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Robert Hollander: le géant américain

Robert_Hollander

Capture d'écran de "The Scandal of Dante's Catholicism for Contemporary Readers, Part1”, in the Montgomery Fellows Program, Darmouth.

«Ici, le Professeur Robert Hollander enseigna La Divine Comédie pendant 35 ans». La plaque est encore accrochée dans la salle 111 du East Pine Hall de Princeton. Robert Hollander, qui vient de disparaître le 20 avril 2021 à 87 ans, était un des meilleurs connaisseurs de Dante et de La Divine Comédie. Sans doute était-il connu en France des seuls spécialistes, mais dans le monde anglo-saxon et en Italie il en allait tout autrement. Il laisse derrière lui une œuvre immense.

L’ouvrage que le public anglo-saxon retiendra peut-être, parmi les très nombreux livres qu’il a consacrés à Dante, à Boccace et à la littérature médiévale, sera sa traduction en langue anglaise de La Divine Comédie. Il la réalisa à quatre mains avec son épouse, décédée également, la poétesse Jean Hollander (Jean Haberman, de son nom de jeune fille). Si l’on en croit une interview qu’ils accordèrent au Weekly Bulletin de Princeton, ce travail commun ne fut pas facile: 

«Très souvent», reconnaît Jean, «en essayant de rendre le texte plus poétique, j’en ai modifié légèrement le sens. Je lisais un passage que je trouvais mort et voulais l’animer. Mon mari insistait: “Non, ce n’est pas ce que dit Dante”. Il a souvent gagné, car il en sait plus sur Dante que moi. Sur la poésie je peux argumenter, mais non sur ce que signifient ces lignes.» 

Leur choix fut d’utiliser un type de vers utilisé fréquemment dans la langue anglaise le pentamètre iambique non rimé. Le fait que dans la poésie anglaise la métrique repose sur l’accentuation des syllabes et non sur la longueur des syllabes permit à Jean Hollander de donner à sa traduction un rythme proche du texte de Dante. Voici par exemple, un extrait assez long de la traduction “Hollander”. Il s’agit des quatre premières terzine du Chant XXII du Paradis.

As the bird among the leafy branches that she loves,
      perched on the nest with her sweet brood
      all through the night, which keeps things veiled from us,
who in her longing to look upon their eyes and beaks
     and to find the food to nourish them —
     a task, though difficult, that gives her joy—
now, on an open bough, anticipates that time
     and, in her ardent expectation of the sun,
     watches intently for the dawn to break,
so was my lady, erect and vigilant,
     seeking out the region of the sky
     in which the sun reveals less haste.

À comparer avec la version originale:

Come l’augello, intra l’amate fronde, 
     posato al nido de’ suoi dolci nati 
     la notte che le cose ci nasconde, 
che, per veder li aspetti disïati, 
     e per trovar lo cibo onde li pasca, 
     in che gravi labor li sono aggrati, 
previene il tempo in su aperta frasca, 
     e con ardente affetto il sole aspetta, 
     fiso guardando pur che l’alba nasca; 
così la donna mïa stava eretta 
     e attenta, rivolta inver’ la plaga 
     sotto la quale il sol mostra men fretta:

Cette traduction sera publiée dans une édition “savante”, dans laquelle «les notes d’après mes comptes, s’amusera la critique littéraire Joan Acocella, sont trente fois plus longues que le texte. (…) Le but de Hollander est de nous dire tout ce que Dante savait —surtout tout ce qu’il lisait— qui aurait pu contribuer à la composition de La Divine Comédie1

Deux projets numériques sur Dante

Cette soif encyclopédique et cette volonté généreuse de faire partager ses connaissances devaient se concrétiser en deux projets numériques online, aujourd’hui indispensables à quiconque s’intéresse à Dante et à La Divine Comédie

Le premier d’entre eux est en quelque sorte le prolongement de ses cours et se concrétisera sous la forme du Princeton Dante Project. On y retrouve certes sa traduction versifiée de La Divine Comédie, mais le projet est beaucoup plus ample, puisqu’il se veut multimédia et recouvre l’ensemble de l’œuvre du Sommo Poeta. Le visiteur pourra en effet écouter le texte originel, et sa traduction, lire les commentaires, découvrir les plans de l’Italie et des villes à l’époque où vécu le poète, etc. 

Le deuxième, le Darmouth Dante Project est peut-être encore plus indispensable. On y trouve en ligne plus de soixante-dix commentaires (dans leur langue d’origine) sur La Divine Comédie, à commencer par les tous premiers: ceux des fils de Dante, Jacopo et Pietro Alighieri, de Jacopo della Lana, Francesco da Buti… Le DDP a enfanté depuis le Dante Lab Reader. Dans une interface plus moderne, il donne accès dans une même fenêtre au texte original, à une traduction, qui peut être celle de Longfellow, de Hollander ou encore en français celle de Alexandre Cioranescu (1964) et aux commentaires sur le chant que l’on veut consulter. 

Aujourd’hui, il est sans doute difficile d’apprécier à sa juste mesure ce que pouvaient avoir de pionnier ces deux projets  lorsqu’ils furent lancés dans les années 1980 pour le Darmouth Project (refondu en 2004-2005) et vers l’an 2000 pour le Princeton Dante Project, alors que le web était encore balbutiant. Quasiment quarante ans plus tard, ces outils s’ils ont conservé leur appellation initiale de project, sont matures et se révèlent chaque jour plus utiles et nécessaires. C’est peut-être cela le plus beau legs que nous ait laissé Robert Hollander en nous quittant.