En hommage à Marco Santagata

En hommage à Marco Santagata

Marco Santagata nous a quitté à 73 ans, le 9 novembre 2020, à Pise. Cet universitaire, spécialiste de Dante, professeur de littérature médiévale, laisse une œuvre immense où se côtoient des romans, de très nombreux essais sur la littérature italienne. Il a travaillé également sur Pétrarque, Boccace et sur des poètes plus contemporains comme Leopardi ou Gabriele D’Annunzio.

Marco Santagata est malheureusement peu connu en France, aucun de ses écrits n’ayant —à ma connaissance— été traduit. Pourtant, pour qui veut pénétrer l’univers dantesque la lecture de ses ouvrages est d’autant plus conseillée, que son approche est tout sauf rébarbative. Elle est ludique et didactique.

Celui qui voulait faire «descendre Dante de son piédestal» est allé jusqu’à entrer dans “la tête de Dante” dans Come Dona Innamorata. Avec ce roman, il sera finaliste du prestigieux prix Strega, qui est un peu l’équivalent italien de notre Goncourt. Il y brosse le portrait d’un Dante partagé entre deux figures qui rythment sa vie, Guido Cavalcanti, son “premier ami”, et Beatrice Portinari —Bice—, l’amour incarné.

«Tu n’as pas vu ses yeux de fou?»

Sans dévoiler l’ensemble d’un texte qui se lit avec grand plaisir voici comment Dante apparaît dans les premières pages de ce roman: un homme fier, mais de relativement basse extraction, qui se refuse aux concessions. Dans la scène d’ouverture, son ami Guido Cavalcanti, personnage clé de la haute société florentine, vient de se moquer de lui, à propos d’un projet de livre. Dante s’inquiète des conséquences de ces sarcasmes. Mais il est têtu, voire entêté, il ne veut pas renoncer à son projet:

Les taquineries que son ami ne lui avaient pas épargnées même en public n’étaient-elles pas la preuve que lui, Dante, était Dante et que personne, même Guido Cavalcanti, ne pouvait le faire changer d’avis? (…) Et pourtant, cette renommée se transforme vite en opprobre. L’opinion que les banquiers, chevaliers et propriétaires terriens de Florence avaient de lui le fit réfléchir. Certains commentaires étaient parvenus à ses oreilles. Superbe, arrogant. Dans leur monde, il était un intrus. (…) Il ne fallait pas beaucoup d’imagination pour se représenter ce qu’ils disaient dès qu’il avait pris congé: «Intelligent, cet Alighieri». «Extravagant». «Extravagant? Tu n’as pas vu ses yeux de fou? » «C’est vrai, le sang ne ment pas. Le sien, pauvre garçon, est ce qu’il est.»

Et à présent, le fils de l’usurier aurait dû mettre noir sur blanc que oui, il était fou? Confirmer à tout Florence que le sang pourri exhale des vapeurs qui saoulent? Les portes qui s’étaient ouvertes après tant d’efforts se seraient refermées. Ou pire encore, elles seraient ouvertes pour laisser entrer le bouffon, le fou de Saint-Martin, le poète aux visions… Il hésita. Mais il devait le dire, et donc il réfléchissait à comment depuis des jours.

Avec ce roman historique, Marco Santagata ne s’éloigne guère de la réalité historique. La société florentine de l’époque était composée de strates superposées entre lesquelles il était difficile de se glisser pour un jeune homme de petite noblesse, pétri d’ambitions, et peut-être pouvait-il paraître aux yeux de certains comme «fou». 

Une connaissance intime de l’œuvre du poète

C’est donc ce personnage profondément humain, à l’itinéraire personnel chahuté que va raconter Marco Santagata, grâce à une profonde et intime connaissance de l’œuvre du poète. Cela lui permettait, par exemple, de décrire le “conservatisme social” du poète:

Dante considérait le dynamisme social comme une dégénération des coutumes et une perversion des valeurs. (…) Il voulait retourner en arrière et bloquer le temps. Reconstituer un monde immobile, garantie d’institutions immuables, semblable en cela à la cour céleste du Paradis.1

Il voyait en lui un «intellectuel», au sens moderne du terme, menant une réflexion permanente sur ses écrits mais aussi sur ses actions. «Il trouve, dit-il, les principales raisons de son écriture dans ce qu’il a lui-même vu, vécu, et cela dit à la première personne». Mais, ajoute-t’il, Dante a su dépasser ce qui n’aurait été dans ce cas qu’un simple témoignage:

Il place les données d’expérience dans un cadre théorique ou conceptuel qui les explique, et donc (lui permet) de s’élever à des niveaux plus élevés de généralisation.»2

Un vulgarisateur de talent

Toutefois, il ne faudrait pas en déduire que l’approche didactique adoptée par Marco Santagata l’aurait conduit à quelques facilités intellectuelles. Au contraire, ses recherches, ses articles et ses ouvrages sont marqués par une grande rigueur et constituent une référence notamment pour ce qui est des études dantesques.

Mais ce vulgarisateur hors pair n’entendait pas s’enfermer dans le cercle étroit et parfois trop aride et austère des études universitaires. Pour dialoguer avec ses lecteurs, et aussi avec tous ceux qui étaient intéressés par le Sommo poeta, il avait lancé un blog puis une page fan sur Facebook, s’ouvrant ainsi au grand public. 

Il faut dire que Marco Santagata cachait sous une apparence sévère un caractère autrement plus enjoué. Il était né en 1947 à Zocca, dans la province de Modena, comme le chanteur de rock italien Vasco Rossi. Seuls cinq années séparaient les deux hommes qui se connaissaient et s’appréciaient. 

Raffaella De Santis raconte à ce propos dans le quotidien La Repubblica, que Marco Santagata

n’aimait pas seulement la poésie classique mais aussi la chansonnette. Ainsi il pouvait arriver que Vasco vienne à certaines de ces conférences. Cela est arrivé à l’université de Bologne, à l’occasion de la sortie de L’amore in sé.3 (…) Ce jour-là, Vasco remarqua que Santagata a le privilège de «vivre la poésie», «cette poésie qu’à mon époque, à l’école, on nous faisait apprendre par cœur en la réduisant à un espèce de charabia sans sens.4

La mort de Marco Santagata est donc une perte immense. Faible consolation, il va continuer à vivre à travers un nouvel essai qu’il venait de finir. Le donne di Dante, c’est son titre, devrait paraître au début de l’année 2021, chez Il Mulino. Ce livre est consacré aux figures féminines qui entourèrent le poète: son épouse Gemma, Béatrice mais aussi celles qui furent les protagonistes de La Divine Comédie, à savoir Francesca da Rimini, Pia Tolomei et tant d’autres. 

  • Bibliographie

Cette bibliographie est restreinte aux seuls travaux, essais et romans portants sur Dante. Il faudrait ajouter les très nombreux ouvrages sur Pétrarque, Boccace, la littérature et la poésie médiévale, ceux sur Leopardi et la poésie et la littérature contemporaine. 

  • Amate e amanti. Figure della lirica amorosa fra Dante e Petrarca, Il Mulino, Bologne, 1999;
  • L’io e il mondo. Un’interpretazione di Dante, Il Mulino, Bologne, 2011; 
  • Dante. Il romanzo della sua vita, Coll. Le Scie, Mondadori, Milan, 2012;
  • 20 finestre sulla vita di Dante, Mondadori, Milan, 2012;
  • Guida all’Inferno, Coll. Saggi,  Mondadori, Milan, 2013, complété en 2017 avec le Purgatorio et le Paradiso sous le titre Il racconto della Commedia, Guida al poema di Dante;
  • Introduzione a Dante Alighieri, Opere, 2 volumes., Coll. I Meridiani, Mondadori, Milan, 2014 (l’édition des œuvres était sous sa direction);
  • Come donna innamorata, Coll. Narratori della Fenice, Guanda, Milan, 2015 (Roman): 
  • Il poeta innamorato. Su Dante, Petrarca e la poesia amorosa medievale, Coll. Narratori della Fenice, Guanda, Parme, 2017;
  • Il racconto della Commedia. Guida al poema di Dante, Coll. Oscar Saggi n° 45, Mondadori, Milan, 2017;

Illustration: Marco Santagala lors d’un colloque en 2010

Béatrice, de Dante à Orval

Béatrice, de Dante à Orval

Est-il possible après sept cent ans de recherches et d’études qu’un pan ignoré de La Divine Comédie soit subitement révélé et mis en lumière? David Pierson en publiant “Béatrice de Dante à Orval” en est convaincu. Mais une conviction fait-elle vérité? 

«La veuve Mathilde, ayant par mégarde laissé tomber son anneau nuptial dans la fontaine de cette vallée, se mit à supplier Dieu, et aussitôt une truite apparut à la surface de l’eau, portant en sa gueule le précieux anneau. Mathilde s’écria alors: “Vraiment, c’est ici un Val d’or!”, et elle décida par reconnaissance de fonder un monastère en ce lieu béni.» Telle est la légende de la fondation de l’abbaye d’Orval de ce monastère cistercien, installé depuis 950 ans dans les Ardennes belges.

C’est à cette légende que s’est intéressé le journaliste David Pierson, plongeant dans l’histoire complexe de l’abbaye et de la période de sa fondation: le XIe siècle. De cette enquête, il a tiré un livre, Béatrice de Dante à Orval, dans lequel il établit un lien entre le Sommo poeta et la fondation du monastère, ce lien n’étant rien moins que… Béatrice. 

Mathilde de Toscane serait la Matelda du Paradis terrestre

Mais d’abord qui est cette “Mathilde” de la légende d’Orval ? Il s’agit sans aucun doute de Mathilde de Toscane. Cette descendante de la grande féodalité italienne et germanique se trouvait alors en Lorraine (Lotharingie à l’époque). Elle devait épouser vers 1069-1070 Godefroy III le Bossu, duc de Basse Lorraine, à Verdun qui se trouve à quelques dizaines de kilomètres d’Orval. De cette union naîtra une petite fille, Béatrice, qui mourut en janvier 1071.

La légende de la fondation de l’abbaye d’Orval se serait construite autour de ce drame. Mais David Pierson va plus loin: «On doit accepter qu’Orval fut fondée par Mathilde de Toscane, non pour retrouver son anneau, mais en mémoire de sa fille Béatrice!» (p.238)

Faut-il pour autant estimer que la bella donna du Chant XXVIII du Purgatoire est Mathilde de Toscane, comme l’affirme David Pierson? 

Cela mérite un peu de prudence. Certes, les premiers commentateurs, comme par exemple Pietro le fils de Dante et Benvenuto da Imola, identifiaient Matelda à Mathilde de Toscane, mais depuis le doute s’est instillé. D’autres personnages sont évoqués comme «la mystique allemande Mechtilde de Hackenborn ou Mathilde de Magdebourg, etc. ou encore (…) des figures allégoriques comme la Philosophie, la Grâce, la dame Primavera de la Vita Nuova (XXIV, 3).1

Grégoire VII, l’amant de Mathilde ?

Mais admettons. Là où il devient difficile de suivre David Pierson, c’est lorsqu’il affirme que le pape Grégoire VII, lorsqu’il n’était encore que le moine Hildebrand, était l’amant de Mathilde de Toscane, et qu’il serait le père de la petite Béatrice morte en Lotharingie.

Il est vrai qu’historiquement Mathilde fut un soutien constant et fidèle de ce qu’on l’a appelé la réforme grégorienne et elle s’est rangée aux côtés de la papauté dans la “querelle des investitures” qui opposa celle-ci à l’empereur germanique Henri IV. Mais de là à reprendre les pires rumeurs de l’époque et surtout l’accusation des opposants (c’est-à-dire les évêques allemands, partisans d’Henri IV) à Grégoire VII lors du Synode de Worms de 1076, il y a un pas.

Pourtant, cette liaison est au cœur de la démonstration de David Pierson. Il multiplie les sources historiques pour assurer sa thèse et cherche dans La Divine Comédie et les autres ouvrages de Dante, des indices susceptibles de la conforter. En voici deux exemples:

  • le mot valore (ou valor, avvalore). Il est présent «trois fois dans l’Enfer, neuf fois dans le Purgatoire, et dix-huit fois dans le Paradis.» (p. 68) Ce n’est pas un hasard, écrit David Pierson: «Dante a très bien pu jouer sur le mot valore pour en faire oreval».
  • dans le Paradis (Chant XXXI v. 66-69 et Chant XXXII, v. 4-17), D. Pierson établit un lien hardi entre saint Bernard, et la place à laquelle se trouve Béatrice dans la rose céleste de l’Empyrée.

Saint Bernard est le fondateur de l’abbaye de Clairvaux, qui est au «troisième rang cistércien», et Orval se trouve être la troisième «fille» de Clairvaux. Béatrice, de son côté se trouve, nous dit Dante dans le Paradis «dans le rang que forment les troisièmes sièges / se tient Rachel au dessous d’elle, / avec Béatrice comme tu vois» (Ne l’ordine che fanno i terzi sedi, / siede Rachel di sotto da costei / con Bëatrice, sì come tu vedi.— Chant XXXII, v. 7-9). Il suffit donc de superposer les deux hiérarchies et «Béatrice devient Orval» (p.55).

Coder les informations sensibles

Donc, pour résumer, Orval (l’abbaye) est Béatrice, cette dernière étant la fille de Mathilde de Toscane et d’Hildebrand, futur Grégoire VII. Et écrit David Pierson: 

C’est bien pour stigmatiser l’union honteuse de Mathilde et Hildebrand que Dante baptise “Béatrice” “la glorieuse dame de sa pensée”. (…) Cet énorme scandale, Dante le connaît avant d’écrire La Divine Comédie. (…) il attend d’écrire un texte magnifique (pour en assurer la pérennité) tout en codant les informations sensibles pour se mettre, lui et son texte, à l’abri de l’Inquisition et de l’Église. (pp. 236-237)

Beatrice_Dante_Orval

Béatrice de Dante à Orval, David Pierson, Weyrich,Neufchâteau, 2020.

Nous laisserons cette conclusion à l’auteur, car il est très difficile de la partager. La Divine Comédie est un texte vieux de sept siècles. Son auteur, Dante Alighieri, a peut-être semé des indices —plus ou moins— ésotériques dans son texte. Lui-même dans son épître XIII, où il dédicace le Paradis à CanGrande della Scala, explique que sa poésie a plusieurs niveaux de lecture. Mais il ne parle pas de “sens caché”. Dante n’avance pas masqué. C’est un homme qui a fait la guerre, qui a eu d’importantes responsabilités politiques, pourquoi se serait-il abrité derrière on ne sait quel masque pour une affaire vieille de deux siècles (à son époque). 

Quant à régler ses comptes avec les papes, il n’a pas cherché à se mettre à l’abri de l’Inquisition et de l’Église. C’est lui qui envoie des papes en Enfer pour simonie, et non des moindres: Nicolas III et le très contemporain Boniface VIII. Sa Monarchie  n’est pas un texte favorable à la papauté, où en tout cas à la vision théocratique des papes de son siècle. D’ailleurs, cet ouvrage fut mis à l’index pendant quelques siècles.

S’il avait voulu dénoncer la liaison (supposée) entre Mathilde de Toscane et Grégoire VII, il l’aurait fait sans aucun doute et soit directement, soit en utilisant les périphrases dont il est coutumier mais qui permettent d’identifier facilement les personnages qu’il évoque. 

Illustration : Mathilde de Toscane avec Hugues de Cluny et l’Empereur Henri IV (Extrait Vat.lat.4922 — 1115)

L’auteur de l’ouvrage, David Pierson, a apporté le commentaire suivant à ma chronique de son livre:
(Je le publie ici bien.volontiers pour qu’il soit visible de manière permanente, un problème technique faisant que les commentaires sont “dépubliés” après 15 jours)

« Merci pour votre critique de mon livre.

J’aurais aimé pouvoir converser avec vous de vive voix, argumenter dans un confortable fauteuil avec, pourquoi pas, une bière d’Orval à portée de main. Malheureusement, la situation sanitaire nous prive de tous les aspects non verbaux de notre communication et la résume à une conversation épistolaire. Soit.

Tout en requérant la prudence, et en rappelant que d’autres noms ont été proposés, vous admettez l’identification de la “Matelda” de Dante à la comtesse Mathilde de Toscane. (Votre titre : Grégoire VII, l’amant de Mathilde ?)

Mais « il devient difficile de le suivre », écrivez-vous, lorsque j’affirme que Grégoire VII fut l’amant de Mathilde alors qu’il n’était encore que le cardinal-diacre Hildebrand. Cependant, vous ne parlez pas d’un indice capital qui m’amène à cette assertion : la comparaison que fait Dante entre Matelda et Proserpine (Purg. XXVIII). Dans la Mythologie, cette dernière est fille de Cérès et fut enlevée aux Enfers par Pluton. Pourquoi Dante saluerait-il la première personne qu’il rencontre au Paradis terrestre en lui disant : tu me fais souvenir de Proserpine ce qui revient à dire : tu me rappelles la reine des Enfers ?

Bien évidemment pour nous rappeler cet épisode de l’enlèvement de Proserpine. Ce qui m’amène, certes en accord avec les pires rumeurs de l’époque (mais au moins existent-elles !), à supposer une relation charnelle entre Mathilde de Toscane et son directeur de conscience. Ce dernier étant aussi celui qui réussit à imposer l’une des plus importantes réformes de l’Église et la plus importante du Moyen Âge ! Une relation qui aurait eu pour fruit une petite Béatrice…

Hildebrand / Grégoire VII, l’oublié de Dante ?

Faut-il croire, comme Henri Hauvette en 1911* , que ne sachant où placer Grégoire VII dans son œuvre, Dante a choisi de l’oublier ? Alors que ce pape est celui qui met en pratique la théocratie papale. Un système politique que combat Dante, tant dans le Monarchie, comme vous le rappelez, mais aussi dans la Divine Comédie (Purg. XVI, 127-129). Non ! Grégoire VII est bien présent, victime de la condamnation de Dante à porter les masques de Pluton et Lucifer ! Oui, Lucifer, qui par ses trois bouches avale un traitre au Christ et deux traitres à l’Empire, figure bien Hildebrand. Une affirmation qui me permet au passage d’éclairer le sens du très énigmatique vers « Pape Satan, Pape Satan aleppe » qui ouvre le chant VII de l’Enfer.

Dante lui-même dit qu’il n’a pas choisi le prénom Béatrice (qui signifie celle qui donne béatitude) mais qu’il fut choisi par bien des gens qui ne savent pas ce que c’est que donner un nom ! (Vita Nuova II et mon livre, pp. 236-237). Pourquoi si ce n’est pour fustiger ce scandale ?

Pourquoi Dante se cache ? Car cette fois, contrairement aux autres accusations qu’il porte contre des papes, il ne dispose d’aucune preuve !

La thèse, nouvelle, que je propose permet une lecture transversale de l’œuvre du plus profond de l’Enfer (où est prisonnier Lucifer) jusqu’au sommet du Paradis, dans l’Empyrée où rayonne Béatrice. Là où Dante offre la révélation par la voix de Saint Bernard à qui il fait présenter une hiérarchie « du troisième rang depuis le plus haut gradin ». Or cette description est d’une symétrie parfaite avec la filiation de Clairvaux, abbaye fondée par le saint lui-même et où la place de Béatrice correspond à celle de l’abbaye d’Orval ! Selon cette lecture de Dante, Orval et Béatrice sont donc… équivalentes !

D’où je suppose qu’Orval, en ses débuts et avant de devenir une abbaye, aurait accueilli une chapelle dédiée à la mémoire de la petite Béatrice, fruit d’un amour défendu. Ce qui peut correspondre à la réalité archéologique.

Tout comme lors du sixième centenaire de la disparition du poète, où Miguel Asin Palacios révélait les emprunts de Dante à des légendes arabes, oui, je pense qu’on peut encore découvrir des pans ignorés de la Divine Comédie. Il a fallu cinquante années pour que l’on admette et reconnaisse le bien-fondé des découvertes d’Asin Palacios, je n’espère pas faire mieux.»

* Hauvette Henri, Dante, Introduction à la lecture de la Divine Comédie, Paris, Hachette, 1911, p. 14.

L’Italia di Dante de Giulio Ferroni

L’Italia di Dante de Giulio Ferroni

En ces temps de confinement aigu en Italie comme en France, L’italia di Dante de Giulio Ferroni est une fenêtre grande ouverte bienvenue sur le voyage et le plaisir de la découverte et de la rencontre. 

Au premier abord, l’objet impressionne au point que l’on hésite à l’ouvrir: sept centimètres d’épaisseur, plus de 1200 pages… Puis on feuillette les premières pages et… le charme agit. Le voyage peut commencer. 

Avant de s’engager sur le chemin, le lecteur à un moment de flottement. Faut-il se plier à l’itinéraire proposé et donc commencer par Naples et terminer par Florence vu de l’Uccellatoio? Est-il préférable de privilégier un circuit et donc partir directement “à travers le sud du Lazio et du Sannio”1, aller dans les “Pouilles” ou en “Ombrie” ou encore en “Sardaigne” à moins de parcourir le littoral de la mer Tyrrhénienne…? Faut-il privilégier le hasard et choisir de manière aléatoire “Caprona, “La Pietra di Bismontova» ou “Il gallo di Gallura” parmi les quelques 230 destinations?

Un voyage qui dura trois années

Chacun choisira, mais qu’il sache qu’il sera en bonne compagnie. Notre guide pour ce voyage en Italie est Giulio Ferroni, professeur émérite à la Sapienza de Rome, spécialiste de la littérature italienne classique comme contemporaine. Il nous entraîne dans un éblouissant voyage philosophique, intime et personnel, sentimental, littéraire, et physique. En effet, le voyage qu’il nous propose fut réel. De 2014 à 2016, il a parcouru à pied, en train et en voiture la péninsule à la recherche des lieux évoqués par Dante.

L’ambition de sa quête est dévoilée dans l’introduction, lorsqu’il écrit qu’il entendait visiter

les lieux d’Italie, de cette Italie que j’ai traversée et vue tout au cours de ma vie, avec sa beauté et sa décadence; lieux de la vie et de la poésie, dont la cohérence et l’habitat lui-même se sont conjugués dans tant de poésie et de littérature, qui les ont touchées au fil du temps, qui ont interrogé leur caractère, qui les ont fait connaître, comprendre, aimer. Lieux que Dante a directement connus et touchés au cours de sa vie ou dont il a seulement entendu parler ou sur lesquels il a lu, mais dont il sait quoiqu’il en soit faire percevoir toute la concrète et persistente réalité.

Rien d’étonnant à ce que la première étape de notre «mentor» et «auteur» contemporain ait été Naples. Certes, la ville est «peu présente dans l’expérience et dans l’œuvre de Dante», mais c’est ici que se trouve la tombe de Virgile, celui qui fut le guide du Sommo poeta dans l’au-delà.

La “méthode Ferroni”

Ce lundi 14 avril 2014, Giulio Ferroni est donc à bord de la Freccia Rossa qui file vers Naples. Il s’amuse à faire un peu de numération autour du 14 et des chiffres pairs, puisque la date est le 14-4-2014. Il joue: «Si je fais la somme de tous les chiffres (1+4+4+2+0+1+4) j’obtiens un beau 16, carré de 4, qui donne une impression de rondeur et de scansion…». Mais le jeu s’arrête lorsqu’il remarque que cette numération binaire est «en tout point opposée à la [numération] dantesque, à base ternaire, avec ses 3, ses 9 et ses 33, ses  diversions vers le 7, le résultat final étant 100.»  

La “méthode Ferroni”, celle qui fait tout le charme du livre, est en place dès les premières lignes. Rien de linéaire dans le récit; tout n’est qu’association d’idées, plongée dans la culture italienne, espace ouvert au hasard, mouvement et poésie. Mais pour l’instant, restons à Naples.

A peine sorti du train, Giulio Ferroni monte dans une voiture dont le chauffeur, qui visiblement exerce en parallèle et simultanément le métier de téléphoniste, l’amène au pied du Parco virgiliano. Une visite a priori décevante car la tombe elle-même dissimulée dans une galerie est aujourd’hui inaccessible. Mais au fond est-ce vraiment important semble nous dire notre guide et l’essentiel n’est-il pas ailleurs? Par exemple dans la présence d’autres poètes. Physiquement, si l’on peut dire avec la tombe (monument national!) de cet autre immense poète italien qu’est Giacomo Leopardi, laquelle se trouve également dans ce Parco virgiliano. Au sommet du parc, contemplant le panorama de Naples, «cette grande capitale déchue et délabrée», G. Ferroni ne peut s’empêcher de clamer son amour pour cette ville «belle et violente, intelligente et ignorante, ornée et dégradée». Et d’ajouter

trop de choses à Naples semblent souvent si loin de Virgile, de Dante et de Leopardi: pourtant dans ce lieu il me semble retrouver l’esprit de ces trois poètes, fraternels dans leur inconcevable grandeur.

«Difficile d’imaginer l’apparition d’une Matelda»

La magie poétique n’opère malheureusement pas à toutes les étapes. Par exemple c’est la déception qui domine la visite de la Pineta di Classe. Cette forêt de pins proche de Ravenne inspira —dit-on— Dante pour sa description du paradis terrestre (Le Purgatoire, Chant XXVIII, v. 7-21). Trouver la pinède au milieu de l’entrelacs des routes —la Romea, l’Adriatica,…— lui semble déjà bien difficile, et il doit s’arrêter dans un café pour demander à un groupe de cyclistes son chemin. Lorsqu’il trouve enfin le parcours Le Quercie di Dante (Les chênes de Dante) tracé dans la forêt, il se réjouit d’abord de la diversité des arbres qu’il rencontre. À côté des pins, il note «un enchevêtrement de buissons et d’autres plantes méditerranéennes». La déconvenue est ailleurs. Bien que Giulio Ferroni soit venu à l’aube («ne l’ore prime»), le bruit provoqué par la circulation routière et par les activités humaines couvre le chant des augelletti (oiseaux). Dans ces conditions, «difficile d’imaginer, écrit-il, l’apparition d’une Matelda.»

L’ambiance est toute autre à San Giovanni in Fiore. On y trouve l’abbaye Florense où se retira l’abbé Gioacchino da Fiore à la fin du XIIe siècle. Cet abbé —plus exactement la lumière qui abrite son esprit— apparaît au Chant XII du Paradis (v. 139-141) aux côtés de saint Bonaventure, qui loue son “esprit prophétique” («di spirito profetico dotato»). La pensée de Gioacchino alimentera un important courant mystique tout au long des XIIIe et XIVe siècles, qui flirtera dangereusement avec l’hérésie.

L’esprit de prophétie

Mais souligne Giulio Ferroni, il convient de distinguer ce spirito profetico de celui qui anime La Divine Comédie de Dante. Certes, on trouve dans l’œuvre du poète toscan une «espérance radicale de renouvellement, de conversion universelle du mal en bien, une projection générale vers l’avénement futur.» Mais en aucun cas Dante ne prétend être un prophète:

Il sait très bien que son voyage dans l’autre monde n’a pas eu lieu, que ce n’est pas une vision mais un songe poétique, l’invention d’un monde qui est le fruit d’expériences personnelles, de sa culture littéraire et philosophique, de sa foi religieuse, de ses espérances politiques et de son aspiration à l’absolu, et de l’identification de soi avec le cosmos. Pour ces raisons ses prophéties ne peuvent pas rester indéterminées: exactement à l’opposé de celles qui se dégagent des œuvres de Gioacchino da Fiore, qui culminent dans le dessein de la venue prochaine de l’ère de l’Esprit Saint.»

Nous sommes loin d’un “Guide du Routard de Dante” avec ces réflexions qui nourrissent le voyage de Giulio Ferroni. L’étonnant —et l’une des réussites du livre— est la facilité désarmante avec laquelle l’auteur passe d’une remarque philosophique ou théologique à des considérations terre à terre sans pratiquement de transition: «J’ai atteint le flanc droit de l’église, qui possède en hauteur une grande et simple rose avec six corolles, avec trois autres plus petites à quatre corolles», écrit-il pratiquement immédiatement après ses réflexions sur le spirito profetico. 

«Des noms qu’il est juste de retenir pour ce voyage dantesque»

Puis apercevant une “residenza assistita” —une maison de retraite— installée dans la Villa Florensia qui lui semble très hospitalière et devant laquelle sont assis quelques personnes âgées, un souvenir personnel revient à sa mémoire:

Je me souviens d’une visite que je fis lors de mon premier voyage en Calabre en 1966: pour voir l’église de l’abbaye il fallait alors traverser une grande salle de ce qui, à l’époque, se présentait simplement comme un hospice pour les personnes âgées, une pièce sombre et glacée, bien que l’on soit en été, dans laquelle étaient assis, dans une mélancolie triste et sinistre, des dizaines de vieux mal habillés, qui semblaient abandonnés à eux-mêmes.

Son regard est ensuite attiré par une plaque qui rappelle un événement qu’il ignorait: un massacre eut lieu le 2 août 1925 à San Giovanni in Fiore. Les carabiniers et les membres de la milice fasciste tirèrent sur la foule qui protestait contre un impôt sur le blé, faisant cinq morts: quatre paysans —Filomena Marra, 27 ans (qui était enceinte de cinq mois), Barbara Veltri, 25 ans, Antonia Silletta, 33 ans, Marianna Mascara, 73 ans— et Saverio Basile, un forgeron qui avait 33 ans. Ce drame lui inspire une notation désabusée:

Encore des noms de personnes sans histoire, inconnues et oubliées, qu’il est juste de retenir, pour ce que cela vaut, dans ce voyage dantesque.

Ce voyage en compagnie de la poésie de Dante n’est pas seulement géographique. Il se fait aussi dans l’épaisseur du temps, non dans l’histoire du bel paese dans son entier et sa globalité mais dans les histoires particulières de tous ces lieux auxquels Dante avait donné vie, de leurs habitants, et qui ressuscitent quelques sept siècles plus tard, transformés, différents ou parfois si semblables sous le regard et la plume de Giulio Ferroni.

Ainsi cette scène non loin du Monte Pisano. C’est sur ces collines que dans son mauvais rêve prémonitoire («mal sonno») le conte Ugolino situe la chasse menée par son ennemi l’évêque Ruggieri après un loup et des louveteaux (l’Enfer Chant XXXIII, v. 1-78). De la route, G. Ferroni aperçoit la façade très simple, peinte en jaune, d’une maison. C’est là qu’est né Francesco di Bartolo en 1324, plus connu sous le nom de Francesco da Buti, l’un des premiers commentateurs de Dante, sans doute l’un des plus solides et certainement l’un des plus cités.

Parcourant ensuite les ruelles de ce petit village, l’auteur de L’Italia di Dante remarque

que de nombreuses maisons ont leurs portes ouvertes, protégées de ces rideaux de baguettes ou de fils de tissu ou de plastique, qui font penser à une Italie de la moitié du XIXe siècle

Bref, on a envie d’y aller voir, de parcourir à notre tour les routes de l’Italie pour nous rendre sur ces lieux que quelques mots, quelques vers de Dante suffisent à nous rendre réels. Et à notre tour rêver sur l’abîme du temps, qui nous sépare de l’époque du Sommo poeta, de le mesurer et de le toucher.

  • L’Italia di Dante, Viaggio nel paese della Commedia, par Giulio Ferroni, la nave di Teseo et Società Dante Alighieri. Milan, décembre 2019. (en italien)
  • L’auteur, Giulio Ferroni est professeur émérite de la Sapienza de Rome. Il est l’auteur de plusieurs essais sur la littérature italienne de Dante à Tabucchi et a publié (entre autres) la Storia della letteratura italiana. (1991 et 2012)

 

Dante Alighieri, amor mi mosse

Dante Alighieri, amor mi mosse

L’éditeur toscan Kleiner Flug, en ces sombres périodes de coronavirus, a eu l’excellente idée d’offrir en libre accès Dante Alighieri, amor mi mosse. Cette BD, qu’il vient de publier conte l’amour de Dante pour Béatrice. Le scénario et la scénographie sont d’Alessio D’Uva, le storyboard de Filippo Rossi et les dessins d’Astrid Lucchesi. 

Florence année 1274. Une petite fille est à sa fenêtre et regarde la rue animée en dessous d’elle. Une dame achète de la laine, un jeune noble frappe un mendiant par pure méchanceté… La scène d’ouverture nous plonge dans la Florence médiévale. La petite fille remarque adossé à un mur, plongé dans sa lecture, un garçon. C’est le fils d’Alighiero di Bellicionne.

Dante —on l’appelle encore Durante— est ce petit garçon attentif. Le calcul est vite fait. Né sous le signe des Gémeaux (c’est-à-dire en mai ou juin) en 1265, il vient d’avoir neuf ans lorsque débute l’histoire. Très bientôt, il va rencontrer celle qui lui inspirera l’œuvre de sa vie. Tous ceux qui ont lu La Vita Nuova reconnaîtront alors sans peine quelques scènes majeures de cette œuvre de jeunesse de Dante, comme ce rêve où il voit Amour donner son cœur à manger à Béatrice.

L’habileté du scénario est d’oublier le Dante politique, le Dante exilé pour se focaliser sur le seul Dante poète. Alessio D’Uva, le scénariste, pratique par ellipses successives. L’Enfer est ainsi balayé en quelques pages, ou plutôt concentré sur cet essentiel qu’est la rencontre avec Virgile, celui qui sera son guide dans l’au-delà comme Béatrice le lui a demandé.

Une histoire resserrée sur le seul Dante poète

On peut d’ailleurs regretter que les auteurs n’aient pas employé pour cette scène où Béatrice demande à Virgile d’accompagner Dante le texte même de La Divine Comédie, en particulier celui où elle dit  :

amor mi mosse, che mi fa parlare

(Enfer, Chant II, vers 74)

ce vers étant utilisé pour le titre. Mais s’arrêter sur ce point serait pinaillage de spécialistes, car cette BD est d’abord destinée au grand public et non à un cénacle d’universitaires et c’est donc tout à fait logiquement que les dialogues sont rédigés en italien moderne. 

Les auteurs ne s’attardent pas en Enfer. Tout de suite, ils nous font escalader le Purgatoire. Nous y rejoignons d’abord le poète latin Stace, avec la très belle scène de ses retrouvailles avec Virgile, le Mantouan. Puis ils nous propulsent au sommet de la montagne, au Paradis terrestre où, des années après la mort de sa bien-aimée, Dante retrouve Béatrice. Une rencontre douce, âpre et douloureuse. Mais ici, à chacun de (re)découvrir cette histoire qui s’arrête aux limites du Paradis céleste. 

On l’aura compris les parti-pris du scénario, qui nous offre une histoire resserrée, la qualité du graphisme et des images, le dynamisme de la mise en page font de cette BD une belle réussite. 

Dante Alighieri, amor mi mosse est donc à feuilleter sur la plateforme ISSUU jusqu’au 3 avril. Une découverte qui donne une furieuse envie de lire “pour de vrai” cette bande dessinée consacrée à Dante et à l’amour de celle qu’il a rendu éternelle, Béatrice. 

 

La Divina Commedia illustrata male

La Divina Commedia illustrata male

“Mal” illustrer La Divine Comédie et le revendiquer, c’est l’amusant et intriguant pari que s’est lancé Davide La Rosa. Ce scénariste de BD, qui vit à Laglio sur les rives du lac de Come en Italie, a souvent réalisé des histoires complètes, comprenant les textes et les dessins. Un jour donc, il s’est demandé, écrit-il dans la page de présentation de son projet: «Davide, pourquoi n’illustrerais-tu pas, mal, toute La Divine Comédie?».

On peut se demander l’intérêt de “mal” illustrer une œuvre qui l’a déjà été magistralement (entre autres!) au XIXe siècle par Gustave Doré. Pour anticiper cette critique, il offre deux arguments difficile à contrer: 

  1. «Doré était un bon dessinateur et (La Divine Comédie) est facile à illustrer quand on est un bon dessinateur; 
  2. Doré est mort.»

On le comprend, cette nouvelle édition sera très second degré. D’ailleurs, comme en témoigne ses travaux précédents dont on peut avoir un aperçu sur son blog Mullohand Drive, derrière un dessin faussement malhabile et simple se cache un humour qui peut être grinçant. 

Mais fantaisie ne rime pas avec absence de sérieux. Le livre qui devrait sortir en mars 2020, contiendra le texte original de Dante en son entier, chaque chant étant illustré de trois ou quatre dessins. L’ouvrage qui comptera environ 200 pages, sera imprimé en noir & blanc.

Pour éditer sa Divina Commedia illustrata male, Davide La Rosa a lancé une opération de crowdfunding qui se poursuit encore quelques jours en ce début d’année 2020. (L’adresse se trouve sur ce lien).

Chant_XXXIV_Enfer_Lucifer_Davide_La_Rosa

Lucifer dans le Chant XXXIV de l’Enfer par David de la Rosa

  • Illustration : Dante par Davide La Rosa pour son projet “La Divine Commedia illustrate male — Inferno”
Dante et l’Averroïsme

Dante et l’Averroïsme

Dante était-il averroïste? “Dante et l’averroïsme” s’efforce de répondre à cette question complexe. Cet ouvrage qui vient de paraître aux Belles Lettres apporte de nombreux éléments de réponse qui en font une lecture ardue mais indispensable.

Nous sommes dans le Chant X du Paradis. Une couronne flamboyante s’est formée autour de Dante et Béatrice. Une voix se détache, celle de saint Thomas. Il présente successivement les douze sages qui composent ce cercle. Le dernier nommé est Siger de Brabant: 

la luce etterna di Sigieri,

che leggendo nel Vico de li Strami

sillogizzo invidiosi veri 

(c’est la lumière éternelle de Siger / qui, enseignant dans la rue du Fouarre, / provoqua l’envie par ses syllogismes de vérité.1 – v. 136-138)

«Trois vers, trois ruisseaux pour un océan d’articles, de livres et de thèses» comme l’écrit joliment Alain de Libera dans son Avant-propos. Ce sont autant de grilles de lectures, de schémas, d’interrogations qui se sont accumulées au fil du temps… avec sous-jacent cette question récurrente: Dante était-il «averroïste»? 

Siger de Brabant, un hérétique?

En effet, en plaçant Siger de Brabant parmi celui des sages qui composent la couronne de flammes qui entoure Dante et Béatrice au Chant X, le poète aurait endossé les thèses du philosophe. Or celles-ci ont été combattues par Saint Thomas d’Aquin et l’Église. Elles furent, en particulier, désapprouvées par l’évêque de Paris, Etienne Tempier. Il publia, le 7 mars 1277, un décret dans lequel il condamnait des propositions philosophiques et théologiques inspirées des œuvres d’Aristote et d’Averroès. Siger qui enseignait alors à Paris, comme l’indique Dante dans le Chant X, faisait partie des philosophes visés.

L’année précédente, raconte Luca Fiorentini, Siger avait été «invité à se présenter, avec les maîtres Goswin de la Chapelle et Bernier de Nivelles, au tribunal de l’inquisiteur dominicain Simon du Val: les trois hommes devaient répondre à l’accusation d’avoir professé des doctrines hérétiques in regno Franciæ»2. L’accusation devait avoir porté car après 1277, on perd la trace de Siger; il n’écrit plus. Il mourra assassiné par l’un de ses secrétaires à Orvieto, en 1284, alors qu’il allait (semble-t-il) chercher refuge auprès du Pape.

Dante_et_laverroisme_Alain_de_Libera_Jean-Baptiste_Brenet_Irene_Rosier-CatachOn comprend donc pourquoi il y a matière à débat. Dante et l’Averroïsme(1), qui vient de paraître, n’entend pas clore la réflexion mais préciser, éclaircir des débats devenus obscurs, sortir des contradictions et «sur les grands enjeux», apporter des avis «précis et tranchés», comme le dit Alain de Libera.

Cette matière fuyante qu’est l’averroïsme

Mais d’abord peut-être faut-il essayer de définir cette matière fuyante qu’est l’averroïsme. Elle l’est d’autant plus qu’il s’agissait à l’époque —rappelons-le— de lire un philosophe grec non chrétien, Aristote, à travers le Commentaire d’un philosophe et théologien musulman, Avarroès, qui venait d’être traduit en latin. Depuis les choses se sont encore compliquées: l’averroïsme, nous dit A. de Libera «est une sorte d’hydre, dont les têtes poussent ou, coupées, repoussent (…). Il y a autant d’averroïsmes que d’averroïstes, et d’averroïstes que de grilles de lectures et de choix d’objets découpés par les historiens dans la masse, en croissance, quasi exponentielle, des données médiévales , en philosophie comme en théologie.»

Dans ces conditions, le chapitre que Jean-Baptise Brenet consacre à «l’averroïsme aujourd’hui» est un éclairage bienvenu et indispensable. En premier lieu parce qu’il donne une définition de ce que l’on entend par «averroïsme». Cela correspond, écrit-il:

dans la scolastique latine aux diverses lectures philosophiquement favorables à la doctrine de l’intellect défendue par Avarroès(2) dans son Grand Commentaire du traité De l’âme d’Aristote. C’est-à-dire, plus techniquement, toute conception soutenant cette triple thèse:

  1. la séparation «substantielle» de l’intellect —et principalement celle de l’intellect dit «matériel», qui constitue la puissance et le substrat de la pensée;
  2. son unicité absolue, malgré la diversité des individus;
  3. son éternité, enfin, non seulement a parte post (dans le futur), mais a parte ante (dans le passé)

L’intellect est une substance séparée des corps ; il est, même à l’état «matériel»3 unique pour toute l’espèce humaine; il est inengendré et incorruptible.

Sur le plan théologique, cette doctrine conduit donc à priver les hommes de leur âme spirituelle individuelle, puisqu’il existe un «intellect» unique, immatériel, qui ne saurait avoir la forme d’un être humain. L’une des conséquences de cette définition est de considérer que l’être humain ne peut être immortel, alors que l’intellect commun l’est. 

Mais problème, cette définition est celle de Thomas d’Aquin. Il la donna “en creux”, en quelque sorte, en réfutant cette thèse, notamment dans son traité De l’Unité de l’intellect (lire ici plus précisément ce qu’il établit et réfute). Les analyses et propositions de Siger de Brabant par exemple sont plus nuancées. Pour lui, explique J.-B. Brenet, 

l’homme n’est ni l’intellect, ni le corps, mais le tout dont l’intellect et le corps, quoique séparés in esse, constituent chacun deux parties. L’homme est donc bel et bien homme par l’intellect, mais il n’est pas requis pour autant, dit Siger, que l’intellect s’unisse au corps comme la figure à la cire.

Un trait d’union fragile

Dante connaissait-il les écrits et des travaux du Maître es Arts de la rue du Fouarre à ce niveau de détails? On l’ignore, et aucun des premiers commentateurs (qui le connaissait peu ou mal), comme le montre Luca Fiorentini, dans le chapitre Portraits d’Averroès et de ses (prétendus) disciples, n’apporte de réponse explicite à cette question. L. Fiorentini ajoute: «Il n’y a du reste aucune mention d’Averroès, ni des doctrines liées à une tradition averroïste réelle ou prétendue, dans les gloses anciennes du Paradis, X, 133-138.»

En revanche, la seule présence de Siger au Chant X relie Dante à l’«averroïsme», Mais ce trait d’union est bien fragile. Par exemple au Chant XXV du Purgatoire, lorsque Dante décrit la formation des ombres, il ne reprend pas la thèse «averroïste» de «l’intellect unique, substance séparée du corps». Par exemple encore, si l’on compte le nombre de citations et de références explicites au sage de Cordoue dans l’œuvre de Dante, le résultat est décevant comme l’exprime Pasquale Porro dans le chapitre au titre provocateur Dante Anti-Averroïste?

Averroès est cité de manière explicite une fois dans l’Enfer (le célèbre passage de IV, 144: Averroès qui fit le grand commentaire [Averoìs che ‘l gran comento feo], une fois dans le Purgatoire (XXV), une fois dans la Monarchie (I, 3, 9), une fois dans le Banquet (IV, XIII, 8), et deux fois dans la Quaestio (12 et 46). Il s’agit évidemment d’une base textuelle faible pour évoquer une forme d’averroïsme. 

En refermant Dante et l’Averroïsme, qui offre un regard complet sur les différentes œuvres de Dante, sur les influences qu’il aurait subies, par exemple de la part de Guido Cavalcanti, son «premier ami», (mais celui-ci était-il avérroïste?), on ne peut que s’interroger sur la réalité de l’averroïsme de Dante. 

Pour autant dans le chapitre, Dante et l’historiographie de l’Averroïsme, qui clos l’ouvrage, Gianfranco Fioravanti rappelle ce qu’il appelle «un fait indéniable»: «Lier l’intellect possible et l’humanité dans son ensemble, une théorie qui distingue Dante de tous les auteurs politiques de l’époque, nous renvoie inévitablement à Averroès et peu importe que l’Averroès de Dante ne soit pas réellement identique au véritable Ibn Rushd.» Bref ajoute-t-il: 

Dante n’est pas averroïste au sens strict du terme, s’il y a bien un sens strict, mais dans certains cas nous percevons entre lui et Averroès une sorte d’air de famille 

Cette conclusion n’en est pas une, mais elle ouvre la voie à d’autres recherches. La porte de l’averroïsme dantesque est donc loin d’être définitivement refermée.

  • Notes
    1. Dante et l’Averroïsme, sous la direction d’Alain de Libera, Jean-Baptiste Brenet et Irène Rosier-Catach, Collège de France et Les Belles Lettres, Paris, 2019.
      Cet ouvrage est issu des travaux d’un colloque organisé sur ce thème les 12 et 13 mai 2015 au Collège de France. Il était organisé dans le cadre de la Chaire d’histoire de la philosophie médiévale, avec les contributions de Jean-Baptiste Brenet, Irène Rosier-Catach, spécialiste du modisme et directrice de la traduction de l’Éloquence en vulgaire, Enrico Fenzi (Gênes), coéditeur du De vulgari eloquentia, Gianfranco Fioravanti (Università di Pisa), Thomas Ricklin (Ludwig-Maximilians Universität München), Luca Fiorentini (ATER, Collège de France), Luca Bianchi (Università del Piemonte Orientale, Vercelli), Pasquale Porro, Paolo Falzone (Università di Roma «La Sapienza»)), Aurélien Robert (CNRS), Iacopo Costa (CNRS), Andréa Tabarroni (Università di Udine).
    2. Averroès (1126-1198) est le nom latin d’Ibn Rushd. Tout à la fois médecin, juriste, théologien et philosophe, il vécut à Cordoue en Andalousie, puis à la fin de sa vie à Marrakech. En Occident, au Moyen Âge, il était connu pour ses Commentaires de différentes œuvres d’Aristote (De l’Âme, De la sensation et des sensibles, Du ciel, Physique et Métaphysique) qui avaient été traduites de l’arabe au latin par le philosophe Michael Scot.
  • Illustration: Averroes, par Andrea Bonaiuto (XIVe siècle) — détail de la fresque Trionfo de Santo Tomás — Santa Maria Novella — Florence