Dante & Beckett, par Jean-Pierre Ferrini

Dante & Beckett, par Jean-Pierre Ferrini

Quel écho peut avoir une œuvre aussi ancienne que la Divine Comédie chez un auteur contemporain? Jean-Pierre Ferrini dans son Dante & Beckett, aux éditions Hermann, montre comment l’œuvre de Dante Alighieri laissa sur celle de Beckett une empreinte légère mais profonde.

Belacqua_Chant_IV_Purgatoire

Belacqua, avec Dante et Virgile au Chant IV du Purgatoire (Détails). Manuscrit XIVe siècle. Digital Bodleian, MS. Holkiam

Belacqua est loin d’être l’un des personnages les plus connus de la Divine Comédie. Cet esprit que Dante rencontre au Purgatoire parmi les esprits négligents est discret. Tout juste se souvient-on qu’à l’ombre d’un rocher, il était «assis et entourait ses genoux / tenant entre eux son visage baissé». 

Par quel mystère, quelque six siècles après la mort du poète florentin, Beckett fait dans ses premières œuvres de Belacqua un de ses personnages? 

Ce “point de jonction”, ce lien, ce “et” entre le poète florentin et l’auteur irlandais a hanté Jean-Pierre Ferrini dans ses années d’études: «Dante et Beckett, un peu comme Mercier et Camier1 , avançaient en titubant dans mes nuits». Plus tard alors qu’il était bibliothécaire, il s’astreint «à réaliser cette tâche un peu folle de relever tout ce qui parlait de Dante dans les livres de Samuel Beckett». 

Un travail de bénédictin: l’inventaire

Dante&Beckett_Jean_Pierre_FerriniCe travail de bénédictin, cet «inventaire» devait aboutir en 2003 dans un premier ouvrage. Aujourd’hui, c’est une nouvelle édition revue et enrichie de ce Dante & Beckett qui paraît chez Hermann. Elle nous invite à une profonde réflexion sur l’œuvre de Dante et sur sa “réception” par un auteur contemporain.

C’est en 1920 que Samuel Beckett découvre Dante, et quelques années plus tard, dès ses vingt ans, il le lit dans le texte. Il rédige des fiches dont Jean-Pierre Ferrini extrait quelques passages significatifs. Beckett s’y concentre pour l’essentiel sur les cinq premiers chants du Purgatoire. Il note quelques détails comme l’expression «il tremolar della marina» (‘le frémissement de la mer” — Chant I, v. 117), ou encore le mouvement dominant du Purgatoire (inverse de celui de l’Enfer): «I’ mi volsi a man destra (“Je me tournai à main droite”).

Surtout, il va retenir toutes les ombres qui, dans ce cantique, sourient à Dante: tout d’abord Casella au Chant II (v. 83), puis Manfred dans le chant suivant (v. 112) et enfin au Chant IV la rencontre avec Belacqua. Dans ses notes, Beckett, reprend le texte de Dante «Li atti suoi pigri e le corte parole / mosser le labbra mie un poco a riso» (“Ses gestes paresseux et ses paroles brèves / me portèrent un peu à sourire”) et en dessous note: «Dante smiles (at Belacqua). D’s 1st smile?» (“Dante sourit à Belacqua. 1er sourire de Dante?”). 

L’attitude de ce personnage, «sa posture utérine» sera, analyse Jean-Pierre Ferrini, 

 l’œuf d’où sortiront tous les autres personnages de Beckett, le visage baissé, les genoux entre les bras

Mais le personnage de Belacqua lui-même sera repris à de multiples reprises. Sans doute, la situation dans laquelle se trouve Belacqua dans l’Antépurgatoire ne pouvait que retenir «l’attention de Beckett»:

Il s’agit du seul endroit dans la Divine Comédie où les âmes, ni sauvées ni damnées attendent quelque chose (…) c’est aussi le seul endroit où les âmes dans une espèce de nonchalance peuvent se déplacer; (…) Une vacance, lorsque l’on sait l’importance de l’attente dans son œuvre, ne pouvait que séduire Beckett.

«Peut-être», un mot-clé du théâtre de Beckett

L’attention de ce dernier fut peut-être retenue aussi par un mot, un adverbe. Sur cette corniche des « paresseux », Dante s’essouffle à gravir le Purgatoire et demande à faire une pause. Virgile lui répond que «Questa montagna è tale, (…) quant’ om più va sù, e men fa male.» (“Cette montagne est telle (que) plus on monte, et moins elle fatigue” — Chant IV, v. 88-90). C’est alors que les deux poètes entendent la voix de Belacqua: «Forse / che di sedere in pria avrai distretta!» (“Peut-être / auras-tu besoin de t’asseoir avant!” — v. 98-99).

Le premier mot que prononce Belacqua est donc «Forse». Il se trouve en fin de rime, ce qui en accentue la force. Or, remarque Jean-Pierre Ferrini:

Ce premier mot de Belacqua, correspond à l’un des mots-clefs du théâtre de Beckett, l’adverbe de doute peut-être.

Quelques autres personnages, comme Béatrice, Sordello, Piccarda, Rahab…, vont revenir sous la plume de Beckett, mais Belacqua occupe une place particulière, peut-être parce qu’il apparaît dans son premier roman, Dream of Fair to middling Women, écrit en 1932. Il y est décrit comme un  gamin «s’amusant à regarder la merde jaillir sous la queue d’un gros cheval».

La paresse premier pas de la sagesse? 

Cette figure de Belacqua est appelée à évoluer. Beckett a lu deux des premiers commentateurs de la Divine Comédie, Benvenuto da Imola et l’Anonimo Fiorentino. Ceux-décrivent ainsi le Belacqua de Dante: «Un citoyen de Florence, artisan, qui fabriquait des manches de luths et de cithares, et était l’homme le plus paresseux qu’on ait jamais rencontré (…) L’auteur (Dante) était son familier: il le reprenait souvent sur sa négligence; une fois alors qu’il le reprenait, Belacqua riposta par les mots d’Aristote: Sedendo et quiescendo anima effecitur sapiens (“en étant assis et tranquille l’âme devient sage”). Ce à quoi l’auteur riposta à son tour: “Certes, si par s’asseoir on devient sage, alors il ne fut jamais plus sage que toi.”»

Le Belacqua de Beckett n’est ni luthier ni indolent (encore que) mais Beckett va utiliser le Belacqua de Dante et le portrait qu’en ont dressé les commentateurs comme d’une pâte qu’il travaillera à sa guise. Témoin ce passage de Dream: 

Parfois il parle de lui-même comme étant noyé et assombri, retrouvé à son cœur: et à d’autres moments comme sedendo ET quiescendo avec l’accent sur le et et pas d’extension de la pensée vers l’esprit devenu sage. Assis au milieu de la boutique il ne respirait pas toujours la quiétude. Cellineggiava méticuleusement orné d’arabesques, exposé aux ricanements des poètes expérimentés. Si être assis est être sage, alors il n’y a pas d’homme plus sage que toi.  

On retrouve une dernière fois Belacqua dans Murphy, un roman écrit en 1935. Le personnage principal, Murphy est un oisif qui n’aime rien tant que se bercer longuement dans son fauteuil à bascule, sa “berceuse”: 

À ce moment Murphy aurait donné toute son espérance de l’Antépurgatoire pour cinq minutes dans sa berceuse, il aurait renoncé à l’abri du rocher de Belacqua et au long repos embryonnaire, au-dessus de la mer australe tremblant à l’aube derrière les roseaux et du soleil à son lever obliquant vers le nord. (…) C’était là sa fantaisie Belacqua, une des mieux organisées de toute sa collection. Elle l’attendait au-delà de la frontière de la souffrance, c’était le premier paysage de la liberté.»

Un retournement de la figure du Belacqua de Dante

Le lecteur de la Divine Comédie retrouve le «tremolar de la marina» (“frémissement/tremblement de la mer”), les roseaux de la berge du Purgatoire, et aussi le rocher derrière lequel Dante découvre Belacqua, assis dans sa position fœtale, qui attend de pouvoir monter au Purgatoire pour expier ses fautes. Même s’il est résigné à une attente interminable, il est dans l’espérance que cette attente cessera. 

Beckett opère un retournement par rapport à ce Belacqua de Dante explique Jean-Pierre Ferrini: 

Murphy aspire à la longévité uniquement parce qu’il sait que plus il vivra, plus longtemps durera son séjour dans l’Antépurgatoire. Encore moins espère-t-il qu’une bonne prière l’abrègera. Telle est sa «fantaisie» qu’il qualifie de Belacqua et qui sape les fondements de l’attente du Belacqua de Dante.

Impossible ici d’entrer dans le détail du travail minutieux, proche de celui d’un entomologiste, de Jean-Pierre Ferrini, qui rapproche deux œuvres immenses. Il en repère et examine les points de concordance au-delà des seuls personnages. Il analyse les distorsions, les interprétations, car «afin que cela corresponde à son propos, Beckett n’hésite jamais à tordre Dante dans tous les sens», comme le remarque John Fletcher2 

Les ressorts de la Divine Comédie sont cassés

Mais Beckett “tord” aussi l’œuvre du poète comme une ménagère tord un linge trempé pour en extirper la plus petite trace de liquide. Ces empreintes minuscules se fixeront à leur tour dans ses poèmes, romans, nouvelles et pièces de théâtre.

Par exemple, dans la nouvelle Le Calmant, le narrateur rencontre un jeune garçon qui tient une chèvre par une corne. Il décide de lui adresser la parole: 

Je préparai donc ma phrase et ouvrit la bouche, croyant que j’allais l’entendre mais je n’entendis qu’une sorte de râle, inintelligible même pour moi qui connaissais mes intentions. Mais ce n’était rien, rien que l’aphonie due au long silence, comme dans le bosquet où s’ouvrent les enfers, vous rappelez-vous, moi tout juste.

Comme le note Jean-Pierre Ferrini le «long silence» de Virgile («chi per lungo silenzio parea fioco» — L’Enfer, Chant I, v. 63)

perd toute l’étendue de sa résonance. La chute avec sa part coutumière d’ironie, est brutale: tout juste. La rencontre entre Dante et Virgile ne féconde plus notre mémoire (…) La mécanique qui actionnait les ressorts de la Divine Comédie est cassée.

Dante & Beckett ne se limite pas à explorer cette délicate rencontre entre deux auteurs, entre deux œuvres, l’une se nourrissant de l’autre, que séparent les siècles, il y est question aussi de Joyce, le prestigieux aîné de Beckett, de Proust sur lequel il écrivit un essai, de Leopardi, de Pétrarque… Le lecteur trouvera aussi dans cet ouvrage une Annexe, qui n’en mérite guère le nom tant elle est riche, qui comprend outre l’incroyable Inventaire des emprunts de Beckett à Dante, des textes essentiels pour comprendre comment Beckett s’est emparé et s’est nourri du poète florentin. 

  • Jean-Pierre Ferrini, chercheur indépendant, écrivain, élève de Jacqueline Risset, chargé d’enseignement aux universités de Paris et Fribourg (Suisse). Il est l’auteur aux éditions Hermann de Dante et Beckett (2003/2021) et aux mêmes éditions de Dante & les écrivains (2022). Il a collaboré à l’édition de la Divine Comédie dans la Bibliothèque de la Pléiade sous la direction de Carlo Ossola (Gallimard, 2021). Il y a établi l’anthologie des Lectures de Dante au XXe siècle.

 

 

Dante: Le temps des étrennes

Dante: Le temps des étrennes

La période des fêtes est le temps des étrennes. Cette année du 700e anniversaire est l’occasion de faire plaisir avec des cadeaux autour de Dante et de la Divine Comédie. Voici, pour celles et ceux qui seraient à court d’idées, une sélection qui va du plus modeste au plus dispendieux.

LE livre de cette année où se fête le 700e anniversaire du Sommo poeta est peut-être  la nouvelle édition bilingue de la Divine Comédie dans la collection de La Pléiade. L’ouvrage, réalisé sous la direction de Carlo Ossola, comprend l’excellente traduction de Jacqueline Risset accompagnée d’un appareil critique remarquable. (La Divine Comédie, Gallimard, Paris, octobre 2021, 62€)

Pour en rester dans la catégorie « Beaux Livres », signalons chez Diane de Selliers une édition de la Divine Comédie, traduite également par Jacqueline Risset. L’ouvrage est magnifiquement illustré par quatre-vingt douze dessins de Botticelli. Ceux-ci avaient été réalisés à la demande de Lorenzo di Medici au XVe siècle. (La Divine Comédie, Diane de Selliers, 2008, 68€).

Le peintre et sculpteur espagnol Miquel Barceló s’est, après William Blake, Doré, Dali et tant d’autres, à son tour attaqué à l’illustration de l’Enfer de Dante. Il publie chez Actes Sud, avec la traduction de Danièle Robert, sa vision vive, colorée et poétique de l’œuvre. (La Divine Comédie, L’Enfer, Actes Sud, novembre 2021, 49€)

Un ouvrage mérite d’être mis en avant en raison de la qualité des contributions, la richesse de son iconographie, du soin —suisse— apporté à sa fabrication: le catalogue de l’exposition de la Fondation Bodmer La Fabrique de Dante. (Métis Presses, Fondation Martin Bodmer, 2021, 48€)

Plus abordables et susceptibles de toucher toute personne que la vie tumultueuse de Dante Alighieri intéresse, plusieurs ouvrages consacrés à son parcours sont parus en cette année anniversaire:

  • Alessandro Barbero, Dante. Le portrait que dresse ce célèbre historien italien est celui intime d’un homme brisé en pleine ascension sociale et que l’épreuve de l’exil transformera de manière irréversible. (Dante, traduction de Sophie Royère, Flammarion, Paris, 2021).
  • Elisa Brilli et Giuliano Milani, Dante, Des vies nouvelles. Une vision renouvelée de la vie et l’œuvre de Dante grâce à une approche novatrice des archives disponibles. (Dante des vies nouvelles, Fayard, Paris, 2021, 24€)

Dernière suggestion: la Divina Commedia illustrata male. Un cadeau destiné à tous ceux qui souhaiteraient une édition originale de la Comédie. Nous soutenons ici depuis l’origine l’aventure de Davide la Rosa, qui a décidé d’entreprendre le troisième tome, Paradiso. Comme il l’a fait précédemment pour Inferno et Purgatorio, il lance une souscription en ligne. Plusieurs possibilités sont offertes, le Paradis seul ou les trois volumes réunis dans un coffret, avec la possibilité d’ajouter un dessin original. Seul problème le cadeau n’arrivera qu’en avril 2022. Mais quand on aime, le temps ne compte pas. Le lien sur le site souscription Indiegogo ici

Réunir la poésie de Dante et le chant corse, c’est le pari réussi de Dante in paghjella. Le chœur d’hommes A Ricuccata interprète plusieurs extraits de la Divine Comédie: quatre chants de l’Enfer, cinq du Purgatoire et le chant XXXIII du Paradis. Difficile de ne pas être séduit et touché par les créations mélodique de Francescu Berlinghi et cette belle interprétation qui redonnent à la poésie de Dante son âme. 

À Ivry-sur-Seine, chaque spectacle de la Camera delle Lacrime nous avait séduit, qu’il s’agisse de la rugueuse et forte interprétation qui était donnée de l’Enfer de Dante Alighieri, où de celle plus douce et éthérée du Paradis. La compagnie a eu la bonne idée d’éditer en CD sous son propre label En Live, les trois cantiques de la Divine Comédie. Denis Lavant de la Comédie Française, est le récitant pour Inferno, Matthieu Dessertine pour Purgatorio et Camille Cobbi pour Paradiso. (Le site de la Camera delle Lacrime ici)

La poésie de Dante a été fortement influencée par les troubadours occitans. Arnaut Daniel, Bertrand de Born ou encore Folquet de Marseille. Dante & Troubadours par Sequentia. est sans doute le CD de référence. Les textes de ces poètes sont reproduits dans le livret, avec la traduction française de Pierre Bec. Attention, ce CD date de 1994 et ne se trouve plus que d’occasion. Il faut donc chercher un peu. (Harmonia Mundi, 24,90€)

Le poète nostalgique d’une Florence «sobre et pudique»1, qui faisait  rouler d’énormes rochers aux Avares et aux Prodigues dans l’Enfer2 aurait été surpris qu’une pièce d’or ait été frappée à son effigie. C’est pourtant, ce qu’à fait la Monnaie de Paris à l’occasion du 700e anniversaire de la disparition de Dante. Le Sommo poeta est couronné de laurier et l’on distingue dans son bonnet une représentation de chacun des trois cantiques de la Divine Comédie. 

Une pièce en or et une en argent ont été frappées en série limitée. Pour l’instant seule la pièce en argent est disponible sur le site de la Monnaie de Paris. La pièce en or se trouve facilement sur des sites spécialisés. 

 

Le parfum est un cadeau traditionnel pour les fêtes. Il est possible de trouver des lignes de parfum inspirées par La Divine Comédie.

C’est le cas de la maison italienne Salvatore Ferragamo qui propose une ligne Divina Commedia qui comprend désodorisant, bougie et un parfum dont on peut retenir que «la note de Tête est un tourbillon enflammé de Zeste d’Orange Amère et de Pamplemousse pétillant illuminé par l’élégante Cardamome», dixit le site du parfumeur. Dans la même idée, on trouvera dans la même maison une ligne Convivio, un peu plus étoffée mais dont la note de Tête est cette fois fraîche mêlant la bergamote, le pamplemousse et les graines de carotte.

On peut préférer chez le français Histoires de parfums, dans la collection 1472, un parfum qui se nomme La Divine Comédie dont les notes principales sont «Accord Solaire, Jasmin, Encens».

Pietro Alighieri, le fils de Dante, avait acquis un domaine viticole en 1353 en Vénétie. Depuis cette époque, il est resté dans la famille, même si depuis 1973 il fait partie d’un groupe de producteurs régionaux Masi Group.

Le domaine est célèbre pour ses vins, Amarone, Valpolicella mais aussi des vins blancs. Mais au-delà de cette idée de cadeaux évidente —qui peut résister à une bouteille estampillée Serego-Alighieri?— il peut être tentant d’offrir un séjour dans cette magnifique demeure chargée d’histoire. Une multitude de formules est offerte, les plus séduisantes étant celles baptisées Sogno divino, qui prévoit un séjour dans la Foresteria, ou Sogno divino Gourmet avec laquelle la gourmandise est au rendez-vous et dont on revient chargé de bouteilles. 

Aujourd’hui, nul ne connaît l’écriture de Dante. L’un des derniers à avoir tenu entre ses mains un manuscrit du poète est un chancelier florentin, Leonardo Bruni, un siècle après la mort du poète. Il parle d’une «écriture maigre, longue et convenable».

Cette absence de « modèle » n’a pas empêché deux fabricants italiens de proposer des stylos-plumes inspirés par la Divine Comédie

La maison turinoise Aurora avait produit il y a quelques années en série limitée et aujourd’hui épuisée de stylo-plumes pour célébrer Dante. L’idée a été reprise et déclinée en trois stylo-plumes —également en série limitée— chacun célébrant un cantique de la Divine Comédie. Chaque exemplaire coûte entre 1300€ (Purgatorio) et 1600€ (Paradiso). Il existe aussi une version « à la demande », que l’on va qualifer « d’onéreuse » (13.000€) . (Aurora: La page des Edizioni Limitate

La maison florentine Visconti, spécialisée dans les produits de luxe, propose une édition limitée dédiée au Sommo poeta, à l’occasion du 700e anniversaire de sa mort. L’objet est chargé mais magnifique, avec des scènes inspirées de Gustave Doré sur le corps du stylo tandis que le capuchon est entièrement dédié au Paradis. Magnifique donc, mais coûteux: 4500€ pour la version roller et 4700 pour la version plume. 


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La Pléiade: Une nouvelle édition de la Divine Comédie

La Pléiade: Une nouvelle édition de la Divine Comédie

Une nouvelle édition de la Divine Comédie publiée dans la prestigieuse collection de La Pléiade est un événement rare, et il ne faut pas bouder son plaisir: cette édition est une réussite. Elle l’est d’abord par les principes qui ont guidé sa conception et en premier lieu le choix de réaliser une édition bilingue. Pour le texte original, c’est celui établi par Giorgio Petrocchi qui a été retenu, et pour la traduction celui de Jacqueline Risset. 

L’équipe réunie autour de Carlo Ossola, professeur honoraire au Collège de France, est impressionnante. Pasquale Porre, professeur d’Histoire médiévale et spécialiste de St Thomas d’Aquin, y côtoie Luca Fiorentini fin connaisseur des commentateurs de Dante, Ilaria Gallinaro, une chercheuse indépendante et Jean-Pierre Ferrini qui fut l’élève de Jacqueline Risset. 

Sans surprise en regard des compétences et de l’érudition des membres de ce collectif, l’édition critique de la Divine Comédie qui est proposée est remarquable par sa densité et sa richesse. 

L’édition du texte est complétée d’une prudente chronologie-biographie du poète. Une réserve qui s’explique par l’absence de documents et de témoignages. Cela rend très difficile de reconstituer précisément la vie de Dante mais aussi les dates et les conditions dans lesquelles il a composé ses œuvres. 

56 ans se sont écoulés depuis la précédente édition

On trouve également dans ce volume une «anthologie» composée d’une quinzaine de textes extraits d’œuvres d’auteurs du XXe siècle donne à voir et à percevoir l’œuvre sous différentes facettes. Ils permettent de saisir comment il a été compris et appréhendé par des écrivains et des poètes contemporains, comme Borges, Yves Bonnefoy, Ossip E. Mandelstam…

Mais pourquoi cette nouvelle édition de la Divine Comédie a-t-elle tant tardé? Il s’est en effet écoulé 56 longues années entre la publication de celle-ci et la précédente.

Ce chiffre de 56 doit tout à la magie des anniversaires, car à travers ces deux éditions sont célébrées la naissance et la mort du Sommo poeta. En 1965, lorsque furent publiées les Œuvres complètes de Dante, entièrement traduites et commentées par le seul André Pézard, se célébrait le 650e anniversaire de la naissance du poète. 2021 est l’année du 700e anniversaire de sa mort. 

56 ans est une vie d’homme. La conception des deux ouvrages ne peut donc être similaire. Le premier est l’œuvre d’un homme alors que le second est un travail d’assemblage, fruit de la collaboration de plusieurs spécialistes. 

De Michele Barbi à Giorgio Petrocchi et d’André Pézard à Jacqueline Risset

Une différence majeure se tient au «cœur» de chacune de ces éditions et les caractérise. On le sait, nous ne possédons aucun manuscrit original de la main de Dante. Les textes en vulgaire illustre utilisés sont tous établis après de longues et complexes recherches philologiques et ils diffèrent pour certains passages. 

Pour l’édition de 1965, André Pézard expliquait avoir suivi le texte publié en 1921 par la Società dantesca italiana et établi par Michele Barbi.1 Il s’agissait alors pour les Italiens de commémorer un anniversaire, celui du 600e de la mort de Dante! Mais, faute de place, celui-ci ne pouvait être publié dans le volume de La Pléiade, qui ne comprenait que la seule traduction d’A. Pézard. 

Pour l’édition 2021, c’est le texte de la Commedia, établi par le philologue italien Giorgio Petrocchi en 1966-1967 qui a été retenu. Il est accompagné de la traduction de Jacqueline Risset originellement publiée entre 1985 (l’Enfer) et 1990 (le Paradis). 

Deux textes en dialogue

Il peut paraître curieux de choisir un texte qui accuse déjà plus de 30 ans d’âge, même si Jacqueline Risset a retravaillé et corrigé sa traduction jusqu’en 2010, peu de temps avant son décès en 2014.

La clé de ce choix, que porte Carlo Ossola le maître d’ouvrage de cette édition, se trouve dans quelques lignes mises en exergue par Jacqueline Risset dans l’édition originale de sa traduction du Paradis (Flammarion, 1990): 

J’évoque avec gratitude, la mémoire de Giorgio Petrocchi qui a suivi mon travail jusqu’à sa mort prématurée

«Lorsque l’on met les deux textes côte à côte, ils ont un dialogue, résume Carlo Ossola. Le texte italien de G. Petrocchi et le texte français nous viennent de deux personnalités qui à Rome ont eu durant des années un échange. Les archives de Jacqueline Risset contiennent des lettres de G. Petrocchi. Ils se fréquentaient. Sans compter ce qui n’a pas laissé de traces: les rencontres à la faculté de lettres, les échanges téléphoniques».2  

C’est dans cet esprit que dans la nouvelle édition le texte en vulgaire illustre et celui en français se font face, ligne à ligne, vers à vers, offrant ainsi une lecture croisée permettant les comparaisons.. 

Le passage à une traduction plus «fluide»

La nouvelle édition se justifie aussi sans doute par… la traduction elle-même. Celle d’André Pézard reposait sur un pari, qu’il présentait ainsi dans son Avertissement

Il leur (aux lecteurs) faudra un petit effort pour accepter la discipline ou le défi que je leur propose: cet usage d’une langue qui n’est nullement sacrée, que personne ne parle mais n’a jamais parlé sous cette forme; dont le tissu courant est le français moderne, mais français dépouillé de tous ses vains modernismes; et en revanche enrichi de joyaux retrouvés. (Avertissement XIX)

Aujourd’hui, cette langue étrange —qui masque une incroyable précision et justesse de la traduction— inventée par A. Pézard a vieilli. Il était sans doute temps pour La Pléiade de proposer une traduction plus «fluide», comme Carlo Ossola caractérise celle de J. Risset.

C’est donc celle-ci qui a été retenue, mais “nue”, c’est-à-dire sans l’introduction et les notes de l’édition originale. 

Pour l’introduction, il est peut-être dommage qu’elle n’ait pas été reprise, au moins pour partie, car celle-ci donnait le “ton” singulier de sa traduction: 

Dante n’est pas seulement —dans son lointain XIVe siècle— très proche; il est aussi, ce qui est difficile à exprimer, et peut-être pas encore tout à fait exprimable, en avant de nous. (…) quelque chose se dessine, dirait-on, à partir du texte de Dante, lu aujourd’hui: quelque chose qui brise d’un coup le bibelot, et de façon inattendue opère une métamorphose de la matière: à la fois attention multipliée, prolongée jusqu’au-delà de l’audible de la chute du cristal, et distraction souveraine, négligence, qui laisse les mots trouver pour nous, et les rejoint tout à coup d’un coup d’aile, et dans la prise du souffle…

Les notes en fin de volume, une bonne idée? 

Jacqueline Risset avait choisi d’éclairer le texte de la Divine Comédie dans l’édition initiale de Flammarion par des notes simples et directes —une vingtaine environ par chant—, à portée essentiellement informative. Ces notes ont été abandonnées pour être remplacées par un volumineux appareil de plus de 500 pages, faisant du nouveau Pléiade un ouvrage, érudit et savant.

Cet abandon était sans doute inévitable, mais il enlève de la “chair” à la traduction originale. Les notes éclairent en effet souvent les doutes, les choix et  les remords des traducteurs et des traductrices. En ce sens, elles font partie du texte.

On peut aussi regretter que ces notes soient regroupées en fin de volume. André Pézard avait réussi à obtenir une dérogation en raison des spécificités de la Divine Comédie:

L’Éditeur, écrivait-il, dans son Avertissement, a rompu —non pas en ma faveur mais en faveur de Dante— une règle impérieuse et raisonnée, “toutes les notes en fin de volume”. (…) Les Italiens eux-mêmes, et les professeurs comme les autres, ont constamment besoin de notes pour entendre la Comédie: parfois trois ou quatre notes pour un seul vers, inintelligible sans ce recours immédiat. (p. XXXVIII). 

La nouvelle édition comporte une intéressante innovation, dont Jacqueline Risset avait semé les graines dans son ouvrage préparatoire à la traduction de la Comédie, Dante écrivain ou l’intelleto d’amore. (Flammarion, 1982, pp. 229-234). 

Elle y explorait alors  les rapports entre une poignée d’auteurs du XXe siècle et Dante. Elle y évoquait le très catholique Claudel, pour qui, nous disait-elle «le mot qui explique toute l’œuvre, c’est Amour», Gide, Valéry et surtout Philippe Sollers, dont la revue Tel Quel avait consacré, en 1965, un numéro spécial, Dante et la traversée de l’écriture

Une anthologie des écrivains et poètes du XXe siècle

L’idée a été reprise et développée sous la forme d’une Anthologie Lectures de Dante au XXe siècle. Elle s’ouvre sur le texte fameux d’Ezra Pound où il écrit: «Dante ou son intelligence peuvent aussi signifier “Tout le monde”». En effet, explique Jean-Pierre Ferrini, qui a coordonné ces pages, «l’usage de la première personne du singulier, qui conjugue de façon inédite la relation entre l’auteur et le narrateur-personnage, projette la vie collective de Dante dans une forme collective», d’où cet «Everyman» du poète américain qui est «nous tous, l’humanité entière». 

Pour cette anthologie n’ont été retenus que des auteurs masculins. Or, des auteures féminines y auraient eu toute leur place. Pour en rester à deux exemples, Virginia Woolf, dont «la lecture de la Divine Comédie revient de façon obsédante dans son journal en particulier»3 ou l’Argentine Victoria Ocampo, auteure d’un remarquable essai De Francesca à Béatrice, ont également lu, commenté et s’étaient inspirées de la Divine Comédie

Il n’en reste pas moins que la sélection resserrée des textes est passionnante à lire et ouvre à la réflexion. Qu’il s’agisse du regard de Maurice Barrès sur le «style dantesque», «ce qui fait sa perfection, c’est le naturel des mots, joint à la difficulté extraordinaire de cette strophe de trois vers où il les enchâsse», où de la réflexion de T.S. Eliot sur ce que lui a appris la lecture de Dante: «De lui (…) j’ai appris que le matériau qui était le mien, l’expérience d’un adolescent dans une ville industrielle d’Amérique pouvait devenir le matériau de la poésie.»

On pourrait citer aussi Yves Bonnefoy qui s’interroge sur la traduction, Eugenio Montale lorsqu’il affirme que «la vraie poésie ait toujours le caractère d’un don», mais peut-être est-il sage de s’arrêter à Pier Paolo Pasolini dont l’extrait choisi fait écho au texte de Dante:

Il eut une goutte, encore, de sourire malicieux et douloureux dans l’œil incapable de sourire, puis, d’un air amical, il ajouta: «Mais toi, pourquoi veux-tu retourner au milieu de cette dégradation? Pourquoi ne continues-tu pas à gravir cette pente, seul, comme tu es destiné à l’être, et comme tu l’es?»

Dante: folle rentrée

Dante: folle rentrée

En ce mois d’octobre, l’amateur de Dante ne sait plus ou donner de la tête. C’est une avalanche de colloques plus ou moins savants, d’expositions, de manifestations et de publications, au risque de l’indigestion.

Cet embouteillage est le fruit de la conjonction de deux phénomènes. Le premier était prévu. Il s’agit du 700e anniversaire de la mort de Dante. Le second est lié à la fin —peu ou prou— des restrictions de déplacement et de réunion liées au Covid. Du coup, il devient de nouveau possible de voyager entre la France et l’Italie par exemple, d’organiser des réunions dans des salles fermées. Cette ouverture bienvenue permet de tenir des événements qui auraient du se dérouler au long de l’année 2021, et qui le sont en en un calendrier raccourci à quelques semaines. Quand aux publications, on sait à quel point les éditeurs aiment les anniversaires.

Un menu somptueux

Mais ne faisons pas la fine bouche. Le menu de cette fin d’année 2021 est somptueux si l’on regarde les évènements qui se sont déjà tenus et ceux à venir. La liste ci-dessous est loin d’être exhaustive:

  • le 14 septembre, s’est tenu à l’Institut Culturel Italien un symposium franco-italien sur La forme dell’acqua dans la Divine Comédie où il était question de la «représentation que Dante fait des fleuves et de l’eau sous touts ses formes, symboles et significations».
  • du 28 au 30 septembre, en Corse, un colloque interdisciplinaire s’est tenu à Bastia et à Corte sur le thème «Dante, la poésie et la musique en Corse»;
  • les 7 et 8 octobre, à Nancy, un colloque international sur la Mondialisation de Dante (les débats sont encore visibles ici);
  • le 8 octobre 2021, s’est tenu une journée d’études Dante: riletture, traduzioni e riscritture nelle lingue e nelle romanze, à l’Institut français de Florence;
  • du 7 au 9 octobre, l’Accademia Nazionale dei Lincei à Rome organisait  un colloque La biblioteca di Dante et à cette occasion était inauguré une exposition « immersive » sur les paysages et personnages de la Divine Comédie. Cette exposition court jusqu’au 16 janvier 2022;
  • les 14 et 15 octobre c’était au tour de la Bnf —avec l’École des Chartes— d’organiser le colloque Dante en France, qui fut l’occasion de découvrir les richesses —notamment en terme de manuscrits— qu’elle détient.
  • L’Institut Culturel Italien à Paris n’est pas en reste. Après avoir organisé en juin la magnifique exposition Drawing Dante, la Divine Comédie, moteur créatif de la bande dessinée en juin, celui-ci a tenu et tient toute une série de manifestations intéressantes. Le 13 octobre, René de Ceccatty auteur d’une traduction récente (en octosyllabes) de la Divine Comédie faisait une conférence sur Dante et la France, le 18, se tenait un colloque sur La «selva oscura»: Dante Ariosto, Tasso, le 21 octobre, un concert sur l’Univers musical de Dante, par l’Accademia dei Cameristi di Bari, et enfin le 3 novembre ce sera Julia Hartley et Dante, une sorte de carte blanche à cette jeune britannique spécialiste en littérature comparée.
  • Il ne faut pas oublier le Musée Rodin. Il organise le 22 octobre une journée d’études consacrée à Dante, qui fut l’une des sources d’inspiration majeure du sculpteur
  • Enfin, la galerie 24b crée une exposition inédite à Paris, sur la Divine Comédie, 700 ans une comédie actuelle, du 22 octobre au 12 novembre

L’édition n’est pas en reste

Les éditeurs se sont aussi mis de la partie pour célébrer le 700e anniversaire de la mort de Dante. Pour en rester à l’essentiel:

  • La Pléiade publie une nouvelle édition de la Divine Comédie, 56 ans après celle des œuvres complètes d’André Pézard dans la même collection. Pilotée par Carlo Ossola, ce volume ne contient que la Divine Comédie mais en édition bilingue, avec la traduction de Jacqueline Risset.
  • En Italie, Salerno Editrice publie le premier volume —Inferno— de la nouvelle, et très attendue, édition la Divina Commedia pilotée et commentée par Enrico Malato.
  • Une jeune maison d’édition lilloise, les éditions Laborintus, publient une nouvelle traduction de l’œuvre de jeunesse de Dante, Vita Nuova, traduite par Nacéra Guenfoud Sairou et Giovanna Paola Vergari.

Maintenant, le plus difficile: comment rendre compte de toute cette bouillonnante activité, autrement que sous forme d’un sec sommaire qui ne rend pas compte de la richesse des contributions et des débats, et qui ne détaille pas l’intérêt de ces nouvelles parutions d’œuvres majeures. C’est à cela que nous allons nous attacher dans les prochaines semaines.

  • Illustration: Image extraite de la présentation de Nathalie Coilly, Chargée de collections incunables, Réserve des livres rares, Bnf, lors des journées Dante en France des 14 et 15 octobre 2021..
Dante, par Elisa Brilli et Giuliano Milani

Dante, par Elisa Brilli et Giuliano Milani

Le Dante d’Elisa Brilli et de Giuliano Milani est une tresse. L’un de ses brins est composé des rares documents qui attestent l’activité citoyenne, politique, culturelle et diplomatique du poète dans l’Italie du Nord d’un Moyen Âge finissant. L’autre brin est constitué de ses œuvres, sorte de contrepoint dans lesquelles Dante lui-même retrace sa vie, ses ambitions, ses échecs et ses espoirs.

C’est sur cette matière d’autant plus friable que Dante «ne cesse de réécrire son parcours dans ses œuvres» qu’est construit ce Dante. Son sous-titre Des vies nouvelles, s’il est un clin d’œil au premier libello du poète florentin, raconte aussi une entrée dans cette «forêt obscure» qu’est la vie du poète et les chemins multiples qu’il faut parcourir au risque de s’égarer pour essayer de le suivre.

Mais que nous apporte de nouveau ce livre? Nous pourrions nous satisfaire, pour en rester aux récentes biographies francophones, du remarquable Dante d’Enrico Malato1, fruit d’une vie de recherches sur le poète et son œuvre. Tout comme pourrait nous contenter le très récent Dante d’Alessandro Barbero,2 qui retrace avec verve son parcours entre une Florence, qui le porte au sommet des responsabilités politiques, avant de le condamner à l’exil et à une errance à travers l’Italie du Nord.

Le statut professionnel de Dante: poète

Dès les premières pages, les doutes sont balayés, même si la lecture peut être déroutante pour un béotien. L’ouvrage ne cède pas à la facilité en s’appuyant et analysant de nombreuses références poétiques, en particulier des œuvres de jeunesse peu connues du grand public. Mais le choix de reporter en fin d’ouvrage, le copieux appareil de notes (et l’épaisse bibliographie) facilite grandement la lecture.

Le portrait de Dante que dressent Brilli et Milani est celui d’un homme dont l’identité s’est faite par la poésie et pour la poésie, et cela dès son plus jeune âge. Ce sera d’ailleurs son seul «statut professionnel» tout au long de sa vie. Explorant la décennie qui s’étend de 1283 à 1293, dans le chapitre qu’il baptise Adolescence, ils relèvent:

Le jeune Dante fait de la poésie. Il en fait avec une intensité qui n’a pas d’égal dans son entourage. (…) Dante achève une poésie tous les deux mois, si on se limite aux poèmes dont la paternité est certaine; une tous les douze jours si on lui attribue le Fiore.

Une activité débordante surprenante, puisque le poète —qui n’a pas de métier— n’en tire aucune rémunération. Il n’est ni jongleur ni ménestrel ni homme de cour. C’est la preuve avance Elisa Brilli et Giuliano Milani

d’une passion et d’un choix de vie, autant qu’un moyen de promotion individuelle et, au fur et à mesure qu’il se fait connaître dans le milieu florentin, sociale.

Le «Je» de la personnification

Pour autant, notre poète ne fait pas de la poésie par simple jeu intellectuel. Au cours de ces années, il va explorer, utiliser, remanier et réinventer. Par exemple, il va jouer de la personnification. Celle d’Amour bien sûr, mais aussi de Mélancolie, d’Ire, de Douleur ou encore de la Mort. Lui-même va, en quelque sorte, se dédoubler en un “Je” qui sera souvent le narrateur de la poésie.

Mais les deux auteurs insistent, ce jeu d’écriture n’en est pas un. Ils prennent pour exemple la canzone Donna pietosa e di novella etate3, que Dante va reprendre dans la Vita Nuova:

La donnée fondamentale que Donna pietosa livre, tant pour l’histoire culturelle que pour les récits de soi à venir de Dante, est la valeur de la mort et de la méditation sur la mort pour tout homme à la fin du Moyen Âge. Avant tout, cette chanson est le témoin de la nonchalance avec laquelle un jeune homme curieux d’expérimenter l’écriture en jouant avec les personnifications, les visions et les registres, peut transgresser le terrain de l’intériorité traditionnellement réservé à la poésie d’amour, pour en arriver à décrire les limites de l’expérience terrestre et, à peine entrevu, l’au-delà.

Une audience et un communauté à conquérir

Les enjeux de sa poésie sont multiples pour Dante. Il cherche notamment à travers un dialogue avec d’autres poètes, mais aussi dans la recherche de ce que l’on appellerait aujourd’hui une “audience” ou une “communauté” à acquérir “un espace légitime et public”. Ce sont ces enjeux qui se retrouvent exacerbés lors de la publication de la Vita Nuova:

Il ne s’agit pas là d’un pari littéraire à proprement parler, mais d’un pari plus radical encore: faire en sorte que l’activité littéraire en langue vernaculaire soit socialement reconnue et dotée d’une valeur supérieure à celle d’échange (qu’à la poésie pour les ménestrels qui gagnent ainsi leur vie) ou de divertissement plus ou moins engagé (…). Un tel pari est vital pour le jeune Dante (…) il mobilise, sélectionne et réorganise sa production lyrique dans un ouvrage qui a l’ambition de donner la preuve de ses qualités éthiques, artistiques et intellectuelles auprès d’un public élargi.

La vie de Dante, sur le plan politique, va s’emballer dans la dernière décennie du XIIIe siècle. Sa carrière éclair commence en 1295 et s’achève en 1301 par l’ambassade particulièrement importante à Rome.

Comment s’explique cette ascension extrêmement brutale qui voit un “inconnu” n’appartenant ni à une des familles nobles ni à l’une de celles qui dominent l’activité économique de Florence accéder aux principales responsabilités politiques de la cité?

L’influence des Ordres mendiants

Elisa Grilli et Giuliano Milani formulent l’hypothèse que Dante aurait reçu un sérieux coup de pouce de la part des ordres mendiants, Franciscains et Dominicains:

Si l’on considère cette présence politique des ordres mendiants (à Florence — Ndr), la contemporanéité entre la fréquentation de leurs couvents de la part de Dante et les premières traces de son engagement dans les institutions de la Commune semble loin d’être une coïncidence fortuite.

Mais on le sait cette carrière politique ambitieuse a été brisée par le retour des guelfes noirs dans les fourgons de Charles de Valois, l’éviction des guelfes blancs et pour Dante la condamnation à l’exil.

Pour lui, c’est une catastrophe et il le dira dans l’admirable chanson de l’exil, Tre donne intorno al core mi son venute:

«(…) E io, che ascolto nel parlar divino

consolarsi e dolersi

così alti dispersi,

l’essilio che m’è dato, onor mi tegno:

ché, se giudizio o forza di destino

vuol pur che il mondo versi

i bianchi fiori in persi,

cader co’ buoni è pur di lode degno.

(…)

Canzone, uccella con le bianche penne;

canzone, caccia con li neri veltri,

che fuggir mi convenne,

ma far mi poterian di pace dono.

Però nol fan che non san quel che sono:

camera di perdon savio uom non serra,

ché ’l perdonare è bel vincer di guerra.

(Et moi qui écoutait leur parler divin / se consoler et plaindre / de si noble bannis, / je tiens pour un honneur l’exil qui m’est donné: / car si jugement ou force du destin, veut que le monde change / les fleurs blanches en fleurs sombres, / tomber avec les bons reste digne de louange. (…) Chanson, chasse avec les plumes blanches, / chanson, chasse avec les chiens noirs / que j’ai du fuir / quand ils pouvaient me faire don de la paix. / Mais ils ne le font pas, ne sachant qui je suis: / le sage homme ne ferme pas la chambre du pardon, / car pardonner est belle victoire de guerre.)

Le fait d’avoir été banni devient une marque de distinction

Cette chanson était destinée à être commentée dans le Livre XIV de son Convivio, mais l’ouvrage restera inachevé. Elle a peut-être été composée en 1302-1304, soit au début de son bannissement. Mais au-delà des questions de datation des œuvres, qui est très délicate durant la période d’exil, l’importance de ce poème tient à d’autres facteurs:

Non seulement le fait d’avoir été banni devient une marque de distinction, mais c’est ce qui permet de faire le pont entre son expérience individuelle et celle universelle de l’humanité, ainsi qu’entre la poésie d’amour pratiquée autrefois et les thèmes moraux et doctrinaux.

Ce sont d’ailleurs les écrits de Dante pendant cette période, et en particulier les épîtres qui lui sont attribuées (au nombre de 13) qui permettent d’éclairer quelque peu les premières années de la période d’exil.

C’est une version nuancée de cette période que proposent les deux auteurs, refusant de prendre pour argent comptant «le récit autobiographique que Dante tissera une dizaine d’années plus tard», notamment dans La Divine Comédie. Une version dramatisée qui l’aurait vu rompre brutalement avec le parti des Blancs pour faire «parte per se stesso» (part(i) pour soi-même).

Deux mondes interdépendants

Au contraire, Elisa Brilli et Giuliano Milani préfèrent mettre l’accent sur «la nature fluctuante des appartenances et les échanges continus qui relient ces deux mondes», à savoir le monde communal, celui des villes comme Florence, Arezzo, Pise… et le monde courtois des Malaspina, Guidi, della Scala… «Tous deux, soulignent-ils, sont les deux parties complémentaires et interdépendantes d’un même univers». Ils ajoutent «les allers-retours en factions (gibelins, guelfes blancs et noirs) ne sont pas du tout exceptionnels».

En tout cas, c’est bien le même poète, celui qui a expérimenté formellement dans sa jeunesse à Florence, qui s’attaque dans cette période d’exil à ce “monument” qu’est La Divine Comédie. Une notion qui interroge et qui a amené certains chercheurs à privilégier la notion de “document” ou si l’on préfère d’instant book. La Comédie serait alors «un livre d’actualité rédigé sous la pression des contingences.»

C’est une troisième voie séduisante que proposent les deux auteurs, celle d’un livre “testament”:

Le terme serait à prendre d’abord dans le sens courant de l’époque de Dante: un acte écrit à la première personne, en tout état de conscience et volonté, servant à «sauver son âme et se perpétuer», et qui se caractérise par ce que les juristes appellent sa «révocabilité», c’est-à-dire le fait de pouvoir être mis à jour.

Une nouveauté absolue dans la littérature médiévale

Une vision séduisante, car d’une part elle permet de «penser la raison pour laquelle l’écriture du poème est susceptible d’évolution» et d’autre part, elle permet de placer au centre de l’analyse le «je», un testament étant lié à son rédacteur. C’est une innovation radicale, remarquent-ils, car ce personnage-narrateur de La Comédie «est une nouveauté absolue dans la littérature médiévale».

Il permet aussi à Dante de renouer avec ses expérimentations de jeunesse en utilisant de nouveau le procédé du «récit de soi»:

«Loin d’être des «moments», les références à la vie de Dante constituent une partie essentielle du poème car toute affirmation concernant le personnage-narrateur affecte également la raison d’être de la Commedia dans son ensemble.»

Pour autant Elisa Brilli et Giuliano Milani se refusent tout au long de leur Dante à traiter ces «récits de soi» comme des sources biographiques, mais plutôt à les prendre «comme objets d’études et donc d’histoire en soi».

Ce choix leur permet d’aborder de manière beaucoup globale la vie du poète, en refusant de s’enfermer dans «les détails érudits, que l’on ne pourra probablement jamais établir». C’est le cas par exemple pour le poème Tre donne, mais aussi pour la datation précise de la plupart de ses épîtres, ou encore celle de la rédaction de ses œuvres majeures que sont le Convivio, le De Vulgari eloquentia et bien sûr de La Commedia.

Ce renoncement s’avère fécond, puisqu’il permet de redonner une cohérence aux grandes phases de la vie de Dante, son adolescence, sa jeunesse à Florence, sa jeunesse en exil, sa vieillesse, mais aussi une cohérence à une vie toute entière consacrée à l’écriture et à la poésie et qui fait désormais partie de notre mémoire. 

Notes

  • Dante, Des vies nouvelles, par Elisa Brilli et Giuliano Milani, Fayard, Paris, 2021
  • Elsa Brilli est professeure de littérature médiévale à l’université de Toronto (Canada). Elle a déjà publié Firenze e il profeta (Carroci, Rome, 2012), dirigé Dante’s Biographies and Historical Studies: An Ouverture publié dans le volume 136 des Dante Studies (John Hopkins University Press, Baltimore, 2018) et avec Justin Steinberg et Williams Robin l’International Seminar on Critical Approaches to Dante.
  • Giuliano Milani est professeur d’histoire médiévale à l’université Gustave Eiffel Paris-Est. Il a déjà publié L’Homme à la bourse au Cou, Généalogies et usage d’une image médiévale (Presses Universitaires de Rennes, 2019). Sous sa direction et celle de Teresa De Robertis, Laura Regnicoli et Stefano Zamponi le Codice diplomatico dantesco, dans la Nuova edizione commentata delle opere di Dante (Salerno Editrice, Rome, 2016). Il a également co-dirigé avec Antonio Montefusco Dante attraverso i documenti. II. Presupposti e contesti dell’impegno politico a Firenze (1295-1302) 
#700Anniversaire: DANTE, par Alessandro Barbero

#700Anniversaire: DANTE, par Alessandro Barbero

En février 2021 devrait paraître l’édition française du “Dante” d’Alessandro Barbero, mais sans attendre nous avons lu l’édition italienne originale. Au terme d’une enquête minutieuse, l’auteur nous brosse le portrait d’un Dante intime et fragile, brisé en pleine ascension sociale et que l’épreuve de l’exil va transformer de manière irréversible. 

Le 11 juin 1289, jour de la Saint Barnabé, l’armée florentine arrive devant le château de Poppi. Devant elle, s’étend une vaste plaine, Campaldino. En face, les troupes d’Arezzo barrent la vallée. Un jeune Florentin de 24 ans, Dante Alighieri, se trouve en première ligne, parmi les 150 feditori de Florence qui vont recevoir la charge de la cavalerie adverse…

Le livre d’Alessandro Barbero s’ouvre par cette scène de guerre, et le Dante qu’il nous raconte est loin des canons traditionnels: oubliés ou quasi la poésie, le dolce Stil novo, La Divine Comédie… Place au soldat, à l’homme d’action, au responsable politique ambitieux, à l’exilé errant de cour en cour.

C’est un Dante intime qui s’esquisse. Un enfant né dans une famille relativement aisée. Un homme fier, hautain, peut-être méprisant et dédaigneux, mais confiant en ses capacités intellectuelles. Un homme ancré dans la société du Moyen Âge et lié par un complexe réseau familial et d’amitiés. 

«Son écriture était maigre et longue et très convenable»

Le pari d’Alessandro Barbero est audacieux tant les traces de la vie du Sommo poeta sont fragiles, dispersées et incomplètes. Par exemple, aujourd’hui encore aucune source directe ne permet d’affirmer que Dante se trouvait à la bataille de Campaldino. 

Seul nous le dit un commentaire de Leonardo Bruni dans la Vita di Dante, qu’il consacra au poète. Dans ce témoignage qui remonte à 1436, il écrit: 

Il (Dante – Ndr) participait à tous les exercices; de fait, dans cette bataille mémorable et immense, il fut à Campaldino, jeune et en bon estime, il se trouva dans l’armée combattant vigoureusement à cheval et au premier rang.

Pour appuyer ses dires, Bruni cite une lettre autographe de Dante, dont il décrit la calligraphie: «son écriture était maigre et longue et très convenable, selon les quelques lettres que j’ai vu que j’ai vu écrite de sa propre main». Malheureusement, tout cela est perdu. 

Au final, la présence de Dante semble peu contestable, mais c’est sur ce fil ténu qu’est construit le livre d’Alessandro Barbero. Il avance méthodiquement, recoupant tant faire se peut les dates, les témoignages, évitant dans la mesure du possible cette source d’auto-authentification qu’est La Divine Comédie.

Le Dante d’Alessandre Barbero est donc né dans une famille relativement aisée. Il en possède en tout cas tous les marqueurs,  l’un des principaux étant sa participation comme cavalier à la bataille de Campaldino. La possession d’un cheval, d’une armure, son alignement en première ligne autant de signes qui trahissent sa position sociale. Mais pour autant, était-il noble? 

Un portrait du Clan Alighieri

On sait qu’il le revendique dans La Divine Comédie, faisant remonter ses quartiers de noblesse à son aïeul Cacciaguida. Et le fait que Farinata degli Uberti, incarnation de la vieille noblesse florentine, lui adresse la parole et dialogue avec lui au Chant X de l’Enfer est souvent interprété comme un indice des origines nobles de la famille de Dante. 

Dans une société organisée et hiérarchisée comme l’était la Florence féodale de la fin du XIIIe siècle, la question était loin d’être anecdotique. Elle l’était encore moins pour Dante, car en dépendait «sa collocation dans la société florentine et ses rapports avec ses meilleurs amis.» 

Tout le travail d’Alessandro Barbero est donc de démêler les fils complexes des origines familiales de Dante, de reconstituer sa famille, d’en dresser un arbre généalogique, et de replacer ce portrait du “clan Alighieri” dans une Florence à la féodalité bien réelle mais à la définition beaucoup plus floue, qu’elle ne l’était alors, par exemple, dans la France voisine. 

L’importance du patronyme

Dans ce contexte, deux marqueurs sont importants, le patronyme étant le premier d’entre eux. Dante nous dit A. Barbero «était fier de posséder un nom depuis quatre générations.» et cela est corroboré par le fait qu’à Florence on disait «gli Alighieri (ou, pour être précis, “gli Alaghieri”)». 

Mais un nom sans richesse n’était rien dans une ville en pleine expansion où s’opposaient vieilles familles (nobles) au patrimoine constitué et nouveaux riches industriels, commerçants et banquiers. 

Ici, très clairement Dante n’est ni l’un l’autre. Certes «il possédait un patrimoine» et était donc relativement aisé puisqu’il semble être le premier membre de sa famille «qui pouvait se permettre de vivre de ses rentes». Cette richesse réelle —mais relative— n’est pas un fait communément accepté par les commentateurs remarque Alessandro Barbero. 

Toutefois, l’origine de ce patrimoine n’était guère glorieuse: 

Son père, son grand-père, ses oncles étaient des usuriers, au moins dans le sens technique du terme. 

Ce “petit bourgeois” presque “balzacien” peut être considéré comme un modéré lorsqu’il se lance en politique. En tout cas, il s’est coulé dans la mouvance idéologique majoritaire de l’époque: 

C’est un popolano 1 quoique d’orientation modérée, enclin au compromis avec les “Grands” et horrifié par la dictature des petites gens.

De facto, il va tourner le dos à ses amis nobles

Mais pour modéré qu’il soit, dans cette Florence fracturée, emplie de haine, nourrie de vendetta,  difficile d’être neutre, surtout qu’il participe à l’exercice du pouvoir du “popolo”. De ce fait, il tourne le dos à ses amis nobles, dont le premier d’entre eux est Guido Cavalcanti. Souvent on ne retient que la rupture poétique; en fait, il en une autre qui est politique: 

Guido avait connu un autre Dante, désireux de fréquenter les bandes de jeunes nobles, auteur de vers qui célébraient une culture et un style de vie aristocratique; désormais, il ne le reconnaît plus.

La suite de l’histoire est connue: l’exil et la mort de Guido, l’hostilité du pape Boniface VIII, l’engagement sans cesse croissant de Dante dans la définition de la politique de Florence, le retour des guelfes noirs dans les malles de Charles de Valois en novembre 1301, la —plutôt les— condamnation à l’exil… mais ici je laisse les lecteurs découvrir le minutieux et passionnant travail de reconstitution du parcours de Dante auquel s’est livré Alessandro Barbero. 

Pour Dante, en tout cas, à partir de 1302 tout devient compliqué, et pour l’auteur de sa biographie également. Les sources manquent pour raconter son parcours: 

Dante vécut en exil les vingt dernières années de sa vie. Ce sont des années sur lesquelles nous savons peu, bien moins que ce que nous avons pu reconstituer jusqu’à présent. Il n’existe pratiquement pas de document d’archives qui nous parle de lui; les allusions autobiographiques contenues dans ses œuvres deviennent toujours plus cryptiques, et peuvent être interprétées selon les modes les plus divers.

Les mystères de Vérone et de Bologne

Par exemple, difficile de percer, ce qu’A. Barbero appelle les “mystères de Vérone”: par quel membre des Scaglieri, Dante est-il accueilli (recueilli?) au début de son exil? Il y a ensuite les « mystères de Bologne”: combien de temps (s’il y est allé) le poète est-il resté dans cette, ville dirigée par des Guelfes blancs alors que “depuis la rupture, les Blancs voulaient sa peau»? Etc. 

Pourtant, cet exil va transformer Dante. Ce responsable politique d’une commune, représentant du “popolo” va devenir un adepte de la culture de cour. vue comme une forme suprême de raffinement également intellectuel: 

il n’est pas douteux que durant ces années Dante fréquenta les grandes familles nobles qui dominaient les régions montagneuses de l’Italie centrale.

L’histoire d’une rupture entre deux Dante

Ce sera pour lui un changement profond. Politiquement ces familles appartiennent et dirigent le parti gibelin et sont des soutiens de l’Empire. Mais il est une autre évolution plus subtile que souligne Alessandro Barbero: 

même s’il restait fidèle à l’affirmation des Dolci rime selon laquelle la véritable noblesse est celle de l’âme, Dante élaborait cependant une vision du monde dans laquelle il restait peu d’espace pour la foule des trafiquants, changeurs, usuriers et entrepreneurs, en grande partie paysans justes urbanisés et enrichis de peu, qui formaient le peuple des communes.

Bref, ce que raconte Alessandro Barbero est l’histoire d’une rupture entre deux Dante, celui de Florence et celui de l’exil. Une rupture poignante mais irréversible. Dante va même devenir étranger à la langue de sa ville. Dans la canzone Amor, da che convien pur ch’io mi doglia, il écrit qu’il espère que cette canzone parvienne à 

Fiorenza, la mia terra 

Il appelle ainsi Florence, car il l’a toujours nommée ainsi et toute l’Italie fait de même. Mais à Florence on ne dit plus Fiorenza remarque Alessandro Barbero qui s’appuie sur Remigio del Chiaro Girolami, le prédicateur dominicain de Santa Maria Novello. Celui-ci disait, 

que désormais seuls les étrangers utilisaient ce nom: les citoyens ne l’appelaient plus ainsi, mais dans leur langue corrompue l’appelaient Firençe. Sans le savoir, Dante s’était transformé en un étranger.

Notes 

  • DANTE, par Alessandro Barbero, Laterza, Rome – Bari, 2020 
    (Édition en langue italienne. Toutes les citations sont extraites de DANTE et traduites par moi. Une édition en français de cet ouvrage devrait paraître le 17 février 2021 chez Flammarion.)
  • Alessandro Barbero enseigne l’Histoire médiévale à l’Université du Piémont Oriental, à Vercelli. Essayiste et romancier il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Bella vita e guerre altrui di Mr Pyle, gentiluomo. pour lequel il a obtenu le prestigieux prix Strega en 1996. Il a aussi publié entre autres Carlo Magno, un Padre dell’Europa, Donne madonne, mercanti e cavalieri, Sei storie medievali, un Dizionario del Medioevo (avec Chiara Frugoni).