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#700Anniversaire — Dante’s Bones, par Guy Raffa

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Dante's Bones, par Guy Raffa, Harvard University Press, 2020

Il est une formule que l’on ne peut pas appliquer à Dante et à sa dépouille: celle du “repos éternel”. Guy Raffa montre dans “Dante’s Bones” comment la figure du poète a été utilisée —et souvent manipulée— dans la construction de l’État italien. Cette histoire en cache une autre, tout aussi importante: la saga des ossements du Sommo poeta. 

Le 14 mai 1865, sur la Piazza Santa Croce de Florence, transformée en amphithéâtre, c’est la foule. Le roi Victor Emmanuel II est présent, les principales autorités politiques et militaires du pays, des représentants de toutes les provinces de l’Italie.

Au centre de la place, encore masquée par des draps, se dresse une gigantesque statue de Dante. L’Italie s’est réunie autour de celui que beaucoup considèrent comme son “père” pour célébrer le 600e anniversaire de sa naissance. 

Moins de quinze jours plus tard, le samedi 27 mai, des maçons découvrent, caché dans un mur proche du tombeau de Dante, un coffre de bois contenant des ossements. Sur ce qui sert de couvercle, on peut lire l’inscription suivante à l’encre noire: 

DANTIS OSSA

Denuper revista die 3 Junij

1677

(Ossements de Dante, vu une nouvelle fois le 3 juin 1677)

sur un flanc, de la même encre noire, une inscription plus large, donne cette fois le nom de son auteur: 

DANTIS OSSA

a me Fr(at)e Antonio Santi hic posita 

Ano 1677. Die 18 Octobris.

Dante célébré à Florence comme le “père” d’une Italie qui vient d’être (ré)unifiée renaît ainsi, quasiment au sens littéral du terme, à Ravenne où ses restes viennent d’être découverts. 

Deux histoires qui se croisent et se mêlent

Dante’s Bones, de Guy Raffa professeur d’Italian Studies à l’Université du Texas à Austin, est le récit de ces deux histoires: celle de l’Italie qui se construit et se cherche une identité commune et l’incroyable saga des ossements de Dante. Les deux se chevauchent, se mêlent, parfois s’écartent mais rarement s’ignorent. 

Alors que se préparent le 700e anniversaire de la mort du poète, la lecture de cet épais volume, fruit d’une longue enquête, est indispensable pour comprendre l’importance du poète dans la vie littéraire et culturelle mais aussi politique de l’Italie. 

Dante’s Bones est également l’histoire de l’antagonisme de deux villes, Florence et Ravenne, qui chacune revendique être la patrie de Dante. La première parce que le Sommo poeta y est né et qu’il se revendiqua tout au long de sa vie Florentin, même s’il l’était «de naissance et non de mœurs» 1 et la seconde parce qu’elle fut son dernier refuge et le lieu de sa mort. 

L’intervention avortée des Médicis

Assez rapidement, explique Guy Raffa, Florence, cette «mère peu aimante», comme le dit l’épitaphe gravée encore aujourd’hui sur le sarcophage qui abrite le corps, demandera le retour des restes du poète. 

Avec l’intervention de Laurent le Magnifique les demandes se font plus pressantes, mais c’est en 1513, que commence la “saga des ossements”. Jean de Médicis (deuxième fils de Laurent le Magnifique), est élu pape sous le nom de Léon X. Immédiatement les Florentins agissent. La sœur aînée de Léon X, dans ce que Guy Raffa décrit comme «une lettre extraordinaire» lui écrit que

le temps est venu est venu que ces ossements (de Dante), après leur long et défavorisé exil, peuvent et doivent, sans délai, revenir dans leur patrie.

Elle ajoute que telle était la volonté de leur père (Laurent), mais que c’est aussi celle de l’ensemble de la cité. Le pape cède à cette très familiale pression et demande donc la fin de “l’exil de Dante”. Il espère certainement de la sorte gagner les louanges des Florentins, mais aussi «de nombreuses personnes de toutes les parties de l’Italie».

Et les reliques de Dante devinrent celles d’un saint…

Avec l’intervention du pape, les ossements de Dante changent de statut. La question ne se réduit plus à être l’affaire de deux villes —Ravenne et Florence— elle commence à intéresser aussi de facto l’ensemble de la population italienne, même si l’Italie en tant que nation n’existe alors pas. 

Mais il est un autre changement. Il ne s’agit plus seulement pour les Florentins, écrit Guy Raffa, de faire revenir 

les restes de leur «poète sacré» de Ravenne à Florence mais de faire leur translation (translatare), le terme technique employé lors du déplacement du corps d’un saint vers l’emplacement le plus approprié.

Un changement de vocabulaire qui ne manque pas d’ironie à propos des restes d’un poète qui à sa mort était accusé d’hérésie, par le représentant du pape Clément V en Italie , le cardinal Bertrando del Poggetto2 et par le prêcheur dominicain Guido Vernani.3 

Passons quelques péripéties, mais lorsqu’une délégation florentine, forte de la décision du pape, aidée de solides maçons, descellent de nuit (!) «pratiquement comme des voleurs» la tombe du poète, ils ne trouvent… rien. Le tombeau est vide.

On le saura plus tard, les ossements ont été volés et dissimulés par les frères franciscains dont frère Santi auteur des inscriptions sur le coffre de bois. Leur couvent jouxte la tombe. Il s’agissait pour eux de protéger le corps de Dante, écrit Guy Raffa, 

d’une “translation” illégitime de son dernier refuge dans la vie vers la cité qui avait puni de son vivant Dante par un injuste exil. 

Cet acte se justifierait aussi, par la proximité de Dante avec les Franciscains et la méfiance vis-à-vis d’une Église corrompue. Le poète n’a en effet jamais caché son admiration et son affection pour saint François d’Assise dont il partageait les idées sur la pauvreté évangélique. Il aurait même fait partie, sur la fin de sa vie, du Tiers-ordre franciscain.

Mais cette histoire ouvre une des grandes questions de l’histoire de la tombe de Dante, et l’énigme est sans réponse, dit Guy Raffa. En effet, les envoyés florentins se taisent. La tombe est refermée comme si de rien n’était et aucune recherche n’est lancée pour retrouver les os et pour connaître l’identité des voleurs. 

La redécouverte des os du poète

Si nombre d’initiés n’ignoraient rien de cette disparition, il faudra attendre la découverte fortuite de 1865 —trois siècles et demi plus tard— pour que le grand public en prenne connaissance. 

L’émotion est alors immense. L’examen des ossements est réalisé par les meilleurs spécialistes de Ravenne. On fait le décompte macabre des os pour savoir s’il est possible de reconstituer le squelette. La réponse est positive. Il ne manque que de petits os et la mâchoire inférieure. Rien qui empêche l’exposition du corps, dans une incroyable mise en scène. 

Le catafalque de cristal qui servit à exposer le corps de Dante à Ravenne en juin 1865

Le 24 juin 1865, dans la chapelle de Braccioforte, à Ravenne, les restes de Dante Alighieri soigneusement reconstitués sont exposés dans un cercueil transparent, «ses côtés et son couvercle étant formés de feuilles de cristal bordées d’or.» La foule se presse, venue de toute l’Italie, durant les deux jours de cette “exposition”. 

Dante se trouve donc dans une position étrange: il est devenu une figure nationale, fondatrice, célébrée comme telle, et fêtée comme un saint… mais la hiérarchie catholique ne veut pas de lui. Elle s’oppose naturellement, dit Guy Baffa 

aux célébrations de Florence (de 1865 – Ndr) qui glorifient le poète médiéval comme le prophète et le partisan de l’État-nation moderne.

Très rapidement, les craintes de l’Église sont avérées. En 1870, les États pontificaux sont annexés, sans que Dante, qui n’a jamais rien imaginé de tel, ait à y voir. 

La naissance du mouvement irrédentiste

Dans le même mouvement, Venise est reconquise sur l’Empire austro-hongrois, mais non la côte qui longe l’Adriatique. C’est la naissance du mouvement irrédentiste, qui va faire de Dante une figure emblématique, non plus nationale, mais nationaliste. 

Guy Baffa n’hésite pas à écrire qu’en 1908, pour l’anniversaire de sa mort:

Dante était un dieu dans l’imaginaire italien à ce moment de l’histoire de la nation, un dieu qui inspirait et sanctifiait les efforts pour libérer les populations italiennes toujours exilées de la patria;

La guerre de 1914-1918 accentue encore cette tendance. Le nationalisme et l’irrédentisme se combinent lorsque l’Italie se voit refuser à l’armistice l’annexion des territoires promise par les Alliés lors du Traité de Londres du 26 avril 1915: 

C’est un bien étrange anniversaire qui sera célébré en 1921 à l’occasion du 600e anniversaire de la mort de Dante. Trois ans se sont écoulés seulement depuis la fin de la Grande guerre au cours de laquelle 650.000 soldats italiens sont morts et un million blessés: 

Il était inévitable que les événements commémoratifs sur la tombe du père déifié de l’Italie, lui-même un soldat, serait le double de la célébration de la victoire de la nation mais aussi un tribu aux vies perdues et aux corps mutilés pour y parvenir. (…) Le 11 septembre 1921, Ravenne devient le cœur et l’âme de l’Italie.

Une campana particulièrement symbolique

Cette acmé nationaliste va se traduire par des embellissements de la tombe de Dante. Le maire de Rome, Giannetto Valli, offre des portes réalisées à partir du bronze fondu d’un canon autrichien et une couronne de laurier, également en bronze. Il offre aussi une campana (cloche) d’argent dont le son appellera les Italiens à se rassembler, dit le maire de la ville éternelle, «autour de l’autel le plus sacré de notre peuple.»

Une campana extrêmement symbolique pour Guy Raffa, car elle rappelle l’un des passages parmi les plus émouvants de La Divine Comédie. Au Chant VIII du Purgatoire, alors que la nuit va tomber Dante étreint de nostalgie pleure son exil qu’il voit comme l’éloignement du marin: 

Era già l’ora che volge il disio 

ai navicanti e ’ntenerisce il core 

lo dì c’han detto ai dolci amici addio;

e che lo novo peregrin d’amore 

punge, se ode squilla di lontano 

che paia il giorno pianger che si more;

(“C’était l’heure déjà qui change le désir  / des navigateurs et le jour où ils ont dit adieu  / à leurs doux amis attendrit leur cœur; / et le son lointain d’une cloche, / qui paraît pleurer le jour qui se meurt, / s’il l’entend, blesse d’amour le nouveau pèlerin;” — v. 1 à 6)

Ce 11 septembre 1921, le premier à faire sonner cette cloche si chargée de de symboles sera un héros de la guerre, Antonio Fusconi. Il servit dans les Bersaglieri, le corps d’élite de l’armée italienne et perdit une jambe lors des combats contre les troupes autrichiennes. 

C’est Gabriel d’Annunzio qui devait porter la question irrédentiste lors de ces cérémonies. Il n’est pas présent physiquement, bien qu’il ait été invité par le maire de Ravenne. C’est par un télégramme qu’il s’adresse à la foule présente. Son absence explique Guy Raffa 

est un signe d’humble respect vis-à-vis de l’incomparable Dante, mais, surtout, est un signe de protestation à l’encontre de l’Italie officielle (ses chefs politiques et militaires) qui ont trahi leur promesse de libérer tous les Italiens en refusant de combattre pour Fiume et pour les autres jusqu’à présent “territoires non retournés” (à l’Italie)

Le fascisme s’approprie l’image du poète

L’importance de l’événement fait qu’il ne peut être ignoré des fascistes. À la veille de la prise de pouvoir par Mussolini, la tentation d’utiliser l’aura du Sommo poeta est trop forte. 

Ceux-ci organisent ce que l’on a appelé la “Marche sur Ravenne”, le 12 septembre. Elle rassemble 3.000 hommes venus de toute l’Émilie. Leur seul fait d’armes est de dévaster les sites associés aux socialistes et aux communistes, comme la Camera del Lavoro (Bourse du Travail). 

Guy Raffa note tous les petits détails qui font que Dante sera présenté comme une sorte de héros pré-fasciste. Par exemple, des scientifiques examinent-ils une nouvelle fois les restes du poète en 1921? C’est l’occasion d’apporter une pierre à cet édifice. Tandis que l’un, Fabio Fossetto accentue le côté «viril de Dante», l’autre, Giuseppe Sergi voit  dans les os du poète «un modèle de supériorité raciale». Rien d’anodin dans ces remarques. Le racisme est un élément fondateur du fascisme et Mussolini va s’emparer du poète pour en faire le héros de sa cause: 

La virilité et les capacités intellectuelles de Dante, telles qu’elles sont déduites de sa dépouille physique, font de lui l’apothéose de cette grande, même si elle est déclinante, race méditerranéenne.

Dans ces conditions, il était inévitable qu’après la prise de pouvoir de Mussolini, le Duce soit identifié comme étant le «veltro» qui, prophétisait Dante dans le Chant I de l’Enfer, «fera mourir dans la douleur la louve» et en débarrassera «l’humble Italie». 

Une influence persistante et omniprésente

Cette exaltation de la figure d’un poète pliée aux nécessités de la propagande provoque ce que Guy Raffa nomme de «graves distorsions» entre les idées et les valeurs de Dante et la réalité du fascisme. Quel rapport entre l’Empire, facteur de paix, rêvé par Dante dans sa Monarchie et celui que s’efforce de construire Mussolini en Afrique, par la force des armes, par exemple? 

De cet épisode, il ne reste que poussières. Du Danteum, immense monument qui devait être construit à Rome en l’honneur du poète, ne subsiste que des plans et quelques photos. Pour ce qui est des os de Dante, après avoir été mis à l’abri des bombardements pendant la guerre, ils sont retournés dans leur catafalque de marbre à Ravenne et ne l’ont plus quitté depuis.

L’histoire s’achève-t-elle là? Guy Raffa se refuse à lire dans une quelconque boule de cristal, mais il se plaît à remarquer l’influence du Sommo poeta sur nombre d’auteurs et d’artistes italiens mais aussi d’autres pays au fil des siècles. il remarque son «influence omniprésente» et persistante, et souligne que, 

même si le corps de Dante vit en exil, quoiqu’il en soit, son personnage et son imaginaire  trouvent toujours plus de maisons hospitalières dans le monde.

Quand est-il de l’Italie? Quand est-il de la querelle entre Florence et Ravenne? À la fin de Dante’s Bones Guy Raffa ne répond pas directement à ces questions. Il ouvre un nouveau chapitre qu’il ne fait qu’esquisser. Il semble nous dire que Dante certes appartient au bel paese qui l’a vu naître, mais surtout il appartient à nous tous. Il a cette belle formule «les os du poète et sa Divine Comédie —ses vies après la mort, physique et spirituelle, ses deux corps continueront à étinceler de feux créatifs qui conserveront l’homme et son œuvre vivants à travers le temps et l’espace.» Un souhait que l’on ne peut que partager.

Notes