Purgatoire – Chant XIV

Le Haut Valmarecchia en Romagne méridionale – Photo: Adri08 – CC-BY-SA-3.0
Deuxième corniche • Les envieux • Guido del Duca et Rinieri da Calboli • Corruption de la vallée de l’Arno • La Romagne de jadis • Exemples d’envie punie. 
« Quel est celui qui sur notre mont tourne

avant que la mort lui ait donné l’envol,

et qui ouvre et ferme les yeux selon sa volonté?».•3 

« Je ne sais qui il est, mais je sais qu’il n’est pas seul ;

demande-lui toi qui est plus prêt,

et accueille le doucement, afin qu’il parle.»•6 

Ainsi deux esprits, penchés l’un sur l’autre,

parlaient de moi là à ma droite ;

puis ils levèrent la tête, pour me parler;•9 

et l’un dit : « Ô âme qui encore fichée

dans ton corps t’en va vers le ciel,

par charité console nous et dit nous•12 

d’où tu viens et qui tu es ; car tu nous fais 

autant nous émerveiller de la grâce que tu as,

que d’une chose qui jamais ne fut.»•15 

Et moi : « Au milieu de la Toscane coule

un ruisseau qui naît à Falterona,

et cent miles de cours ne le rassasie pas.•18 

De ces rives j’apporte cette personne :

dire qui je suis, serait parler en vain,

car mon nom résonne encore peu.»•21 

« Si je pénètre bien

ta pensée », me répondit alors

celui qui venait de parler, « tu parles de l’Arno»•24 

et l’autre lui dit : « Pourquoi a-t-il caché

le nom de cette rivière, 

comme on le fait pour les horribles choses?».•27 

Et l’ombre à qui la question était posée,

s’acquitta ainsi : « Je ne sais pas ; mais il est juste

que le nom d’une telle vallée périsse;•30 

car de sa source, où se gorgent d’eau

les monts alpestres dont s’est arraché le Peloro,

repère dépassé en peu de lieux,•33 

jusqu’à celui où elle va pour rendre  

ce que le ciel aspire de la mer,

d’où vient ce que les fleuves portent avec eux:•36 

vertu est quasiment prise pour ennemi

par tous comme le serpent, ou par malédiction

du lieu, ou poussé par mauvaises habitudes:•39 

ils ont tant changé leur nature

les habitants de la misérable vallée,

qu’il semble que Circé les ait fait paître.•42 

Parmi des porcs affreux, plus dignes des glands

que de la nourriture des hommes,

elle dirige d’abord son pauvre cours.•45 

Puis elle trouve les roquets, en descendant,

hargneux plus que ne le voudrait leur force,

et loin d’eux elle tord le museau dédaigneusement.•48 

Elle va tombant ; et lorsqu’elle a plus grossi,

elle trouve plus de chiens devenus loups

la fosse maudite et malheureuse.•51 

Descendant ensuite par des gouffres sombres,

elle trouve les renards si pleins de fraude,

qu’ils ne craignent aucun piège qui les tienne.•54 

Bien que l’autre m’entende je parlerai ;

ce sera bon pour lui, s’il se souvient

de ce qu’un véritable esprit me révèle.•57 

Je vois ton neveu qui devient

chasseur de ces loups qui sont sur la rive

du fleuve sauvage, et tous il les épouvante.•60 

Il vend leur chair encore vivante ;

puis il les abat comme un vieux fauve ;

beaucoup sont privés de vie et lui d’honneur.•63 

Ensanglanté il sort de la forêt malfaisante ;

la laissant telle, que de mille ans

elle ne retournera pas à son état premier.»•66 

Comme à l’annonce de douloureux malheurs

se trouble la vue de celui qui écoute,

de quelque côté que le péril l’assaille,•69 

ainsi je vis l’autre âme, qui tournée

restait à l’écouter, se troubler et s’attrister,

quand elle eut recueilli ces paroles.•72 

Le dire de l’une et l’aspect de l’autre

me poussèrent à connaître leur nom,

et j’en fis la demande en la mêlant de prières;•75 

aussi l’esprit qui le premier m’avait parlé

reprit : « Tu veux que je t’accorde

ce que tu ne veux pas faire pour moi.•78 

Mais comme Dieu veut que resplendisse en toi

sa grâce, je ne serais pas avare ;

sache donc que je fus Guido del Duca.•81 

Je fus tant enflammé par l’envie,

que si j’avais vu quelqu’un joyeux,

tu m’aurais vu marqué de taches livides.•84 

Je moissonne ma semence semblable à de la paille ;

ô humains, pourquoi là où est votre cœur

est-il nécessaire d’en écarter les compagnons?•87 

Celui-ci est Rinier ; celui-ci est la gloire et l’honneur

de la maison de Calboli, où depuis

nul n’a hérité de sa valeur.•90 

Et son sang n’est pas le seul à se faire dépouiller,

entre le Pô et la montagne et la mer et le Reno,

des vertus nécessaires au vrai et au plaisir;•93 

car l’intérieur de ces frontières est rempli

de ronces vénéneuses, au point qu’il est tard

désormais pour y cultiver de nouveau.•96 

Où sont le bon Lizio et Arrigo Mainardi ?

Pier Traversaro et Guido di Carpigna ?

Oh Romagnols tournés en dégénérés!•99 

Quand renaîtra à Bologne un Fabbro ?

quand à Faenza un Bernardin di Fosco,

noble tige née d’une graine d’obscure origine?•102 

Ne t’étonne pas si je pleure, Toscan,

quand je me rappelle Guido da Prata,

Ugolin d’Azzo qui vécut avec nous,•105 

Federigo Tognoso et sa  troupe,

la maison Traversara et les Anastagi

(et l’une et l’autre sont éteintes),•108 

les dames et les chevaliers, et les tourments et les plaisirs

qui donnaient envie d’amour et de courtoisie

là où les cœurs se sont faits si mauvais.•111 

Oh Bretinoro, pourquoi ne disparais-tu pas,

puisque ta famille est partie

et beaucoup de nobles pour n’être pas corrompus?•114 

Bagnacaval fait bien, il n’enfante plus ;

et Castrocaro fait mal, et Conio pire,

qui s’embarrasse encore d’enfanter tant de contes.•117 

Les Pagan feront bien, lorsque le démon

les quittera ; mais jamais assez tôt pour que

reste d’eux un témoignage sans tache.•120 

Oh Ugolin de’ Fantolin, ton nom

est sûr, depuis qu’il n’attend plus

qui pourrait, en dégénérant, l’obscurcir.•123 

mais va-t-en maintenant, Toscan ; car pleurer

m’est plus grand plaisir que parler,

tant notre discussion m’a affligé.»•126 

Nous savions que que ces âmes chères

nous entendaient partir ; ainsi, par leur silence,

elles nous rassuraient sur notre route.•129 

Lorsque avançant nous fûmes seuls,

comme la foudre quand elle fend l’air,

une voix jaillit d’en face disant:•132 

“Me tuera celui qui me surprendra” ;

et s’enfuit comme le tonnerre se perd,

si, subitement, le nuage se déchire.•135 

Alors que d’elle notre oreille se reposait,

voilà qu’une autre avec si grand fracas,

qu’il semblait que tonnerre suivait tonnerre:•138 

« Je suis Aglaure qui devint rocher » ;

et alors, pour me serrer contre le poète,

je fis un pas à droite en non en avant.•141 

Déjà l’air était calme de tous côtés ;

et il me dit : « Voilà le dur frein

qui devrait tenir l’homme dans ses bornes.•144 

Mais vous mordez à l’appât, si bien que l’hameçon

du vieil adversaire vous tire à lui ;

et frein et leurre valent peu.•147 

Le ciel vous appelle et tourne autour de vous

vous montrant ses beautés éternelles,

et votre regard ne regarde que qu’à terre ; 

c’est pourquoi celui qui voit tout vous frappe.»•151

Girone secondo • Indiviosi • Guida del Duca e Rinieri da’ Calboli • Corruzione nella Valle d’Arno • Antica Romagna • Esempi d’invidia punita.
« Chi è costui che ’l nostro monte cerchia 

prima che morte li abbia dato il volo, 

e apre li occhi a sua voglia e coverchia?».•3 

« Non so chi sia, ma so ch’e’ non è solo ; 

domandal tu che più li t’avvicini, 

e dolcemente, sì che parli, acco’lo».•6 

Così due spirti, l’uno a l’altro chini, 

ragionavan di me ivi a man dritta ; 

poi fer li visi, per dirmi, supini;•9 

e disse l’uno : « O anima che fitta 

nel corpo ancora inver’ lo ciel ten vai, 

per carità ne consola e ne ditta•12 

onde vieni e chi se’ ; ché tu ne fai 

tanto maravigliar de la tua grazia, 

quanto vuol cosa che non fu più mai».•15 

E io : « Per mezza Toscana si spazia 

un fiumicel che nasce in Falterona, 

e cento miglia di corso nol sazia.•18 

Di sovr’ esso rech’ io questa persona : 

dirvi ch’i’ sia, saria parlare indarno, 

ché ’l nome mio ancor molto non suona».•21 

« Se ben lo ’ntendimento tuo accarno 

con lo ’ntelletto », allora mi rispuose 

quei che diceva pria, « tu parli d’Arno».•24 

E l’altro disse lui : « Perché nascose 

questi il vocabol di quella riviera, 

pur com’ om fa de l’orribili cose?».•27 

E l’ombra che di ciò domandata era, 

si sdebitò così : « Non so ; ma degno 

ben è che ’l nome di tal valle pèra;•30 

ché dal principio suo, ov’ è sì pregno 

l’alpestro monte ond’ è tronco Peloro, 

che ’n pochi luoghi passa oltra quel segno,•33 

infin là ’ve si rende per ristoro 

di quel che ’l ciel de la marina asciuga, 

ond’ hanno i fiumi ciò che va con loro,•36 

vertù così per nimica si fuga 

da tutti come biscia, o per sventura 

del luogo, o per mal uso che li fruga:•39 

ond’ hanno sì mutata lor natura 

li abitator de la misera valle, 

che par che Circe li avesse in pastura.•42 

Tra brutti porci, più degni di galle 

che d’altro cibo fatto in uman uso, 

dirizza prima il suo povero calle.•45 

Botoli trova poi, venendo giuso, 

ringhiosi più che non chiede lor possa, 

e da lor disdegnosa torce il muso.•48 

Vassi caggendo ; e quant’ ella più ’ngrossa, 

tanto più trova di can farsi lupi 

la maladetta e sventurata fossa.•51 

Discesa poi per più pelaghi cupi, 

trova le volpi sì piene di froda, 

che non temono ingegno che le occùpi.•54 

Né lascerò di dir perch’ altri m’oda ; 

e buon sarà costui, s’ancor s’ammenta 

di ciò che vero spirto mi disnoda.•57 

Io veggio tuo nepote che diventa 

cacciator di quei lupi in su la riva 

del fiero fiume, e tutti li sgomenta.•60 

Vende la carne loro essendo viva ; 

poscia li ancide come antica belva ; 

molti di vita e sé di pregio priva.•63 

Sanguinoso esce de la trista selva ; 

lasciala tal, che di qui a mille anni 

ne lo stato primaio non si rinselva».•66 

Com’ a l’annunzio di dogliosi danni 

si turba il viso di colui ch’ascolta, 

da qual che parte il periglio l’assanni,•69 

così vid’ io l’altr’ anima, che volta 

stava a udir, turbarsi e farsi trista, 

poi ch’ebbe la parola a sé raccolta.•72 

Lo dir de l’una e de l’altra la vista 

mi fer voglioso di saper lor nomi, 

e dimanda ne fei con prieghi mista;•75 

per che lo spirto che di pria parlòmi 

ricominciò : « Tu vuo’ ch’io mi deduca 

nel fare a te ciò che tu far non vuo’mi.•78 

Ma da che Dio in te vuol che traluca 

tanto sua grazia, non ti sarò scarso ; 

però sappi ch’io fui Guido del Duca.•81 

Fu il sangue mio d’invidia sì rïarso, 

che se veduto avesse uom farsi lieto, 

visto m’avresti di livore sparso.•84 

Di mia semente cotal paglia mieto ; 

o gente umana, perché poni ’l core 

là ’v’ è mestier di consorte divieto?•87 

Questi è Rinier ; questi è ’l pregio e l’onore 

de la casa da Calboli, ove nullo 

fatto s’è reda poi del suo valore.•90 

E non pur lo suo sangue è fatto brullo, 

tra ’l Po e ’l monte e la marina e ’l Reno, 

del ben richesto al vero e al trastullo;•93 

ché dentro a questi termini è ripieno 

di venenosi sterpi, sì che tardi 

per coltivare omai verrebber meno.•96 

Ov’ è ’l buon Lizio e Arrigo Mainardi ? 

Pier Traversaro e Guido di Carpigna? 

Oh Romagnuoli tornati in bastardi!•99 

Quando in Bologna un Fabbro si ralligna ? 

quando in Faenza un Bernardin di Fosco, 

verga gentil di picciola gramigna?•102 

Non ti maravigliar s’io piango, Tosco, 

quando rimembro, con Guido da Prata, 

Ugolin d’Azzo che vivette nosco,•105 

Federigo Tignoso e sua brigata, 

la casa Traversara e li Anastagi 

(e l’una gente e l’altra è diretata),•108 

le donne e ’ cavalier, li affanni e li agi 

che ne ’nvogliava amore e cortesia 

là dove i cuor son fatti sì malvagi.•111

O Bretinoro, ché non fuggi via, 

poi che gita se n’è la tua famiglia 

e molta gente per non esser ria?•114 

Ben fa Bagnacaval, che non rifiglia ; 

e mal fa Castrocaro, e peggio Conio, 

che di figliar tai conti più s’impiglia.•117 

Ben faranno i Pagan, da che ’l demonio 

lor sen girà ; ma non però che puro 

già mai rimagna d’essi testimonio.•120 

O Ugolin de’ Fantolin, sicuro 

è ’l nome tuo, da che più non s’aspetta 

chi far lo possa, tralignando, scuro.•123 

Ma va via, Tosco, omai ; ch’or mi diletta 

troppo di pianger più che di parlare, 

sì m’ha nostra ragion la mente stretta».•126 

Noi sapavam che quell’ anime care 

ci sentivano andar ; però, tacendo, 

facëan noi del cammin confidare.•129 

Poi fummo fatti soli procedendo, 

folgore parve quando l’aere fende, 

voce che giunse di contra dicendo:•132 

“Anciderammi qualunque m’apprende” ; 

e fuggì come tuon che si dilegua, 

se sùbito la nuvola scoscende.•135 

Come da lei l’udir nostro ebbe triegua, 

ed ecco l’altra con sì gran fracasso, 

che somigliò tonar che tosto segua:•138 

« Io sono Aglauro che divenni sasso » ; 

e allor, per ristrignermi al poeta, 

in destro feci, e non innanzi, il passo.•141 

Già era l’aura d’ogne parte queta ; 

ed el mi disse : « Quel fu ’l duro camo 

che dovria l’uom tener dentro a sua meta.•144 

Ma voi prendete l’esca, sì che l’amo 

de l’antico avversaro a sé vi tira ; 

e però poco val freno o richiamo.•147 

Chiamavi ’l cielo e ’ntorno vi si gira, 

mostrandovi le sue bellezze etterne, 

e l’occhio vostro pur a terra mira ; 

onde vi batte chi tutto discerne».•151