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René de Ceccatty : retrouver la légèreté de la poésie de Dante

René de Ceccatty, lors de l'éditions 2017 du Festival VO/VF de Gif-sur-Yvette

René de Ceccatty est venu présenter sa nouvelle traduction de La Divine Comédie au Festival VO/VF de Gif-sur Yvette. Sa traduction a comme particularité d’être publiée dans la seule version française, sans note ni commentaire. Toutefois, le lecteur trouvera les clés essentielles du texte dans l’introduction avec cet espoir, «que le nouveau lecteur de Dante perdrait l’habitude de quitter le texte pour en lire en bas de page l’explication érudite ou la traduction dans une langue intelligible, habitude qui était devenue celle de tout lecteur contemporain, qu’il soit italien ou étranger».

Lors du débat Retraduire les classiques de ce festival, il a donné quelques clés de sa traduction. Voici ci-dessous la retranscription (légèrement raccourcie et éditée pour une meilleure lisibilité) de ses propos. Il y explique pourquoi il a voulu à son tour proposer une traduction, pour quelles raisons le texte n’est pas annoté, pourquoi sa traduction est versifiée en octosyllabes, et à quel point pour lui le rythme du texte est important.

Donner une lumière différente à un texte

«Il existe d’innombrables traductions de la Divine Comédie depuis le XIVe siècle, mais le traducteur a toujours l’intention de donner une lumière différente sur le texte original. J’ai une très grande admiration pour Jacqueline Risset, dont la traduction sert de référence actuellement, mais j’avais besoin de comprendre autrement certains passages. Surtout le texte de La Divine Comédie a été énormément étudié de manière académique, beaucoup annoté; il est devenu l’objet d’une étude, d’une recherche, plus que l’objet d’une lecture. Je me suis dis que peut-être des lecteurs, qui n’étaient pas spécialisés en littérature du XIVe siècle ni en histoire de Florence, avaient envie d’avoir accès à ce texte de manière plus immédiate.»

Au théâtre, le spectateur doit accrocher tout de suite le texte

«Tout texte poétique laisse une place à l’interprétation du traducteur. Dans un poème les termes sont choisis pour le sens mais aussi pour la forme. Tout traducteur de poésie sait qu’il va perdre quelque chose et il propose un pont entre le texte original et le lecteur d’une autre langue. Bien sûr l’interprétation est fondamentale, dans le cas d’un grand texte classique aux références très complexes comme l’est La Divine Comédie. D’autres choix doivent aussi être faits par le traducteur: ou bien l’on décide d’une traduction littérale, un mot pour un mot —beaucoup de traducteurs l’on fait—, mais cela implique dans le cas de Dante un lexique très complexe en français, qui ne sera pas toujours très exact et énormément de notes. J’ai fait du théâtre, et au théâtre il faut que le spectateur accroche tout de suite au texte. Il ne peut pas regarder un dictionnaire ou un carnet de notes pour comprendre ce qui est dit sur scène. J’ai essayé de trouver dans ma version un rapport similaire: peut-être que je n’ai fait comprendre au lecteur qu’une partie du texte, mais au moins cela lui permet de continuer la lecture.

Dante a écrit en un italien très parlé pour avoir un contact direct avec le public; son texte a un contenu théologique qui était toujours alors communiqué en latin. C’est bien sûr une gageure de sauter sept siècles et se demander si au XXIe siècle le public comprendra avec la même immédiateté que le faisait un lecteur florentin, certes cultivé, mais qui lisait la langue courante, qu’il entendait dans la rue.»

Trouver un rythme qui ait la même légèreté que l’hendécasyllabe italien

«Le rythme est un problème auquel tout traducteur de poésie est confronté. Il faut trouver un rythme en français qui ait la même légèreté que l’hendécasyllabe italien et en même temps, avoir un contrainte. C’est pour cela que j’ai choisi l’octosyllabe traditionnellement utilisé pour les chansons en français; il l’était par beaucoup de poètes de la Pleïade. C’est le vers de Charles d’Orléans qui écrivait dans une langue pure et facile à lire.» 

Privilégier un point de vue

La nouvelle traduction de René de Ceccatty. Coll. Points

Le traducteur d’un texte classique est obligé de privilégier un certain point de vue. N’étant pas enseignant, je ne suis pas amené constamment à confronter devant un public d’étudiants le texte original et le texte français. Cette partie essentielle est supposée déjà acquise par le lecteur. Donc je ne me sens pas obligé de traduire un mot par un mot ni même de respecter la structure grammaticale de la phrase originale. J’ai privilégié un certain mouvement du texte, même si je n’ai pas pris de libertés folles en faisant dire au texte le contraire de ce qu’il dit. C’est un autre type de rapport de lecture.

Pour tout texte classique l’idéal serait que le lecteur  passionné ait accès à plusieurs traductions. C’est pour cela que je tiens à la comparaison avec la musique, car un passionné de musique ne se contentera pas d’une interprétation. Il existe de remarquables traductions de La Divine Comédie en prose, comme celle de Lammenais  [XIXe siècle]. Elle est d’une clarté extraordinaire au niveau du sens et d’une très grande élégance.

Mais mon cœur va vers Jacqueline Risset. Étant elle-même poète, elle avait trouvé quelque chose de magique. Elle a eu la très grande humilité de faire parler Dante comme elle parle elle-même dans ses poèmes, quand c’était possible. Quand ce ne l’était pas, c’est-à-dire lorsque la difficulté du texte était telle que cela aurait dénaturé le texte, elle a été beaucoup plus fidèle. Cela donne une impression de vie à la lecture et en même temps de difficulté de lecture.

• Ceux qui le souhaitent trouveront ci-dessous une captation des interventions de René de Ceccatty lors de ce débat, ainsi qu’une partie de sa traduction du Chant I de l’Enfer lue par Anne Brissier. L’intégralité de la table ronde, avec les interventions de Marie Cosnay sur sa nouvelle traduction des Métamorphoses d’Ovide et de Marie-Hélène Piwnik pour le Livre(s) de l’Inquiétude de Pessoa sera proposée sur le site du Festival.