En Italie, la pratique est courante; il n’est guère de mois sans que soit proposée dans telle ou telle ville une lecture d’un passage ou d’un Chant de La Divine Comédie, quand ce n’est pas l’œuvre dans son entier. En France cette pratique est plus rare. C’est pourquoi il faut féliciter la Società Dante Alighieri de Paris et la Maison de l’Italie pour avoir proposé ce mardi 26 septembre une lecture de la célèbre tragédie du comte Ugolino, et de la demander au professeur Claudio Martignon, spécialiste de la littérature italienne du XIVe siècle.

Celui-ci ne devait en effet pas se contenter d’une lecture. Pour un public peu averti de l’œuvre de Dante, comme Virgile, notre guide dans les cercles de l’enfer. Il décrivit brièvement les règles de ce monde obscur où les âmes des pires pêcheurs sont jetées tout au fond de l’Enfer, prises dans les glaces du Cocite gelé; il leur est même interdit de pleurer puisque leurs larmes se transforment instantanément en glace.

Claudio Martignon

Claudio Martignon a fait revivre la tragédie du comte Ugolino.

C’est là dans cette Caïne, raconte Claudio Martignon que Dante donne d’abord un coup de pied dans la tête d’un inconnu qui se révèle être l’un des pires traîtres de l’histoire de Florence. Lors de la bataille de Montaperti [4 septembre 1260] Bocca degli Abbati aurait coupé —à un moment décisif— la main de l’enseigne qui tenait la bannière des Florentins, démoralisant et désorganisant les troupes de la ligue guelfe et permettant ainsi au camp gibelin mené par les Siennois de l’emporter. Pour les Florentins le coup sera terrible. La bataille fera pour leur camp plus de 10.000 morts et 15.000 prisonniers.

Au fond de l’Enfer se trouvent donc les traîtres, et en particulier les traîtres à leur patrie. Et c’est là, au milieu des glaces que: «ch’io vidi due ghiacciati in una buca/sí che l’un capo a l’altro era cappello;» [“je vis deux gelés dans un même trou,/la tête de l’un coiffait celle de l’autre;“]. Il s’agit donc du Comte Ugolino della Gherardesca qui mord et broie la tête de l’archevêque Ruggeri, qui l’enferma et le fit mourir.

Pour quelle traîtrise Ugolino se retrouva-t-il pris ans la glace de la Caïne? Claudio Martignon retrace la difficile situation politique et militaire de Pise à l’époque, attaquée sur terre par Florence et Lucques et sur mer par Gênes. Le Conte Ugolino qui était alors l’homme politique proéminent de Pise décida de se concentrer sur l’affrontement avec Gènes (il en allait de la suprématie maritime) et de négocier avec Florence et surtout Lucques. À la suite d’un accord secret, il laissa sans défense un certain nombre de forteresses pisanes dont s’empara Lucques. Bref, il fut considéré par une partie de la population comme un traître. Pour cela en 1288, il sera enfermé dans ce qui s’appelait, encore la Torre de la Muda [et qui s’appelera ensuite la “Torre della Fame”, la tour de la faim], avec ses enfants et ses neveux.

Se non piangi, di che pianger suoli ?

C’est ici que commence la tragédie d’Ugolino dans La Divine Comédie. Claudio Martignon en fait revivre chaque épisode: «il mal sonno» prémonitoire [“le cauchemar“] qui voit un «lo padre e sui figli» [“le père et ses enfants”] pourchassés par des «cagne» [“chiennes de chasse“], le basculement du récit qui se passe d’un coup dans la tour, où «i miei figliuoli» [“mes fils”] demandaient du pain… Il montre l’angoisse qui monte, «la porte clouée» et non simplement fermée à clé, la peur puis le désespoir qui s’installe. La mort successive des enfants, de faim et de soif, et finalement celle d’Ugolino lui-même avec le célèbre vers «Poscia, piú che ‘l dolor, poté ‘l digiuno» [“Puis, ce que ne put la douleur, la faim le put.”]. Pour Claudio Martignon, il n’y a guère d’ambiguité: Ugolino est mort de faim et n’a pas mangé ses enfants comme l’ont suggéré plusieurs commentateurs.

Plus important pour lui, les vers qui suivent, où Dante condamne sans ambiguité Pise:

Che se ‘l conte Ugolino aveva voce
d’aver tradita te dele castella,
non dovei tu i figliuoi porre a tal croce

[Car si le conte Ugolino était réputé
pour avoir trahi tes forts,
tu ne devais pas mener ses enfants à un tel martyr.]

et de souhaiter que deux îles se déplacent pour boucher l’entrée de l’Arno, noyant ainsi Pise et ses habitants, mais aussi, souligne Claudio Martignon, Florence, la ville qui a exilé Dante. 

Ceci donc pour les commentaires et les explications nécessaires pour éclairer l’œuvre, mais du coup la poésie de Dante se perd. C’est alors que Claudio Martignon, de mémoire, nous dit la tragédie d’Ugolino. À ce moment, nous étions nous aussi ceux qui «se non piangi, di che pianger suoli?» [“si tu ne pleures pas, de quoi pleures-tu d’habitude?”]

  • Cette lecture se passait à la Maison de l’Italie de la Cité Internationale Universitaire de Paris. Elle était organisée par la Società Dante Alighieri de Paris et la Maison de l’Italie, en présence de François Zocchetto, sénateur de la Mayenne et président du Groupe d’amitié interparlementaire France-Italie.