Cronaca, Histoire
Depuis son élection le 8 mai 2025, le pape Léon XIV ignore Dante Alighieri. Ce faisant, il tourne le dos à une tradition longue d’un siècle et demi qui a vu tous ses prédécesseurs se nourrir de la poésie du Sommo poeta que Paul VI avait reconnu comme «Maître de l’altissimo canto et théologien à l’esprit sublime».

À gauche, Léon XIV en mai 2025 (Détails); photo de Juan Diego Cano, Fotografia official de la Presidencia de Colombia (Public Domain). À droite, portrait de Dante par Sandro Botticelli (1445-1510)
Léon XIV a quitté la France après un long voyage pastoral de quatre jours. Pas trace de Dante ou de la Divine Comédie pendant ses nombreuses adresses et prières, ni lors de la messe place de la Concorde, ni à la veillée avec les jeunes au Stade de France, ni à Lourdes, ni à Metz. Dans le discours du nouveau pape, l’empreinte du Sommo poeta s’efface.
Depuis le 8 mai 2025, le jour de son élection, rien… ou si peu… Il y a cette rencontre de Léon XIV avec l’acteur italien Roberto Begnini, le 4 décembre 2025. Un communiqué laconique nous apprend que «Le Souverain pontife et Roberto Benigni ont (…) discuté de la vie de saint Pierre, de Dante et de saint Augustin, mais aussi de la Divine Comédie et des Confessions».
Quelques mois après, le 22 août 2026, à Rimini le pape reprend dans son adresse aux jeunes le dernier vers de la Divine Comédie: «L’amour qui meut le soleil et les autres étoiles». L’inspiration n’était pas à chercher loin: c’était le thème de cette 47e édition du Meeting pour l’amitié entre les peuples.
Léon XIV un an et demi après son élection a manifestement oublié Dante et la Divine Comédie. Cet oubli sera-t-il durable? Difficile d’être optimiste. D’une part, le tropisme de l’augustinien Léon XIV le porte naturellement vers… saint Augustin et d’autre part, il n’est pas de date anniversaire dans les années à venir donnant une quelconque opportunité de célébrer le poète florentin. Les 800e anniversaires de sa naissance et de sa mort sont aux Calendes grecques. Ils auront lieu respectivement en 2065 et en 2121!
On est loin de la célébration enthousiaste du poète florentin par son prédécesseur François. Il chantait dans la Lettre apostolique Candor Lucis AEternae du 25 mars 2021 le « grand poète Dante Alighieri, prophète d’espérance et témoin de la soif d’infini inscrite au cœur de l’homme». Une lettre dans laquelle, il associait «ses prédécesseurs qui ont honoré et célébré le poète»
Tout ceci pourrait paraître anecdotique. Pourquoi un pape d’origine américaine devrait-il se soucier —et citer, et commenter, et se nourrir— d’un poète italien poussiéreux, mort il y a plus de 700 ans. Un poète qui n’était ni théologien ni clerc —moine, prêtre ou évêque— ni saint? Que représente-t-il aujourd’hui pour le pape et pour l’Église catholique romaine?
Pourtant, oublier Dante, c’est oublier des querelles théologiques qui permirent de définir ce qu’est l’Église aujourd’hui; c’est faire fi du terrible bras de fer qui opposa l’Église à l’Empire romain germanique et ensanglanta l’Italie médiévale; c’est balayer l’histoire d’une Église théocratique et tellement romaine; c’est méconnaître cette autre histoire plus proche de nous, celle de la construction d’une Italie unifiée, qui se voulait laïque avec Dante comme figure emblématique; c’est négliger la réappropriation du même Dante par l’Église comme poète chrétien.
Tout a commencé dans le tumulte, les cris, les injures et l’odeur pestilentielle du noir Enfer décrit par Dante lors de son voyage outre-tombe. Il a jeté dans un trou, cul par-dessus tête, tous les papes qu’il jugeait simoniaques. Nous sommes en 1300. Dans la fosse, Nicolas III —il est mort en 1280— est déjà là. Il sera rejoint plus tard par Boniface VIII et Clément V, le premier pape en Avignon. Dante n’oublie pas son successeur Jean XXII, qualifié aimablement de «buveur de sang». Il est coupable —comme Clément V— d’avoir abandonné Rome, la ville dont saint Pierre fut le premier évêque et qui y fut martyrisé sous le règne de Néron.
Il y avait déjà de quoi fâcher l’Église. Mais il ne faut pas en rester à ces scènes spectaculaires et aux mots assassins que contient la Comédie. Aujourd’hui, il est difficile de mesurer, voire de comprendre, à quel point «la pensée et la pratique de Dante sont hétérodoxes d’une manière aussi constante dans le sens qu’elles étaient socialement non-conformistes et non-normatives», explique Teodolinda Barolini.
On peut penser au Chant IV de l’Enfer, où il place dans les Limbes deux grands philosophes musulmans, Avicenne et Averroès, aux côtés des poètes, savants et philosophes de l’Antiquité ainsi que Saladin qui reconquit Jérusalem. On peut penser à la manière révolutionnaire —pour l’époque— dont il aborde la question de l’homosexualité au Chant XXVI du Purgatoire: les sodomites sont sauvés et une fois leur peine purgée auront leur place dans la Rose céleste. On peut penser à celui qu’il choisit pour le guider en Enfer et dans le Purgatoire, Virgile, un poète non-baptisé, et au Paradis c’est une femme, Béatrice.
Inutile de multiplier les exemples, mais aujourd’hui nous ne mesurons plus ce que la pensée de Dante avait de transgressif, comme l’analyse T. Barolini:
La pensée radicale de Dante a été absorbée, désamorcée et finalement effacée par des siècle de normalisation effectuée dans la sphère culturelle par les mécanismes d’acculturation déployés par l’Église et par l’État naissant, et dans la sphère textuelle par la réception de la Comédie retracée dans les commentaires profanes.
C’est un un petit livre, La Monarchie, qui va acter la rupture entre Dante et l’Église. Cet essai écrit sans doute au moment où l’Empereur Henri VII descend en Italie (entre 1310 et 1313) pour y restaurer l’autorité du Saint Empire Romain, ajoutera une pierre dans un sac déjà lourdement chargé.
Les termes de la polémique sont contenus pour l’essentiel dans son Livre III. Dans une argumentation serrée qui recourt aux procédés de la scolastique médiévale, il y démontre «de façon éclatante» que:
L’Empereur ou Monarque du monde, tient immédiatement au Prince de l’univers qui est Dieu (…) Ainsi donc il est clair que l’autorité temporelle du Monarque descend en lui sans aucun intermédiaire de la Fontaine d’autorité universelle.»
Il n’existe donc pas de subordination entre l’Empereur et le pape, tout juste Dante concède dans la dernière phrase de son essai que «César use donc envers Pierre de la révérence dont le fils aîné doit user envers son père».
Il se heurte ainsi frontalement à la vision théocratique du pape Boniface VIII (et de ses successeurs). Celui-ci, dans la Bulle Unam Sanctam publiée le 18 novembre 1302, affirme:
Cette Église une et unique n’a qu’un seul corps, une seule tête —non pas deux têtes comme pour un monstre—, à savoir le Christ et le vicaire du Christ, Pierre, et le successeur de Pierre (…) il convient que le glaive soit sous le glaive, et que l’autorité temporelle soit soumise au pouvoir spirituel.
Ce n’est que vers 1328, 1329, que La Monarchie commence à circuler dans le public. raconte Boccace. Le légat du pape Jean XXII en Italie, le cardinal Bertrand du Pouget, «se procura le livre, le condamna publiquement et ordonna qu’il soit brûlé. Il en aurait fait autant avec les os de l’auteur, si un chevalier florentin, Pino della Tosa, et messer Ostasio da Polenta, nouveau seigneur de Ravenne, ne s’y étaient opposés».
Des exemplaires de La Monarchie sont donc brûlés en 1329 à Bologne. L’affaire n’en reste pas là et des clercs chercheront à en réfuter les thèses dantesques sur le plan théorique. Ce sera la cas par exemple du dominicain Guido Vernania avec son court traité De Reprobatione “Monarchiae”. D’autres clercs suivront. Beaucoup plus tard, lorsque l’Index sera créé par Paul IV en 1559, le texte y sera immédiatement intégré. L’Église sait se souvenir…
Longtemps le Sommo poeta sentira le soufre. Il faut attendre quelques siècles et une succession d’événements considérables —à l’échelle de l’Italie et de l’Europe— pour que de Dante (re)devienne persona grata auprès du l’Église.
Au XIXe siècle, tout se cristallise. Dante devient un enjeu entre d’un côté ceux qui veulent libérer l’Italie des influences étrangères et l’unifier, et l’Église catholique. Pour le mouvement du Risorgimento, il devient une figure centrale. Giuseppe Mazzini, l’un de ses principaux acteurs, voit en Dante le «Padre della nostra lingua» et affirme qu’il «avait fait plus pour l’Italie, pour la gloire et l’avenir de notre peuple, que dix générations d’autres écrivains et hommes d’État».
Pour G. Mazzini, résume Guy Raffa, il représente,
la parfaite fusion de la pensée et de l’action, de la plume et de l’épée, la puissante combinaison de la théorie et de la pratique nécessaire pour atteindre l’unité et la liberté de l’Italie»

Le 600e anniversaire de la naissance de Dante, piazza Santa Croce, le 14 mai 1865, en présence de Victor-Emmanuel II. D’après un dessin de M. Giacomelli, paru dans l’Illustration du 3 juin 1865, n° 1162.
Le 14 mai 1865, le 600e anniversaire de la naissance de Dante est l’occasion de manifester publiquement l’importance du poète dans l’Italie nouvelle en train de se construire. Bien qu’il manque encore deux pièces essentielles au puzzle italien, La Vénétie et Rome, tous les acteurs de cette renaissance convergent vers Florence, autour du nouveau monument consacré à Dante érigé en plein centre de la Piazza Santa Croce. Le socle est surmonté d’une gigantesque statue en marbre blanc de Carrare d’un Dante sévère, sculptée par Enrico Pazzi.
Juste avant cette cérémonie, la ville de Florence offre à Victor-Emmanuel II —futur roi de l’Italie réunifiée— une épée. Sur une face de la lame est gravée «Dante al primo re D’Italia» (Dante au premier roi d’Italie) et sur l’autre la célèbre admonestation du Chant VI du Purgatoire (v. 112-114): «Vieni a veder la tua Roma che piagne / vedova e sola, e dì e notte chiama: / “Cesare mio, perché non m’accompagne?”» («Viens voir ta Rome qui pleure, / veuve et seule, qui jour et nuit t’appelle: / “Mon César, pourquoi n’es-tu pas avec moi?”»
Symboliquement, difficile de faire plus tranchant, car à l’époque Rome est la capitale des… États pontificaux, et le pape Pie IX n’entend rien céder de son pouvoir temporel.
Mais c’est Rome qui doit devenir la capitale de l’Italie nouvelle. Cette évidence nécessite ipso facto que le pape perde sa puissance temporelle. Pour cela Dante n’est plus seulement un symbole; son expérience, ses idées, sa poésie deviennent arguments.
Un article de une de La Nazione du 14 mai 1865 affirme, écrit Sarah Finn, «que Dante croyait que le plus grand obstacle à l’unité et la prospérité de l’Italie était le domaine temporel des Papes, et insistait notamment sur le fait que Dante «combattait comme chrétien et italien contre la domination papale» et qu’il avait désiré «la réforme, non de la religion mais du clergé… et le retour à l’Église primitive… à l’Église de Jésus Christ»
En face, sur cette question, il n’est pas question de concession. Pie IX, «estime que la souveraineté temporelle du Saint-Siège est indispensable à son indépendance spirituelle». Mais à la fin de son règne, il est extrêmement fragilisé; dans la nuit du 24 novembre 1848, il a dû fuir son palais du Quirinal assiégé par la foule des émeutiers. Son pouvoir est rétabli grâce à l’intervention des troupes françaises. Un épisode qui ne fait que renforcer son conservatisme.
Pour montrer qu’il est toujours aimé et respecté par son peuple, Pie IX, qui se comporte alors comme un monarque absolu, effectue pendant l’été 1857 un long voyage dans ses États pontificaux. Ce sera un immense succès… trompeur. La disparition de ces États n’est plus qu’une question de temps.
Dans ce périple, Dante n’est pas oublié, avec une étape à Ravenne. Le pontife y signe le livre d’or du poète et consigne une terzina du Chant XI du Purgatoire (v. 100 – 102) dont on laissera apprécier —étant donné les circonstances— l’ambiguïté:
Non è il mondan romore altro ch’un fiato / di vento, ch’or vien quinci e or vien quindi, / e muta nome perché muta lato. (Dans le monde la renommée n’est qu’un souffle / de vent, venu d’ici ou venu de là, / et qui change de nom en changeant de côté.)
Ce que Pie IX salue alors, ce n’est pas le Dante laïc, qu’il combat, mais le «poète catholique». Cette autre vision se trouve résumée dans l’Osservatore Romano du 15 juillet 1865, où Cesare Cantù défend un Dante,
(qui) accordait la plus haute importance à la religion dans la société, en défendait les fondements sacrés, vénérait profondément son auguste chef et fut un grand et digne représentant d’une nation catholique».
En 1870, les troupes françaises quittent Rome laissant le pape sans défense. Le 29 septembre, les troupes italiennes entrent dans la ville, en octobre, elle est incorporée dans l’État italien, à la suite d’un plébiscite. Pie IX, enfermé au Vatican, se considère alors comme «captif». Dépouillé de ses États, le pape continue sa guérilla, contre l’État italien libéral, avec lequel il coupe les ponts.
C’est donc du seul pouvoir spirituel qu’hérite son successeur Léon XIII, lorsqu’il monte sur le trône de saint Pierre le 20 février 1878. La lointaine querelle portée par Dante dans La Monarchie est caduque et n’a plus lieu d’être.
Vincenzo Gioacchino Pecci à 67 ans lorsqu’il est élu sous le nom de Léon XIII. La papauté se trouve dans une situation inédite et son rôle est à redéfinir. C’est le mérite de cet intellectuel formé chez les Jésuites d’avoir su sortir d’une logique de pur affrontement. La première étape sera d’admettre la séparation du pouvoir spirituel et temporel et de le faire très tôt dans son pontificat.
Dès 1885, dans son encyclique Immortale Dei, il acte la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel et l’absence de subordination entre les deux:
Dieu a donc divisé le gouvernement du genre humain entre deux puissances: la puissance ecclésiastique et la puissance civile; celle-là préposée aux choses divines, celle-ci aux choses humaines. Chacune d’elles en son genre est souveraine.
Le lecteur familier de Dante n’est pas dépaysé. C’est quasi textuellement ce qu’écrivait le poète florentin dans le troisième Livre de La Monarchie. En toute logique, quelques années auparavant, en 1881, Léon XIII avait retiré ce livre de l’Index des livres interdits.
Cette convergence de pensée ne tient sans doute pas au hasard. Le pape Pecci est un fervent lecteur de Dante et de sa Divine Comédie. Il était capable d’en réciter de manière impromptue des passages entiers et de les commenter.
Une admiration marquée par de forts gestes symboliques comme une dotation importante de 10.000 lires pour l’érection d’un mausolée dédié au poète à Ravenne et le don d’une reproduction de deux manuscrits rares dont celui d’une traduction latine de la Commedia, œuvre de Giovanni de Seravalle, réalisée en 1414 pour des institutions ravennates.
Mais au-delà de ces gestes, Léon XIII a cherché à ancrer de nouveau Dante, érigé en saint laïc par l’État italien, comme poète chrétien:
Le pape Pecci est, donc, profondément persuadé que la beauté et la grandeur du catholicisme se reflétaient avec une grande résonance dans l’esprit et dans l’œuvre de Dante et que son poème soit “poésie du christianisme”; d’un christianisme présent avec ses dogmes et ses enseignements et, inspiré de la philosophie de Thomas d’Aquin.
Rien ne résiste à ce grand mouvement de réhabilitation. Le jugement sévère de Dante sur les papes simoniaques, comme Boniface VIII ou Nicolas III, aux yeux de leur lointain successeur n’est pas «une déviation de l’orthodoxie, mais une erreur d’évaluation dont personne n’est exemptée, même les meilleurs».

En haut, de gauche à droite, Léon XIII, Pie X, Benoît XV. En bas, de gauche à droite, Pie XI, Pie XII et Jean XXIII – Crédits photos: Braun, Giuseppe Felici, Ernest Walter Histed, Nicola Perscheid, Associated Press, Felici.
Entre Léon XIII et Léon XIV, pas moins de dix papes vont se succéder, sept d’entre eux d’origine italienne puis un Polonais, Jean-Paul II, un Allemand, Benoît XVI et enfin François, un Argentin. Pour tous, Dante sera une source d’inspiration et de réflexion dans une continuité, rétrospectivement, remarquable. Dans un mouvement quasi continu de plus d’un siècle, tous s’attacheront non seulement à détacher le «poète chrétien» du «saint laïc» qu’il était lors de la fondation de l’Italie, mais aussi à forger ce «prophète d’espérance» cher au pape François.
Dans cette longue quête de plus de cent ans, la passion dantesque ne sera pas également partagée. Quelques papes ne marqueront pas publiquement leur attachement au poète, ou le feront discrètement.
Le temps peut leur manquer comme pour Jean-Paul 1er. Son très court pontificat de trente trois joursne lui laisse pas le temps de le marquer par des textes, des discours ou des actes significatifs.
Pie X, l’immédiat successeur de Léon XIII, sous-estime l’importance symbolique du poète. À travers un échange de lettres lors de la préparation du 600e anniversaire de la mort du poète (en 1921), Valentina Merla remarque que
pour le pape l’importance de l’Alighieri se réduit à sa défense de l’orthodoxie; une défense qui constitue précisément la raison qui le rend digne des festivités de son anniversaire
Jean XXIII avait sans doute une autre vision du poète florentin, même si les allusions et références sont rares durant un règne essentiellement marqué pour l’ouverture du Concile Vatican II. Par exemple, lors de son discours devant les 30 000 participants à la Journée mondiale des Congrégations mariales. Le pape lit et commente la célèbre prière à Marie «Vierge et mère, fille de ton fils». Elle offrait, dit-il, «une exaltation inestimable de la théologie, jusqu’aux hauteurs les plus élevées de la pensée chrétienne».
Il fait référence sporadiquement au poète dans sa correspondance privée, voire dans son journal personnel. À la date du 5 juin 1898, il admet avoir péché par orgueil. Celui qui est alors séminariste s’en remet à Dieu et voit dans cette épreuve un moyen de lui faire «prendere la diritta via». L’allusion à la célèbre entame du Chant I de l’Enfer est évidente. Il est vrai qu’à ce moment, il étudie au Seminario Romano (Pontificium Seminario Romano Maggiore) et suit les cours de la Chaire d’études dantesques.
Sans doute, est-ce l’un des sujets de discussion qu’il eut avec un bibliothécaire de la Bibliothèque Ambrosienne de Milan. Alors qu’il est secrétaire de l’évêque de Bergame Angelo Roncalli, fréquente cette bibliothèque et y fait la connaissance d’un certain Achille Ratti, le futur Pie XI, passionné de Dante.
«Il semble que Achille Ratti, écrit Valentina Merla, avait une grande confiance dans le texte de l’Alighieri et se consacrait à sa lecture durant les heures de repas pendant ses études et durant les moments de pause durant son travail de bibliothécaire».
Il y a à l’évidence une continuité de pensée entre Pie XI et Léon XIII, ce dernier s’affirmant,
profondément persuadé que la beauté et la grandeur du catholicisme se reflétait avec une grande résonance dans l’âme et dans l’œuvre de Dante et que son poème est «la poésie du christianisme»; d’un christianisme présent avec ses dogmes et son enseignement et inspiré de la philosophe de Thomas d’Aquin.
Un propos avec lequel Pie XI va entrer en résonance. Lors d’une audience le 8 mars 1926, il y décrète que
la Comédie est incluse dans le canon des chefs-d’œuvre du génie chrétien à parité avec le catéchisme et les écrits de saint Thomas
À l’instar de Léon XIII, Pie XI ne revient pas sur l’ancienne opposition entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel. Alors que la «question romaine» n’est pas réglée, il entend réfléchir aux formes et aux moyens d’«une collaboration entre les deux pouvoirs au service de l’homme».
Il voit la capitale romaine comme le lieu symbolique de ce pouvoir spirituel. Une phrase du Purgatoire, tirée de ce moment où Béatrice s’adresse à Dante pour lui dire que désormais il sera citoyen «di quella Roma onde Cristo è romano» sera l’une de ses citations dantesques favorites.
Pie XI expliquera à plusieurs reprises ce qu’il voulait exprimer avec cette phrase, comme par exemple lors d’une audience le 21 avril 1924 accordée à des étudiantes polonaises:
On n’est pleinement catholique que si l’on est romain, c’est-à-dire enfant de cette Église romaine, dont le chef, toujours présent en son Vicaire, est le Christ, qui est donc lui aussi romain. Certes, lorsque Dante qualifie le Christ de romain, il parle d’une autre Rome, la Rome céleste, le Paradis ; mais il n’en demeure pas moins vrai que c’est à partir d’ici, de cette Rome terrestre, qu’il commence à être romain, faisant de Rome son siège en la personne de son Vicaire.»
Une déclaration qui aurait été du miel pour Dante, lui qui n’a cessé de dénoncer l’abandon de Rome par la papauté, à commencer par ce «pasteur sans loi», le premier des papes en Avignon, Clément V.
Lors de l’élection de son successeur, Dante a joué de toute l’influence dont il était capable, pour que soit élu un pape “romain”, dans sa Lettre aux cardinaux. Gian Luca Potestà, date cette lettre «entre la fin du printemps et le début de l’été 1314», donc au début du conclave qui se tient à Carpentras. Elle est adressée aux trois cardinaux «romains» qui y participent. Dans cette lettre après avoir déploré que soit,
veuve et abandonnée la très sainte bergerie de Rome; elle à qui, après tant de célébrations et de triomphes, le Christ confirma en paroles comme en actes l’empire sur le monde; elle que ce Pierre et Paul, prédicateur des gentils, par l’effusion de leur sang consacrèrent comme Siège apostolique.
Il confie à ces cardinaux qui «enfants, avez connu le Tibre sacré» la tâche de mettre fin à «l’éclipse extraordinaire», à refermer cette «notoire cicatrice infâme (qui) défigure le Siège apostolique». Pour cela, il les engage
(à lutter) virilement pour l’épouse du Christ, pour le siège de l’épouse qui est Rome, pour notre Italie.
Sans surprise, Benoît XV mettra ses pas dans ceux de son prédécesseur, Léon XIII et ouvrira la voie pour son successeur, Pie XI. Dans sa Lettre encyclique In Praeclara, du 30 avril 1921 destinée à célébrer le 600e anniversaire de la mort de Dante. Il reprend en particulier un passage sur Rome de la Lettre aux cardinaux de Dante:
Rome, que Pierre et Paul, l’apôtre des nations, ont consacrée Siège apostolique en l’arrosant de leur propre sang.
Même continuité encore dans son Encyclique où il pardonne à Dante ses attaques contre les papes, oubliant au passage la raison pour laquelle, Nicolas III, Boniface VIII et Clément V étaient en Enfer, le péché de simonie:
Il est vrai que Dante a des invectives extrêmement sévères et offensantes contre des Papes de son temps; mais il visait ceux dont il ne partageait point les vues politiques et qui étaient, pensait-il, de connivence avec le parti qui l’avait exilé de son foyer et de sa patrie.
Même absolution sur la question du refus de la subordination du pouvoir temporel au pouvoir spirituel avec toutefois une lecture bien restrictive, choisissant avec soin une citation de La Monarchie (III, 16) qu’on en juge:
C’est pourquoi, encore qu’il (Dante – Ndr) professe que la dignité de l’empereur vienne directement de Dieu, cette «vérité», dit-il, ne doit pas se prendre dans un sens si absolu que le Prince romain n’ait pas sur tel ou tel point à se soumettre au Pontife Romain, étant donné que la prospérité mortelle d’ici-bas est en quelque sorte ordonnée au bonheur éternel.
La célébration de ce 600e anniversaire de la naissance de Dante, en 1921, se tient dans un moment particulier en Italie: après la terrible saignée de la 1ère Guerre mondiale, l’Italie connaît une grave crise économique qui conduit quelques années plus tard à la prise du pouvoir par Mussolini et les fascistes. Il se tient aussi à un moment particulier pour le pape Benoît XV toujours «captif» dans le Vatican et confronté à l’hostilité de puissants mouvements laïcs.
C’est pour cette raison que dans In Praeclara, il se fait vulgarisateur de l’œuvre de Dante, comme l’explique Valentina Merla:
Né de la nécessité de réagir à la critique laïque, l’encyclique commente la pensée du poète: le but du texte n’est pas seulement de reconnaître les mérites artistiques de la Comédie, mais c’est aussi, et surtout, celui d’expliquer les motifs pour lesquels il est possible de définir Dante poète et propagateur de la foi catholique».
La partie finale de l’encyclique titrée L’étude de Dante est un remède au naturalisme de l’éducation actuelle est sur ce plan sans ambiguïté:
Puissent les fêtes de ce centenaire avoir ce résultat d’assurer à Dante, partout où l’on se consacre à l’éducation littéraire de la jeunesse, l’honneur qu’il mérite et d’en faire pour les étudiants un maître de doctrine chrétienne.

En haut, de gauche à droite: Paul VI, Jean-Paul Ier, Jean-Paul II – En bas, Benoît XVI (gauche) et François (droite) – Crédit photo: DR, Anefo, Zkoty1953, DR, Korea net
La Lettre apostolique, Candor Lucis aeternae, publiée par le pape François, un siècle plus tard (le 25 mars 2021), à l’occasion du 700e anniversaire de la mort de Dante, est d’une toute autre tonalité. Le pape choisit de reprendre ce que ses prédécesseurs ont dit —et fait— sur le poète, montrant ainsi la dynamique à l’œuvre et la continuité des réflexions des pontifes au sujet de Dante.
Par exemple, il tient pour acquis le propos de Benoît XV —un siècle auparavant!— revendiquant pour l’Église “qui fut pour lui comme une mère” d’avoir le premier rôle dans ces commémorations (celles du 600e anniversaire — Ndr) en honorant «son» Dante. De même il reprend Paul VI qui affirmait avec force: «Dante est nôtre! Nôtre, nous voulons dire, de foi catholique, tout respirant l’amour du Christ; nôtre parce qu’il aima beaucoup l’Église dont il chanta les gloires; et nôtre parce qu’il reconnut et vénéra dans le Pontife Romain, le Vicaire du Christ». On mesure le chemin parcouru depuis Pie IX!
L’encyclique Candor Lucis ne se réduit pas à cet aspect historique. Le pape argentin offre aussi une lecture fine et profonde de l’œuvre de Dante, dont on sent à cette occasion qu’elle a nourri sa réflexion. Par exemple, évoquant le dernier chant de la Comédie, et en particulier la «rencontre avec la Très Sainte Trinité», il remarque
Le mystère de l’incarnation que nous célébrons aujourd’hui est le véritable centre d’inspiration, le noyau essentiel de tout le poème.
Par exemple encore, observant que «Dante n’est jamais seul sur son chemin», il en tire comme enseignement que l’«on ne se sauve pas soi-même, semble nous répéter le Poète, conscient de sa propre insuffisance: «Je ne suis pas venu par moi seul. Il est nécessaire que nous fassions le chemin en compagnie de qui peut nous soutenir et nous guider avec sagesse et prudence. Dans ce contexte, la présence féminine paraît significative».
C’est un Dante, ajoute-t-il, qui «ne nous demande pas aujourd’hui d’être simplement lu, commenté, étudié, analysé. Il nous demande plutôt d’être écouté, d’être —d’une certaine manière— imité, de nous faire ses compagnons de voyage car, aujourd’hui encore, il veut nous montrer quel chemin mène au bonheur: la voie droite pour vivre pleinement notre humanité».
Tous les papes n’eurent pas l’occasion de célébrer l’ anniversaire du poète florentin, que ce soit celui de son décès ou celui de sa naissance. Pour autant, la présence de l’œuvre de Dante se sent dans leur travail et leur expression quotidienne. C’est le cas de Pie XII dont le magistère, résume Valentina Merla,
est imprégné par une dense trame d’allusions dantesques, qui dans certains contextes deviennent plus explicites et redondantes, marquant une fréquentation assidue du texte de l’Alighieri.
De ces innombrables allusions, Valentina Merla, dans Papi che leggono Dante, s’est livré à une recension exhaustive, qui va de la mode à l’Immaculée conception, en passant par la science et l’émigration. Sur tous ces thèmes, Pie XII puise dans les textes du poète, y trouve un exemple, une inspiration, une illustration…y compris lorsqu’il s’agit de reconnaître son impuissance, comme ce fut le cas lors de la Deuxième Guerre mondiale.
Dans une lettre du 15 avril 1940 adressée à la Secrétairerie d’État, après avoir mis en évidence son engagement sur le front politico-diplomatique et fait le constat de l’inutilité de ses efforts, il engage les chrétiens à reporter leur confiance et leur espérance dans la prière en demandant l’intercession de la Vierge Marie. Ce recours à la mère de Dieu est rendu nécessaire car la Sainte Vierge est «tellement puissante auprès de Dieu» comme «le chante l’Alighieri, che qual vuol grazia e a te non ricorre, / sua disïanza vuol volar sanz’ ali».
Ce culte marial trouve un écho chez tous les papes mais en particulier chez Jean-Paul II immense connaisseur de l’œuvre de Dante. «Les citations en référence à la Vierge Marie, depuis le début de son pontificat, sont plus nombreuses que celles relatives à tout autre sujet», constate Valentina Merla.
Elle ajoute, que Jean-Paul II dans son homélie du 31 mai 1979, lors d’une messe dédiée à Marie, encourage les participants à lui réserver une profonde dévotion. Chaque chrétien devrait se reconnaître dans les paroles de l’Alighieri: «Il nome del bel fior ch’io sempre invoco /e mane e sera, tutto mi ristrinse».
Ce passage du Paradis est,
non seulement un exemple de grande poésie, mais aussi de profonde spiritualité, Dante devient quasiment le modèle à imiter en dévotion à la Vierge: cette citation, en réalité, remet en question sa profonde affection et sa vénération pour la Vierge Marie, une affection et une vénération telles qu’elles le poussent à invoquer son nom du matin au soir.
L’intérêt pour Dante de Karol Wojtyla est sans doute né dans sa jeunesse. Alors qu’il était évêque de Cracovie en 1964, dans un commentaire du spectacle théâtral d’un ami sur la Divine Comédie, il développe sa vision d’une œuvre que visiblement il a lu et relu de manière appronfondie. Il la voit «comme un poème personnel de Dante. C’est l’histoire de ses recherches créatives, mais surtout l’histoire de son amour».
En 1980 devenu pape, il reçoit le fac-similé d’un incunable de la Commedia,qui avait été imprimé à Foligno en 1472. Dans son remerciement aux frères mineurs du Centre Dantesque de Ravenne qui l’ont réalisé, il formule l’espoir que cela soit un encouragement à approfondir
ce que Dante lui-même appelle «il lungo studio e ’l grande amore», c’est-à-dire le dévouement passionné et austère à la recherche du vrai et du beau»
Car sa réflexion sur Dante accompagne souvent celle sur l’art. Lors d’une visite pastorale à Florence, il s’est arrêté sur le rôle évangélisateur de l’art et sur la présence de Dieu dans la création artistique: «Ici vient et résonne le haut Chant du “poème sacré / auquel ont pris part et le ciel et la terre».
L’art, ce langage universel, a donc pour Jean-Paul II un rôle transcendantal. Par rapport à Pie XI, l’évolution est importante. Celui-ci avait, note Valentina Merla, «rejeté n’importe quelle forme esthétique qui ne respectait pas les canons traditionnels».
Une position qui avait évoluée avec Pie XII. Il avait légèrement entrouvert les portes de la modernité, avec son encyclique Mediator Dei, du 20 novembre 1947 consacrée à la liturgie. Que l’on juge de sa prudence dans cet extrait:
Les œuvres modernes, les mieux harmonisées avec les matériaux servant aujourd’hui à les composer, ne doivent pas être méprisées et rejetées en bloc, de parti-pris ; mais, tout en évitant, avec un sage esprit de mesure, d’une part les excès du «réalisme», et de l’autre ceux du «symbolisme», comme on les appelle, et tout en tenant compte des exigences de la communauté chrétienne plutôt que du jugement et du goût personnel des artistes, il importe extrêmement de laisser le champ libre à l’art de notre temps.
Jean Paul II est loin de ces considérations. Pour lui, «la tâche de l’art est de dire la vérité sur l’homme», résume V. Merla:
Cette Vérité (celle du Christ – Ndr), soutient-il, est le noyau central de la Comédie qui contient tout ce qui concerne l’humanité: la sagesse biblique, la révélation chrétienne, la culture gréco-latine, les expériences existentielles, la recherche de la libération du mal du péché, à travers la purification du Purgatoire, qui fait immerger en Dieu l’homme lui-même, «che solo in lui vedere ha la sua pace».
L’austère philosophe et théologien Benoît XVI, qui succède à Jean-Paul II, met à son tour ses pas dans ceux de son prédécesseur, avec cette préoccupation: «Contrer, d’une part, la sécularisation qui nie la citoyenneté aux valeurs du christianisme, et d’autre part, le mode de vie hédoniste dans lequel la société contemporaine est plongée».
C’est en ayant en tête, ces interrogations existentielles, que, pour Valentina Merla, il faut lire et comprendre l’usage que fait de Dante cet excellent connaisseur —à l’instar de ses prédécesseurs— de l’œuvre du poète. Il suffit de constater les nombreuses citations et allusions présentes dans ses écrits. Le pape fait principalement référence aux vers du Paradis dédiés à Dieu, à la Trinité et à Marie dans la célèbre prière de saint Bernard
C’est le cas, par exemple pour sa première encyclique, Deus Caritas consacrée à l’amour chrétien. Il explique dans un discours devant le Conseil pontifical Cor Unum s’être inspiré d’un passage du Paradis où Dante à la sensation de changer intérieurement alors qu’il regarde la lumière très vive dans laquelle «trois orbes» vont apparaître: «ma per la vista che s’avvalorava / in me guardando, una sola parvenza, / mutandom’ io, a me si travagliava».(«mais alors que ma vue se fortifiait / à force de regarder, cette seule apparence, / tandis que je muais, pour moi se transformait». — Le Paradis, Chant XXXIII, v. 112-114.[/note]
Je voulais essayer d’exprimer pour notre temps et pour notre existence quelque chose de ce que Dante dans sa vision a résumé de manière audacieuse. Il parle d’une «puissance visuelle» qui «se fortifiait» tandis qu’il la regardait et se transformait intérieurement. Il s’agit précisément de cela: que la foi devienne une vision-compréhension qui nous transforme.
Ce Chant, l’ultime du Paradis, l’ultime de la Comédie, Paul VI le connaît par cœur tout comme son lointain prédécesseur Léon XIII. Le philosophe français Jean Guitton en témoigne. Lors d’une rencontre, le pape défendait l’idée que «Marie était le modèle suprême de perfection de l’humanité toute entière, un exemple auquel l’homme contemporain, prisonnier de ses angoisses et de ses erreurs, devait tendre. Et pour mieux expliquer sa pensée, le pontife s’adressa à J. Guitton récitant de mémoire avec une voix claire et harmonieuse, les vers de la prière du dernier chant du Paradis».
Dans ce siècle et demi où Dante sera présent dans les réflexions des papes, Paul VI se trouve quasiment au point d’équilibre. Depuis Léon XIII, six papes l’ont précédé, et cinq vont lui succéder jusqu’à Léon XIV.
Lorsqu’il est élu en juin 1963, l’Église avait amorcé la grande réforme du deuxième Concile du Vatican. La première session s’était achevée quelques mois auparavant. Il avait donc la charge de mener à son terme ce grand chantier initié par son prédécesseur Jean XXIII. Il le fera sous les auspices de Dante.

La croix offerte par Paul VI, en «signe d’hommage à l’artiste». Elle est placée au-dessus du bas relief sculpté au XVe siècle par Pietro Lombardo – Photo Marc Mentré
En 1965, le concile achève ses travaux, et la même année se fête le 700e anniversaire de la naissance de Dante. Il publie à cette occasion, Altissimi Cantus, une Lettre apostolique Motu Proprio, c’est-à-dire “de sa propre initiative”. Ce faisant, Paul VI «suis le sillon tracé par notre prédécesseur Benoît XV», qui avait publié une Lettre encyclique, In Praeclara, en 1921, à l’occasion du 600e anniversaire de la mort du poète. Toujours cette continuité dans la réflexion et l’action des papes vis-à-vis de Dante.
Dans cette Lettre, Paul VI annonce, avec «la large participation des pères du Concile», le don d’une couronne de laurier en or, ornée en son centre du monogramme du Christ. Pour avoir chanté d’une manière merveilleuse «la vérité qui nous élève tant». Cette couronne est destinée au Baptistère saint Jean, à Florence, ce bel san Giovanni où Dante fut baptisé.
Outre ce geste symbolique, Paul VI offre aussi —dans Altissimi Cantus— sa lecture de la Divine Comédie, poème de paix:
L’Enfer est le lugubre chant de la paix perdue pour toujours, Le Purgatoire est le doux chant de la paix espérée, et le Paradis, triomphal épinicion de paix éternelle et pleinement possédée.
C’est aussi pour lui l’occasion de revenir sur la querelle opposant pouvoir théologique et pouvoir temporel et de clore la discussion. En effet, dit-il en substance, le devoir assigné à l’empereur est d’abord moral: «Il est de faire triompher la justice et d’éradiquer ce qui est obstacle: la cupidité, cause de désordre et de guerre». C’est cela qui exigeait une monarchie universelle. Mais nous ne sommes plus au Moyen-Âge, qui exigeait alors la présence d’un pouvoir supranational. En fait, dit-il, les propos du «divin poète (…) trouvent un écho dans la mise en œuvre concrète au sein de la Société des Nations».
Une appellation désuète, mais c’est bien de l’ONU dont voulait parler Paul VI. Il s’y était rendu peu de temps auparavant, pour y prononcer, le 4 octobre 1965, un célèbre discours sur la paix, où il assène: «L’Humanité devra mettre fin à la guerre ou c’est la guerre qui mettra fin à l’Humanité».
C’est une lecture très chrétienne que fait Paul VI de la Divine Comédie dans sa Lettre. S’il célèbre une poésie où tous les genres s’unissent, «l’épique, le lyrique, le didactique, le dramatique…», il insiste:
Qui peut nier que le sentiment religieux, la vérité religieuse, le désir du fini vers l’infini est une source (…) qui fait surgir une veine poétique sublime.
Mais le pontife va plus loin. On ne peut pas, dit-il, «faire l’impasse entre sur la relation entre poésie et prière, entre poésie et vérité religieuse». La réponse est simple, Dante est un poète chrétien, mais Paul VI poursuit. Reprenant l’épitaphe préparée par Giovanni di Virgilio pour le sépulcre de Dante, «Dante, théologien ignorant de toute doctrine…». Le Sommo poeta est-il aussi un théologien ? Oui répond-il. Les deux titres sont justes et il propose de le
proclamer maître de l’altissimo canto, et aussi théologien à l’esprit sublime.
Pour orner, la tombe du poète, il décide d’offrir une croix grecque en or «en signe d’hommage à l’artiste qui a vu la Croix du Christ briller avec les Martyrs de la Foi chrétienne dans la splendeur de son Paradis».
Cette croix luit toujours doucement dans la pénombre du petit monument qui abrite la tombe du poète à Ravenne. Elle est placée juste au-dessus du bas-relief sculpté par Pietro Lombardo au XVe siècle. Hommage d’un pape à «Dante teologo» et «Signore de l’altissimo canto». Trace d’un pape qui, comme tant d’autres, aima passionnément Dante.
Repères chronologiques
- Nicolas III, Giovanni Gaetano, pape du 25 novembre 1277 au 22 août 1280
- L’action de la Divine Comédie se déroule en 1300
- Boniface VIII, Benedetto Caetani, pape du 24 décembre 1294 au 11 octobre 1303.
- Clément V, Bertrand de Got, pape du 5 juin 1305 au 20 avril 1314. Il fixe la Curie en Avignon en mars 1309.
- Jean XXII, Jacques Duèze (ou Duèse), pape du 7 août 1316 au 4 décembre 1334. Il consolide l’installation de la papauté en Avignon.
- (…)
- Pie IX, Giovanni Maria Mastai-Ferretti, pape du 16 juin 1846 au 7 février 1878. Pour lui «la souveraineté temporelle du Saint-Siège était indispensable à son indépendance spirituelle»
- Le 15 novembre 1848, le comte Rossi, le premier Ministre de Pie IX est assassiné, et le 24 novembre celui-ci doit s’enfuir de son palais, le Quirinal.
- Le 12 avril 1850, le pouvoir papal est rétabli.
- 17 mars 1861, naissance du Royaume d’Italie. Victor-Emmanuel II est proclamé roi par le Parlement.
- 14 mai 1865, 600e anniversaire de la naissance de Dante Alighieri.
- 20 septembre 1870, les troupes italiennes entrent dans Rome. Pie IX s’enferme dans le Vatican et se déclare «captif».
- Léon XIII, Gioacchino Vincenzo Pecci, pape du 20 février 1878 au 20 juillet 1903.
- Pie X, Giuseppe Melchiore Sarto, pape du 4 août 1903 au 20 août 1914.
- Benoît XV, Giacomo Della Chiesa, pape du 3 septembre 1914 au 22 janvier 1922.
- 14 septembre 1921, 600e anniversaire de la mort de Dante Alighieri. Benoît XV a publié à l’occasion de cet anniversaire le 30 avril 1921 une Lettre encyclique, In Praeclara.
- Pie XI, Achille Ratti, pape du 6 février 1922 au 10 février 1939.
- 11 février 1929 signature des accords du Latran. Il met fin à la «question romaine». La souveraineté temporelle du pape se réduit à l’État de la Cité du Vatican.
- Pie XII, Eugenio Pacelli, pape du 2 mars 1939 au 9 octobre 1958
- Jean XXIII, Angelo Roncalli, pape du 28 octobre 1958 au 3 juin 1963.
- 11 octobre – 8 décembre 1962, première session du Concile Vatican II
- Paul VI, Giovanni Montini, pape du 21 juin 1963 au 6 août 1978.
- 29 septembre 1963 – 8 décembre 1965, trois dernières sessions du Concile Vatican II
- 1965, 700e anniversaire de la naissance de Dante Alighieri. Paul VI publie une Lettre apostolique, Altissimi Cantus, pour célébrer cet anniversaire.
- Jean-Paul Ier, Albino Luciani, pape du 26 août 1978 au 28 septembre 1978
- Jean-Paul II, Karol Wojtyla, pape du 16 octobre 1978 au 2 avril 2005
- Benoît XVI, Joseph Ratzinger, pape du 19 avril 2005 au 28 février 2013 (renonciation)
- François, Jorge Mario Bergoglio, pape du 13 mars 2013 au 21 avril 2025
- 14 septembre 2021, 700e anniversaire de la mort de Dante Alighieri. François publie une Lettre apostolique, Candor Luci AEternae à cette occasion
- Léon XIV, Robert Francis Prevost, pape du 8 mai 2025 au …
Cronaca, Histoire
Quelques heures de liberté à Florence suffisent à mettre ses pas dans ceux de Dante Alighieri. Une flânerie à la recherche de quelques-unes des traces qu’il a laissées dans sa ville. Une promenade toujours inachevée mais qui prend toute sa saveur à la veille du Dantedì, la journée que les Italiens consacrent au Sommo poeta.

La statue de Dante, sur la place Santa Croce à Florence, est l’œuvre d’Enrico Pazzi. Elle fut inaugurée en 1865. Photo: Marc Mentré
Au fond de la place Santa Croce à Florence, sur le côté de l’église éponyme, se dresse un Dante gigantesque, couronné des lauriers du poète. Il est hissé sur un piédestal massif qui arbore fièrement en dédicace “A DANTE ALIGHIERI L’ITALIA” suivi d’une date en chiffres romains “ M DCCC LXV”. Quatre lions se dressent chacun à un coin de ce socle tenant une carapace de tortue. Sur chacune d’elle est gravé le titre aujourd’hui difficilement lisible d’une œuvre “mineure”: Vita Nuova, Convivio, De vulgari eloquentia et Monarchia.
C’est Dante lui-même qui tient dans sa main droite un exemplaire de la Divine Comédie. Derrière, un aigle, symbole de l’Empire romain, semble veiller sur lui. Le poète ne paraît guère joyeux. On le sent soucieux, mais on lit sur son visage une grande détermination.
L’inauguration du monument, le 14 mai 1865 par le roi Victor-Emmanuel II, et une foule venue de toute l’Italie, ne fut pas seulement l’occasion de fêter le 600e anniversaire de la mort du poète. C’était aussi le “père fondateur” de l’idée même d’Italie —et de sa langue— qui était célébré.
Une machine à remonter le temps
En quittant la lumineuse piazza Santa Croce pour s’engager dans les rues étroites, le promeneur s’engage dans une machine à remonter le temps. Certes Florence à l’apparence d’une ville de la Renaissance, mais avec un peu d’attention, on décèle facilement les traces des constructions médiévales ne serait-ce que par ces murs et façades de gros moellons de pierre brune qui affleurent partout.

La maison de Dante. Photo Marc Mentré
La maison de Dante est au cœur de ce vieux Florence, cœur historique de la ville. On la découvre au détour d’une ruelle, bâtisse austère de trois étages construite au bord d’une placette. Précisons d’emblée qu’il ne s’agit pas à proprement parler de LA maison où vécut le poète, mais d’une maison où l’on installa un musée à lui dédié pour le… 700e anniversaire de sa naissance ! Il a donc —logiquement— ouvert ses portes en 1965.
Dans la Florence contemporaine, où l’expression “sur-tourisme” n’est pas vaine, ce musée apparaît comme un havre de paix. Pas de groupes menés par un guide brandissant son oriflamme, cette modeste bâtisse ne saurait les accueillir. On y croise des individus solitaires, des familles, des grands-mères qui expliquent à leurs petits-enfants la vie du poète…
La sanglante bataille de Campaldino
Ce musée a été réaménagé il y a quelques années avec l’idée d’en rendre la visite plus interactive. Celui qui a connu l’ancien aménagement regrettera que l’immense plan en bois de la Florence médiévale et celui qui représentait la bataille de Campaldino aient disparu.
Après avoir gravi un long escalier de pierre, le visiteur entre dans une pièce nue, où un panneau affiche les dates essentielles de la vie du poète. Derrière une tenture noire se cache une autre pièce où nous sommes censés revivre à grands coups de hennissements et de bruits de ferraille la sanglante bataille de Campaldino (1289) qui vit la victoire des troupes florentines et de leurs alliées contre celles d’Arezzo, scellant la victoire des guelfes sur les gibelins.
Le poète y participa au premier rang des feditori, les cavaliers chargés de recevoir la charge de la cavalerie arétine, les généraux florentins ayant choisi une stratégie défensive. Les cavaliers gibelins, au nombre de 300 environ, s’alignèrent sur deux ou trois rangs si serrés «que le vent ne devait pas passer entre les lances». Ils avancèrent d’abord doucement pour se lancer ensuite au grand galop au cri de «San Donato cavaliere!» et enfoncer les lignes guelfes. Par miracle, Dante sortit vivant de cette effroyable mêlée, mais les images de combat, les horribles blessures des combattants, les lâchetés de certains et le courage d’autres le hantèrent toute sa vie. Sa Comédie est aussi un récit de guerre.
Au même étage, on trouve des jeux qui permettent d’entrer dans l’histoire des arti, ces puissantes corporations qui faisaient à l’époque de Dante la politique de la ville. Bien sûr, on est particulièrement attentif à celle des Medici e Specializi (Médecins et pharmaciens) à laquelle appartint le poète et qui lui permit de jouer un important rôle politique dans la ville, jusqu’à être élu prieur de mi-juin à mi-août 1300. Une table interactive retrace aussi le conflit qui opposa les Guelfes et les Gibelins et qui ensanglanta pendant près d’un siècle les rues de la ville.
La douce polyphonie des récitants
Mais, l’essentiel, pour l’amoureux de Dante se trouve à l’étage supérieur consacré à la Divine Comédie. Le visiteur passe d’abord devant une bibliothèque qui occupe tout un mur et abrite d’innombrables éditions de la Divine Comédie dans toutes les éditions et traductions imaginables, sans doute pour dire que cette œuvre est devenue universelle. Puis on entre dans une pièce où sont projetées sur un mur d’immenses reproductions des illustrations de Gustave Doré, accompagnées d’une récitation d’extraits du poème. L’essentiel n’est pas dans ce dispositif. Il est de se trouver accompagné par d’autres visiteurs qui récitent à voix basse ces extraits, créant une douce polyphonie.

Le cercle étroit de Florence au temps de Dante
Sortant de ce lieu apaisé, on se prend à chercher les traces de la Florence médiévale et de l’univers dantesque. Quelques pas et c’est fait. La piazza dei Donati est à côté, et si l’on avance un peu on tombe sur la rue dei Cerchi. On se souvient alors que les deux familles, ennemies mortelles lorsque s’affrontaient les guelfes blancs et les guelfes noirs, étaient voisines. Que toutes ces familles étaient du même quartier de Florence, le sestiere de la Porta san Pietro.
Remonter vers ce qui est aujourd’hui la Biblioteca delle Oblate, traverser la via Folco Portinari, nous rappellera que c’est peut-être là «che questa mirabile donna apparve a me vestita di colore bianchissimo». Merveilleuse apparition de Béatrice, alors âgée d’environ 18 ans, telle que Dante la raconte dans la Vita Nuova. Poursuivre un peu le long de cette rue nous mène devant l’hôpital Santa Maria Nuova, celui-là même qui fut fondé par Folco Portinari (le père de Béatrice) en 1286. Il entra en service deux années plus tard.
Une trentaine de plaques pour célèbrer le poète
Pour accompagner cette recherche d’une Florence oubliée, en 1907, la commune avait décidé d’installer une cinquantaine de plaques commémoratives, sur les murs de la ville célébrant le poète et son œuvre.Il en reste une trentaine. Il en est une par exemple, via del Corso à deux pas de la maison du poète, où l’on peut lire un célèbre passage de l’Enfer, celui où le colérique Filippo Argenti, après avoir vainement essayé d’entraîner Dante dans les eaux bourbeuses du Styx, alors qu’il est poursuivi par les autres damnés, décide de se déchirer lui-même les chairs:
Tutti gridavano : «A Filippo Argenti !»
E ‘l Fiorentino spirito bizzaro
in se’ medesmo si volgea co’ denti
Cette plaque est installée sur le mur d’une maison qui appartint à la puissante famille des Adimari, à laquelle F. Argenti était apparenté. Mais de la maison d’époque il ne reste rien. Elle fut saccagée et brûlée en 1343.
Toutefois, toutes les constructions de l’époque ne furent pas détruites, même si nous ne pouvons qu’imaginer aujourd’hui la «forêt de tours» qu’était avant 1250 Florence. «Certaines hautes de 120 brasses (70 mètres), soit plus des deux tiers de la hauteur de la coupole de Brunelleschi», dit John Majemy.. Leur hauteur était proportionnelle au niveau de richesse de chacune des familles. Outre cette marque de puissance, elles étaient aussi un moyen de se protéger à la moindre émeute. Les deux tours jumelles, l’Asinelli, pour la plus grande, et la Garisenda pour la plus petite, symboles de Bologne, donnent une idée concrète de la hauteur que pouvaient atteindre ces édifices.
Des tours d’une hauteur limitée à 29 mètres
En 1250, le gouvernement du Primo popolo mit un frein à cette escalade, en ordonnant qu’aucune tour ne dépasse 50 brasses (29 mètres), et ne domine le nouveau Palazzo del popolo (l’actuel Bargello) construit à cette époque. Il s’agissait de mettre au pas les familles nobles de Florence, en les privant de ce qui était aussi un outil de guérilla urbaine. Mais même ainsi bridées, les Magnati de Florence ne renoncèrent pas pour autant à leurs tours.
Aujourd’hui, il est toujours possible d’en voir de quasiment intactes, comme la Torre della Castagna, même s’il lui manque les éléments extérieurs comme les escaliers et les balcons qui étaient en bois. Il est vrai que c’est dans cette tour —qui se trouve également à moins de 200 mètres de la maison de Dante— que se réunissaient les prieurs avant la construction de ce que l’on appelle aujourd’hui le Palazzo Vecchio. Peut-être est-ce en passant devant cette tour, que la conscience et l’ambition politique du poète sont nées…
Béatrice a épousé un banquier de la puissante famille Bardi. Celle-ci s’était installée Oltrarno, c’est-à-dire de l’autre côté du fleuve. Il faut alors emprunter le Ponte Vecchio pour s’y rendre..
«Cosa fatta, capo ha!»
Difficile d’oublier que c’est ici, au milieu de ce pont que le jour de Pâques 1215,, le jeune Buondelmonte tout vêtu de blanc, monté sur un cheval blanc et la tête couronnée d’une guirlande de fleurs allait inconscient vers son destin. Le malheureux (ou l’imbécile) avait décidé de son propre chef d’épouser une fanciulla Donati, alors que son mariage avec une Amadei était prévu et organisé. Ce faisant, il avait bousculé les usages, brisé une alliance qui devait réconcilier plusieurs familles, et aussi humilié les Amadei et leurs alliés.
Ceux-ci s’étaient réunis la veille du crime et avaient scellé le sort du jeune impudent. C’est lors de cette réunion que Mosca dei Lamberti avait proposé de s’en débarrasser «et de mettre une pierre dessus», concluant d’une expression encore utilisée aujourd’hui « Cosa fatta, capo ha!». Elle signifie que lorsqu’un acte, quelqu’il soit, a été commis, il n’est pas possible de revenir en arrière et il faut en accepter les conséquences.
Un violent coup de masse à la tête jeta Buondelmonte à terre. Les autres assaillants se jetèrent sur lui et lui tranchèrent la gorge. Il fut laissé pour mort et dit la chronique «son vêtement de soie blanche devint un horrible chiffon sanglant». L’émotion fut énorme et ce crime déclencha une terrible vendetta. C’est ainsi —dit-on— qu’à Florence commença l’affrontement entre Guelfes et Gibelins.
Les vers de Dante pour se souvenir
De cet épisode, il nous reste aujourd’hui, les vers de Dante
Gridò : Ricorderaiti anche del Mosca,
chi dissi, lasso “Capo ha cosa fatta
che fu il mal seme del gente tosca
et une pierre gravée sur le Ponte Vecchio rappelant où se trouvait une statue romaine de Mars, le premier protecteur de Florence. Elle est alors installée sur le pont et c’est à ses pieds que Buondelmonte trouva la mort. La statue sera emportée par une crue en 1233. Aujourd’hui, il ne nous reste qu’une terzina du Paradis gravée sur une autre plaque installée “côté ville”, On peut lire:
…Convienasi a quella pietra scema
che guarda il ponte, che fiorenza fesse
vittima della sua pace postrema
Et Béatrice? La maison des Bardi (il n’est pas mention de “tour” dans les chroniques) où, peut-être, elle est morte a disparu. Il reste une via dei Bardi que l’on emprunte en tournant à droite au débouché du Ponte Vecchio.
Cette rue nous emmène via les jardins Bardini vers san Miniato al Monte d’où l’on peut découvrir toute la ville de Florence, avec en son centre Santa Maria del Fiore et à son côté, le Baptistère. Le jeune Durante Alighieri y reçut sans doute le sacrement du baptême en 1266. Il était d’usage alors de baptiser tous les nouveaux-nés de l’année dans une cérémonie collective le samedi saint. Au XIVe siècle, de 5500 à 6000 enfants étaient ainsi baptisés.Mais pour parler de cela plus en détails, un autre voyage sera nécessaire en prenant, pourquoi pas, comme point de départ le Baptistère.

Le plafond du Baptistère, avec le Christ rédempteur au centre. Photo Marc Mentré
- Illustration de première page: La Madonna della Misericordia (atelier de Bernardo Daddi) date de 1352. Elle est la plus ancienne représentation de Florence.
Cronaca, Histoire
Le 27 avril 1937 Antonio Gramsci s’éteignait dans une clinique romaine. Fondateur et dirigeant du Parti Communiste d’Italie, il était aussi un linguiste, un philosophe et un penseur politique. Sans être un dantologue, il avait réfléchi sur La Divine Comédie et en particulier sur le Chant X de l’Enfer sur lequel il a écrit un essai fameux.
Août 1929. Dans sa cellule de la prison de Turi dans les Pouilles, le détenu 7047, Antonio Gramsci, écrit sur une petite table qu’il a fait fabriquer à ses frais. Il a un genou posé sur un tabouret. Il se lève souvent pour marcher et réfléchir. Il termine un courrier qu’il va adresser à sa belle-sœur Tatiana Schucht. Dans cette longue lettre, datée du 26 août, il écrit cette phrase intrigante:
J’ai fait sur le chant de Dante une petite découverte (una piccola scoperta) que je crois intéressante.
Le chant en question est le Chant X de l’Enfer, celui des « hérétiques”.
En 1929, lorsque Gramsci écrit sa lettre, les fascistes sont au pouvoir depuis trois ans. Les autres membres de la direction du Parti Communiste italien qu’il a fondé et dirigé sont soit en prison, comme lui, soit en exil à Paris. Il n’est relié au monde extérieur que par sa belle-sœur, Tatiana Schucht. Elle est la personne autorisée à lui rendre visite. C’est à elle que sont adressées ces lettres —lues par la direction de la prison— qu’elle recopie ensuite pour les retransmettre à leurs véritables destinataires. L’économiste Piero Saffra assure, en deuxième rideau, les relations avec la direction du PC d’Italie installée à Paris.
Dans sa prison Gramsci est totalement isolé
Crève-cœur pour cet intellectuel, la direction de la prison ne l’autorise à détenir dans sa cellule que quatre livres simultanément, appliquant ainsi à la lettre le réquisitoire du procureur Michele Isgro’ lors du processone (maxi-procès) qui le vit condamné à vingt ans de prison:
Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans.
Dans sa prison, Gramsci, gravement malade, est isolé politiquement, intellectuellement et affectivement. Son épouse Giulia vit à Moscou avec les deux enfants du couple et donne rarement de ses nouvelles. Lui ne cesse d’écrire, composant au fil des années ses Quaderni del Carcere et rédige une importante correspondance. Elle sera regroupée plus tard dans un recueil, les Lettere dal Carcere.

Gramsci en 1922 — auteur inconnu
Gramsci n’est pas à proprement parler un dantologue mais il a pour Dante une «longue fidélité». Toutefois, il ne voyait pas matière à tirer des enseignements politiques immédiats. Comme l’explique Noemi Ghetti, pour Gramsci, «la doctrine politique de Dante à la différence de celle de Machiavel n’a pas d’écho dans l’époque moderne».
Pourtant, dans la lettre qu’il écrit juste après son arrestation, il demande à sa logeuse romaine, la gentilissima signora Clara Passarge, de lui envoyer quelques livres qu’il n’a pas pu emporter et surtout de lui procurer «une Divine Comédie en édition bon marché, car j’avais prêté mon exemplaire». Cette lettre sera saisie par la police et ne parviendra jamais à sa destinataire. Pourtant encore, relève Raul Mordenti, Dante est présent dans les Cahiers, où son prénom (Gramsci n’utilise jamais le nom Alighieri) apparaît dans 105 occurrences, et dans ses Lettres, 26 fois.
Le chant de Farinata ou celui de Cavalcante
En dépit de cette ambivalence, Gramsci va se lancer dans l’étude du Chant X de l’Enfer, et rédiger à partir de sa «petite découverte» une longue nota dantesca qui coure sur dix chapitres du Cahier n°4.
Mais d’abord peut-être faut-il rappeler que ce chant est articulé autour de deux personnages: Farinata degli Uberti et Cavalcante Cavalcanti. Le premier est un noble florentin qui fut l’un des chefs gibelins lors de la sanglante bataille de Montaperti (1260) qui vit la défaite des troupes guelfes. Le second est également d’une des grandes familles nobles florentines, mais guelfe.
Traditionnellement, le Chant X est présenté comme le « chant de Farinata ». En effet, c’est lui que Dante rencontre en premier. Dressé à mi-corps dans sa tombe en feu, il semble défier le sort auquel son hérésie l’a condamné. Calvacante Cavalcanti, n’apparaît qu’ensuite, et en regard de Farinata, il paraît bien falot: il reste à genoux et une seule question semble l’obséder: le destin de son fils, Guido. Pourquoi n’accompagne-t-il pas Dante? Cela veut-il dire qu’il est déjà mort?
Des requêtes déroutantes
Ce chant, résume Umberto Carpi, est traversé de tensions: les revendications de Farinata (en particulier, pour cet exilé sa citoyenneté florentine), la demande angoissée de Cavalcante à propos de son fils Guido et de nombreux non-dits dont en particulier celui-ci:
(ce chant) vibre d’une histoire récente qui a traversé les générations: dans la lointaine (année) 1266, dans une tentative de pacification entre les partes, une fille de Farinata a été donnée comme épouse à Guido.
Dans sa lettre d’août 1929 Gramsci ne précise pas en quoi consiste sa «petite découverte» mais ses requêtes à Tania Schucht sont déroutantes. Il estime par exemple nécessaire de
rassembler les éléments historiques qui prouvent comment, par tradition, de l’art classique au Moyen Âge, les peintres ont refusé de reproduire la douleur sous les formes les plus élémentaires et les plus profondes (douleur maternelle): dans les peintures pompéiennes, Médée qui égorgea les enfants qu’elle eut avec Jason est représentée avec son visage couvert d’un voile, car le peintre considère qu’il est surhumain et inhumain de donner une expression à son visage
En fait, décrypte Marilù Oliva, «il souhaite confronter l’expression de la damnation dans l’épisode des hérétiques (le Chant X — Ndr) avec l’esthétique classique de la douleur, comme cela est attesté dans les peintures pompéiennes.»
Cavalcante ne peut voir le présent
En tout cas, l’étude de ce chant est importante pour Gramsci. C’est le point n° 5 du plan de travail “de prison” (si l’on peut dire) qu’il rédige sur la première page de son premier Cahier le 8 février 1929. Dans la réalité, il ne rédigera sa «nota dantesca», qui occupe dix paragraphes du Cahier n° 4 (§ 78 à 88), plus tard: entre 1930 et 1932.
De ce long texte, de ce «schéma» dit Raoul Mordetti, on peut retenir quelques idées forces et en premier lieu une ré-interprétation du Chant X comme étant le chant de Cavalcanti et non celui de Farinata. En effet, dit en substance Gramsci, c’est le père de Guido qui subit réellement la loi du contrappasso réservé aux hérétiques. C’est lui écrit-il «qui est le puni du giron», car il se trouve dans un « cône d’ombre” qui l’empêche de voir le présent et donc de savoir si son fils Guido est vivant ou mort:
Quelle est la position de Cavalcante, quel est son tourment ? Cavalcante voit le passé et voit l’avenir, mais il ne voit pas le présent (…) Dans le passé Guido est vivant, dans l’avenir Guido est mort, mais dans le présent? Est-il mort ou vivant? C’est cela le tourment de Cavalcante, son souci lancinant, son unique pensée dominante.
Benedetto Croce, ce «pape laïque de la culture italienne»
Mais s’agit-il comme il l’avait annoncé dans la lettre de 1929 d’une critique des analyses du philosophe, écrivain et homme politique Benedetto Croce, qui domine alors le paysage intellectuel italien? Il s’attaquerait dans ce cas à celui qu’il a qualifié de «pape laïque de la culture italienne». En tout cas, écrivait-il, sa «petite découverte (…) corrigerait en partie une thèse trop absolue de B. Croce sur La Divina Commedia».
En première lecture, les paragraphes 78 à 88 du Cahier n° 4 consacrés au Chant X ne permettent pas de le dire nettement tant la pensée de Gramsci paraît foisonnante et le lecteur non averti peut perdre le fil. En fait, explique Raoul Mordenti il procède en
n’articulant pas de manière linéaire les différences (à la manière de Saint Thomas) mais éclaircissant de manière dialectique un noyau, l’élargissant en plusieurs directions et dimensions et le faisant quasiment exploser; ceci est le mode de pensée d’Antonio Gramsci.
Un noyau central qui «contient tout»
Il faut donc imaginer une pensée qui se développe sur le modèle d’une coquille d’escargot ou si l’on préfère d’une spirale, à partir d’un noyau central, qui «contient tout». Ce point de départ tient dans la première phrase du paragraphe 78 du Cahier n° 4: «Questions sur “structure et poésie” selon Benedetto Croce et Luigi Russo».
En fait, Gramsci veut s’opposer à l’interprétation de B. Croce qui «en séparant la « structure” et la poésie, la littérature et la vie, nie l’unité du Chant.» Pour cela il va s’appuyer sur six vers du Chant X (v. 67-72) qui sont le moment fort du drame que vit Cavalcante:
`Quelle est la position de Cavalcante, quel est son tourment? Cavalcante voit dans le passé et voit dans l’avenir, mais il ne voit pas le présent (…) Dans le passé Guido est vivant, dans l’avenir Guido est mort, mais dans le présent? Est-il mort ou vivant? C’est cela le tourment de Cavalcante, son obsession, son unique pensée dominante. Quand il parle, il questionne à propos de son fils; quand il entend « était” (ebbe), le verbe au passé, il insiste et la réponse tardant, il ne doute plus: son fils est mort; il disparaît dans le tombeau ardent.(§ 78)
Gramsci plus loin poursuit à propos du dialogue final avec Farinata:
Dante ne l’interroge pas seulement pour «s’instruire», il l’interroge car il se sent encore coupable de la disparition de Cavalcante. Il veut que le nœud qui l’empêche de répondre à Cavalcante soit dénoué; il se sent coupable devant Cavalcante. Cette pièce structurelle n’est pas seulement structure, donc, c’est aussi de la poésie, c’est un élément nécessaire du drame qui a eu lieu.
La décevante réponse du professeur Cosmo
On pourrait encore détailler, mais en fait Gramsci n’ira guère plus loin. Sans doute manque-t-il d’ouvrages pour alimenter sa réflexion. Quoiqu’il en soit, il va envoyer en 1931 ce « schéma » pour avis, à son «vieux professeur de l’Université» Umberto Cosmo, qui est un spécialiste de Dante et de saint François d’Assise. Celui-ci valide sa thèse et poliment lui conseille de continuer sa recherche, en l’étayant d’autres exemples puisés dans l’Enfer et le Purgatoire. En particulier, il écrit:
Il me semble plus difficile de prouver que l’interprétation endommage d’une manière vitale la thèse de Croce sur la poésie et la structure de la Comédie. Sans doute aussi la structure de l’opéra a valeur de poésie. Avec sa thèse Croce réduit la poésie de la Comédie à quelques traits et perd quasiment tout l’enchantement qui s’en dégage.
Gramsci répondra en retour,
Si je voulais écrire un essai pour publication, ces écrits ne seraient pas suffisants (ou du moins, ils ne me sembleraient pas suffisants, entraînant un état d’esprit de retenue et d’insatisfaction), et écrire quelque chose par moi-même, pour passer le temps, non cela vaut la peine de déranger des monuments aussi solennels que les «Studi Danteschi» de Michele Barbi. La littérature de Dante est si pléthorique et prolixe, que la seule justification pour écrire me semble être de dire quelque chose de vraiment nouveau, avec la plus grande précision et le moins de mots possibles. Il me semble que Cosmo souffre un peu de la maladie de Dante: si ses suggestions étaient prises à la lettre, il faudrait écrire un livre entier. Je suis satisfait de savoir que l’interprétation du Canto que j’ai esquissé est relativement nouvelle et mérite d’être discutée; pour mon humanité de prisonnier cela suffit à me faire distiller quelques pages de notes qui a priori ne me paraissent pas superfétatoires.
Une correspondance cryptée avec Togliatti?
Fin de l’histoire? Non une théorie, développée notamment par Angelo Rossi dans Dante corriere segreto fra Gramsci e Togliatti voudrait que les lettres échangées entre Gramsci et Cosmo ait en fait été des courriers cryptés entre la direction du Parti communiste italien, en particulier son secrétaire général Palmiro Togliatti, qui est à Moscou, et le prisonnier. Le 20 septembre 1931, Gramsci écrit à Tatiana où il reprend les éléments clefs de son essai sur le Chant X. Pour A. Rossi,
Aujourd’hui, il n’y a plus de doute que la lettre de Gramsci s’inscrivait dans une correspondance serrée avec Tatiana et Straffa et que ce dernier était en connexion avec Togliatti. Ce canal était vital pour Gramsci, qui l’a protégé par une conduite respectant rigoureusement les règles pénitentiaires, pour éviter la censure et d’autres restrictions.
Mais peut-on le suivre lorsqu’il affirme que
la question du Chant X met en lumière un point particulier: c’est là que se trouve l’unique référence claire à Togliatti dans toute la correspondance de la période carcérale.
Cette référence, il va la chercher dans une lettre (du 7 mai 1932 !) de Tatiana, où elle fait allusion à une réponse qu’elle a reçu d’un certain « Piero ». Celui-ci, dit-elle a fait des recherches sur la question de Farinata et a retrouvé un article signé par Gramsci publié dans un journal turinois en 1918. Il s’agissait d’une critique d’une pièce de théâtre titrée « Il cieco Tiresia” (Tirésias l’aveugle). Cette pièce raconte l’histoire d’une jeune fille qui après avoir prédit la fin de la guerre en 1918 devient aveugle. Piero terminait son anecdote en disant «il ricordo divertirà Nino» (“ce souvenir amusera Nino”, c’est-à-dire Antonio Gramsci)
Cette histoire peut-être interprétée de diverses façons, sachant que l’on ignore l’identité de ce « Piero”. L’anecdote de la critique de la pièce de théâtre exhumée plusieurs années après sa publication est troublante. Il faut que ce Piero ait connu —et prêté attention— à l’activité journalistique de Gramsci à cette époque. C’était le cas de Togliatti.
Gramsci serait plutôt identifié à Cavalcante
Le jeu littéraire autour du Chant X masquerait des échanges politiques par le jeu des analogies. Ses camarades de parti le regarderait comme un modèle de fermeté et stoïcisme, comme un Farinata moderne, dressé dans sa cellule, comme l’était le chef gibelin dans sa tombe. Gramsci dans sa réponse, c’est à dire dans son essai, se décrit plutôt comme Cavalcante, ignorant du présent, coupé qu’il est de pratiquement toutes les informations, en particulier de la situation du parti et de mouvement communiste international.
Nous ne saurons sans doute jamais ce qu’il en était mais on peut avancer que si communication il y eut par ce biais littéraire entre la direction du PC d’Italie et son dirigeant emprisonné, il n’en reste que bien peu de traces. Laissons la conclusion à Marilù Oliova: «L’hypothèse est suggérée par les seuls amateurs de policiers, mais cela verrait certainement une œuvre de quelques milliers de pages réduite à une éléphantesque et énigmatique fiction»
- Illustration: La cellule de Gramsci à Turi, dans les Pouilles. Photo: Ferdinando Dubla — CC-BY-SA 3.0
Cronaca, Histoire
Comment célébrer en France le Dantedì, cette journée consacrée au poète florentin? Une date d’autant plus importante que 2021 est l’année du 700e anniversaire de sa mort. La réponse se trouve à dix pas de la Sorbonne, devant le Collège de France. Dans un petit jardin engazonné, se dresse une sombre statue de bronze de Dante comme si le poète n’avait jamais quitté le Quartier latin où, paraît-il, il étudia.
Il n’est pas certain que les rois de France auraient apprécié cette installation, tant le Sommo poeta les malmène dans son œuvre. Il suffit pour s’en convaincre de lire l’implacableChant XX du Purgatoire. Hugues Capet, le fondateur de la dynastie capétienne, n’y a pas de mots assez durs à l’encontre des descendants de sa lignée.
De cette charge en règle, émerge la figure de Charles d’Anjou (frère de Saint Louis). C’est lui qui a anéanti les espoirs de restauration du Saint Empire Romain Germanique en faisant exécuter sur la grand place de Naples après l’avoir défait à la bataille de Tagliacozzo Conradin (Corradino), le dernier héritier de la dynastie Hohenstaufen.
Cet événement aura en Italie une importance considérable, le parti gibelin ne se remettant jamais de cette perte. Dante, pour sa part, ne pourra que se désoler de cette Italie abandonnée, par celui qui —estimait-il— aurait du occuper le siège de César, c’est-à-dire l’Empereur. Dans le Chant VI du Purgatoire il se lamente «che ’l giardin de lo ’mperio sia disertoce» (“que le jardin de l’empire soit abandonné” — v. 105).
«De Florence, il crèvera la panse»
Charles de Valois, qui une trentaine d’années plus tard descendit aussi en Italie, est traité avec guère plus d’aménité. Il est vrai qu’il fut celui qui provoqua la défaite des guelfes blancs de Florence en 1301 et donc l’exil de Dante. Ce dernier —par la voix d’Hugues Capet— est féroce, n’hésitant pas à le traiter de “Judas”:
Sanz’ arme n’esce e solo con la lancia
con la qual giostrò Giuda, e quella ponta
sì, ch’a Fiorenza fa scoppiar la pancia.
(Il sortira sans arme avec la seule lance / avec laquelle joua Judas, et il la poussera / si fort, que de Florence il crèvera la panse. -— 73-75)
Le dernier représentant de la dynastie, Philippe le Bel, responsable du « soufflet d’Anagni” contre le pape (et peu importe qu’il s’agisse de Boniface VIII, l’ennemi juré de Dante), n’est pas épargné non plus.
Le pape Clément V, un «pasteur sans loi»
L’ire du Sommo poeta s’étend aussi aux papes « français » et en particulier au gascon Bertrand de Got, Clément V. Il est coupable à ses yeux, pêle-mêle, d’avoir ordonné la suppression de l’ordre des Templiers (une responsabilité partagée avec Philippe le Bel), d’avoir accepté d’installer la papauté, hors de Rome, en Avignon, et peut-être surtout d’avoir enrichi toute sa famille. Un péché de simonie qui lui vaudra, à sa mort, d’être plongé la tête la première dans un des trous en feu du huitième cercle de l’Enfer, celui réservé aux simoniaques (L’Enfer, Chant XIX). Il y écrasera ses prédécesseurs Nicolas III et Boniface VIII:
ché dopo lui verrà di più laida opra,
di ver’ ponente, un pastor sanza legge,
tal che convien che lui e me ricuopra.
(car après lui viendra du ponant, un pasteur sans loi, / chargé d’actions encore plus infâmes, / qu’il convient qu’il nous recouvre lui et moi. — v. 82-84)
Mais on ne saurait réduire la présence française dans l’œuvre de Dante à ces seules figures d’autorité. À une époque, où les frontières que nous connaissons sont loin d’être figées, les échanges de toutes natures sont nombreux et féconds, en particulier dans le domaine de la culture et de la littérature et donc de la poésie. Dans le Chant V de l’Enfer, le livre que lisent les deux amants Francesca et Paolo avant d’être occis par le mari jaloux est Galehaut, un roman français.
Mais surtout l’une des matrices de la poésie dantesque est celle des troubadours occitans. Difficile d’imaginer le dolce stil nuovo sans leur apport. Et Dante lui-même le reconnaît de bonne grâce. Il ne cesse de citer et célébrer les Bertrand de Born, Giraud de Borneil, Aimeric de Belenoi, Aimeric de Péghilan ou encore Folquet de Marseille., et bien sûr Arnaut Daniel auquel il rend un hommage appuyé dans le Chant XXVI du Purgatoire, en lui consacrant quelques vers en occitan:
Ieu sui Arnaut, que plor e vau cantan ;
consiros vei la passada folor,
e vei jausen lo joi qu’esper, denan.
(Je suis Arnaut, qui pleure et va chantant ; / je vois avec souci ma folie passée, / et devant moi la joie dont j’espère jouir. — v. 142-144)
Il n’existe aucune preuve de la présence de Dante à Paris

Détails du panneau de la rue du Fouarre (Paris, 5e arrondissement)
Mais tout ceci ne répond pas à la question: pourquoi cette statue est-elle installée à quelques pas de la Sorbonne ? La réponse se trouve deux cent mètres plus bas en descendant vers la Seine, rue du Fouarre. Un panneau historique de la Ville de Paris, affiche fièrement que «Dante y séjourne en 1304». Cette double affirmation mérite d’être étudiée de près. Dante est-il venu à Paris, et si tel est le cas était-ce en 1304?
Il n’existe aucune « preuve” d’un éventuel séjour de Dante en France (dans son acception actuelle) et plus précisément à Paris, mais «Il ne paraît pas illogique, comme le remarque Alessandro Barbero, que Dante ait décidé de voir en personne, le plus important centre d’études au monde, où avait enseigné —avant de mourir assassiné à la cour papale d’Orvieto, lorsque Dante avait dix-sept ans— le grand Siger de Brabant, que le poète rencontrera avec une admiration stupéfaite au Chant X du Paradis»
La «terre de France» est citée sept fois dans La Divine Comédie
Au total, Mirco Manuguerra recense sept passages dans La Divine Comédie qui se réfèrent directement à la «terre de France». Ce sont: Les sépultures d’Arles ; Odisiri da Gubbio enlumineur à Paris ; Arnaut Daniel , le Rhône ; Paris de nouveau avec Siger de Brabant et la rue du Fouarre ; une révolte populaire contre Philippe le Bel qui manipulait la monnaie ; une disputio entre un bachelier et un Maître à la Sorbonne .
Toutefois, il est difficile de déterminer s’il s’agit d’éléments autobiographiques ou si Dante a puisé dans des ouvrages qu’il avait à sa disposition ou encore utilisé les témoignages de connaissances. Par exemple, le passage du Chant XXIV du Paradis où il est interrogé par St Pierre sur la foi, ne permet pas de trancher. Certes, le texte montre une évidente familiarité avec la pratique des écoles parisiennes, mais en Italie se trouvaient aussi des professeurs qui avaient enseigné à Paris et qui avaient importé les méthodes parisiennes. C’était le cas, par exemple, de Remigio de’ Girolami qui enseignait chez les Dominicains de Santa Maria Novella à Florence.
«Il parti étudier à Bologne et puis à Paris»
Pour trancher sur la réalité de ce séjour parisien, il ne reste que les témoignages des commentateurs anciens. Ils sont deux à affirmer que Dante s’est rendu à Paris. L’un, Giovanni Villani, un contemporain de Dante, —son voisin du quartier San Pietro, précise-t-il— qui chroniqua la vie florentine, écrit:
le dit parti blanc (Dante) fut chassé et banni de Florence, et partit étudier à Bologne et puis à Paris
Une affirmation reprise par Boccace, qui évoque trois fois ce séjour dans son Trattatello in laude di Dante, et notamment dans ce passage:
Mais comme il voyait de toutes parts se fermer la possibilité d’un retour, et de jour en jour devenir vain son espoir, non seulement en Toscane, il abandonna l’Italie, passa les montagnes qui séparent de la province des Gaules, et partit à Paris pour y suivre (les leçons) de philosophie naturelle et de théologie.
Jusque là Villani et Boccace se rejoignent, et leurs affirmations seraient cohérentes avec la date affichée sur le panneau de la rue du Fouarre: 1304. À cette date, en effet Dante avait quitté les guelfes blancs et «fatta parte per te stesso». Il est très probable (mais là encore aucune certitude) qu’il se soit rendu à Bologne pour étudier la philosophie. Il pourrait sembler logique qu’il ait continué son chemin et se soit rendu ensuite à Paris.
En 1304, Dante avait tout intérêt à ne pas s’éloigner de Florence
Mais cette hypothèse d’un séjour parisien en 1304 est hautement improbable, car Dante avait tout intérêt à rester non loin de Florence. En effet, après la mort de Boniface VIII, le nouveau pape Benoît XI, élu en 1303, voulait rétablir la paix en Toscane et à Florence. Une réconciliation générale entre Blancs et Noirs faillit réussir sous la gouverne de son envoyé le cardinal Niccolò da Prato en 1304.
Leonardo Bruni (1370-1444), auteur d’une Vie de Dante, affirme qu’à ce moment Dante se trouvait à Arezzo et se faisait le plus humble possible, «cherchant pas ses bonnes actions et son bon comportement, à obtenir la grâce de pouvoir retourner à Florence.»
Il paraît plus probable que Dante se soit rendu à Paris —dans l’hypothèse où il l’a fait— entre août 1313, après la mort d’Henri VII, à juin 1314. Une période favorable remarque Mirco Manuguerra, car «l’Enfer n’était pas encore diffusé (le Purgatoire sera diffusé dans le courant de l’année suivante) de sorte que les lourdes flèches lancées contre Philippe le Bel ne pouvaient pas représenter un problème.»
Ces dates seraient en tout cas cohérentes avec la seconde citation de Boccace:
et déjà proche de la vieillesse, il n’hésita pas à aller à Paris, où en peu de temps, il acquit tant de gloire, par de nombreuses « disputatio« , montra une telle hauteur d’esprit que ceux qui l’avaient écouté s’en émerveillaient encore. Et de tant d’études il méritait grandement les plus hauts titres; certains l’appelaient toujours poète, les autres philosophe, et de nombreux autres théologien.
Un prodigieux jouteur intellectuel
Dans cette hypothèse, Dante aurait eu une cinquantaine d’années lors de son séjour parisien, un âge relativement avancé pour l’époque. En revanche, les conditions de vie du poète lors de son séjour durent être rude pour un homme de son âge. On l’imagine mal s’installant dans un des dortoirs où dormait les étudiants et suivre, comme eux, les cours sur les bottes de paille.
Nous n’aurons sans doute jamais de réponse définitive à la réalité d’un séjour de Dante à Paris, et sur la période pendant laquelle il s’est déroulé, mais si l’on tient pour acquis qu’il a eu lieu faisons aussi nôtre cette observation de Boccace qui décrit un Dante prodigieux jouteur intellectuel:
Comme il soutenait une dispute de quolibet, ce qui se pratiquait dans les écoles de théologie, il reprit quatorze questions sur différents sujets de différents érudits, recueillit les arguments pour et contre, et les répéta dans l’ordre dans lequel ils avaient été dit; puis, suivant le même ordre il résolut et répondit avec finesse aux arguments contradictoires. Cela fut considéré quasiment comme un miracle par tous ceux qui y assistèrent.
Il est dommage qu’aucun autre témoin ne se souvienne de cette performance et que Dante lui-même ne la mentionne nulle part.
- Illustration: Sculpture de Jean-Paul Aubé (1882). Elle représente le poète au moment où il heurte de son pied la tête de Bocca degli Abati, le traitre qui précipita la défaite sanglante des guelfes florentins à la bataille de Montaperti (1260) — Photo: Marc Mentré
Cronaca, Histoire
Ce n’est que le 31 décembre 1494 que la République de Florence, celle de Savonarole, leva la condamnation à mort de Dante Alighieri et de ses descendants. Il fallut donc près de deux siècles —et une révolution— pour que Florence amnistie son prestigieux poète.
Dans un article de L’Arena, journal de Vérone, Gian Paolo Marchi, professeur de littérature italienne, remet en mémoire le fait historique que fut cette levée de la condamnation de Dante et sa famille. Elle s’inscrivait dans le cadre de l’amnistie générale souhaitée, quinze jours auparavant (le 14 décembre 1494) dans un sermon, par Savonarole, l’éphémère dirigeant de la République. La décision de la Signora de Florence, qui n’avait pas été prise à l’unanimité, statuait alors:
que le dit messer Dante est libre et est libéré de quelque interdiction, relégation ou rébellion ou quelque autre préjudice qu’il encourait de quelque manière ou de quelque temps qu’il soit (…) il est réputé être rendu dans cet état et au grade où il se trouverait, si lui et ses ascendants n’avaient pas été banni, relégué et fait rebelle.
Il y a «pardon» certes, mais une administration reste une administration et la dimension fiscale n’était pas oubliée. Le texte ne prévoyait pas d’exemption de taxes et impôts. Ceux-ci devaient être payés dans les deux mois qui suivraient le retour, sans oublier les « frais d’enregistrement » de l’acte qui s’élevaient à quatre «larghi», c’est-à-dire quatre florins d’or, la monnaie de Florence.
Les Alighieri étaient alors des notables de Vérone
L’Alighieri qui bénéficia de cette mesure portait le même prénom que son illustre ancêtre. Dante III Alighieri vécut une grande partie de sa vie à Vérone. Né dans cette ville vers 1462/1463, il fit de solides études, notamment sous la direction de l’humaniste Giannantonio Panteo. Il est probable qu’il apprit le latin, comme les enfants bien nés de l’époque.
En effet, les Alighieri étaient alors des notables de la ville. Pietro, le fils de Dante, avait installé sa famille à Vérone —sans doute sous la protection de della Scala— et lui-même, après de solides études de droit à Bologne, était devenu délégué au Podestà de Vérone, puis juge.
S’il occupa de nombreux emplois publics. Il fut aussi poète. S’il n’eut pas le génie de son prestigieux ancêtre, ses poésies —rédigées pour l’essentiel en latin— reçurent bon accueil. Il recevra la couronne de laurier des mains de son maître Giannantonio Panteo en 1484. Mais son talent poétique sera aussi reconnu à Florence.
Dans une lettre envoyée datée du 5 juin 1490, Angelo Poliziano, qui était l’ami et le précepteur des enfants de Laurent le Magnifique, écrit à ce dernier
Je vous envoie une élégie d’un descendant de Dante Alighieri, qui s’appelle Dante, cinquième (génération) du Poète, et troisième du nom, qui est Mandovi, et que j’ai rencontré à Vérone; et vous verrez une lettre de sa main, où il se rappelle à moi.
Lettre et poème se sont perdus regrette Gian Paolo Marchi, qui publie cet extrait dans son article. On ignore donc si Dante III demandait l’amnistie pour son ancêtre à Laurent le Magnifique, même si cela est probable. Les temps n’étaient pas sans doute pas encore venus.
Il Libro del Chiodo

Le Libro del Chiodo ainsi nommé parce qu’un clou est planté dans sa couverture.
Mais au fait que contenait de la condamnation du 27 janvier 1302 et en quoi était-elle injuste? Nous le savons grâce au Libro del Ciodo. Cet épais volume en parchemin est ainsi nommé parce qu’un clou est fixé dans sa couverture arrière. Il doit sa célébrité au fait qu’il contient le texte de deux condamnations prononcées les 27 janvier et 3 mars 1302 à l’encontre de guelfes blancs, parmi lesquels un certain Dante Alighieri.
Nous savons donc que le procès fut vite expédié. Dans sa décision le Podestà à la solde des guelfes noirs, Cante de’ Gabrielli da Gubbio, ne masque même pas la légèreté de la procédure. Pas de preuves, écrit-il, la rumeur publique suffit:
À nos oreilles, écrit Cante de’ Gabrielli, et à celles de la Cour parvint de la rumeur publique (souligné par nous) la nouvelle que les prévenus, quand tous ou l’un d’eux étaient en charge comme prieurs, ou après avoir quitté leur charge, commirent pour leur bénéfice propre ou pour d’autres, escroqueries, concussion, injustes extorsions en argent ou objets; et que ceux-ci, ou l’un d’eux ou tous, reçurent argent ou autre pour influer sur l’élection des nouveaux prieurs et gonfaloniers; et qu’ils commirent ou firent commettre fraudes ou escroqueries en argent ou objets de la commune de Florence, ou que cela sera donné ou dépensé contre le souverain pontife et messer Carlo (Charles de Valois – Ndr), pour résister à son entrée ou contre la paix de la cité de Florence et du Parti guelfe…»
«Brûlés jusqu’à ce que mort s’ensuive»
Dante ne digéra jamais non plus d’avoir été non pas accusé —mais bel et bien condamné!— pour avoir abusé de sa charge. Douce revanche? Dans l’Enfer, les concussionnaires, escrocs et autres fraudeurs sont plongés dans la poix bouillante de la cinquième bolge (Chant XXII).
Et pour ajouter l’injustice à l’injustice, ce jugement fut rendu par contumace, en son absence, ne lui laissant pas le loisir de se défendre. Cela explique pour partie la rancune tenace qu’il porta à l’encontre du pape Boniface VIII, qu’il accusa de l’avoir retenu à Rome.
La peine était nominative et prévoyait que chacun des condamnés devait payer dans un délai de trois jours cinq mille florins piccoli et restituer les biens volés. S’ils s’exécutaient les condamnés seraient malgré tout exilés deux ans «hors de la province de Toscane» et interdits à vie de tout emploi public. En revanche, si l’amende n’était pas réglée dans le délai imparti, les avoirs et biens des condamnés seraient détruits et confisqués.
Le 10 mars le Podestà constatait que quinze accusés, parmi lesquels un certain Dante Alighieri, ne s’étaient pas présentés et n’avaient pas payé leur amende. Conséquence: «talis perveniens igne comburatur sic quod moriatur» que l’on peut traduire par, “ceux-ci seront brûlés jusqu’à ce que mort s’ensuive”…
Pour charger encore une barque qui déjà débordait, une mesure votée le 9 juin de la même année infligeait la même peine aux enfants des condamnés, s’ils avaient quatorze ans ou lorsqu’ils atteindraient cet âge. Ceci explique que Pietro et Iacopo, deux de ses enfants, aient suivi le poète dans son exil à Vérone d’abord, auprès de Cangrande della Scala, puis à Ravenne.
La nouvelle humiliation de 1315
Pour Dante une opportunité de lever cette condamnation se fit jour au cours de l’été 1315. Les Florentins avaient été défaits lors de la bataille de Monteccatini, le 29 août, par l’alliance gibeline des villes de Lucques et Pise. Les dirigeants de la ville décidèrent alors «d’ouvrir les portes de la ville aux proscrits en leur accordant une nouvelle amnistie». Las, il y avait deux conditions à ce retour: le paiement d’une amende et la cérémonie de l’hommage à saint Jean. Pour obtenir l’absolution,
les prisonniers de droit commun devaient se rendre à l’église Saint-Jean vêtus d’une robe de bure, coiffés d’une mitre et un cierge à la main ; il en était de même pour les détenus politiques qui, cependant, étaient dispensés de cet humiliant accoutrement»
Dante rejeta cette offre. Il en donna les raisons dans une lettre à un «ami florentin». Ce dernier ne fut jamais identifié mais il devait être proche, puisque dans l’épître, il l’appelle «père».
Est-ce donc là la grâce accordée à Dante Alighieri pour qu’il puisse retourner dans sa patrie après avoir souffert l’exil pendant presque trois lustres? Est-ce donc là la récompense de tant de travail, de tant de temps consacré aux études? C’est une humiliation indigne d’un familier de la philosophie d’accepter d’être «offert», presque en chaînes à la manière d’un Ciolo quelconque et tant d’autres infâmes. C’est indigne d’un homme qui prêche la justice et qui a été victime de l’injustice de récompenser avec de l’argent les auteurs de l’injustice, comme si c’étaient des bienfaiteurs!
Dante voulait revenir à Florence en toute gloire.
Pourtant, Dante ne renoncera jamais à revenir à Florence, mais pour lui le retour devait être sans condition et en toute gloire, comme il le dit au début du Chant XXV du Paradis (v. 1-9):
Se mai continga che ‘l poema sacro
al quale ha posto mano e cielo e terra,
sì che m’ha fatto per molti anni macro,
vinca la crudeltà che fuor mi serra
del bello ovile ov’ io dormi’ agnello,
nimico ai lupi che li danno guerra;
con altra voce omai, con altro vello
ritornerò poeta, e in sul fonte
del mio battesmo prenderò ‘l cappello;
(S’il advient jamais que ce poème sacré / auquel le ciel et la terre ont mis la main / me faisant pendant de longues années maigrir / vainque la cruauté qui m’enferme hors / du beau bercail où je dormis agneau, / ennemi des loups qui la ravagent; / avec une autre voix désormais, avec une autre toison / j’y retournerai poète, et sur les fonds / de mon baptême prendrai la couronne;)
Cette lettre montre que Dante conservait des liens avec des amis et relations florentins, et que ceux-ci n’étaient pas brisés. Ils le furent d’autant moins que la famille Alighieri —et Dante lui-même— y conservait des biens, dont sa maison familiale située sur la piazza di S. Martino del Vescovo.
Pietro Alighieri fera souche à Vérone
Et puis, il y avait aussi son épouse Gemma. Il est probable qu’elle n’accompagna pas le poète dans son incertain et difficile exil. Elle avait très certainement auprès d’elle ses enfants, du moins tant que ceux-ci n’avaient pas atteint la limite fatidique des quatorze ans révolus. Il est très probable aussi qu’elle conserva quelque biens et lutta pour récupérer ce qui était possibile. En 1329, soit huit ans après la mort de Dante, Gemma réclamait encore auprès des autorités florentines la part de sa dot qui avait été confisquée à son mari.
Quoiqu’il en soit, après la mort de leur père à Ravenne, Pietro et Iacopo retournèrent vivre à Florence en 1322, sans doute auprès de leur mère Gemma. Et les autorités firent alors un premier pas vers le pardon. C’est à ce moment que les chemins des deux frères se séparèrent.
Iacopo, qui resta à Florence, bénéficia «d’une pleine réhabilitation juridique à la suite du décret du 11 octobre 1325 de “sbandimento” (amnistie) décidé par la Commune»; Pietro lui quitta la ville —sans doute avant le décret— pour aller étudier le droit avant de s’installer à Vérone, sous la protection des della Scala. Il y fera souche comme le montre le tableau ci-dessous:

La descendance de Dante et Pietro Alighieri. Ne figurent que les épouses légitimes et les héritiers désignés comme tels dans le testament de leur père.
Il faudra donc presque deux siècles pour que les Alighieri réussissent à obtenir que Florence efface la condamnation «injuste» de leur aïeul.
«Je lui fis connaître de nombreux détails qu’il ignorait»
Leur meilleur atout était sans nul doute l’aura qui entourait l’œuvre et la personnalité de Dante. Pietro s’attacha à promouvoir, notamment à travers son “Commentaire” de La Comédie, cette œuvre, lui donnant une dimension patrimoniale.
On ignore si son fils, Dante II, en dépit d’un prénom qui semble prédestiné, accompli des démarches auprès de Florence et lesquelles. Il est essentiellement connu pour avoir agrandi les propriétés qu’avait commencé à constituer son père à Gargagnago, à côté de Valpolicella.
Un domaine que devait agrandir son fils et héritier, Leonardo. Mais Florence demeurait dans la culture familiale. Dans son petit opuscule, Della vita, studi e costumi di Dante, l’historien et philosophe florentin Leonardo Bruni (appelé aussi Leonardo Aretino, 1370-1444) raconte une visite à Florence de «Leonardo et d’autres jeunes Véronais»:
Il vint me rencontrer, en tant qu’ami de la mémoire de son aïeul Dante; et je lui ai montré la maison de Dante et de ses ancêtres, et je lui donnais de nombreux détails qu’il ignorait, pour être lui et les siens éloignés de la patrie. Et ainsi Fortune fait tourner ce monde, et fait changer les habitants en tournant sa roue.
À Florence, l’image d’un Dante humaniste, philosophe et moraliste s’impose
Les Alighieri s’enracinent à Vérone et deviennent une famille de notables installés. Ils y acquièrent des biens. Pietro III siège au conseil de la ville de Vérone, comme auparavant son père Leonardo. Florence semble n’être plus qu’un souvenir lointain, même si la tache de la condamnation «injuste» demeure.
Pendant ce temps, le souvenir du Sommo Poeta reste prégnant à Florence et l’attitude des Florentins vis-à-vis de celui qu’ils ont banni évolue.
Le souvenir du Dante homme politique partisan s’estompe. Certes, la distinction entre guelfes et gibelins subsiste encore au XVe siècle, mais une page se tourne; la vie politique de Florence est désormais dominée par l’ascension de la famille Médicis. Sur le plan culturel, l’image d’un Dante humaniste, philosophe et moraliste s’impose progressivement.
Les Lecturæ Dantis, initiées par Boccace en 1373, ne sont pas étrangères à ce changement de perception. Des Lecturæ que poursuivent des personnalités comme Leonardo Bruni, ou Francesco Filelfo. Participe aussi à ce mouvement, par exemple, la biographie que consacra au poète le diplomate florentin Gianozzo Manetti.
Les conditions d’un pardon se mettaient en place mais les choses vont s’accélérer à partir de la moitié du XVe siècle. Déjà près de 150 ans se sont écoulés depuis la condamnation.
Pietro III envoya un exemplaire de la «Vita Dantis» à Laurent le Magnifique
En 1447, Gian Mario Filelfo, le fils de Francesco Filelfo, que les péripéties de la vie avaient conduit à Vérone, fit dans cette ville des Lecturæ Dantis. Il se lia d’amitié avec Pietro III Alighieri auprès duquel il recueillit de nombreuses informations qui lui permirent d’écrire une Vita Dantis. Malheureusement, la qualité de cette biographie est sujette à caution. Par exemple, G. M. Filelfo n’hésita pas à inventer, parce que cela l’arrangeait, le début de La Monarchie et De l’éloquence en vulgaire.
Quoiqu’il en soit, il dédia cette Vita à son protecteur, Pietro III. Ce dernier, selon Luigi Polidori, souhaitait revenir avec sa famille à Florence. Cela lui était, rappelons-le, interdit en raison de la condamnation de son aïeul. «Pour cette raison, il envoya une copie à Pierre de Médicis et à Tommaso Soderini, gentilhomme florentin (…) il l’envoya en cadeau afin que ceux-ci et d’autres puissent la lire et connaître son désir d’être présent dans leur mémoire par l’intermédiaire de celle de Dante.» Ce courrier est daté du 20 décembre 1467.
La réponse s’il y en une, s’est perdue. En tout cas, Pierre et son fils Laurent le Magnifique ne firent rien pour accéder aux demandes de Pietro, dont les espoirs furent déçus.
Quelques années plus tard, le relais est donc pris par son fils Dante III. Que fit ce dernier? Relança-t-il les tentatives avortées de son père? Joua-t-il de ses relations, de son statut social à Vérone ou du fait qu’il était un poète reconnu? Pour le moment, les informations manquent.
Seule certitude il fallut que la république de Florence change de régime politique avec le départ de Laurent le Magnifique et l’arrivée au pouvoir de Savonarole. Il fallut que ce dernier lance un appel à l’amnistie général le 14 décembre 1494 pour qu’enfin le 31 décembre Dante III et tous les descendants de celui qui était considéré comme un « fugitif gibelin » soient libérés de toute poursuite et cela quelle soit émise par la ville, le contado ou le district (“distretto”) de Florence.
- Illustration: Le monument dédié à Dante Alighieri —Vérone — Photo (détail): Giampetroph — CC-A-SA-4.0
- Pour aller plus loin:
- Le Libro del Chiovo a été réédité en 2004 (plus exactement reproduit en fac-similé) avec une introduction de Francesca Klein. Edizioni Polistampa
- Pour en savoir plus la famille Serego Alighieri, on peut se référer à I Serego Alighieri a Gargagnago di Valpolicella, de Pierpaolo Brugnoli, un livre édité à l’occasion des 650 ans de la présence de la famille Alighieri à Gargagnago. (Fondazione Liberale, 2003)
- On peut aussi consulter la Casa di Pietro di Dante in Verona di Giulio Sancassani, in Atti e Memorie dell’Accademia di Agricoltura Scienze e lettere di Verona, Anno Accademico 1971-1972 – Serie VI – Vol.XXIII, que l’on peut trouver à la Bibliothèque d’Histoire de l’Université de Padoue. Quelques informations tirées de cet ouvrage se trouvent sur la page Breve profilo di Pietro di Dante e Notizie dei suoi Discendenti .