Une nouvelle lettre de Dante découverte?

Une nouvelle lettre de Dante découverte?

Jusqu’il y a peu, seules treize “épîtres” rédigées de la main de Dante étaient connues. On comprend donc l’émotion suscitée par Paolo Pellegrini, professeur de philologie et de linguiste à l’université de Vérone, lorsqu’il a avancé avoir identifié une nouvelle lettre. Une découverte devant laquelle il faut multiplier les prudences et les points d’interrogations.

La découverte de Paolo Pellegrini porte sur une lettre que le seigneur de Vérone, Cangrande della Scala, envoya à l’Empereur Henri VII en 1312. Cette lettre est connue; elle fait partie d’un recueil de textes1 établi par le notaire et maître en ars dictminis (l’art de bien écrire) Pietro dei Boattieri, qui vécut à Bologne à la fin du XIIe et au début du XIIIe siècle. 

Le contenu de la lettre porte sur un sujet politiquement très sensible. Henri VII est alors en Italie pour y rétablir le pouvoir impérial laissé vacant depuis 1250, l’année de la mort de Frédéric II Hohenstauffen. Mais de nombreuses villes italiennes, en particulier Florence, s’opposent à cette restauration. Ce sont donc deux camps qui s’opposent mais celui d’Henri VII se fracture. C’est en tout cas ce que veut porter à la connaissance de l’Empereur, celui qui était alors son Vicaire pour Vérone et Vicence. Il explique dans la lettre que Philippe I de Savoie-Achaïe, Vicaire impérial de Pavie, et Werner von Homberg, Lieutenant général pour la Lombardie, en sont venus aux mains. Seule l’intervention de témoins de la scène a empêché que l’altercation tourne au drame.

La lettre est donc particulièrement délicate à rédiger et, explique Paolo Pelligrini, Cangrande della Scala se serait tourné vers l’une des meilleures plumes de son époque, Dante Alighieri. Il n’apporte pas de preuve formelle à son assertion, seulement un faisceau d’éléments troublants.

Il note en particulier le recours à deux passages du Variae di Cassidorio2 que Dante a utilisé à plusieurs reprises: dans sa lettre « Aux Seigneurs d’Italie »3, dans laquelle Dante leur demande d’accueillir favorablement Henri VII, et plus encore explique-t-il à La Repubblica «dans l’exorde d’un acte de paix signé en octobre 1306 dans le Lunigiana où le poète apparaît à la première personne, en qualité de « procureur » des Malaspina». Il voit aussi une correspondance entre l’expression latine vasa scelerum utilisée dans la lettre de Cangrande, désignant les auteurs responsables des discordes impériales, et vasel d’ogni frodà qui qualifie frère Gomita4 au Chant XXII de l’Enfer. 

Si l’hypothèse soulevée par Paolo Pellegrini devait se vérifier, elle aurait pour conséquence de modifier la biographie actuellement connue de Dante. Cette lettre a en effet été écrite en 1312, or à cette époque, on connaît mal le lieu de résidence de Dante. Certains le voit à Pise, d’autres dans le Lunigiana auprès des Malaspina. C’est sans doute à cette époque5 où Henri VII parcourait l’Italie pour essayer de la reconquérir, que Dante écrivit son essai sur l’Empire universel De Monarchia. 

Paolo Pellegrini rappelle d’ailleurs que Leonardo Bruni6 auteur d’une importante Vita de Dante, affirmait que le poète ne se trouvait pas en Toscane en 1312, alors qu’Henri VII préparait le siège de Florence. Il se serait donc trouvé (si l’hypothèse de la lettre « découverte » est validée) à Vérone auprès de Cangrande della Scala.

À suivre donc… 

  • Illustration: Cangrande della Scala, seigneur de Vérone – Carlo Borde – Domaine public.

 

Ravenne: des noms sortis de l’oubli

Ravenne: des noms sortis de l’oubli

Ce sont dix noms. Certains sont ceux de personnalités qui fréquentèrent Dante de son vivant et qui sont aujourd’hui méconnus; d’autres sont de ceux de personnages mal connus qui permirent de sauver la dépouille du poète de la disparition. À ces dix, il faut ajouter les prénoms de ses trois enfants qui l’avaient accompagné dans son exil. C’est à tous que la ville de Ravenne veut rendre hommage en donnant leur nom à des rues ou des espaces verts.  

Chi va piano, va sano e va lontano… La célèbre locution s’applique parfaitement au projet en cours à Ravenne de création d’un parc littéraire dédié à Dante Alighieri. Cette idée née en 2014 d’une suggestion conjointe de la Società Dante Alighieri di Roma et de Paesaggio Culturale Italiano a trouvé un écho favorable dans la ville où décéda le poète. 

Concrètement cela se traduit par deux initiatives qui se se croisent, se complètent, et peuvent se développer indépendamment l’une de l’autre. Le premier est un parc littéraire virtuel qui embrasse la Toscane et l’Émilie-Romagne, et dont un site, Le Terre di Dante, recense les initiatives et les événements. 

La deuxième initiative consiste à réfléchir à une nouvelle toponymie des lieux à Ravenne. Une commission ad hoc réunissant plusieurs associations locales 1 s’est mise en place pour réfléchir à une nouvelle toponymie des rues et des lieux. Le projet devrait être formalisé au cours du mois d’août auprès de la mairie de Ravenne, mais a déjà reçu l’accord unanime de tous les partis politiques représentés.

Les noms retenus par cette commission sont pour certains peu connus, mais chacun a sa manière a joué un rôle important nous permettant de connaître l’œuvre du poète ou plus modestement prenant soin et protégeant ses restes. Ce sont —entre autres— trois de ses enfants (Pietro, Jacopo, et Antonia), trois poètes qui rédigèrent une épitaphe pour rendre honneur au poète après son décès (Menghino Mezzani, Giovanni del Virgilio et Bernardo Canaccio), le protecteur de Dante, le conte Guido Novello da Polenta, et… mais partons à leur découverte. 

Pietro Alighieri, probablement le fils aîné de Dante Alighieri et de son épouse Gemma. Il étudia le droit à Bologne, et entrepris une carrière de juge à Vérone. Il est probable qu’il connaissait Pétrarque. Il eut sept enfants; il nomma un garçon Dante et une fille Gemma. Il est l’auteur de trois commentaires successifs —en latin— de La Divine Comédie.

Jacopo Alighieri, est né lui aussi avant 1300. Il put retourner à Florence en 1325. Il entra dans les ordres mineurs, devint chanoine à Vérone et obtint des bénéfices à Valpolicella. il est probablement mort à Florence, pendant l’épidémie de peste de 1348. Il eut deux enfants (illégitimes) avec Jacopa di Biliotto; il nomma Alighiero le garçon et Alighiera la fille. Il est l’auteur d’un commentaire en « vulgaire » de l’Enfer, rédigé en 1322, ce qui en fait le premier commentateur de la Comédie. 

Antonia Alighieri devint très probablement moniale, à la mort de son père, sous le nom de sœur Beatrice au monastère de San Stefano de Ravenne. 

Pino della Tosa était un condottiere florentin. Il se serait opposé avec succès à la volonté de Bertrando del Poggetto (Bertrand du Pouget), légat du pape Jean XXII, qui voulait disperser et brûler les restes de Dante. Plusieurs indices concourent à établir la véracité de cette histoire. D’une part, on sait que Pino della Tosa était à Bologne en 1328, et qu’il y a rencontré Bertrando del Poggetto, alors Signore generale de la ville. D’autre part, Boccace 2 confirme la présence de della Tosa à Bologne et rapporte que le légat avait fait brûler en public l’ouvrage de Dante, De Monarchia. 

Anastasio Matteucci. C’est grâce à cet étudiant alors âgé d’une vingtaine d’années que les ossements de Dante ne furent pas jetés dans une fosse commune en 1865. Lors de travaux effectués à l’occasion du 600e anniversaire de la naissance du poète en 1865, un ouvrier retrouva une cassette contenant des restes humains à l’extérieur du cloître de Braccioforte. La chance voulu qu’Anastasio Matteucci puisse lire l’inscription sur le sarcophage qui commençait par «Ossa Dantis», sauvant ainsi de la destruction les ossements de Dante. 

Antonio Fusconi qui fut pendant 46 ans (de 1920 à 1966) le gardien de la Tombe de Dante à Ravenne.  

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Dante Alighieri lisant la Divine Comédie à la cour de Guido Novello à Ravenne – Andrea Pierini, 1850 .

Menghino Mezzani, vécu de 1295 à 1375/76. Ce notaire fut un ami de Pétrarque et de Boccace. Par Boccace, on sait qu’il connut Dante alors en exil à Ravenne. Il est l’auteur de l’épitaphe Inclinata fama pour la Tombe de Dante3

Giovanni del Virgilio est né à Bologne avant 1300. Il devait son surnom « del Virgilio” au culte qu’il vouait au grand poète latin. Entré en contact avec Dante, alors l’hôte de Guido Novello da Polenta, il commença avec lui, les Églogues, un échange de quatre poèmes en latin. Il répondit comme Menghino Mezzani au « concours » lancé par Guido Novello et proposa une épitaphe qui commence par Théologus Dantes, nullius dogmatis expert4

Bernardo Canaccio, né en 1297,était le fils de Arpinello detto Canaccio de la famille degli Scannabecchi. Il est probable qu’Arpinello exilé à Vérone connu Dante qui résida dans cette villee de 1313 à 1319. Bernardo fut très certainement un ami et un disciple de Dante lorsque celui-ci résidait à Ravenne. On lui attribue l’épitaphe gravée sur le sépulcre qui se trouve dans la tombe de Dante et encore visible aujourd’hui, Iura monarchie…5

Dino Perini est le Mélibée [Melibœus] de la première églogue de Dante, ces poèmes bucoliques échangés avec Giovanni del Virgilio. D. Perini était un notaire florentin qui fit de nombreux séjours à Ravenne et qui se lia d’amitié avec Dante. Boccace le décrit ainsi:

Notre concitoyen et homme de bon entendement, selon ce qui en était dit, était autant qu’il est possibile familier de Dante.

Fiduccio de’ Milotti est l’Alphésibée [Alfisebeo] de la seconde Églogue de Dante. Ce médecin et philosophe habitait Ravenne où il enseignait. Riche et puissant, il fut le beau-père de Giovanni da Polenta, le frère de Guido Novello. 

Piero Giardini était notaire (ou son frère Tura) à Ravenne. Il aurait, selon Boccace, contribué à retrouver les treize derniers chants de la Divine Comédie. Voici le récit qu’en fait Boccace:

Une nuit, vers l’heure que nous appelons « matutino« , Iacopo [Alighieri] est entré dans la maison d’un brave homme de Ravenne, nommé Piero Giardino, disciple de longue date de Dante, huit mois après la mort de son maître. Juste avant cette heure, il avait vu dans son sommeil son père, vêtu de vêtements d’un blanc immaculé, son visage brillant d’une lumière inhabituelle venir vers lui […]. Pour cette raison, alors que la nuit était loin d’être terminée, ils partirent ensemble, et se rendirent à l’endroit indiqué, et là ils ont trouvé une tenture pendue au mur qui était légèrement soulevée. Ils ont alors remarqué dans le mur une petite fenêtre qu’aucun d’entre eux n’avait jamais vu, ni su qu’elle était là. À l’intérieur de celle-ci, ils trouvèrent des écrits, moisis en raison de l’humidité du mur, et près de se décomposer, s’ils étaient restés plus longtemps. Après les avoir délicatement nettoyés de la moisissure, ils ont vu les treize chants qu’ils cherchaient tant.

Guido Novello da Polenta, noble poète romagnolo, fut aussi un poète. Il fut podestà de la cité de Ravenne à partir de 1316 et en sera chassé par son cousin Ostasio Ier en 1322. Admirateur de Dante, il le fit venir à sa cour à partir de 1318/1319 et sera son mécène et son protecteur ainsi que celui de sa famille. Politiquement, Guido Novello recherchait aussi la paix avec les voisins de Ravenne. C’est sans doute pour cela qu’il confia une mission diplomatique à Dante, auprès de la République de Venise. C’est au retour de cette mission que Dante devait contracter une maladie mortelle. Très affecté par ce décès subi, Guido Novello fit des funérailles solennelles au poète et promit l’érection d’un monument funéraire pour célébrer sa mémoire. C’est dans ce cadre qu’il demanda aux plus grands poètes de rédiger des épitaphes célébrant Dante. Las, chassé du pouvoir par son frère, il ne ne put tenir ses promesses. Le monument ne sera pas construit, et les épitaphes ne seront gravées sur le sarcophage contenant la dépouille du corps que dans la deuxième moitié du XIVe siècle. 

Notes

Dante et la Romagne mélancolique

Dante et la Romagne mélancolique

Les aiguilles de pin font un doux tapis sous les pieds des marcheurs. Des oiseaux chantent dans le lointain. L’air est doux. La Pinède de Ravenne a conservé ses airs de Paradis. Cette même pinède que chante Dante lorsqu’il découvre l’Eden terrestre… «per la pineta in su ‘l lito di Chiassi»… Mais c’est toute la Romagne qui sera pour le poète un paradis, celui de l’inspiration, et aussi sans doute un enfer, celui de l’exil.

Au printemps1302, Dante est un paria. Sa première condamnation à l’exil de janvier 1302 a été renouvelée et aggravée le 10 mars. Désormais les portes de sa chère Florence lui sont fermées. Certes, il n’est pas encore devenu ce «navire sans voile et sans gouvernail» qu’il décrit dans son Convivio (1). Celui qui va «par toutes les régions où l’on parle la présente langue [la langue vulgaire] errant, quasi mendiant, (…) montrant contre mon gré les blessures reçues de la Fortune, qui sont souvent injustement imputées à celui qui en souffre». Cela ce sera dans quelques années. Pour l’instant, il ne s’avoue pas encore vaincu et espère retrouver sa ville peut-être la négociation, plus sûrement par la force des armes. 

Désormais, lui, l’ancien « prieur » de Florence, le conciliateur entre les différents partis est devenu —de force— un partisan. Réfugié dans un premier temps à Arezzo il a rejoint l’Universitas Partis Alborum de Florentia où se regroupent les exilés guelfes blancs florentins. Il y occupe un rôle important comme membre du Conseil des douze [Consiglio dei dodici] qui la dirige.

Tous contre les guelfes noirs

Cette Università a signé un accord avec les anciens ennemis gibelins de Florence. Dans cette lutte « de tous contre les guelfes noirs », Dante côtoie maintenant des gibelins qu’il a combattu comme Lapo degli Uberti. Celui-ci est le neveu de Farinata degli Uberti, un condottiere qui infligea une cuisante défaite aux troupes guelfes de Florence lors de la bataille de Montaperti en 1260. On retrouve ce même Farinata au Chant X de l’Enfer, dans le cercle des Hérétiques; «… Vedi là Farinata che s’è dritto…» et auquel Dante souhaite que sa descendance, sa lignée —et donc Lapo— se “repose un jour”: «Deh, se riposi mai vostra semenza…», indiquant par là que les vieilles rancunes peuvent s’éteindre. 

Depuis déjà quelques dizaines d’années, l’Italie est l’enjeu d’une féroce bataille politique au cœur de laquelle s’oppose en un combat idéologique et théologique l’Empereur et le pape; s’y superpose la question plus pragmatique (mais liée) de l’indépendance des territoires du Saint Siège, qui sont cernés au Nord et au Sud par le Saint Empire Romain Germanique. Cette lutte oppose donc les gibelins, partisans de l’Empire, et les guelfes acquis à la papauté. À Florence, s’ajoute une fracture supplémentaire: les guelfes se sont eux-mêmes divisés en « noirs », que l’on peut caricaturer comme étant les membres de la vieille aristocratie, et « blancs » représentants les nouveaux milieux d’affaires et partisans d’une république indépendante.

À la fin du 13e siècle, au moment où Dante est dans l’action politique, les « noirs » se sont rangés derrière le pape Boniface VIII, qui a obtenu l’appui du roi de France, Philippe le Bel. Il envoie en Italie son frère, Charles de Valois. Ce dernier va précipiter la victoire des guelfes noirs à Florence en 1301, et donc l’exil de Dante. 

En parallèle, fort de son titre de « vicaire pontifical », Charles de Valois a nommé à Forlì un vicaire pour la Romagne, Rinaldo da Concorrezzo. Le 1er septembre1302, ce représentant du pape est agressé et gravement blessé lors d’une messe.Il doit s’enfuir de la ville chassé par la population.

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Dante cherche l’appui de Scarpetta degli Ordelaffi, seigneur de Forlì contre Florence. Tableau de Pompeo Randi, 1854.

Derrière cette manœuvre, un homme, le gibelin Scarpetta degli Ordelaffi, qui en profite pour asseoir son pouvoir sur la ville. C’est ce Scarpetta —un gibelin!— qui va héberger Dante et ses compagnons d’exil; c’est lui qui prendra la tête d’une armée rebelle composée de guelfes blancs et de gibelins pour tenter de reprendre Florence. Mais ces tentatives seront de cuisants échecs, et très bientôt Dante abandonnera la partie et continuera son chemin seul. 

Les fleuves de la Romagne coulent dans toute la Comédie

De ce moment, Dante séjournera à de longues reprises en Romagne jusqu’à sa mort à Ravenne en 1321. Ces séjours lui permettront de nourrir sa Comédie en images, en personnages, en événements et en faits, comme le dit si bien John Larner dans Signorie da Romagna

Les fleuves de la Romagne coulent dans toute la Divine Comédie: le Santerno, le Lamone, le Savio et le Montone qui se précipite bruyamment à travers les montagnes au dessus de San Benedetto. Dans ses pages les anciens Romagnoli, la petite noblesse citadine, les bandits des hauts cols apennins, les seigneurs corrompus, deviennent tous immortels. (2)

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La cascade de l’Acquacheta longuement décrite dans le Chant XVI de l’Enfer – Photo cc Pederzoli Valter

Dante dans sa Comédie s’improvise guide des chemins de la Romagne, décrivant de nombreux lieux comme la Pinède de Ravenne ou La Cascata dell’Acquacheta chi «rimbomba la sovra San Benedetto/ de l’Alpe per cadere ad una scesa/ ove dovea per mille esser recetto; » [“gronde là au-dessus de San Benedetto / pour tomber des Alpes en une cascade / alors que mille y avaient place;”] (3)

Dante fut, par son rôle dans l’Università, au début de son exil proche des centres de décision de l’alliance « guelfes blancs et gibelins ». À cette période, explique Marc Santagata, « il avait des contacts étroits avec la famille des Guidi di Romena (…) et aussi des rapports avec Oberto et Guido, fils de Aghinolfo [di Romena] (…) Oberto, de fait, était l’époux de Margherita, fille de Paolo de Malatesta, l’amant de Francesca» (4)

C’est donc de « première main » que Dante put recueillir ces histoires « de famille » qui rendent sa Comédie si vraie. Par exemple Guido et ses frères avaient été responsables de l’arrestation de Maître Adam, un faussaire qui fabriquait de faux florins, et sera brûlé vif pour son crime. Ce personnage se retrouve au fond de l’Enfer, au Chant XXX.

Dante côtoya également des témoins très proches du drame qui frappa les familles Malatesta et da Polenta, lorsque Giancotto tua son épouse Francesca et son propre frère Paolo. Une tragédie qui inspira au poète l’un des plus beaux et bouleversants passage de sa Comédie. On y voit les deux amants malheureux tournoyer pour l’éternité dans les vents de l’Enfer. Dante n’utilise que les seuls prénoms, et s’abstient de nommer les familles auxquels ils appartenaient. Il ne faut sans doute pas y voir une prudence particulière; les familles concernées —Malatesta, da Polenta, di Ghiacciuolo— étaient parmi les plus puissantes et les plus riches de la région, et le drame connu de la population. Mais cette histoire permet de montrer les liens étroits et complexes qui unissaient les familles nobles entre elles, comme l’illustre le tableau ci-dessous. Un écheveau qui nous paraît aujourd’hui complexe mais que Dante devait lire à livre ouvert comme un spécialiste le fait avec les familles royales européennes contemporaines. 

– [arbre généalogique dressé par Paget Toynbee dans son Dictionnary of proper names and notables matters in the Works of Dante, Clarendon Press, Oxford, 1898, Table XXVII, p. 589 – Paolo a eu une fille et un fils et non « two sons » comme indiqué par erreur – N’ont été enrichis que les membres de la famille dont Dante est susceptible d’avoir eu connaissance.]

Mais si cet arbre généalogique rappelle les « alliances » des Malatesta, il ne raconte pas les guerres qui opposèrent les villes entre elles, les familles entre elles, voire les membres des familles entre elles. Gabriele Zelli rappelle opportunément que Dante «disait à propos de la Romagne: “Romagna tua non è, e non fu mai/ sanza guerra ne’ cuor de’ suoi tiranni…”[ta Romagne n’est, et ne fut jamais,/ sans guerre dans le cœur de ses tyrans”].» Il poursuit: «Une citation nécessaire quand on parle de notre terre entre 1200 et 1300, durant cette phase qui amena la chute définitive des institutions communales et les régimes seigneuriaux s’imposer pour diriger les communautés, qui devenaient les « affaires privées » des familles hégémoniques et d’oligarchies sans cesse plus restreintes.» (5)

La disparition de l’amour courtois ?

Ces guerres incessantes, cette course au pouvoir transforma-t-elle la vie des cours de Romagne? Dante le sous-tend dans le très mélancolique chant XIV du Purgatoire. Lui, le poète héritier des troubadours provençaux évoque la disparition de l’amour courtois, par la voix d’un noble romagnol, Guido del Duca: «le donne e ‘ cavalier, li affanni e li agi/ che ne ‘nvogliava amore e cortesia/ là dove i cuor son fatti sì malvagi.» [« les dames et les chevaliers, et les tourments et les plaisirs/ qui donnaient envie d’amour et de courtoisie/ là où les cœurs se sont faits si mauvais. »]

Cette terzina est plantée en plein cœur d’une longue litanie où sont égrenés les noms de familles nobles de Romagne. Ce ne sont pas les « grands » (Malatesta, da Polenta, etc.); Il en a déjà été question au Chant XXVII de l’Enfer. Ici, au Purgatoire, dans un effet de miroir déformé il s’agit des « petits », seigneurs de modestes bourgs, de petites villes. Ils représentaient pour Dante, une sorte d’idéal aristocratique. Mais et c’est toute la nostalgie de ce passage, les corruptions, les crimes, les lâchetés, la perte de cette « virtù » qui signe la vraie noblesse pour Dante… font qu’il est préférable que ces familles s’éteignent faute de descendance. «Ben fa Bagnacaval, che non rifigli…»[“Bagancaval fait bien, il n’enfante plus“], dit Guido del Duca. 

Une nostalgie d’un temps passé et idéalisé qui n’est pas sans rappeler celle qu’il nourrissait envers sa chère Florence…

Notes

  1. Il Convivio [le Banquet], Livre premier, chapitre III, pp.188-189, texte traduit par Christian Bec, in Dante, Œuvres complètes, Le Livre de Poche, 6e édition, 2013
  2. Cité par Gabriele Zelli in Dante e la Romagna, publié le 25 décembre 2017 sur le site 4live.it
  3. La Divine Comédie, l’Enfer, Chant XVI, 94-102
  4. Dante: Il romanzo della sua vita, Ebook, La Scie, Mondadori, Milan,2012. Précisons que Guido était très probablement déjà mort lorsque Dante fut exilé, mais en revanche il est certain qu’il a connu ses frères. 
  5. in Dante e la Romagna, (déjà cité)
La Pace di Dante

La Pace di Dante

Chaque 6 octobre à Sarzana, une petite ville ligure proche de La Spezia, se fête l’anniversaire de la « Pace di Dante ».

En 1306, Dante a rompu avec la parti des guelfes blancs, et désormais il a fait « un parti à soit seul », comme lui dit son ancêtre Cacciaguida «averti fatta parte per te stesso» [Paradis, Chant XVII, 69]. À l’automne, l’exilé est hébergé dans le Lunigiana par la grande et noble famille Malaspina.

Durant son séjour, Dante fut chargé par Franceschino Malaspina de négocier un traité de paix. Signe de confiance, le poète-diplomate bénéficie des « pleins pouvoirs  » pour sa mission. Il s’agit de résoudre un très long conflit aux multiples épisodes et rebondissements, où se mêlent dans le mille-feuille politico-militaire de l’époque les oppositions et querelles entre gibelins (partisans de l’Empereur) et guelfes (partisans de l’autorité papale), les revendications territoriales, l’influence des pouvoirs régionaux et en particulier celui de Gènes et enfin les conflits familiaux. La clé du succès de Dante se trouve peut-être d’ailleurs dans ce dernier point.

En effet Franceschino da Mulazzo [Malaspina] dont il était l’hôte en cet automne 1306 à Sarzana et qui le chargea de sa mission était le cousin de Moreollo da Giovagallo [également un Malaspina]. L’épouse de ce dernier, Alasia Fieschi, était de son côté cousine avec l’évêque (gênois) Antonio di Nuvolone avec lequel les Malaspina étaient en guerre.

Pour plus de clarté, l’arbre généalogique de la branche « Spino Secco » des Malaspina. Elle était ainsi nommée en raison de ses armes où figurait une branche d’épines.

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L’arbre généalogique de la branche « Spino Secco » de la famille Malaspina, in Dante Dictionnary, par Paget Toynbee -Clarendon Press, Oxford, 1898

Peut-être fatigués d’un conflit qui paraissait sans fin, les adversaires étaient prêts à négocier et à s’entendre. Durant les sept dernières années, les embuscades, les coups de main, les saccages de bourgs et de châteaux s’étaient multipliés. En tout cas, Dante mena promptement l’affaire et le 6 octobre à 6 heures du matin, place de la Carcanzola a Sarzana, en présence de toutes les parties, un premier protocole d’accord fut signé, la paix définitive l’étant le 9 au château de Castelnuovo. Elle prévoyait l’annulation de tous les procès en cours, et la restitution de toutes les terres conquises pendant la guerre.

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La première page de l' »atto » qui donnait procuration à Dante pour négocier le traité de paix avec l’évêque de Luni.

La « Paix de Dante » se traduira par un rapprochement profond. Elle rétablit de facto l’unité du domus Malaspina. Ceux-ci purent dès lors, écrit Giorgio Inglese, « se concentrer sur la poursuite d’une alliance stratégique avec le roi d’Aragon, Jacques II. » ¹ [Ce dernier venait d’abandonner le royaume de Sicile à son jeune frère Frédéric II, pour devenir Roi d’Aragon.]

Au Chant VIII du Purgatoire [124-1226], Dante remercie avec une chaleur presque gênante l’ombre de Currado Malaspina, quand il la rencontre dans la « vallée des princes négligents »:

La fama che la vostra casa onora,
grida i segnori e grida la contrada,
sì che ne sa chi non vi fu ancora;
[La renommée qui fait honneur à votre maison,
chante les seigneurs et chante la contrée, 
si bien que l’on connaît sans y être encore allé;]

Cette ferveur peut s’expliquer par le fait que les Malaspina non seulement l’ait accueilli, mais aussi lui ait donné un rôle et une activité politique en lui confiant cette mission. Pourtant les Malaspina étaient de factions politiques plus ou moins éloignées de celle de Dante. Si Franceschino était un gibelin, que l’on peut considérer comme « guelfe-blanc-compatible », son cousin Moroello était —et restera— un allié des guelfes noirs de Florence. Pourtant, celui-ci semble avoir noué des liens étroits avec Moroello, c’est en tout cas ce qu’affirme Boccace. Cette proximité aurait été jusqu’à une intercession auprès des autorités florentines [guelfes noirs] pour permettre un retour de Dante dans sa ville natale.

Ce succès diplomatique de Dante révèle un pan peu connu de la vie du poète durant son exil et dont aujourd’hui, il reste peu de traces. Mais il dut certainement être chargé d’autres missions. On en voudra pour preuve, le fait qu’en 1321, Guido da Polenta, son hôte de Ravenne, l’envoya à Venise négocier un accord. C’est en revenant de cette ultime mission que Dante devait contracter la malaria, maladie dont il mourut.

  • Notes 
  1. Vita di Dante, una biografia possibile, parGiorgio Inglese, Carocci editore – Roma, 2015 – pp. 89-91. 
  2. Pour plus de détails sur cette paix on peut lire Castelnuovo, la pace di Dante e il tesoro dei vescovi par Adriana G. Hollet [Pdf].