di sotto mi venta
(Elle (Géryon – Ndr) s’en va nageant doucement, doucement; / vire et descend, mais je ne m’en aperçois / que par le souffle sur mon visage et venant par dessous. — L’Enfer, Chant XVII, v. 115-117)
Avec cette poésie en tête, le spectateur voit se former une pyramide humaine à l’équilibre parfait et quasi surnaturel. ll regarde un danseur monter doucement, comme le ferait un plongeur rejoignant la surface de l’eau, déployant derrière lui une immense robe de dentelle blanche. Il découvre un cercle de corps comme posé à la verticale sur le fond noir de la scène, à l’intérieur duquel un homme marche et danse. Il suit le jeu des ballons et des danseurs qui font et défont des figures géométriques comme celle d’un kaléidoscope géant. Il admire le déploiement avec un claquement sec d’éventails au blanc éclatant.
Ce spectacle, sous-titré Dall’Inferno al Paradiso est inspiré de la Divine Comédie de Dante et l’on peut s’amuser à raccorder chaque tableau à un chant célèbre de la Comédie. Par exemple, le cercle duquel le danseur ne peut s’échapper c’est bien sûr le(s) cercle(s) de l’Enfer dont aucune âme damnée ne s’évade. Et la musique rude et syncopée est là pour nous le rappeler.
L’échelle patiemment assemblée sous nos yeux ne symbolise-t-elle pas la lente et difficile ascension du Purgatoire, de corniche en corniche, par les âmes pénitentes? Ce danseur à la longue robe blanche qui se déploie n’est-il pas un ange du Paradis ? À moins qu’il ne s’agisse de Béatrice… le tableau final où se déploient les éventails comme autant de pétales de fleur nous élève dans la rose céleste des derniers chants du Paradis.

Divina Commedia, Dall’Inferno al Paradiso, le salut final de la troupe de No Gravity
Cette part d’incertitude qui subsiste n’est pas gênante et au contraire participe à une mise en scène spectaculaire qui se place dans la tradition baroque italienne du “théâtre des merveilles”.
Divina Commedia, Dall’Inferno al Paradiso n’est pas le premier spectacle conçu et mis en scène par Emilio Pellisari et la danseuse et chorégraphe Marianna Porceddu. Leur compagnie, No Gravity, a déjà réalisé de nombreux ballets, Aria, Exodus, Enfer… qui ont été vus dans de nombreux pays, dont la France en 2016 et 2019. Il se pourrait que la troupe revienne en 2025. Ce serait un grand bonheur.
Cronaca, Spectacles
Depuis plusieurs années le spectacle, La Divina Commedia Opera musical tourne dans les plus grandes salles italiennes. Nous sommes allés voir ce spectacle musical total à Rome. C’est une magnifique réussite.

La troupe de La Divina Commedia Opera musical remercie les spectateurs du teatro Brancaccio à Rome.
«Bellissima!!» L’exclamation derrière nous ne trompe pas. La Divina Commedia Opera musical a ravi le public romain venu ce jeudi soir en nombre dans l’immense salle du teatro Brancaccio.
Faire de la Divine Comédie une comédie musicale, l’idée peut paraître audacieuse, voire iconoclaste. Pour en rester à quelques questions : est-il possible d’adapter le texte de Dante à la scène? Les personnages qui peuplent le texte paraîtront-ils caricaturaux, voire grotesques? La poésie ne sera-t-elle pas trahie? Etc.
Ces interrogations sont balayées lorsque l’on assiste au spectacle. Certes, on pourra toujours pinailler sur tel ou tel point, se dire par exemple que le spectacle cède à la facilité car les scènes et les personnages retenus sont les plus connus: Francesca qui nous conte son malheur, Ugolino la faim qui le tue, Pierre de la Vigne son désespoir, Ulysse son naufrage…
Un spectacle “total” de deux heures
Durant deux heures, ce musical entraîne tous les spectateurs. Elle s’ouvre par un vortex vertigineux dans le temps: partant d’une photo des rues bondées de Florence, il nous emmène d’étape en étape, de grand nom de l’Italie en grand nom —Léonard de Vinci, Michel Ange— dans l’intimité de l’atelier du poète.
«Nel mezzo del cammin di nostra vita mi ritrovai…», les premiers mots de la Commedia dansent sur le rideau de scène. Le voyage proprement dit commence. Dante erre dans la selva selvaggia, au milieu de gigantesques branches nues et d’épines qui envahissent tout le plateau. Il chante son désespoir, la via smarrita, avant que n’apparaisse un Virgile d’abord lointain et évanescent («parea fioco»), puis de prendre plus d’épaisseur; appuyé sur son bâton de berger, il sera le guide du poète dans son voyage dans l’au-delà.
Sans spoiler le spectacle, il faut souligner une mise en scène superbe et innovante avec un mélange d’effets spéciaux 3D et de ressources plus classiques. Nous voyons la barque de Charon se construire sous nos yeux, les esprits embarqués de force avant d’être éblouis par un violent éclair et tétanisés d’un violent coup de tonnerre, celui qui fait tomber Dante «come l’uom cui sonno piglia».
La scène devient la mer du naufrage d’Ulysse
Sans nous laisser reprendre notre souffle, nous voici dans le cercle où tournent, pris dans une tornade, les “Luxurieux”. Francesca et Paolo s’en détachent à la rencontre de Dante. La scène se joue alors sur plusieurs plans: devant se chante le drame, tandis qu’en arrière, se danse le pas de deux de la séduction, avec sur le côté, posé sur un meuble, un livre qui n’est autre que «Galeotto fu ‘l libro e chi lo scrisse».
Magnifique aussi la cité de Dité et ses murailles de feu avec l’apparition des trois Erinyes aux longs cheveux de serpent, ou encore le récit d’Ulysse dont le bateau s’engloutit dans un drap bleu devenu la tempête du naufrage, ou encore celui d’Ugolino prisonnier d’un labyrinthe d’escaliers dans sa tour de la faim …
La Divina Commedia Opera musical ne s’arrête pas à l’Enfer, elle nous emmène aussi au Purgatoire sur la plage duquel nous rencontrons un Caton plus général romain incorruptible que jamais, puis plus haut sur le mont dans le “feu des poètes” Guido Guinizelli et Arnaut Daniel, avant que Virgile ne quitte Dante dans une scène touchante.
Déjà nous voici avec Matelda au Paradis terrestre, puis avec Béatrice elle-même. Le spectacle se déploie alors dans la salle, parmi les spectateurs, pour les scènes finales qui nous emmènent au Paradis céleste.
Les mots du poète
Au Paradis nous le sommes d’autant plus que nous avons reconnu les mots du poète de la celebrissime Preghiera alla Vergine qui ouvre le Chant XXXIII du Paradis, comme ce fut le cas auparavant lors du chant d’Ulysse et dans tant d’autres passages.
Peut-être faut-il redire que ce spectacle est une comédie musicale où l’on chante et l’on danse et où la musique tient une place essentielle. Celle-ci a été composée par un prêtre italien, Mgr Marco Prisina.
En 2007, celui qui est déjà l’auteur de nombreuses compositions musicales religieuses, s’est attelé à une transposition musicale du poème de Dante, concentrant cette œuvre immense en un “opéra théâtral” de deux heures, avec le scénariste et prêtre Gianmario Pagano.
Cet opéra après avoir été mis en scène à plusieurs reprises est devenu à l’occasion du 700e anniversaire de la mort du poète florentin ce spectacle “kolossal” comme aime à le dire la presse italienne, grâce aux jeux de lumière, changements de costume multiples, chorégraphies soignées et jeu des acteurs-chanteurs.
Un “musical” proche de l’Opéra
Et s’il convient de dire “comédie musicals”, nous ne sommes toutefois très proche de l’opéra grâce, en particulier, aux interprètes. Antonio Angiolillo (Dante), Andrea Ortis (Virgile) et Myriam Soma (Béatrice) se partagent les rôles principaux. Il ne faut pas oublier également Leonardo di Minno qui est successivement Ulysse, Caton et Guido Guinizelli, Gipeto qui endosse les rôles de Charon, Ugolino, César et saint Bernard, Valentina Gullace, qui compose une délicate Francesca et une séduisante Matelda, Antonio Sorrentino qui est un poignant Pierre de la Vigne et un fier Arnaut Daniel et enfin Sonia Caselli, douce Pia De’ Tolomei.
Tous sont de magnifiques artistes qui donnent corps et vie à leurs personnages dans un spectacle que les danseuses et les danseurs transforment en spectacle total.
Cet “Opera musical” continue de tourner en Italie comme c’est le cas depuis quatre ans maintenant. Mais il faut se dépêcher, il n’y a plus que deux dates prévues en 2024: Turin dans le Piémont du 29 février au 3 mars et Catanzaro en Calabre du 7 au 9 mars.