Farinata degli Uberti

Farinata_degli_Uberti
  • L’Enfer, Chant X
  • Illustration: Portrait de Farinata degli Uberti – Fresque (détail) d’Andrea del Castegno exécutée dans la série “hommes et femmes célèbres” réalisée pour le gonfalonier Filippo Carducci (1449-1451) – Domaine public.

Manente degli Uberti, connu sous le nom de Farinata en raison de ses cheveux blond platine, était un condottiere italien et chef gibelin. Il était né vers 1212 dans une grande famille florentine. Giovanni Villani le décrit ainsi:

Il était de grande stature, d’aspect viril, aux membres forts, d’apparence sérieuse, d’une élégance militaire, avec un discours très urbain, toujours très sage dans ses conseils, prompt et capable pour les armes.

Lors de sa jeunesse la ville se déchire entre les factions guelfe et gibeline. En 1239, il devient le chef de sa famille et de la coterie gibeline, c’est-à-dire des partisans de l’Empereur.

En 1246, Frédéric d’Antioche, fils illégitime —comme son frère Manfred— de Frédéric II de Hohenstaufen est nommé par son père Vicaire impérial pour la Toscane, et devient le Podestà de Florence. Frédéric d’Antioche décide alors l’expulsion des familles guelfes de la ville et la destruction de leurs habitations. Farinata prend une part proéminente dans cette expulsion.

1250, une année noire pour les gibelins de Toscane

La victoire est de courte durée. En 1250, Frédéric d’Antioche est battu à la bataille de Figline Valdamo par les troupes guelfes. Il est chassé de Florence où un nouveau gouvernement, le Primo popolo est institué dans la ville. 1250 est d’ailleurs une année noire pour les gibelins de Toscane. Le 13 décembre l’Empereur Frédéric II meurt, entraînant la défection de tous ses fonctionnaires en Toscane.

Pour Farinata —et les gibelins—, qui perdent leur principal soutien, le retournement de situation est complet. En 1258, c’est au tour des gibelins d’être expulsés de Florence. Farinata trouve refuge à Sienne où il va construire sa revanche. Les gibelins obtiennent le soutien de Manfred qui leur envoie des troupes, mais le déséquilibre des forces est malgré tout patent.

Pourtant, le 4 septembre 1260, lors de la bataille décisive de Montaperti sur les bords de la rivière Arbia, ce sont les troupes guelfes qui sont défaites. Les gibelins rentrent alors à Florence, et détruisent les habitations et les tours des familles guelfes.

À Empoli, Farinata se lève pour défendre Florence

Peu de temps après les gibelins tiennent une assemblée à Empoli pour décider des moyens de consolider leur victoire. Les représentants de Sienne et de Pise demandent que la ville de Florence soit rasée. Ils obtiennent la majorité. C’est alors que Farinata se lève et plaide pour sa ville. Sa plaidoirie consignée par Giovanni Villani dans ses Nuova Cronica est célèbre car il a utilisé des proverbes toscans pour avertir à mots couverts qu’il se dresserait contre tous ceux qui voudraient détruire sa ville natale:

À cette proposition (de détruire Florence – Ndr) se leva et contredit le valeureux et sage cavaliere messire Farinata degli Uberti, et dans son discours il donna deux proverbes qui disaient: «Com’asino sape, cosi minuzza rape» (“Chacun fait ce qu’il peut et ce qu’il sait”) et «Vassi capra zoppa, se ‘l lupo nolla ‘nstoppa» (“Chacun va à son aise jusqu’à ce qu’il rencontre -ou non- un obstacle qui le met en danger”); et ces deux proverbes il les réunit en un seul, disant: «Com’asino sape, sì va capra zoppa; così minuzza rape, se ‘l lupo no•lla ‘stoppa» (“Chacun sait, chacun va à son aise; ainsi chacun fait, si un obstacle -on non- le met en danger”). (Livre VI, LXXXI)

Il obtint gain de cause. C’est cet épisode dont il tire gloire qu’il rappelle à Dante lors de leur rencontre dans le sixième Cercle de l’Enfer :

Ma fu’ io solo, là dove sofferto

fu per ciascun di tòrre via Fiorenza,

colui che la difesi a viso aperto».

(Mais je fus le seul, là où tous / acceptaient que Florence soit rasée, / à la défendre le visage découvert.» – L’Enfer, Chant X, v. 91-93)

Les Florentins ne lui furent guère reconnaissant de cet acte courageux. Les Uberti continuèrent d’être inclus dans le “clan gibelin” et à ce titre furent comme les autres familles gibelines expulsées de Florence, lorsque les guelfes reprirent le pouvoir.

Après Montaperti, Farinata retourna à Florence, où il mourut en 1264, l’année qui précédait la naissance de Dante. Son nom fut exécré par les Florentins en raison de cette défaite sanglante et des destructions des habitations et des tours des familles guelfes qui s’ensuivirent.

Son corps déterré et brûlé…

Les malheurs de Farinata et de sa famille ne devaient pas s’arrêter à sa mort.

En 1266, lorsque les guelfes reprirent le contrôle de la ville, les biens des Uberti furent détruits. Ils se trouvaient sur ce qui est aujourd’hui la Piazza della Signoria. Mais, il fut décidé que rien ne devait être reconstruit sur cet endroit maudit. C’est pour cette raison que le Palazzo Vecchio a été bâti sur le bord de la place.

En 1283,l’inquisiteur franciscain Salomone da Lucca ouvrit le procès en hérésie de Farinata et de son épouse Adaletta. Boccace retrace que

selon de nombreux témoins, il suivait les idées d’Épicure, selon lesquelles l’âme mourait avec le corps, et il maintenait que le bonheur humain consistait en plaisirs temporels; mais il ne les suivit pas à la manière d’Épicure, en faisant de longs jeûnes pour avoir ensuite du plaisir à manger du pain sec; mais il se délectait de bonnes et délicates viandes, et les mangeait sans attendre d’avoir faim; et pour pour ce péché il fut condamné comme hérétique.

Mais l’accusation de Salomone était plus concrète: il accusait Farinata d’avoir été Cathare et d’avoir reçu le sacrement de la “consolation”. Le 16 octobre 1283, il prononçait sa sentence: les os de Farinata et de son épouse devaient être exhumés et brûlés. Les biens qu’avaient reçu leurs héritiers devaient être vendus. Deux ans plus tard, il devait aussi condamner, Bruno, un frère décédé de Farinata, et ordonner la confiscation des biens hérités par ses petits enfants.1

À la lumière de ces condamnations, on comprend mieux l’exclamation de Dante au Chant X de l’Enfer: «Deh, se riposi mai vostra semenza» (“Ah, que votre descendance se repose un jour” – v. 94).

  • Sources:  Dante Dictionnary, Oxford, 1848, Paget Toynbee; Wikipedia; Treccani Online.