Dante injurieux, par Giuliano Milani

Dante injurieux, par Giuliano Milani

En 1294, Dante et Forese Donati, un noble florentin, s’affrontent à coup de rimes dans une tenson. Giuliano Milesi dans “Dante injurieux” replace ces six sonnets dans leur contexte politique, poétique et amical. Il en restitue les enjeux sous-jacents et offre une lecture renouvelée de cette âpre dispute en vers et en rimes. 

Rencontre Dante et Forese au Chant XXIII du Purgatoire

Les retrouvailles de Dante et de Forese au Chant XXIIII du Purgatoire – MS. Holkham misc. 48, p. 103 (détail) – Boldleian Library, University of Oxford

 

Une poignée de mots, quelques vers, des allusions masquées, des injures personnelles et blessantes… la tenson qui a opposé Dante à Forese Donati soulève encore aujourd’hui un grand nombre d’interrogations que ce soit sur le sens des mots employés, sur les allusions cachées ou encore sur les intentions réelles de cet échange. 

La tenson1 dont il est question est un ensemble de six sonnets dans lequel s’affrontent violemment Dante et Forese, un membre de la puissante famille Donati. «Ces battles étaient très répandues» à cette époque, explique Giuliano Milani2, mais celle-ci présente un caractère exceptionnel, comme il le détaille: 

Elle possède quatre caractéristiques que l’on ne retrouve rassemblées dans aucun texte antérieur: il s’agit d’une tenson-invective composée d’un ensemble de poèmes contenant des accusations et des insultes; elle fait référence à certains évènements dont nous savons qu’ils ont réellement eu lieu (notamment la mort du père de Dante et les mariages de Forese et de ses frères); elle désigne nommément ses deux auteurs; elle emploie un registre et un vocabulaire comico-réaliste.

Mais d’abord, peut-être faut-il revenir sur un élément que l’on découvre à la lecture de Dante injurieux. Dante et Forese n’inventent rien lors de leurs vifs échanges. «Ils s’inscrivent dans la continuité d’une tradition littéraire initiée par la génération de poètes qui les a précédés». Sur le plan formel, ils reprennent, en particulier, «le modèle de poésie comique élaboré par Rustico di Philippo». 

Ce poète florentin, qui écrivait vers 1260, avait adopté un ton sarcastique et direct. Ce «plus grand poète de l’injure», comme le décrit G. Milani attaquait, par exemple, dans ses poèmes directement et nommément les guelfes qui avaient banni les gibelins après la reconquête de la ville en 1267. Témoin, le début de ce sonnet où il attaque un noble guelfe, sans doute Fastello della Tosa:

Sieur Fastello, messire casse-couilles, 

les gibelins rabaisse autant qu’il peut,3

Il ne faut pas s’arrêter au seul sens littéral des textes de Rustico, explique l’auteur, qui voit un deuxième niveau de lecture possible avec un «sens métaphorique-obscène». De l’ambiguïté ainsi créée naît un effet comique. 

Tous ces traits se retrouvent dans les six sonnets qui composent la tenson. Ceux-ci furent sans doute écrits «dans la seconde moitié de l’année 1294», avance G. Milani au terme d’une longue et convaincante démonstration. Une datation importante, car elle permet de situer cet échange dans un moment socio-politique très particulier de Florence.

Cette période se situe en effet au mitan de la publication des Ordonnances de justice de Giano della Bella. Cette réforme, aboutissement d’un long processus, renforçait le pouvoir des Arti (les corporations) sur celui des magnati, où si l’on préfère du popolo sur l’élite et la noblesse. Or, Dante et Forese appartenaient aux deux camps opposés. 

Dante était lié aux Arti (il était membre de l’Arte dei Medici e Speziali) auxquels il doit son ascension politique, qui devait culminer en 1300 avec son élection comme prieur de Florence. Forese, de son côté appartenait à la puissante famille des Donati, dont le chef (et frère de Forese), Corso, était alors le «magnat par excellence». 

Pour autant, dans la société extrêmement hiérarchisée qu’était alors Florence, il existait des espaces de dialogue dont la poésie. N’oublions pas que le «premier ami» de Dante était Guido, lui-même membre d’une grande famille noble florentine.  G. Milani remarque 

Dante appartenait à une génération de transition dont les membres, éduqués dans les valeurs qui avaient soutenu l’alliance entre le popolo et l’élite, vécurent, vers l’âge de trente à quarante ans, la fin de cette union. 

La tenson est donc écrite dans un contexte politique mais aussi économique et social particulier, et c’est à partir de ce contexte que G. Milanii propose les clés de compréhension. 

Par exemple, dans le premier sonnet, Dante évoque «l’infortunée femme de Bicci surnommé Forese», la plaint parce qu’«à la mi-août on la trouve enrhumée», la couette de son lit «est trop rabougrie». Le premier tercet4 en ajoute encore aux malheurs de cette «infortunée femme»: «La toux, le froid et autre male-envie / point ne lui viennent de vieilles humeurs, / mais du manque qu’elle sent dans son nid». Pour couronner le tout, Dante fait intervenir la mère de l’épouse qui visiblement prise de regrets devant le naufrage du mariage de sa fille, regrette de ne pas l’avoir «placée», même pour rien («per fichi secchi» / «pour des nèfles») dans une maison autrement plus solide, celle du comte Guido. 

Que comprendre de cette histoire ? Dante fait clairement deux allusions: l’une à l’impuissance sexuelle et l’autre à la pauvreté de Forese. Le droit matrimonial de l’époque permet d’expliquer ces sous-entendus:

Le droit canonique établissait que seule la puissance sexuelle du mari réalisait pleinement l’acte juridique du mariage, qui permettait à l’époux l’accès aux biens dotaux de sa femme et à leur gestion. À l’inverse, un mari impuissant (en latin frigidus, froid) pouvait être un motif d’annulation du mariage et donc de restitution des biens dotaux.

Dante accuse donc Forese de négligence à l’égard de ses devoirs conjugaux, et ipso facto le risque d’appauvrissement qu’il court. Ce faisant, Dante vise juste. 

Chacun des sonnets —et Forese n’est pas en reste— est donc une charge violente et nominale contre l’autre protagoniste. Difficile aujourd’hui de savoir s’il s’agissait de premier ou de second degré, mais peu importe, dit G. Milani: 

Ils ont mis en évidence, de manière très intéressante pour nous, non seulement les caractéristiques, mais aussi les faiblesses, je dirai les vulnérabilités, des deux groupes sociaux que la politique définissait et distinguait par ses décrets.

Toutefois, l’histoire ne s’arrête pas en 1294. 20 ans plus tard, alors qu’il écrit le Purgatoire, Forese ressurgit sous la plume de Dante comme… poète. Il place en effet ce personnage dans cette partie du Purgatoire, entre —excusez du peu— Stace et le célèbre troubadour Arnaud Daniel. Et ici, tout est à front renversé. Par exemple: 

Nella (l’épouse de Forese), dont Dante s’était servi pour révéler l’impuissance de Forese et, en cas de séparation, sa ruine financière, devient ici l’instrument du salut éternel de ce dernier.

C’est en effet, grâce aux prières de Nella que l’âme de Forese a écourté le  temps qu’il devait passer dans l’antipurgatoire.

Dante injurieux nous offre donc une lecture renouvelée: 

On ne saurait réduire la tenson (…) à une expérience littéraire dénuée de conséquences. Il (Dante -Ndr) mettait ainsi sa poésie exclusivement consacrée à l’amour et à la louange des femmes, au service d’une polémique brûlante d’actualité (…) elle fut un tournant, non seulement de son expérience littéraire, mais aussi de son engagement public.

Last but not least, c’est un troisième Dante qui apparaît aux yeux de Giuliano Milani à la lecture de la tenson et du Chant XXIII du Purgatoire. Aux côtés du Dante personnage, protagoniste du récit, «qui fait le voyage, parle aux âmes, souffre, se purge…», et du Dante poète, «qui sait comment les choses se sont passées et les raconte»,  il y a place pour un Dante historique. C’est-à-dire le Dante homme, citoyen, banni, qui a décidé d’écrire sur la base de ses expériences la Commedia

Une lecture aussi renouvelée de cette tenson imposait une traduction elle aussi renouvelée. C’est Christophe Mileschi, poète lui-même, qui s’est attaqué à cette tâche délicate, où l’archéologie des mots et des expressions, le (ou les) sens cachés, les allusions doivent trouver une nouvelle vie en français contemporain et en rimes. Bref, il s’agit d’allier la forme, la poésie et le fond, c’est-à-dire le travail de recherche de Giuliano Milani.

Comment traduire par exemple l’expression fichi secchi, qui exprime comment une chose (en l’occurrence, le mariage de Forese et de Nella) à peu de valeur. Traduire littéralement par «figues séches» n’avait guère de sens et surtout ne rendait pas cette idée que le mariage de Forese et de Nella ne valait rien. Ch. Mileschi retint le mot «nèfle», dont le Trésor de la langue française nous dit qu’au pluriel, des nèfles «c’est une chose de peu de valeur ou de peu de prix; rien du tout». 

C’est ainsi que la fin du premier sonnet écrit par Dante, «Piange la madre, c’ha più d’una doglia, / dicendo: «Lassa, che per fichi secchi / messa l’avre’ ‘n casa il conte Guido!» est devenu en français: 

Sa mère pleure, elle a bien des douleurs, 

disant: «Las, pour des nèfles je l’aurais

placé dans la maison du Comte Guy!»

Notes

  • Dante injurieux. Poésie comique et politique à Florence au XIIIe siècle, par Giuliano Milani, coll. Lectures méditerranéennes, École française de Rome, Rome, 2025
  • Giuliano Milani est professeur d’histoire du Moyen Âge à l’université Gustave Eiffel. Spécialiste des villes italiennes, il a écrit L’homme à la bourse au cou (Presses Universitaires de Rennes, 2019) et, avec Elisa Brilli, la biographie Dante. Des vies nouvelles, dont nous avions rendu compte ici lors de sa parution 
  • Traduction des sonnets: Christophe Mileschi est professeur en études italiennes à l’université Paris Nanterre et aussi traducteur de l’italien (Dino Campana, Pier Paolo Pasolini, Alessandro Manzoni, Italo Calvino, Luigi Meneghello, Léonard de Vinci…). Il a aussi publié plusieurs romans et recueils de poèmes.
  • On peut trouver cet ouvrage à la librairie italienne La Libreria (89 rue du Fbg Poissonnière, 75009 Paris) ou sur le site de l’École française de Rome  

 

 

Purgatorio, par Jean-Pierre Ferrini

Purgatorio, par Jean-Pierre Ferrini

Purgatorio de Jean-Pierre Ferrini est un livre de voyages, de lectures et d’écriture autour de Dante et son Purgatoire. 

Dessin de Jean-Marie Queneau

Le Paradis terrestre – dessin de Jean-Marie Queneau

Purgatorio de Jean-Pierre Ferrini est un livre inclassable. Roman? Essai? Récit? Poème? Peu importe. Il y est d’abord question de Dante Alighieri et de son Cantique le moins connu: le Purgatoire. 

Tout commence par un rêve. Un ami américain, nous dit l’auteur, lui offre dans son sommeil un livre qui s’appelle Purgatorio. À son réveil, il note une phrase: 

Toujours en tension vers un but qui se dérobe, jamais le désir n’est satisfait. 

Cette maxime va l’accompagner tout au long de ses voyages. Mais quel désir l’anime? Quel est ce but? La lecture du Purgatoire de Dante est à l’évidence pour lui «une ligne directrice, quelque chose qui tend vers». Mais cette «lecture» est intriquée à une autre quête, celle d’un lieu. 

Trois lieux, un récit

Dans Purgatorio, Jean-Pierre Ferrini nous raconte trois de ces lieux et leur place assignée dans le récit: Soorts, une petite ville du Sud-Ouest coincée entre l’Océan atlantique et un étang sera l’Antépurgatoire, un monastère italien au bord de la Méditerranée fera figure de Purgatoire, et une maison «proche du Vendômois de Ronsard et du côté de chez Proust, à Illiers-Combray» tiendra lieu de Paradis terrestre. Le voyage et l’écriture du livre s’y achèvent.

Le récit sera donc «autopographique», selon le mot forgé par l’auteur: 

Le mot «autopographie» traduit l’idée qu’un lieu, la façon dont nous l’habitons, dit quelque chose de nous-mêmes (…). Dans l’autopographie, on n’écrit pas sa vie, on écrit le lieu où l’on vit, où l’on a vécu, le lieu par extension où l’on désirerait vivre. 

Jean-Pierre Ferrini voyage en apparence léger, mais il est difficile de l’imaginer autrement que traînant un bagage rempli de livres. Oblomov de Gondcharov, L’Homme sans qualités de Musil, Les Pensées de Pascal, les œuvres d’Horace et tant d’autres sont ses compagnons. En fin d’ouvrage, une liste donne à voir ces livres «qui tiennent dans une valise», et dont il relève malicieusement «la quasi-absence de références à Dante, Ronsard ou Proust».

Dante est partout présent

Une coquetterie, car la présence de Dante l’accompagne tout le long de son itinéraire. À Soorts, il apprend «enthousiasmé» que ses voisins sont des parents d’Henri Hauvette «éminent dantiste, traducteur et auteur d’études sur la Divine Comédie»5. Dans le monastère où il séjourne, il note: «Le père prieur ressemblait étrangement à Dante, un Dante encore jeune qui aurait offert à un des moines en échange de son hospitalité une copie de l’Enfer». 

Lors d’un séjour, il se souvient aussi «d’un enfant, dans un village, qui récitait a memoria, comme un métronome, le début du Chant XXXIII du Paradis». À Rome, il consulte les archives de Jacqueline Risset, «des archives qui disent combien Jacqueline Risset, qui disparu si soudainement le 3 septembre 2014, aura traduit Dante à partir de sa propre mémoire poétique». Plus tard à Paris, il voit la lune réapparaître derrière les clochers d’une église «comme une perle sur un front blanc», reprenant la belle image poétique de Dante, lorsqu’il voit apparaître au Paradis les visages des âmes bienheureuses à la surface laiteuse de la lune, leurs traits légers comme «perla in bianca fronte»6

Le livre se fait ainsi en voyageant, en lisant, en écrivant… et en laissant à chaque lecteur son «libre arbitre». «Chacun son purgatoire», écrit-il: 

Chez Dante, la passion politique est extrêmement prégnante. En antidatant son poème, il peut prédire qu’il connaîtra après l’année 1300 l’exil, la guerre intestine entre Guelfes et Gibelins, l’échec de sa mission impériale, la trahison française des papes, etc. Même au Paradis, une rage pasolinienne l’animait sans parvenir à le purger entièrement de cette passion. Mais pour nous qui venons après?

Faudrait-il à l’instar du poète faire «Parte per te stesso. Faire un parti pour soi seul»7? La question entraîne notre auteur dans une virevoltante réflexion qui mêle des personnages de la Divine Comédie, une interrogation sur les civilisations et le temps «qui dévore et fauche», sur l’immense cacophonie qu’est notre présent… 

«Parva sed apta»

«Moi, je vante une campagne riante, avec ses ruisseaux, ses rochers tapissés de mousse, ses bois. Que veux-tu que je te dise ? Je vis, je suis roi dès que j’ai quitté ces choses-là que, vous, vous portez aux nues dans un concert d’approbation»8. Jean-Pierre Ferrini, comme l’écrivait le poète latin Horace à son ami Fuscus, resté en ville, rêve lui aussi d’être «roi» en sa campagne. La recherche d’une «maison» occupe la troisième partie du récit. C’est là qu’il écrit: «Le plus souvent je choisis la grande table de la pièce du bas, le séjour. Là, quelque chose se met à tourner. Le jardin fleurit derrière la baie vitrée, légèrement dans l’oblique de mon regard». C’est dans ce lieu Parva sed apta (petit mais suffisant), baptisé ainsi selon l’inscription de la maison qu’habita l’Arioste à Ferrare avant sa mort en 1533, que s’achève l’écriture: 

Par la fenêtre, à l’ouest, 

et par la vitre de la porte de la façade nord, 

la lumière entre dans la maison en écrivant 

l’ombre des feuillages qui se reflètent 

sur les murs de la grande pièce du bas;

Le récit semble terminé, mais un petit trésor attend le lecteur patient dans les pages de l’Addenda, en fin de volume. 

Jean-Pierre Ferrini nous y entraîne à sa suite dans l’escalade du Purgatoire. Une escalade au pas de course, toute en pleins et déliés. Parfois quelques lignes résument l’argument comme au Chant XXIX vivement exécuté: «…Matelda qui chante comme “femme amoureuse” (donna innamorata) cède sa place à un déluge d’allégories digne de l’Apocalypse si bien qu’on renonce à le décrire…» 

D’autres fois, l’écriture se veut purement factuelle, descriptive: «L’écriture du soir, rasante, éblouit le visage de Dante» (Chant XV). Mais le plus souvent, l’argument initial se déploie en réflexion sur la poésie de Dante.

Questions sur Amour

Témoin le Chant XVIII, qui questionne le libre-arbitre et ces «âmes errantes» qui n’ont pas su choisir entre le bien et le mal. «On souffre avec ces âmes errantes, jusqu’à s’identifier à elles fraternellement» et de remarquer:

Sans les âmes errantes, qui n’ont pas su choisir, le poème perdrait paradoxalement en force et en qualité. Tout ne repose pas sur l’ascension ascèse, la tension entre le mal et le bien, le mal vers le bien.  

Témoin encore le Chant XXIV,  celui où Bonagiunta rend hommage à celui qui a trouvé le «nouvel art des rimes». Dante lui répond «Je suis homme qui note quand Amour me souffle, et comme il dicte au cœur je vais signifiant». Mais quel est cet «Amour» dont parle Dante s’interroge Jean-Pierre Ferrini:

L’Amour dont il est question, est-il un amour sacré, majuscule, l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles ? Est-ce un amour plus profane qui déconstruit les artifices rhétoriques (…) ? Est-ce un amour qui s’en tient à la vérité qu’on éprouve lorsqu’on se sent traversé par son souffle, le fait parler, selon Leopardi, quand les autres ne font qu’en parler ? Il est toujours difficile avec Dante de séparer ou d’opposer ce qui relève de la matière terrestre et la matière céleste; elles sont les deux mains avec lesquelles il a écrit son poème.

Il peut paraître incongru dans un livre qui s’appelle Purgatorio d’évoquer le troisième cantique de la Divine Comédie à savoir le Paradis. Pourtant, Jean-Pierre Ferrini en a écrit une «variation» poétique et lumineuse qu’il a baptisé le 34e Chant, et dont quelques vers en donneront peut-être la force et la délicatesse: 

Et ce qu’il me faut décrire à présent

jamais voix ne l’a dit, ni encore écrit, 

et jamais l’imagination ne l’a conçu. 

Non porto voce mai, né scrisse incostro; 

né fu per fantasia già mai compreso

Ô fleurs perpétuelles 

de l’éternel bonheur qui me faites paraître

en un seul parfum tous vos parfums. 

Jean-Pierre Ferrini s’inquiète à la toute fin de son livre que l’écriture se soit «morcelée en écritures (…) qui, à force de se démultiplier, s’affaiblissent». Il oppose le plus beau des démentis, en fondant dans le creuset de son écriture tous les fragments de ce roman-essai-récit-poème. C’est sans doute la plus belle réussite de Purgatorio

Notes

  • Purgatorio, par Jean-Pierre Ferrini, éd. Le temps qu’il fait, 2026
  • Jean-Pierre Ferrini est familier de Dante Alighieri et de son œuvre. Il est porté par la figure de sa grande traductrice, Jacqueline Risset. 
  • Il a établi, avec Sava Svolacchia, un recueil reprenant 33 écrits sur Dante (Nous, Caen, 2021).
  • Dans l’édition de la Divine Comédie, traduite par Jacqueline Risset, publiée dans La Pléiade, sous la direction de Carlo Ossola, il a choisi les textes composant une Anthologie de Lectures de Dante au XXe siècle. On y trouve aux côtés de Borges, Barrès, Bonnefoy ou T.S. Eliot, Beckett… (2021, pp. 808-855).
  • Dans un fascinant essai, Dante & Beckett, il met en lumière les liens profonds qui unissent les œuvres des deux poètes malgré les siècles qui les séparent. (Hermann, 2021 — voir article ici).
  • Plus ancien (2006), mais réédité en 2022, il est l’auteur d’un essai Dante & les écrivains où il propose de relire La Divine Comédie à la lumière des grands lecteurs de Dante, européens et italiens : Ezra Pound et T.S. Eliot, James Joyce et Samuel Beckett, Ossip Mandelstam et Jorge Luis Borges, Primo Levi, Edoardo Sanguineti et Pier Paolo Pasolini. (Hermann, 2002, 2022.)
Un poème planté, par Jacques Jouet

Un poème planté, par Jacques Jouet

Pour replanter des arbres aux bords d’une portion de la route départementale 606, les élus de Seine-et-Marne ont fait appel à un poète, Jacques Jouet. Son projet, inspiré de Dante et de la Divine Comédie, est contenu dans un court livre, “Un Poème planté”. On ne peut que souhaiter qu’il se concrétise.  

Illustration_Catarina_Bento. Dante_dans_les_arbres _de la RD_606

Dante dans les arbres de la RD 606. Illustration de Caterina Bento, publiée dans Un Poème planté.

On parle de 4,5 km environ, d’une route départementale sans histoire, quelque part entre Fontainebleau et Sens. En 2007, les élus du département de Seine-et-Marne décident l’abattage des 31 derniers érables sycomores qui la bordent. Ils sont atteints de sénescence. Dans l’hiver 2008-2009, ils sont coupés. Depuis cette portion de la RD 606 est nue. 

Quinze ans plus tard, il est question de replanter. Mais comment ? Quelles essences ? Quel espacement entre les arbres ? Toute une grammaire arboricole et paysagère est à réinventer. Les usages routiers ont évolué, la sécurité est devenue une question prégnante,  le changement climatique est là. D’hésitation en hésitation, le temps s’allonge, et la RD 606 reste orpheline. C’est alors que décision est prise: 

Il fallait un poète pour planter la RD 606

Ce défi, Jacques Jouet accepte de le relever en s’inspirant de Dante et de la Divine Comédie. Un Poème planté, illustré des délicats croquis et esquisses de Catarina Bento, constitue sa réponse. Il réunit tous les éléments permettant un plan d’action: choix des essences d’arbres (et critères de choix!), calendrier des plantations et de leur suivi par un série de rendez-vous. Le dernier est prévu en 2222. 

Un art “ploétique”

Pour traduire cette démarche inhabituelle, il fallait recourir à un nouveau vocabulaire tout comme Dante le fit dans sa Comédie. L’oulipien Jacques Jouet a donc créé le mot ploésie, qui allie la poésie à l’action de planter. Mais attention 

en ploésie, le choix des arbres et les rythmes de leur plantation s’effectuent à partir de raisons empruntées à la poésie. 

Un Poème planté se veut donc un manifeste d’art ploétique et le fait qu’il soit placé dans l’ombre du poète florentin ne laisse pas indifférent. 

La RD 606 est l’ancienne route royale Paris-Menton qui menait à l’Italie. De ses origines monarchiques, note Jacque Jouet, elle conserve «des emprises généreuses», laissant ainsi de la place pour planter, un «tracé très rectiligne», et elle «traverse le paysage avec un certain surplomb». Bref, la ligne des arbres se détachera nettement dans ce paysage plat. 

Ce “poème planté” utilisera la terza rima de Dante

Mais laissons la cartographie pour l’instant et faisons place à l’imagination et donc à un hypothétique voyage de Dante à Paris, il y a quelques siècles. Jacques Jouet s’empare de cette hypothèse fragile, discutée par les dantologues. La portion de route visée peut se diviser en trois séquences, et tout naturellement dit-il 

Mon poème planté se servira de Dante pour trouver sa forme. Il utilisera la formule rimique de Dante dans la Comédie. C’est la terza rima ou tierce rime: aba bcb cdc ded et ainsi de suite…

Concrètement, chacune des “séquences“ correspondra  à l’un des cantiques de la Comédie —Enfer, Purgatoire et Paradis—, chacune des rimes à une essence d’arbre différente, par exemple nous aurions sapin-citronnier-sapin, puis citronnier-hêtre-citronnier, et ensuite hêtre-araucaria-hêtre, etc. J. Jouet utilise d’ailleurs ces “rimes en arbres » dans son poème Dante sur la 606 qu’il a écrit pour le livre:

Si Dante, donc, est venu voir les chênes

de la forêt de Fontainebleau, il a dû passer par la RD 606, oubliant les pins

de sa Florence qui l’avait chassé sans ménagement dans le maquis des chênes

lièges. La 606 n’existait pas, mais les chemins suivent les chemins, comme les pins

sont remplacés par des poteaux électriques ou télégraphiques, là où l’érable

sain se subsitue si souvent à l’orme malade. En attendant les vacances sous les pins

Mais revenons à la route. Le choix des arbres sera plus complexe, car il dépendra des “séquences”. Que peut-on planter pour symboliser l’Enfer? Il est difficile de s’appuyer sur le poème, car Dante ne cite et ne décrit guère d’arbres dans son Enfer, il est vrai noyé dans l’ombre.

Il y a ceux de la peu engageante forêt du Chant I (mais nous ne sommes pas encore dans l’Enfer), qualifiée successivement d’oscura, selvaggia et aspra, ceux de “forêt des suicidés” du Chant XIII qui évoquent plutôt les taillis et buissons d’un maquis: 

Non fronda verde, ma di color fosco ; 

non rami schietti, ma nodosi e ’nvolti ; 

non pomi v’eran, ma stecchi con tòsco.

Non han sì aspri sterpi né sì folti 

(Pas de feuilles vertes, mais de couleur sombre; / pas de branches lisses, mais noueuses et tordues; / pas de fruits, mais des épines empoisonnées. / Pas de maquis aussi sauvages ni aussi épais… — L’Enfer, Chant I, v. 4-7)

En regard de ces rudes descriptions, la proposition de Jacques Jouet paraît presque douillette avec ses «saules pleureurs déchirants», ses «hêtres pourpres accablants» ou encore ses «cyprès mortifiants». 

Une nature peinte par les Impressionnistes

Pour le Purgatoire, le choix n’est guère plus simple, même si dans la vallée fleurie, ou vallée des Princes du Chant VII, Dante brosse une nature que l’on pourrait croire peinte par les impressionnistes: 

Oro e argento fine, cocco e biacca, 

indaco, legno lucido e sereno, 

fresco smeraldo in l’ora che si fiacca,•75 

da l’erba e da li fior, dentr’ a quel seno 

posti, ciascun saria di color vinto,

(Or et argent fin, carmin et céruse, / bois indigo sombre, et lumineux ; / fraîche émeraude au moment où elle se brise, / auprès de l’herbe et des fleurs, dans ce vallon, / leurs couleurs seraient fanées — Le Purgatoire, Chant VII, v. 73-77)

Il y a aussi l’arbre des Golosi (des gourmands ou gloutons) du Chant XXII chargé de fruits appétissants mais dont la forme empêche que l’on y grimpe: 

e come abete in alto si digrada 

di ramo in ramo, così quello in giuso, 

cred’ io, perché persona sù non vada

(et comme un sapin en haut se rétrécit / de branche en branche, ainsi celui-ci le faisait en bas, / afin, je crois, que personne n’y monte. — Le Purgatoire, Chant XXII, v. 133-135

Jacques Jouet privilégie pour cette séquence les arbres «qui malmènent les sens, l’odeur, le toucher…» avec cette idée admirable d’utiliser le tremble «car le nom d’un arbre est toujours plus évocateur». 

Des arbres de Paradis qui nourrissent l’imagination

Pinede_Ravenne

La pinède à Ravenne qui aurait inspiré Dante pour le paradis terrestre. Photo Marc Mentré

Pour la séquence Paradis (terrestre), il s’écarte de la représentation traditionnelle qui veut que Dante se soit inspiré de la forêt des odorants pins maritimes qui bordent la mer à Ravenne: 

la divina foresta spessa e viva, 

ch’a li occhi temperava il novo giorno

(la divine forêt épaisse et luxuriante, / qui tamisait pour les yeux le jour neuf — Le Purgatoire, Chant XXVIII, v. 2-3)

Les arbres  voulus par J. Jouet nourrissent l’imagination: sorbier des oiseleurs, cerisier du Tibet, magnolia de Fraser ou de Kobe, plaqueminier «et ses kakis fondants» sans parler de «l’arbre aux cloches d’argent, qui couvrent si bien le bruit des moteurs». 

Pris dans son élan, Jacques Jouet multiplie les propositions: la route sera renumérotée, nous dit-il, 666; des voies transversales —sécantes— seront aussi plantées mais selon des principes différents. Par exemple, pour la «rue de la Vallée», on utilisera le mode poétique de la terine emprunté au troubadour occitan Arnaut Daniel, celui qui, nous dit Dante, «fu miglior fabbro del parlar materno» (“fut meilleur ouvrier du parler maternel” – Le Purgatoire, Chant XXVI, v. 117). 

Près de cent essences d’arbres sont nécessaires

Pour étayer sa proposition, il propose aussi un vaste choix d’essences rangées dans chacune des séquences. Des listes dans lesquelles il suffira de puiser en jouant sur la taille, et la diversité infinie des arbres: 

Conifère persistant aux aiguilles vert sombres, bleutées ou dorées; feuillus caducs ou marcescents (…) Austérité chromatique monolithique ou bien explosion florale… (…) Écorce grise, brune, marron, blanche, rouge, verte, orange; qui se desquame, se fissure, se craquèle, s’exfolie ou bien, lisse; Port colonnaire, pleureur, érigé, rond. 

Cette variété est nécessaire, car pour respecter la ploétique du projet près de cent essences différentes seront nécessaires, écrit-il, «chaque arbre n’étant utilisé que six fois». Passons sur les règles de plantation, mais l’objectif est de conférer à la séquence de l’Enfer «un caractère un peu oppressant», lorsque les arbres auront atteint l’âge adulte, tandis que le Paradis aura «une certaine légèreté». 

Rendez-vous donc en 2025 pour la plantation (il faut ici faire confiance aux élus de Seine-et-Marne). Puis toutes les trentaines d’années environ, jusqu’en 2222, rendez-vous est donné pour regarder et juger l’évolution des arbres, corriger les éventuelles erreurs ou le cas échéant remplacer des arbres malades. Cette année-là, peut-être ceux qui chemineront sur la RD 666 croiseront-ils sans le savoir, l’esprit de Dante Alighieri. Sur cette route devenue à sens unique, il est condamné, «à relire sa Divine Comédie, vers à vers, à l’envers», s’il veut revenir de Paris à Florence, nous dit Jacques Jouet. 

Avec cette peine légère, mais peine quand même, ne place-t-il pas ainsi Dante au Purgatoire? À moins que ce ne soit au Paradis, puisqu’il le fait revenir dans sa ville natale, celle du baptistère San Giovanni, ce bel ovil auquel le cœur du poète florentin est toujours resté attaché. 

Notes

Couverture_Un_Poème_plantéUn Poème planté, esquisse pour allée d’arbres, de Jacques Jouet. Membre de l’Oulipo depuis 1983, il est poète de langue allemande depuis 2022

Cet ouvrage doit beaucoup aussi aux illustrations de Catarina Bento, diplômée de l’école nationale supérieure de paysage de Versailles. Pour le Poème planté elle a réalisé des aquarelles, des cartes, des silhouettes d’arbres qui permettent de se représenter ce que serait cette allée d’arbres rêvée par le poète. L’illustration d’ouverture de cet article est l’un de ses dessins. 

Un poème planté est paru aux Éditions du sabot rouge, Veneux-les-Sablons, en 2023. 

 

 

Dante en paysage, de Bernard Chambaz et Florence Hinneburg

Dante en paysage, de Bernard Chambaz et Florence Hinneburg

C’est un très beau portrait de “Dante en paysage” que vient de publier Creatiséditions. Le très beau texte de Bernard Chambaz sur sa découverte personnelle de Dante et les gravures délicates et profondes de Florence Hinneburg font de ce livre un régal.

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Sans titre — Gravure exposée lors de l’exposition Selva Oscura, aux Imprimeries Réunies (Moulins sur Allier, 2022) – Collection personnelle – © Florence Hinneburg

Dante en paysage est en apparence un tout petit livre. Soixante-dix pages d’un petit format, une couverture cramoisie sur laquelle se détachent en lettres grasses le titre et les noms des auteurs: l’écrivain et poète Bernard Chambaz et Florence Hinneburg, auteure des gravures qui y sont publiées. Dans la réalité, c’est tout l’inverse, tant le paysage proposé par le texte et les gravures est surprenant et étonnant, mêle tout à la fois le contemporain et l’intemporel.

«Fiumicel che nasce in Falterona.» Bernard Chambaz commence-t-il son récit là où naît le fleuve qui baigne Florence, mais aussi là où naît la poésie «qui s’apparente aux fleuves» ? On pourrait le croire pendant quelques lignes, mais c’est un autre itinéraire que nous propose l’auteur. Il préfère remonter l’Arno «depuis les cabanes à filets de pêcheurs de l’embouchure». Un voyage à contre-courant donc, qui est né, dit-il, de la

superposition d’un violent désir de retourner à Florence (Toscane) et de la découverte des défets9 de Florence (Hinneburg). 

Un voyage personnel à la découverte de Dante

De la Florence toscane telle que la raconte Bernard Chambaz, de sa découverte progressive de l’œuvre de Dante, de ses lectures («Dante, c’est naturellement une histoire de livres») qui nourrissent la compréhension qu’il a du poète, il faut en dire peu sous peine de déflorer le propos et laisser à chacun découvrir ce très beau texte. Peut-être faut-il souligner que, dans ce voyage personnel à la découverte de Dante, les mots parfois le déroute comme cette «traduction archaïsante d’André Pézard qui m’a moins amusé que rebuté», mais le plus souvent, ils l’enthousiasment et l’entraînent: 

c’est à lui (Dante) que nous devons ce que Jacqueline Risset nomme joliment «les joies de la couleur», où trônent le vert, la verdure, les frondaisons, les berges du fleuve. 

La couleur, les gravures de Florence Hinneburg les délaissent. Leur étrange beauté trouve une autre source. Elle naît de plaques de cuivre, de morsures d’acide, de gravures, d’incisions… Il n’y a chez elle, nous dit Bernard Chambaz, à l’inverse des illustrations de Gustave Doré, rien d’explicite. Au contraire,

le registre demeure implicite, il n’y a ni titre ni vers précis en regard, il s’agit davantage d’élaborer un monde, de donner vie à des sensations, voire des sentiments, et de nous les offrir en partage, en écho à travers d’autres sensations et d’autres sentiments qui sont les nôtres; et, si elle reprend à Dante le précepte des perceptions comme mode de connaissance, elle fait valoir l’épiphanie de tout dans l’apparence du rien.

25 « défets » ferment le livre

Ce travail étonnant est sagement rangé dans le livre sous le nom de défets. On peut imaginer qu’il a été tiré de la phrase de Victor Hugo dans Les Misérables: 

Ses cuivres disparus, ne pouvant plus compléter même les exemplaires dépareillés de sa Flore qu’il possédait encore, il avait cédé à vil prix à un libraire-brocanteur planches et texte, comme défets.

Mais ces défets sont peut-être surtout une variation des défaits exposés en 2016 à Moulins (Allier) dans le cadre étonnant des Imprimeries Réunies. Ils sont plus sûrement les cousins des œuvres présentées l’année dernière, toujours aux Imprimeries réunies, dans une exposition titrée Selva Oscura. Les trois séries montrées à cette occasion étaient déjà issues d’une recherche autour des paysages de la Divine Comédie de Dante. 

Et Bernard Chambaz de nous dire: 

Je sais que Florence a lu Dante après l’attentat du Bataclan et les portraits des victimes publiés par Le Monde. (…) Ce qu’elle a vu au cours de sa lecture, encordée aux poètes, c’est ce que nous voyons, des personnages incroyablement vivants dans une traversée où on ne ne rencontre que des morts, ce sont aussi des paysages qui apparaissent et qui s’estompent.

C’est ce monde réel et rêvé, c’est ce Dante «fait paysage» que nous invitent à arpenter et contempler Bernard Chambaz et Florence Hinneburg dans livre qui n’a plus de “petit” —une fois refermé— que l’apparence.

  • Dante en paysage, de Bernard Chambaz et Florence Hinneburg, Creaphiséditions, Saint-Étienne (42000), 2023, 14€.

 

L’Enfer de Dante, par Paul et Gaëtan Brizzi

L’Enfer de Dante, par Paul et Gaëtan Brizzi

Paul et Gaëtan Brizzi ont choisi de raconter l’Enfer de Dante sous forme de roman graphique. Une aventure ambitieuse mais ô combien périlleuse. Conscients de ces difficultés, les deux auteurs demandent dans leur préface, «aux connaisseurs de l’œuvre leur indulgence». Elle est plus que nécessaire. 

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Charon, le nocher de l’Achéron, vu par les frères Brizzi.

Visuellement, l’ouvrage, L’Enfer de Dante, en impose. Les dessins pleine page, le trait délicat des personnages mythologiques, les décors immenses aux murs vertigineux et aux colonnes semi-écroulées… les frères Brizzi créent un univers peuplé de pièges et de chausse-trappes, habité de monstres, lieu de tous les dangers. 

On peut seulement regretter qu’ils restent trop prisonniers de l’Enfer imaginé par Gustave Doré au XIXe siècle au point d’en épouser parfois trop étroitement le graphisme. Toutefois, cette proximité esthétique avec l’univers romantique de la fin du XIXe siècle offre un monde cohérent et anxiogène à souhait dans lequel s’organise le récit.

La douceur de la lame du spadassin

Pour leur version de l’enfer, les frères Brizzi indiquent, dans leur préface, avoir choisi une approche de vulgarisation: 

Faire un livre pour un vaste public au risque de s’aliéner le milieu intellectuel. Bref, rester humbles, mais veiller, aussi et surtout, à ne pas trahir l’esprit du génie italien. (…) 

Au risque de lui faire insulte, nous nous sommes rendu compte que si Dante a incontestablement écrit un chef d’œuvre, sa démarche essentiellement poétique se développe au détriment du récit lui-même, qui n’obéit aucunement aux codes auxquels nous sommes familiarisés aujourd’hui. Les tableaux se suivent et parfois se ressemblent, le ton reste le même tout au long du récit et la quête des protagonistes devient redondante.

Avec quelle douceur le spadassin glisse la lame de son couteau dans le cœur de sa victime! La poésie s’oppose au récit… un ton monocorde… des tableaux qui se ressemblent… une quête redondante…L’élève Dante est recalé. Son vieux scénario poussiéreux, la manière dont il mène son histoire ne correspondent pas aux «codes auxquels nous sommes habitués aujourd’hui». 

Une historiette simplette

Place donc à une version rénovée du récit. Celui-ci se résume en historiette simplette: Dante a aimé Béatrice. Il ne l’oublie pas.  Un jour qu’il s’est perdu dans une forêt, elle lui demande «de la retrouver». Il aura pour guide, au travers de l’Enfer, le poète Virgile. L’histoire se termine en happy end: Virgile s’efface tandis que les deux amoureux se retrouvent et s’enlacent. 

On peut regretter le manque d’ambition éditoriale des auteurs et leur refus de prendre à bras le corps l’œuvre et la poésie de la Divine Comédie comme l’a fait par exemple Go Nagai en transposant en manga l’œuvre de Dante, ou encore Giulio Chierchini et Massimo Marconi avec leur Inferno di Topolino. La poésie n’était alors pas un obstacle pour ce dernier. Il n’avait pas hésité à versifier le texte en terzine comme l’original! Que l’on n’imagine pas que cet Inferno ait été destiné à un quelconque public d’intellectuels. Il est d’abord paru en feuilleton dans Topolino, le magazine de Disney en Italie! 

Pour leur Enfer, les frères Brizzi suivent la trame générale du voyage imaginé par le poète florentin mais en émascule le but. Ce n’est plus l’âpre et lumineux chemin de conversion qu’est la Divine Comédie mais son seul objet devient pour Dante de «retrouver l’amour de ma vie», c’est-à-dire Béatrice. On passe de l’amour divin à l’amour charnel. 

Des changements minuscules mais essentiels

Ils n’hésitent pas non plus à retrancher des épisodes, à en développer d’autres, voire à en inventer. 

Ces changements par rapport à l’œuvre originale paraissent parfois minuscules et sans conséquence: Dante monte dans la barque de Charon pour traverser l’Achéron, un serpent tient lieu de queue à Minos, les avares (il n’y a plus de prodigues) portent des pierres au lieu de pousser des rochers de leur poitrine… 

Ce sont autant de coups de canif dans l’œuvre de Dante. Par exemple, dans la Divine Comédie, le lecteur ignore comment Dante traverse l’Achéron. Charon refuse de le laisser monter dans sa barque, car «jamais ici ne passe une âme bonne», comme l’explique Virgile. Dante conserve le mystère: il s’évanouit d’un côté et se réveille de l’autre côté du fleuve sans que nous n’ayons plus d’explication, en revanche nous savons que lors de sa « vraie mort », il ne fera pas partie des damnés.

De même, la longue queue est un élément constitutif du monstre Minos imaginé par Dante. Ce n’est pas un élément décoratif. Elle lui sert à indiquer à chaque pécheur dans quel cercle il doit descendre pour exécuter sa peine. 

De même encore, priver les avares de leurs antagonistes, les prodigues, est comme priver un papillon de l’une de ses ailes. Outre qu’au Moyen Âge l’avarice et la prodigalité sous les deux faces d’un même péché, la scène ainsi mutilée perd son sens, sa force et sa beauté. Dante nous décrit un ballet épuisant et infini qui voit les damnés divisés en deux camps (avares et prodigues) pousser sans cesse, vague après vague, leur rocher à la force de leur poitrine, chaque camp se rencontrant avant de se diviser de nouveau. 

Le tonneau de Diogène et Aristote

Certaines de ces modifications peuvent s’expliquer par le pur plaisir graphique des auteurs. Visiblement, ils se sont régalés (et régalent aussi leur lecteur) à dessiner le Minotaure, les géants (qui ont réussi à casser leurs chaînes) où les centaures, mais l’essentiel des changements paraît sinon gratuit du moins un tribu payé à une supposée “culture populaire” 

Comment expliquer, si ce n’est pour cette seule raison, que Diogène (et son tonneau) bénéficie de deux pages, lui dont seul le nom est cité parmi ceux d’une dizaine d’autres philosophes de l’Antiquité au Chant IV (vers 137) et non Aristote «le maître de ceux qui savent».  

Comment expliquer que pour leur Lucifer —dont Dante avait soigneusement composé l’apparence avec ses ailes gigantesques et sa triple face—, ils aient repris l’imagerie traditionnelle de la “Bête cornue”? Ce faisant, ils oublient que dans la Divine Comédie, les ailes de Dis (Satan) jouent un rôle essentiel: ce sont elles qui génèrent le vent glacial qui fige l’eau du Cocyte en une glace où sont emprisonnées les âmes des damnés. 

La simplification ne suffisait pas, il fallait aussi donner un peu de relief au récit. Dante est au royaume des morts, mais il est vivant. Donc, il doit se restaurer et dormir. Le voilà se régalant d’un poulpe pêché par Virgile dans le marais du Styx (!) qui entoure la Cité de Dis. La chair dut être bonne, car après Dante s’endort tranquillement… Dante dormir en Enfer, étrange idée… 

«Vous qui suivez mon vaisseau qui va chantant…»

Que dire après avoir parcouru cet Enfer? Que l’illustration est sans aucun doute réussie mais que la faiblesse des dialogues et d’un scénario trop pauvre affaiblissent considérablement l’ensemble et que fondamentalement, contrairement aux vœux des auteurs, l’œuvre de Dante est trahie.

Avant de se lancer dans leur aventure, les frères Brizzi auraient dû méditer ces quelques vers de Dante que l’on trouve au début du Paradis et ne «pas perdre de vue» le poète florentin 

O voi che siete in piccioletta barca, 

desiderosi d’ascoltar, seguiti 

dietro al mio legno che cantando varca, 

tornate a riveder li vostri liti : 

non vi mettete in pelago, ché forse, 

perdendo me, rimarreste smarriti.

(Oh vous qui êtes dans si petite barque / désireux d’écouter, et suivez / mon vaisseau qui va chantant, / retournez revoir vos rivages: / ne gagnez pas la haute mer, car peut-être, / me perdant de vue, vous resteriez égaré. — Le Paradis, Chant II, v. 1-6)

Note

  • L’enfer de Dante par Paul eet Gaëtan Brizzi, édition Daniel Maghen, Paris, 2023, 160 pages. 
Idées de livres pour les fêtes

Idées de livres pour les fêtes

La période des Fêtes est propice à lecture et voici quelques idées de livres parus en France et en Italie autour de Dante et de la Divine Comédie, avec à venir pour début janvier la nouvelle —et très attendue— traduction du Banquet.

LEnfer_Dante_illustrations_Lorenzo_Mattotti

C’est le beau livre de cette période de Noël et du Nouvel An. Les éditions Magnard ont eu l’excellente idée de publier une nouvelle édition de l’Enfer de Dante illustrée par Lorenzo Mattotti. Le dessin de couverture, où l’on voit les Malebranche s’affronter au-dessus du fleuve de poix bouillante du Chant XXII de l’Enfer, donne un bel aperçu du travail de cet illustrateur réputé. Dans ce volume sont aussi publiés les croquis préparatoires à ce travail, ce qui prolonge le plaisir et permet de mieux comprendre l’acte créatif de Mattotti.

La Correspondance et le Banquet, deux traductions nouvelles

Correspondance_I_L' Amour_et_lExil_Benoit_GrevinEn France, aux Belles Lettres, est paru depuis déjà quelques mois le premier tome de la Correspon- dance de Dante traduite et commentée par Benoît Grévin.10 Sans doute en 2023 devrait paraître le deuxième tome d’un ensemble de trois volumes. 

On le sait, seules treize lettres de Dante nous sont parvenues. Les unes sont écrites «pour le compte d’autres», qu’il s’agisse de tel grand personnage ou des guelfes blancs en exil, et d’autres sont personnelles. Ces épîtres longtemps classées parmi les “œuvres mineures” du poète florentin sont aujourd’hui considérées comme un élément essentiel pour comprendre son évolution politique, personnelle, intellectuelle et poétique. 

Benoît Grévin montre que ces lettres —pour brève qu’en soit la plupart— doivent être considérées aujourd’hui comme partie intégrante de l’œuvre du poète. À cet égard, la lecture de son Introduction générale est un régal pour tous ceux qui s’intéressent à Dante et désirent approfondir leur connaissance de son œuvre.

  • Nota : Nous reviendrons plus longuement sur cette Correspondance en raison de son importance pour la compréhension de l’œuvre de Dante.

œuvres_completes_Dante_Le_Banquet_traduction_Bruno_PinchardDébut janvier 2023, toujours en France, va paraître chez Garnier, sous la direction de Franca Brambilla Ageno le premier tome d’une nouvelle édition des Œuvres complètes de Dante Alighieri.

C’est le Banquet qui inaugure cette nouvelle et ambitieuse édition de l’œuvre du poète florentin. Un choix courageux, car le Banquet —resté inachevé— est une œuvre complexe où la poésie introduit et nourrit la réflexion philosophique.

«Dans le Banquet, il traverse successivement la question de la langue, de l’amour, du bonheur et de la noblesse. Ce mouvement d’ensemble présente la première formulation d’un humanisme à venir», résume le texte de présentation de cette édition.

Ce tome I comprendra le texte original en toscan, une traduction et des annotations signées Bruno Pinchard11, sans doute l’un des meilleurs connaisseurs en France de Dante et de la dimension philosophique de son œuvre.

C’est peu dire que cette parution est attendue avec impatience. 

En Italie, une importante activité éditoriale

De l’autre côté des Alpes, en Italie, l’activité éditoriale est tout aussi importante. Plusieurs livres viennent de paraître qui analysent l’œuvre de Dante chacun sous un aspect original.

Mirco_Cittadini_Da_Medusa_a_Maria«Homophobe, hater, misogyne». En trois mots, Camillo Langone synthétise les accusations à l’encontre de Dante.

Un procès que réfute  Mirco Cittadini l’auteur de Da Medusa a Maria12 qui entend placer le «féminin sacré au centre de la Comédie».

Le lecteur retrouve dans les pages de l’ouvrage toutes les femmes qui peuplent la Comédie, Francesca, la mystérieuse Matelda, la Pia… ainsi que les sulfureuses «antibeatrice» Circée, Sirène et Méduse.

Mais, il ne s’agit pas de tracer les portraits de ces personnages. À travers elles, c’est à la question du «principe féminin» chez Dante que réfléchit Miro Cittadini:

Un féminin qui se nourrit de la sensualité de Francesca, de la ruse serpentine de la Sirène/Géryon,, des métamorphoses circulaires de Circe. (…) C’est un féminin qui se pose comme médiation avec le divin, c’est le féminin de Lucie, c’est le féminin de Piccarda. C’est un féminin terrible, dévastateur, mortifère, c’est le féminin historique de la Louve, c’est le féminin alchimique du caput mortuum de Méduse. (…) un féminin qui purifie comme celui de Matelda et des nymphes. 

Tous ces féminins en fait n’en font qu’un nous dit dans sa conclusion M. Cittadini, et sans lui, il ne saurait y avoir de «salut». 

Un magnifique Bestiario

Bestiario—onomasiologico_della_Commedia_Leonardo_CanovaLe deuxième ouvrage d’origine transalpine est d’un tout autre registre et d’une toute autre ampleur. Son titre,  Bestario onomasiologico della Commedia (Bestiaire onomasiologique de la Comédie),13 pourrait rebuter un lecteur peu versé dans la sémantique, mais dès les premières pages tournées, il s’avère passionnant. L’auteur, Leonardo Canova, s’est inspiré des bestiaires, ces recueils de textes sur les animaux de l’époque médiévale, pour composer ce qui s’avère être une indispensable encyclopédie sur les animaux présents dans la Divine Comédie. 

Bien sûr, onomasiologie oblige, chaque entrée commence par une —ou des— définition du mot, son origine. Puis l’auteur nous dit la —ou les— occurrence où l’on peut trouver ce mot dans la Divine Comédie. Mais ce sont là des passages obligés en quelque sorte. La véritable richesse tient aux innombrables références qui nourrissent chacune des entrées de ce bestiaire, lui donnant une profondeur inattendue.

Pour s’en tenir à l’une des entrées les plus brèves, celle du Lepre, animal qui n’apparaît qu’une seule fois dans la Comédie, sous la forme «lievre» (L’Enfer, Chant XXIII, v. 18), le lecteur apprendra que cet animal est considéré

dans le Lévitique comme un animal impur pratiquement à l’égal du porc, d’un autre côté son comportement pour se défendre, qui le conduit à se réfugier dans sa tanière le rend un être d’une particulière sagesse.

Mais Leonardo Canova ne saurait en rester à cette seule ambivalence. Il rappelle aussi, par exemple, que pour de nombreux commentateurs du Lévitique (Lv. 11, 6) «la fertilité du lièvre en fait un symbole de la lascivité, de l’adultère et de l’homosexualité, tandis que d’autres le considère hermaphrodite», mâle pendant quatre ans et femelle quatre autres années.

Cet imaginaire médiéval donne son épaisseur au terme, même si en conclusion de cette entrée l’auteur rappelle que Dante parle de «lievre» pour donner corps à la frayeur qu’il ressent alors qu’il est pourchassé d’une manière «plus cruelle que les chiens» par les Malebranches. Dante entend peut-être aussi donner l’image de la vitesse de sa course, car déjà dans les bestiaires médiévaux, dit Michel Pastoureau (cité dans ce Bestiario), le lièvre était réputé pour «sa vélocité proverbiale». 

Ce Bestiario, dont la richesse en fait un ouvrage indispensable au lecteur de Dante, offre aussi une classification, propose une réflexion sur la typologie et les différentes «fonctions» des animaux dans le texte, donne aussi un cahier enrichi d’images illustrant la Divine Comédie, et enfin n’oublie pas de procurer les indispensables tableaux statistiques.

Le charme de l’ouvrage doit aussi beaucoup aux illustrations de Marco Napoli, dont le dessin croque avec finesse chacun des animaux évoqués dans ce Bestiario. 

La nourriture au temps de Dante

Dante_e_il_cibo_del_suo_tempo_Nicoletta_TagliabracciLe troisième ouvrage italien est plus mince mais non moins intéressant en cette période festive, car il s’intéresse à la nourriture au temps de Dante. Difficile pour Nicoletta Tagliabracci, l’auteure de Dante e il cibo del suo tempo,14 de s’appesantir sur ce que mangeait et buvait le poète faute de sources et aussi parce que nous explique-t-elle

«pour le Sommo poeta la nourriture n’est pas importante il le démontre en lui donnant une image négative dans sa Comédie: dans l’Enfer, c’est le moyen de la peine et de la souffrance, le Purgatoire est le prélude à de nouveaux repas et c’est seulement au Paradis qu’il devient “pain des anges”, un aliment divin comme charnel.»

Il est très probable que Dante fréquenta lors de son exil les tavernes et les hôtelleries nombreuses sur les routes médiévales. Le voyageur s’y nourrissait de soupes roboratives à base de céréales et de légumineuses, de tourtes et autres pâtés, de fromages affinés… On pouvait aussi y manger des mets plus raffinés comme de l’oie rôtie, du porc aux lentilles, des poissons de rivières ou encore des omelettes aux herbes. Nicoletta Tagliabracci nous apprend que les fleurs frites étaient une «douceur» que l’on trouvait communément.

Dans les cours nobles —et on imagine Dante à la table des Scaglieri ou des Malaspina— les repas suivaient un ordonnancement particulier. Les convives se devaient d’avoir «les ongles soignés» et en cas de nécessité «se nettoyer les doigts non sur la nappe mais sur leurs vêtements». On mangeait a tagliere, c’est-à-dire nous explique l’auteure que

une « planche à découper » était placée tous les deux convives, car dans les repas médiévaux l’idée de partager la nourriture avec les autres était fondamentale: soit c’était le maître de maison qui le faisait, soit les hôtes avec les autres invités, et les commensaux se servaient avec leurs mains.

Si nous ne mangeons plus comme au Moyen Âge, certaines recettes ont peu évolué, témoin celle du saor que l’on peut déguster encore aujourd’hui à Venise, où les sardines au saor sont une spécialité appréciée. Nicoletta Tagliabracci nous en donne une recette du XIVe siècle: 

Toy lo pesse e frigello, toy zevolle e lassale un poco, taiale menude, po’ frizzele ben, poy toi aceto et acqua e mandole monde, intriegi et uva passa e specia forte e un poco de miele e fa bollire ogni cossa insiema e meti sopra lo pesse.

(Prendre le poisson et le frire, prendre des oignons les saler légèrement, les émincer, puis les faire bien revenir, puis prendre du vinaigre, de l’eau, des amandes émondées, des raisins secs, des épices forts et un peu de miel; faire bouillir tout cela ensemble, et le mettre sur le poisson).