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Béatrice, de Dante à Orval

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Mathilde de Toscane avec Hugues de Cluny et l'Empereur Henri IV (Extrait codice Vat.lat.4922 — 1115)

Est-il possible après sept cent ans de recherches et d’études qu’un pan ignoré de La Divine Comédie soit subitement révélé et mis en lumière? David Pierson en publiant “Béatrice de Dante à Orval” en est convaincu. Mais une conviction fait-elle vérité? 

«La veuve Mathilde, ayant par mégarde laissé tomber son anneau nuptial dans la fontaine de cette vallée, se mit à supplier Dieu, et aussitôt une truite apparut à la surface de l’eau, portant en sa gueule le précieux anneau. Mathilde s’écria alors: “Vraiment, c’est ici un Val d’or!”, et elle décida par reconnaissance de fonder un monastère en ce lieu béni.» Telle est la légende de la fondation de l’abbaye d’Orval de ce monastère cistercien, installé depuis 950 ans dans les Ardennes belges.

C’est à cette légende que s’est intéressé le journaliste David Pierson, plongeant dans l’histoire complexe de l’abbaye et de la période de sa fondation: le XIe siècle. De cette enquête, il a tiré un livre, Béatrice de Dante à Orval, dans lequel il établit un lien entre le Sommo poeta et la fondation du monastère, ce lien n’étant rien moins que… Béatrice. 

Mathilde de Toscane serait la Matelda du Paradis terrestre

Mais d’abord qui est cette « Mathilde” de la légende d’Orval ? Il s’agit sans aucun doute de Mathilde de Toscane. Cette descendante de la grande féodalité italienne et germanique se trouvait alors en Lorraine (Lotharingie à l’époque). Elle devait épouser vers 1069-1070 Godefroy III le Bossu, duc de Basse Lorraine, à Verdun qui se trouve à quelques dizaines de kilomètres d’Orval. De cette union naîtra une petite fille, Béatrice, qui mourut en janvier 1071.

La légende de la fondation de l’abbaye d’Orval se serait construite autour de ce drame. Mais David Pierson va plus loin: «On doit accepter qu’Orval fut fondée par Mathilde de Toscane, non pour retrouver son anneau, mais en mémoire de sa fille Béatrice!» (p.238)

Faut-il pour autant estimer que la bella donna du Chant XXVIII du Purgatoire est Mathilde de Toscane, comme l’affirme David Pierson? 

Cela mérite un peu de prudence. Certes, les premiers commentateurs, comme par exemple Pietro le fils de Dante et Benvenuto da Imola, identifiaient Matelda à Mathilde de Toscane, mais depuis le doute s’est instillé. D’autres personnages sont évoqués comme «la mystique allemande Mechtilde de Hackenborn ou Mathilde de Magdebourg, etc. ou encore (…) des figures allégoriques comme la Philosophie, la Grâce, la dame Primavera de la Vita Nuova (XXIV, 3).1

Grégoire VII, l’amant de Mathilde ?

Mais admettons. Là où il devient difficile de suivre David Pierson, c’est lorsqu’il affirme que le pape Grégoire VII, lorsqu’il n’était encore que le moine Hildebrand, était l’amant de Mathilde de Toscane, et qu’il serait le père de la petite Béatrice morte en Lotharingie.

Il est vrai qu’historiquement Mathilde fut un soutien constant et fidèle de ce qu’on l’a appelé la réforme grégorienne et elle s’est rangée aux côtés de la papauté dans la « querelle des investitures » qui opposa celle-ci à l’empereur germanique Henri IV. Mais de là à reprendre les pires rumeurs de l’époque et surtout l’accusation des opposants (c’est-à-dire les évêques allemands, partisans d’Henri IV) à Grégoire VII lors du Synode de Worms de 1076, il y a un pas.

Pourtant, cette liaison est au cœur de la démonstration de David Pierson. Il multiplie les sources historiques pour assurer sa thèse et cherche dans La Divine Comédie et les autres ouvrages de Dante, des indices susceptibles de la conforter. En voici deux exemples:

Saint Bernard est le fondateur de l’abbaye de Clairvaux, qui est au «troisième rang cistércien», et Orval se trouve être la troisième «fille» de Clairvaux. Béatrice, de son côté se trouve, nous dit Dante dans le Paradis «dans le rang que forment les troisièmes sièges / se tient Rachel au dessous d’elle, / avec Béatrice comme tu vois» (Ne l’ordine che fanno i terzi sedi, / siede Rachel di sotto da costei / con Bëatrice, sì come tu vedi.— Chant XXXII, v. 7-9). Il suffit donc de superposer les deux hiérarchies et «Béatrice devient Orval» (p.55).

Coder les informations sensibles

Donc, pour résumer, Orval (l’abbaye) est Béatrice, cette dernière étant la fille de Mathilde de Toscane et d’Hildebrand, futur Grégoire VII. Et écrit David Pierson: 

C’est bien pour stigmatiser l’union honteuse de Mathilde et Hildebrand que Dante baptise “Béatrice” “la glorieuse dame de sa pensée”. (…) Cet énorme scandale, Dante le connaît avant d’écrire La Divine Comédie. (…) il attend d’écrire un texte magnifique (pour en assurer la pérennité) tout en codant les informations sensibles pour se mettre, lui et son texte, à l’abri de l’Inquisition et de l’Église. (pp. 236-237)

Béatrice de Dante à Orval, David Pierson, Weyrich,Neufchâteau, 2020.

Nous laisserons cette conclusion à l’auteur, car il est très difficile de la partager. La Divine Comédie est un texte vieux de sept siècles. Son auteur, Dante Alighieri, a peut-être semé des indices —plus ou moins— ésotériques dans son texte. Lui-même dans son épître XIII, où il dédicace le Paradis à CanGrande della Scala, explique que sa poésie a plusieurs niveaux de lecture. Mais il ne parle pas de « sens caché ». Dante n’avance pas masqué. C’est un homme qui a fait la guerre, qui a eu d’importantes responsabilités politiques, pourquoi se serait-il abrité derrière on ne sait quel masque pour une affaire vieille de deux siècles (à son époque). 

Quant à régler ses comptes avec les papes, il n’a pas cherché à se mettre à l’abri de l’Inquisition et de l’Église. C’est lui qui envoie des papes en Enfer pour simonie, et non des moindres: Nicolas III et le très contemporain Boniface VIII. Sa Monarchie  n’est pas un texte favorable à la papauté, où en tout cas à la vision théocratique des papes de son siècle. D’ailleurs, cet ouvrage fut mis à l’index pendant quelques siècles.

S’il avait voulu dénoncer la liaison (supposée) entre Mathilde de Toscane et Grégoire VII, il l’aurait fait sans aucun doute et soit directement, soit en utilisant les périphrases dont il est coutumier mais qui permettent d’identifier facilement les personnages qu’il évoque. 

Illustration : Mathilde de Toscane avec Hugues de Cluny et l’Empereur Henri IV (Extrait Vat.lat.4922 — 1115)

L’auteur de l’ouvrage, David Pierson, a apporté le commentaire suivant à ma chronique de son livre:
(Je le publie ici bien.volontiers pour qu’il soit visible de manière permanente, un problème technique faisant que les commentaires sont « dépubliés » après 15 jours)

« Merci pour votre critique de mon livre.

J’aurais aimé pouvoir converser avec vous de vive voix, argumenter dans un confortable fauteuil avec, pourquoi pas, une bière d’Orval à portée de main. Malheureusement, la situation sanitaire nous prive de tous les aspects non verbaux de notre communication et la résume à une conversation épistolaire. Soit.

Tout en requérant la prudence, et en rappelant que d’autres noms ont été proposés, vous admettez l’identification de la “Matelda” de Dante à la comtesse Mathilde de Toscane. (Votre titre : Grégoire VII, l’amant de Mathilde ?)

Mais « il devient difficile de le suivre », écrivez-vous, lorsque j’affirme que Grégoire VII fut l’amant de Mathilde alors qu’il n’était encore que le cardinal-diacre Hildebrand. Cependant, vous ne parlez pas d’un indice capital qui m’amène à cette assertion : la comparaison que fait Dante entre Matelda et Proserpine (Purg. XXVIII). Dans la Mythologie, cette dernière est fille de Cérès et fut enlevée aux Enfers par Pluton. Pourquoi Dante saluerait-il la première personne qu’il rencontre au Paradis terrestre en lui disant : tu me fais souvenir de Proserpine ce qui revient à dire : tu me rappelles la reine des Enfers ?

Bien évidemment pour nous rappeler cet épisode de l’enlèvement de Proserpine. Ce qui m’amène, certes en accord avec les pires rumeurs de l’époque (mais au moins existent-elles !), à supposer une relation charnelle entre Mathilde de Toscane et son directeur de conscience. Ce dernier étant aussi celui qui réussit à imposer l’une des plus importantes réformes de l’Église et la plus importante du Moyen Âge ! Une relation qui aurait eu pour fruit une petite Béatrice…

Hildebrand / Grégoire VII, l’oublié de Dante ?

Faut-il croire, comme Henri Hauvette en 1911* , que ne sachant où placer Grégoire VII dans son œuvre, Dante a choisi de l’oublier ? Alors que ce pape est celui qui met en pratique la théocratie papale. Un système politique que combat Dante, tant dans le Monarchie, comme vous le rappelez, mais aussi dans la Divine Comédie (Purg. XVI, 127-129). Non ! Grégoire VII est bien présent, victime de la condamnation de Dante à porter les masques de Pluton et Lucifer ! Oui, Lucifer, qui par ses trois bouches avale un traitre au Christ et deux traitres à l’Empire, figure bien Hildebrand. Une affirmation qui me permet au passage d’éclairer le sens du très énigmatique vers « Pape Satan, Pape Satan aleppe » qui ouvre le chant VII de l’Enfer.

Dante lui-même dit qu’il n’a pas choisi le prénom Béatrice (qui signifie celle qui donne béatitude) mais qu’il fut choisi par bien des gens qui ne savent pas ce que c’est que donner un nom ! (Vita Nuova II et mon livre, pp. 236-237). Pourquoi si ce n’est pour fustiger ce scandale ?

Pourquoi Dante se cache ? Car cette fois, contrairement aux autres accusations qu’il porte contre des papes, il ne dispose d’aucune preuve !

La thèse, nouvelle, que je propose permet une lecture transversale de l’œuvre du plus profond de l’Enfer (où est prisonnier Lucifer) jusqu’au sommet du Paradis, dans l’Empyrée où rayonne Béatrice. Là où Dante offre la révélation par la voix de Saint Bernard à qui il fait présenter une hiérarchie « du troisième rang depuis le plus haut gradin ». Or cette description est d’une symétrie parfaite avec la filiation de Clairvaux, abbaye fondée par le saint lui-même et où la place de Béatrice correspond à celle de l’abbaye d’Orval ! Selon cette lecture de Dante, Orval et Béatrice sont donc… équivalentes !

D’où je suppose qu’Orval, en ses débuts et avant de devenir une abbaye, aurait accueilli une chapelle dédiée à la mémoire de la petite Béatrice, fruit d’un amour défendu. Ce qui peut correspondre à la réalité archéologique.

Tout comme lors du sixième centenaire de la disparition du poète, où Miguel Asin Palacios révélait les emprunts de Dante à des légendes arabes, oui, je pense qu’on peut encore découvrir des pans ignorés de la Divine Comédie. Il a fallu cinquante années pour que l’on admette et reconnaisse le bien-fondé des découvertes d’Asin Palacios, je n’espère pas faire mieux.»

* Hauvette Henri, Dante, Introduction à la lecture de la Divine Comédie, Paris, Hachette, 1911, p. 14.