Lectura Dantis: le Chant XX de l’Enfer

Lectura Dantis: le Chant XX de l’Enfer

À chaque fois, le vertige est le même, lorsque l’on relit un chant de La Divine Comédie. On croit en connaître la musique, la poésie, les personnages qui le peuplent, la trame, les rebondissements, les dimensions philosophiques et théologiques… Et pourtant, ce n’est qu’une illusion; chaque nouvelle lecture apporte son lot de surprises et de redécouvertes, tant le texte de Dante  est tissé d’innombrables trames et couches que l’on n’épuise jamais.

L’invitation à la Lectura Dantis du Chant XX de l’Enfer

C’est à cet exercice et à ce plaisir qu’invitent les Lecturæ Dantis, ces lectures commentées de l’œuvre de Dante dont Boccace fut l’initiateur dès 1373. Depuis la tradition ne s’est jamais perdue et la pratique en est maintenant d’usage courant en France grâce à la Société Dantesque de France. La dernière en date1portait sur le Chant XX de L’Enfer, avec la lecture de celui-ci par Bruno Pinchard, président de la SDF, dans la belle traduction de Jacqueline Risset2, et le commentaire d’Isabelle Battesti, maître de conférence à l’Université de Poitiers.

Mais d’abord situons ce chant dans le voyage infernal. Dante et Virgile sont sur l’immense plateau —Malebolge—  où sont punis les “Fraudeurs”. Il en existe plusieurs catégories qui sont réparties chacune dans une bolge. Avec une précision d’entomologiste, Dante décrit chaque type de fraudeur et la peine subie selon la loi du contrappasso.

Au Chant XX, l’action est comme suspendue

Le chant précédent —le XIX— était celui des simoniaques. Leur supplice est d’être plongé la tête la première dans des trous de la roche, d’où seules émergent leurs jambes léchées par des flammes. L’occasion pour Dante de dénoncer dans un discours imprécatoire ceux —en particulier les papes— dont la «cupidité rend le monde dépravé» (“la vostra avarizia il mondo attrista” – v. 104). Le chant suivant —le XXI— sera encore plus spectaculaire avec l’apparition des Malebranche, des démons chargés de garder les escrocs plongés dans la poix bouillante.

Au Chant XX, rien de tout cela. Pas de dialogue avec les damnés, pas d’imprécation… L’action est comme suspendue. Seuls défilent des personnages —selon une «liste», dit Isabelle Battesti— que Virgile montre et nomme à Dante. Ces personnages sont tordus dans une attitude «qui détruit l’harmonie du corps humain de facto interdit le dialogue. Tout se passe en silence; tout est centré sur l’exploitation visuelle du contrappasso», analyse-t-elle. Les ombres des devins et des prophètes sont en effet condamnées à marcher à reculons et surtout ne peuvent regarder devant elles. Dure condamnation pour des âmes qui lisaient et prédisaient l’avenir lorsqu’elles étaient humaines.

Le Chant XX s’ouvre sur la description de la lente marche à reculons des damnés, une vision qui émeut Dante au point de ne pas parvenir à «garder les yeux secs» (“com’ io potea tener lo viso asciutto” – v. 21). C’est alors que Virgile reprend en main la narration et redevient le personnage central (au chant précédent, c’était Dante qui était au centre de l’action et du discours). Il est restauré dans sa fonction magistrale et balaie l’émotion de Dante d’un sec: «Es-tu toi aussi de ces autres sots?» (“ Ancor se’ tu de li altri sciocchi?” – v. 27).

Le don de divination n’est pas criminalisé car c’est un don de Dieu

Après cette mise au point, il enchaîne immédiatement par la description des personnages qui défilent devant les deux poètes. Cette reprise en main est «l’un des enjeux majeurs de ce chant, analyse Isabelle Battesti. Virgile était considéré à l’époque comme un devin, il fallait donc le soustraire à cette présomption».

Être devin ou prophète ne condamne d’ailleurs pas automatiquement à l’Enfer, «Dante sur ce point ne se prononce pas», remarque I. Battesti. Tout au plus peut-on remarquer que dans la Bible il existe une définition de ce qu’est un “bon prophète”. C’est le cas, par exemple, dans l‘Ancien Testament, lorsque le roi Balthazar désigne Daniel pour interpréter une écriture mystérieusement apparue sur le mur de la salle de banquet: c’est «un esprit extraordinaire, science , intelligence, art d’interpréter les rêves, de résoudre les énigmes et de défaire les nœuds.»3.

Le don de divinitation, ou de prophétie, ne saurait —en lui-même— être criminalisé, car c’est un don de Dieu: «Il y a, certes, diversité de dons spirituels (…) diversité d’opérations, mais c’est le même Dieu qui opère tout en tous. À chacun la manifestation de l’Esprit est donnée en vue du bien commun (…) À l’un c’est une parole de sagesse (…) à tel autre la puissance d’opérer des miracles; à tel autre la prophétie» (1ère Épître aux Corinthiens, 12, 1-11)

Dans ces conditions, pourquoi certains devins et prophètes se retrouvent-ils en Enfer? Pourquoi d’autres sont au Paradis comme Joachim de Flore: «Auprès de moi (c’est Saint Bonaventure qui s’exprime) brille l’abbé calabrais Joachim / qui fut doué d’esprit prophétique» (“e lucemi dallato / il calavrese abate Giovacchino / di spirito profetico dotato.” – Le Paradis, Chant XII, v. 139-141)?

En fait, l’enjeu n’est pas dans la véracité des prophéties ou dans le fait d’être devin. Il est ailleurs. C’est l’autorisation ou le refus d’autorisation «qui est criminalisé, judiciarisé», dit Isabelle Battesti. Dans la fosse des devins, on trouve ainsi Amphiaraos coupable d’avoir voulu se soustraire à son destin, car il savait, grâce à ses dons de divination, qu’il mourrait sur les remparts de Thèbes. Arruns, lui, ment délibérément après avoir examiné les entrailles d’un animal sacrifié. Alors qu’il n’y a lu que malheurs à venir, il lance: «Fasse le ciel que ces signes nous soient favorables» (Pharsale, I, 584-638). 

Virgile démonte le mythe de la fondation de Montoue par la magicienne Manto

Cette liste de devins coupables sera interrompue par une longue digression sur la fondation de la ville de Mantoue. «C’est un contre-récit», dit I. Battesti, car Virgile démonte le mythe de la fondation de la ville de Mantova (Mantoue en italien) par Manto. En effet, le projet de la magicienne était apolitique et anti-social. Elle voulait «fuir toute compagnie humaine», comme il le dit au vers 85 (“per fuggire ogne consorzio umano”). D’ailleurs, la fondation de la ville est postérieure à la mort de Mantoue, et ajoute Virgile, ses habitants «l’appelèrent Mantoue sans autre sortilège» (“Mantüa l’appellar sanz’ altra sorte.” – v. 93). C’est un autre élément qui permet de laver Virgile —cette fois en utilisant sa ville natale— de la présomption qu’il était un devin. 

Après cet épisode, Virgile reprend son énumération de personnages, mais désormais avec des (quasi) contemporains. Certains sont historiquement célèbres comme Michel Scot, astrologue à la cour de l’Empereur Férédéric II. D’autres moins connus comme Guido Bonatti ou Asdente. Ils avaient «le profil de devins “urbanisés” et «avaient renoncé à une fonction dans la cité», explique I. Battesti. Par exemple Asdente, avant d’être devin, était cordonnier. 

La “liste” de Virgile s’achève sur des «figures féminines anonymes, qui ont délaissé le fuseau pour faire devin et sont totalement illégitimes», indique-t-elle. D’ailleurs, comme souvent dans l’écriture de Dante un mot, un verbe, une expression suffit à caractériser un état, un lieu ou un personnage. Ici, dans les deux vers où il parle de ces femmes il utilise le verbe “faire”: «le triste che lasciaron l’ago, / la spuola e ’l fuso, e fecersi ’ndivine» (“les misérables qui laissèrent l’aiguille, / la navette et le fuseau, et se firent devins”). Nous sommes loin en effet des Thessaliennes de la Pharsale de Lucain, dont l’art «passe toute croyance»4. Elles ne “font” pas magiciennes; elles “sont” magiciennes.

Le Chant XX est la pièce maîtresse d’un dispositif qui converge avec le Chant XVII du Paradis

Le Chant XX dans l’enchaînement des autres chants de l’Enfer peut donc être considéré comme atypique. Mais il ne faudrait pas le voir comme isolé. «C’est une pièce maîtresse d’un dispositif qui le dépasse et qui converge avec le Chant XVII du Paradis, celui où Cacciaguida, l’ancêtre de Dante, lui prédit son exil», analyse Isabelle Battesti. L’articulation entre les deux chants est évidente.

La question de l’avenir —et de l’avenir personnel de Dante— est une question récurrente dans La Divine Comédie. Il en est question dès le Chant VI de l’Enfer avec les prédictions de Ciacco sur les déchirements à venir de Florence. Au Chant X, Farinata décrit ainsi la vision qu’ont du futur, les damnés:

« Noi veggiam, come quei c’ha mala luce, 

le cose », disse, « che ne son lontano 

(« Nous voyons », dit-il « comme ceux qui ont mauvaise vue, / les choses qui nous sont lointaines) v. 100-101

On est loin de celle, précise, de Cacciaguida au Chant XVII du Paradis: 

Da indi, sì come viene ad orecchia 

dolce armonia da organo, mi viene 

a vista il tempo che ti s’apparecchia.

(De là, comme vient à l’oreille / une harmonieuse musique d’orgue, me vient / à la vue le temps qui s’annonce pour toi) v. 43-45

C’est donc non sans ironie qu’il faut voir, les devins et prophètes plongés au cœur de l’Enfer dans ce Chant XX. Non seulement la torsion de leur corps les empêche de voir devant eux, mais la vison de l’avenir qu’ils auraient —s’ils le pouvaient— serait au mieux celle d’un myope. 

  • Illustration: Les devins et prophètes du Chant XX de l’Enfer (Détails), par Stradanus (1587) – Domaine public.
700e anniversaire : Un film sur Dante réalisé par Pupi Avati ?

700e anniversaire : Un film sur Dante réalisé par Pupi Avati ?

À 80 ans, le réalisateur italien Pupi Avati se lance un nouveau défi: réaliser pour 2021, un film sur Dante et participer ainsi à la célébration du 700e anniversaire de la mort du poète.

Sa source d’inspiration? Le Trattatello in laude di Dante de Boccace, comme il le dit dans une interview au site Avvenire.it

Je m’inspirerai du traité de Boccace qui, en 1350, se rendit à Ravenne et rencontra la fille de Dante, Béatrice, pour lui remettre dix florins d’or de la part des capitaines de la compagnie d’Orsanmichele1 afin de compenser le mal causé à son père. Là, il a rencontré beaucoup de gens qui connaissaient Dante et il a commencé une sorte d’enquête sur la vie du Sommo Poeta. Cette biographie est déjà un film avec une infinité d’informations que sans le travail de Boccace nous n’aurions pas eu. 

Le film que projette Pupi avait serait donc la vie de Dante racontée par l’auteur du Décaméron, dont on sait qu’il fut un admirateur du poète. C’est lui par exemple qui ajouta le qualificatif de “divina” à une œuvre qui ne s’appelait encore que “Commedia“. Qualificatif qui devait rester lors des éditions imprimées du texte à partir du XVe siècle. C’est lui encore qui devait initier un cycle de lectures publiques de la Comédie. Ce cycle sera interrompu par la mort de Boccace au Chant XVII, mais il perdure encore aujourd’hui: ce sont les Lecturæ Dantis, qui mêlent la lecture proprement dite des chants et leurs commentaires. 

Cette idée, explique le journaliste Pietrangelo Buttafuoco, dans Il Fatto Quoitdiano, Pupi Avati la porte sans doute depuis 2001. Il ne doute pas de la volonté du réalisateur de voir aboutir son projet surtout rappelle-t-il que ce dernier est un grand bibliophile et un fin connaisseur de Dante. Il a par ailleurs déjà réalisé deux films dont l’action se déroulait au Moyen-Âge: Magnificat en 1993 et I cavalieri che fecero l’impresa sorti en 2001.

  • Illustration: Le réalisateur Pupi Avati – Photo Marta, Lorenza e Vincenzo Iaconianni – CC A. SA 3.0
Bonne année 2019

Bonne année 2019

Chères lectrices et chers lecteurs que 2019 vous apporte toujours plus de poésie et de bonheur, à la lecture de ce site et surtout de La Divine Comédie de Dante Alighieri.

  • Illustration: Miniature représentant Dante et Béatrice avant leur ascension vers le Ciel du Soleil (Détail) – Giovanni di Paolo (1450) – The British Library 

 

Une nouvelle lettre de Dante découverte?

Une nouvelle lettre de Dante découverte?

Jusqu’il y a peu, seules treize “épîtres” rédigées de la main de Dante étaient connues. On comprend donc l’émotion suscitée par Paolo Pellegrini, professeur de philologie et de linguiste à l’université de Vérone, lorsqu’il a avancé avoir identifié une nouvelle lettre. Une découverte devant laquelle il faut multiplier les prudences et les points d’interrogations.

La découverte de Paolo Pellegrini porte sur une lettre que le seigneur de Vérone, Cangrande della Scala, envoya à l’Empereur Henri VII en 1312. Cette lettre est connue; elle fait partie d’un recueil de textes1 établi par le notaire et maître en ars dictminis (l’art de bien écrire) Pietro dei Boattieri, qui vécut à Bologne à la fin du XIIe et au début du XIIIe siècle. 

Le contenu de la lettre porte sur un sujet politiquement très sensible. Henri VII est alors en Italie pour y rétablir le pouvoir impérial laissé vacant depuis 1250, l’année de la mort de Frédéric II Hohenstauffen. Mais de nombreuses villes italiennes, en particulier Florence, s’opposent à cette restauration. Ce sont donc deux camps qui s’opposent mais celui d’Henri VII se fracture. C’est en tout cas ce que veut porter à la connaissance de l’Empereur, celui qui était alors son Vicaire pour Vérone et Vicence. Il explique dans la lettre que Philippe I de Savoie-Achaïe, Vicaire impérial de Pavie, et Werner von Homberg, Lieutenant général pour la Lombardie, en sont venus aux mains. Seule l’intervention de témoins de la scène a empêché que l’altercation tourne au drame.

La lettre est donc particulièrement délicate à rédiger et, explique Paolo Pelligrini, Cangrande della Scala se serait tourné vers l’une des meilleures plumes de son époque, Dante Alighieri. Il n’apporte pas de preuve formelle à son assertion, seulement un faisceau d’éléments troublants.

Il note en particulier le recours à deux passages du Variae di Cassidorio2 que Dante a utilisé à plusieurs reprises: dans sa lettre “Aux Seigneurs d’Italie”3, dans laquelle Dante leur demande d’accueillir favorablement Henri VII, et plus encore explique-t-il à La Repubblica «dans l’exorde d’un acte de paix signé en octobre 1306 dans le Lunigiana où le poète apparaît à la première personne, en qualité de “procureur” des Malaspina». Il voit aussi une correspondance entre l’expression latine vasa scelerum utilisée dans la lettre de Cangrande, désignant les auteurs responsables des discordes impériales, et vasel d’ogni frodà qui qualifie frère Gomita4 au Chant XXII de l’Enfer. 

Si l’hypothèse soulevée par Paolo Pellegrini devait se vérifier, elle aurait pour conséquence de modifier la biographie actuellement connue de Dante. Cette lettre a en effet été écrite en 1312, or à cette époque, on connaît mal le lieu de résidence de Dante. Certains le voit à Pise, d’autres dans le Lunigiana auprès des Malaspina. C’est sans doute à cette époque5 où Henri VII parcourait l’Italie pour essayer de la reconquérir, que Dante écrivit son essai sur l’Empire universel De Monarchia. 

Paolo Pellegrini rappelle d’ailleurs que Leonardo Bruni6 auteur d’une importante Vita de Dante, affirmait que le poète ne se trouvait pas en Toscane en 1312, alors qu’Henri VII préparait le siège de Florence. Il se serait donc trouvé (si l’hypothèse de la lettre “découverte” est validée) à Vérone auprès de Cangrande della Scala.

À suivre donc… 

  • Illustration: Cangrande della Scala, seigneur de Vérone – Carlo Borde – Domaine public.

 

«Chi si ferma è perduto», la phrase perdue de Dante

«Chi si ferma è perduto», la phrase perdue de Dante

«Chi si ferma è perduto». La phrase est célèbre en Italie. Elle est devenue un de ces aphorismes creux utilisés aussi bien dans la publicité, qu’en communication, ou encore en politique. Elle peut se traduire, selon le contexte par “qui s’arrête est perdu”, ou “qui hésite est perdu”. Elle ne mériterait aucune attention (du moins sur ce site) si elle n’était pas attribuée à Dante et n’était censée être extraite de La Divine Comédie. Il n’en est rien. 

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Selfie de Matteo Salvini le 27 mai 2018 publié sur Twitter, avec en commentaire “Celui qui s’arrête perd, je n’abandonne pas avant la fin”

Tout est parti de Matteo Salvini, le ministre de l’Intérieur italien, qui a utilisé la phrase «Chi si ferma è perduto»… à plusieurs occasions, notamment sur Twitter en mai 2018, où il fait un selfie devant un avion d’Alitalia avec la phrase en accroche [ci-contre]. Plus récemment, il la prononça encore lorsque les prévisions économiques du gouvernement jugées trop optimistes, furent rejetées par une commission parlementaire (l’Ufficio parlamentare di Bilancio).

L’histoire pourrait en rester à cette phrase qui se veut volontariste, répétée en boucle. Mais le 9 octobre, lors d’une émission de télévision1, une responsable politique du Pd 2 Alessandra Moretti, à qui l’on montrait une vidéo où M. Salvini prononçait la fameuse petite phrase, n’hésita pas à affirmer «È un frase bellissima», faisant tousser plus d’un en Italie [voir le site d’Il Fatto Quotidiano].

Car la phrase “bellissima” appartient à la vulgate fasciste des années mussoliniennes. Elle fait partie de ces phrases où Mussolini était censé synthétiser sa pensée, à côté d’autres aphorismes tout autant percutants comme «plus d’ennemis, plus d’honneur», ou «mieux vaut mourir debout, que vivre à genoux», etc. Il la prononça notamment à Gênes, le 18 mai 1938, dans un discours où il défendait sa politique économique basée sur l’autarcie dans… l’un des plus grands ports de commerce de l’Italie [voir ici].

Fausses pistes et recherches infructueuses

Que vient faire Dante dans cette histoire? Tout simplement dans le fait que cette phrase est censée être tirée de la Divine Comédie.  “Censé” car la phrase en question n’existe pas. En effet, piqué par la curiosité, j’ai fait une recherche sur ce site —ladivinecomédie.com— où est publié l’intégralité du texte original de La Divine Comédie et sur Google. Toutes deux furent infructueuses. Dante, Divina Commedia et «chi si ferma è perduto» ne “matchent” pas…

En revanche, plusieurs résultats indiquaient que la phrase était incomplète et qu’il fallait lire «Chi si ferma è perduto, mille anni ogni perduto». Mais, la phrase même ainsi complétée n’existe pas plus dans la Comédie. Qui plus est, il serait surprenant que Dante ait un jour écrit un vers aussi bancal. Fausse piste donc, même si sur Twitter, @RickyPoffo avance que la phrase est tirée de l‘Inferno di Topolino, une bande dessinée publiée en 1949 et 1950. L’Enfer y était adapté pour un public enfantin et Dante dessiné en Mickey.

Parmi les pistes suggérées par la recherche Google revenait un film des années 1960, Chi si ferma è perduto, où le célèbre acteur comique italien Totò jouait l’un des rôles principaux. L’une de ses répliques était: «Non mi fermo né al primo e né al secondo ostacolo perché, come dice quell’antico detto della provincia di Chiavari, chi si ferma è perduto!» [“Je ne m’arrête par au premier ni au second obstacle, car comme le disait cet ancien de la province de Chiavari, qui s’arrête est perdu!” – voir ici l’extrait du film].

Il est certes question de la province de Chiavari dans La Divine Comédie, mais c’est au chant XIX du Purgatoire [v. 100-102], où le pape Adrien V donne son nom sous la forme d’une énigme: «Intra Sïestri e Chiaveri s’adima / una fiumana bella, e del suo nome / lo titol del mio sangue fa sua cima.» [Entre Sestri et Chiavari / s’abaisse un beau fleuve, et de son nom / ma famille fera l’origine de son titre.] L’énigme est transparente, le fleuve s’appelle Lavagna et Adrien V est un descendant des contes de Lavagna, mais là encore concernant la piste dantesque nous sommes dans une impasse.

Une autre idée a été avancée, toujours sur Twitter, par @JBarba52 . La phrase «Chi si ferma…» dériverait selon lui du Chant XV de l’Enfer [v. 37-39], où Brunetto Latini, soumis à une pluie de feu, ne peut s’arrêter pour parler avec Dante, car: «Qual di questa greggia / s’arresta punto, giace poi cent’ anni / sanz’ arrostarsi quando ’l foco il feggia.» [“qui de cette troupe / s’arrête un instant, gît ensuite pour cent ans / sans pouvoir se protéger du feu qui le frappe”].

Si au niveau du texte, on peut trouver quelques correspondances lointaines entre la phrase de Dante et «Chi si ferma…» au niveau du sens nous sommes à des années lumières: Brunetto Latini ne PEUT pas s’arrêter, car la menace est trop grande pour lui. Cette notion de contrainte n’existe évidemment pas dans les propos de Matteo Salvini, non plus qu’elle n’existait dans ceux de Mussolini. 

Bien sûr, ce ne serait pas la première fois qu’une citation serait déformée et son sens inversée, mais renvoyer à l’auteur originel est abusif. C’est le cas ici pour Dante. 

  • Illustration: Capture d’écran du site d’Il Fatto Quotidiano du 10 octobre 2018.

 

 

 

 

La Divine Comédie en Enfer

La Divine Comédie en Enfer

ENFER. Le mot s’affiche en lettres lumineuses sur l’écran au fond de la salle plongée dans le noir. Seuls quelques repères blancs destinés à guider la danseuse se détachent sur le sol sombre. Nous sommes une trentaine de spectateurs dans une petite salle du théâtre de La Reine Blanche, pour assister à la première d’Enfer, le nouveau spectacle d’Aurélien Richard1. Il entend, est-il écrit sur une carte postale distribuée à l’entrée,  «rendre sensible La Divine Comédie de Dante et donner envie d’aller s’y abreuver».

Autant le dire immédiatement de La Divine Comédie et de son Enfer, il ne reste comme traces que l’obscurité dans laquelle se déroule la pièce et le chiffre “9”. Des choix logiques: l’Enfer est le monde de la nuit, d’un ciel veuf de ses étoiles; neuf, c’est le nombre de cercles que parcourent Dante et Virgile. 

Mais le «principe» du spectacle d’Aurélien Richard ne se réduit évidemment pas à ces éléments de mise en scène. Il a décidé «de faire endurer à l’interprète principale une série d’épreuves, tant chorégraphiques que musicales ou théâtrales.»

C’est pourquoi durant 45 petites minutes, Yasminee Lepe Gonzalez, l’interprète, se transformera successivement en une cantatrice, Cathy Berberian, en une chorégraphe, Bronslava Nijinska (la sœur de Nijinsky), en Nana Mouskouri, rejouera Brigitte Bardot dans la fameuse séquence du Mépris de Jean-Luc Godard, dansera comme l’ancienne étoile de l’Opéra Ghislaine Thesmar, sera Anna Karina, racontera la chute (en Enfer?) d’Amy Winehouse, fera revivre Sara Kane, avant de disparaître dans les pas de Romy Schneider. 

Bref, cela fait un spectacle mais où est l’Enfer? Il y a  malentendu. La Divine Comédie n’est pas un parcours solitaire, tant s’en faut. Personne n’y est seul et Dante moins que les autres; il est toujours accompagné —tout particulièrement dans l’Enfer— par Virgile. C’est dans ces échanges constants avec celui qu’il appelle “son guide” ou “son maître”, mais aussi avec les damnés, que Dante chemine pour espérer retrouver la “voie droite”. Or ici, nous tournons en rond dans les cercles sombres du désespoir et de rédemption, il n’y a pas. 

Peut-être l’Enfer est-il suggéré par les neuf “épreuves” que doit endurer Yasminee Lepe Gonzalez, à travers l’allusion métaphorique aux différents personnages représentés? Mais quel fil les relie à celles que vivent les damnés dans l’Enfer de Dante? Aurélien Richard indique que les femmes interprétées par Y. Lepe Gonzalez représente pour lui «un panthéon de sublimation de la souffrance». Malheureusement, leur souffrance est trop humaine, contenue dans la brièveté d’une vie; on est loin de la punition éternelle des damnés dantesques. 

La pièce s’achève sur les pas de Romy Schneider qui se perdent dans le noir… Il nous manque alors de monter par cette ouverture décrite par Dante dans le dernier chant de l’Enfer pour voir de «nouveau les étoiles». 

 

Yasminee-Lepe-Gonzalez

Yasminee-Lepe-Gonzalez interprète neuf personnages féminins dans “Enfer”, d’Aurélien Richard – (photo Marc Mentré)