Purgatoire – Chant XXXII

Dragon, Ischtar Gate Babylone – Pargamon Museum, Berlin – auteur photo Allie_Caufield – CC BY-SA 2.5

Paradis terrestre • La procession revient • L’arbre sec • Le char lié à l’arbre • Dante s’endort • Béatrice donne une mission à Dante • Le char attaqué par un Aigle, un Renard et un Dragon • Transformation monstrueuse du char • Une putain et un géant • Le char disparaît. 

Mes yeux étant si fixes et attentifs 

à apaiser la soif de dix années,1

qu’en moi les autres sens étaient éteints.•3 

Et mon regard était entre des murs de nonchaloir2

d’un côté et de l’autre —tant le divin sourire 

l’attirait dans ses anciens rets3!—;•6 

par force mon visage fut détourné 

vers la gauche par les déesses,

quand je les entendis crier «Trop fixe!»4;•9 

et mes yeux éblouis comme ceux 

que le soleil vient de frapper, 

me laissèrent quelque temps sans la vue5.•12 

Mais ensuite ma vue se rétablit un peu 

(je dis “un peu” en regard de la splendeur 

dont je m’étais arraché de force),•15 

et je vis que sur sa droite était revenue 

la glorieuse procession, qui faisait face 

au soleil levant et aux sept flammes.•18 

Comme revient une troupe sous les boucliers 

pour se protéger, le drapeau en tête, 

avant qu’elle ait toute changé de direction6;•21 

cette milice du royaume céleste 

qui avançait, nous dépassa 

avant que ne pivote le timon du char.•24 

Alors les dames revinrent auprès des roues7

et le griffon mut sa charge bénie8

sans qu’aucune plume ne frémisse.•27 

La belle dame qui m’avait mené au gué9

Stace et moi suivions la roue 

qui parcourait la courbe de l’arc le plus étroit10.•30 

Ainsi nous marchions dans la haute futaie vide, 

par la faute de celle qui crut le serpent11

réglant nos pas sur le chant des anges.•33 

Peut-être en trois vols une flèche décochée 

aurait parcouru autant d’espace que nous avions 

couvert, quand Béatrice descendit.•36 

J’entendis que tous murmuraient « Adam »12

puis ils entourèrent un arbre aux rameaux

dépouillés de feuilles et d’autres frondaisons13.•39 

Sa cime, qui s’étend d’autant plus en largeur 

qu’elle est haute, serait admirée 

dans les forêts de l’Inde par sa taille14.•42 

« Bienheureux sois-tu, griffon, qui de ton bec 

n’arrache rien de cet arbre doux au goût, 

car ensuite le ventre se tord de douleur15•45 

Ainsi autour de l’arbre robuste 

les autres16 crièrent ; et l’animal aux deux natures : 

« Ainsi se conserve la semence de toute justice17•48 

Et se tournant vers le timon qu’il avait traîné, 

il le tira au pied des branches dépouillées, 

et le laissa lié avec son propre bois18.•51 

Comme nos plantes, quand tombe 

la grande lumière mêlée à celle 

qui rayonne derrière les poissons célestes,•54 

se gonflent de sève, et se renouvellent 

chacune en sa couleur, avant que le soleil 

n’attèle ses coursiers sous une autre étoile19;•57 

moins que rose et plus que violet

il prit couleur et revit l’arbre,

dont les branches étaient auparavant si nues.•60 

Je ne compris pas, car il ne se chante pas ici20

l’hymne que ces gens alors chantèrent, 

et je ne pus l’entendre tout entier21.•63 

Si je pouvais conter comment s’assoupirent 

les yeux cruels en entendant l’histoire de Syrinx, 

les yeux auxquels coûtèrent si cher de toujours veiller22;•66 

comme un peintre qui peint avec un modèle23 

je dessinerai comment je m’endormis ; 

mais qui le veut peindra comment on s’endort.•69 

Donc, je passe au moment de mon réveil., 

et je dis qu’une splendeur déchira le voile 

de mon sommeil, et un appel « Debout ; que fais-tu?»24.•72 

Après avoir été conduits à voir les fleurs 

du pommier dont le fruit rend les anges avides 

et qui fait dans le ciel des noces perpétuelles,•75 

Pierre, Jean et Jacques furent 

vaincus25, puis reprirent leurs sens à la voix 

qui rompit de profonds sommeils•78 

ils virent alors leur école diminuée 

à la fois de Moïse et d’Elie, 

et l’habit de leur maître changé26;•81 

ainsi je me réveillai, et vis penchée sur moi 

cette dame pieuse qui auparavant 

conduisit mes pas le long de la rivière27.•84 

Et plein d’incertitude je dis : « Où est Béatrice ? »28

Alors elle : « Vois, elle est sous le feuillage 

nouveau assise sur les racines de l’arbre.•87 

Vois la compagnie29 qui l’entoure : 

les autres suivent le griffon vers le haut30 

avec une chanson plus douce et plus profonde.»•90 

Si son discours se prolongea, 

je ne sais, car déjà dans mes yeux était 

celle qui m’avait interdit toute autre pensée31.•93 

Elle était assise, seule, sur la terre nue, 

comme laissée à la garde du char 

que je vis lié à l’animal biforme.•96 

En cercle les sept nymphes faisaient 

cloître32autour d’elle, avec en main ces lumières33

qui ne craignent ni l’Aquilon ni l’Auster34.•99 

«Tu seras peu de temps dans cette forêt ; 

et avec moi, sans fin, tu seras citoyen 

de cette Rome où le Christ est Romain35.•102 

Aussi, pour le bien du monde qui vit mal, 

sur le char tiens tes yeux ouverts, et ce que tu vois, 

une fois revenu, écris-le»36.•105 

Ainsi parla Béatrice ; et moi, qui était à ses pieds, 

dévoué à ses ordres

je tournai mon regard et mon esprit où elle le voulait.•108 

Jamais éclair ne descendit à une telle vitesse 

d’un épais nuage, quand il pleut 

des confins les plus lointains du ciel,37 •111 

comme je vis fondre l’oiseau de Jupiter38

sur l’arbre, brisant l’écorce, 

et les fleurs et les feuilles nouvelles;•114 

et il frappa le char de toutes ses forces ; 

alors il tangua comme navire en mauvaise fortune, 

vaincu par les flots, par bâbord et par tribord39.•117 

Puis je vis se précipiter sur le fond 

du char triomphal un renard 

qui semblait à jeun de toute nourriture40;•120 

Mais lui reprochant ses fautes honteuses, 

ma dame le mis en fuite autant 

que le permettaient ses os sans chair41.•123 

Puis, par où il était déjà venu, 

je vis descendre l’aigle jusque dans le berceau 

du char et le laissa couvert de ses plumes42 ;•126 

et telle celle qui sort d’un cœur affligé 

une voix tomba du ciel et dit : 

« Oh ma nacelle, comme tu es mal chargée!»43.•129 

Puis il me sembla que la terre s’ouvrait 

entre les roues, et je vis en sortir un dragon44

qui planta dans le char sa queue dressée45;•132 

et comme une guêpe retire son dard, 

il tira à lui sa queue maléfique, 

arrachant le fond, et partit en ondoyant content.•135 

Ce qui en resta, comme la terre

se couvre de graminées, de plumes, offertes

peut-être dans une intention bonne et pure46,•138 

se recouvrit et en furent recouvertes 

l’une et l’autre roue et le timon, en moins de temps 

qu’un soupir ne laisse la bouche ouverte.•141 

Du saint engin ainsi transformé47 

poussèrent des têtes hors de chaque partie, 

trois sur le timon et une sur chaque côté.•144 

Les premières étaient cornues comme des bœufs, 

mais les quatre autres n’avaient qu’une corne au front ; 

un monstre semblable ne s’est encore jamais vu48.•147 

Assise dessus, sûre, comme un rocher 

inaccessible, une putain débridée m’apparut49 

promenant ses yeux langoureux alentour;•150 

et comme pour empêcher qu’on la lui prît, 

je vis debout à côté d’elle un géant50

et à plusieurs reprises ils s’embrassèrent51.•153 

Mais comme elle tournait vers moi son regard 

avide et langoureux, ce féroce amant 

la fouetta de la tête aux pieds52;•156 

puis, rempli de soupçons et rendu cruel par la rage, 

il délia le monstre53, et l’entraîna dans la forêt, 

tant qu’elle finit par cacher54 

la putain et la bête neuve.•160

Paradiso terrestre • La processione torna indietro • Una pianta nuda • Il carro legato all’albero • Sonno di Dante • Beatrice dà una missione a Dante. Il carro attaccato da un’aquila, una volpe ed un drago. Una meretrice e un gigante • Il carro scompare.

Tant’ eran li occhi miei fissi e attenti 

a disbramarsi la decenne sete, 

che li altri sensi m’eran tutti spenti.•3 

Ed essi quinci e quindi avien parete 

di non caler —così lo santo riso 

a sé traéli con l’antica rete!—;•6 

quando per forza mi fu vòlto il viso 

ver’ la sinistra mia da quelle dee, 

perch’ io udi’ da loro un « Troppo fiso!»;•9  

e la disposizion ch’a veder èe 

ne li occhi pur testé dal sol percossi, 

sanza la vista alquanto esser mi fée.•12 

Ma poi ch’al poco il viso riformossi 

(e dico “al poco” per rispetto al molto 

sensibile onde a forza mi rimossi),•15 

vidi ’n sul braccio destro esser rivolto 

lo glorïoso essercito, e tornarsi 

col sole e con le sette fiamme al volto.•18 

Come sotto li scudi per salvarsi 

volgesi schiera, e sé gira col segno, 

prima che possa tutta in sé mutarsi;•21 

quella milizia del celeste regno 

che procedeva, tutta trapassonne 

pria che piegasse il carro il primo legno.•24 

Indi a le rote si tornar le donne, 

e ’l grifon mosse il benedetto carco 

sì, che però nulla penna crollonne.•27 

La bella donna che mi trasse al varco 

e Stazio e io seguitavam la rota 

che fé l’orbita sua con minore arco.•30 

Sì passeggiando l’alta selva vòta, 

colpa di quella ch’al serpente crese, 

temprava i passi un’angelica nota.•33 

Forse in tre voli tanto spazio prese 

disfrenata saetta, quanto eramo 

rimossi, quando Bëatrice scese.•36 

Io senti’ mormorare a tutti « Adamo » ; 

poi cerchiaro una pianta dispogliata 

di foglie e d’altra fronda in ciascun ramo.•39 

La coma sua, che tanto si dilata 

più quanto più è sù, fora da l’Indi 

ne’ boschi lor per altezza ammirata.•42 

« Beato se’, grifon, che non discindi 

col becco d’esto legno dolce al gusto, 

poscia che mal si torce il ventre quindi».•45 

Così dintorno a l’albero robusto 

gridaron li altri ; e l’animal binato : 

« Sì si conserva il seme d’ogne giusto».•48 

E vòlto al temo ch’elli avea tirato, 

trasselo al piè de la vedova frasca, 

e quel di lei a lei lasciò legato.•51 

Come le nostre piante, quando casca 

giù la gran luce mischiata con quella 

che raggia dietro a la celeste lasca,•54 

turgide fansi, e poi si rinovella 

di suo color ciascuna, pria che ’l sole 

giunga li suoi corsier sotto altra stella;•57 

men che di rose e più che di vïole 

colore aprendo, s’innovò la pianta, 

che prima avea le ramora sì sole.•60 

Io non lo ’ntesi, né qui non si canta 

l’inno che quella gente allor cantaro, 

né la nota soffersi tutta quanta.•63 

S’io potessi ritrar come assonnaro 

li occhi spietati udendo di Siringa, 

li occhi a cui pur vegghiar costò sì caro;•66 

come pintor che con essempro pinga, 

disegnerei com’ io m’addormentai ; 

ma qual vuol sia che l’assonnar ben finga.•69 

Però trascorro a quando mi svegliai, 

e dico ch’un splendor mi squarciò ’l velo 

del sonno, e un chiamar : «Surgi : che fai?».•72  

Quali a veder de’ fioretti del melo 

che del suo pome li angeli fa ghiotti 

e perpetüe nozze fa nel cielo,•75 

Pietro e Giovanni e Iacopo condotti 

e vinti, ritornaro a la parola 

da la qual furon maggior sonni rotti,•78 

e videro scemata loro scuola 

così di Moïsè come d’Elia, 

e al maestro suo cangiata stola;•81 

tal torna’ io, e vidi quella pia 

sovra me starsi che conducitrice 

fu de’ miei passi lungo ’l fiume pria.•84

E tutto in dubbio dissi : « Ov’ è Beatrice ? » 

Ond’ ella : « Vedi lei sotto la fronda 

nova sedere in su la sua radice.•87 

Vedi la compagnia che la circonda : 

li altri dopo ’l grifon sen vanno suso 

con più dolce canzone e più profonda».•90 

E se più fu lo suo parlar diffuso, 

non so, però che già ne li occhi m’era 

quella ch’ad altro intender m’avea chiuso.•93 

Sola sedeasi in su la terra vera, 

come guardia lasciata lì del plaustro 

che legar vidi a la biforme fera.•96 

In cerchio le facevan di sé claustro 

le sette ninfe, con quei lumi in mano 

che son sicuri d’Aquilone e d’Austro.•99 

« Qui sarai tu poco tempo silvano ; 

e sarai meco sanza fine cive 

di quella Roma onde Cristo è romano.•102 

Però, in pro del mondo che mal vive, 

al carro tieni or li occhi, e quel che vedi, 

ritornato di là, fa che tu scrive».•105 

Così Beatrice ; e io, che tutto ai piedi 

d’i suoi comandamenti era divoto, 

la mente e li occhi ov’ ella volle diedi.•108 

Non scese mai con sì veloce moto 

foco di spessa nube, quando piove 

da quel confine che più va remoto,•111 

com’ io vidi calar l’uccel di Giove 

per l’alber giù, rompendo de la scorza, 

non che d’i fiori e de le foglie nove;•114 

e ferì ’l carro di tutta sua forza ; 

ond’ el piegò come nave in fortuna, 

vinta da l’onda, or da poggia, or da orza.•117 

Poscia vidi avventarsi ne la cuna 

del trïunfal veiculo una volpe 

che d’ogne pasto buon parea digiuna;•120 

ma, riprendendo lei di laide colpe, 

la donna mia la volse in tanta futa 

quanto sofferser l’ossa sanza polpe.•123 

Poscia per indi ond’ era pria venuta, 

l’aguglia vidi scender giù ne l’arca 

del carro e lasciar lei di sé pennuta;•126 

e qual esce di cuor che si rammarca, 

tal voce uscì del cielo e cotal disse : 

« O navicella mia, com’ mal se’ carca!».•129 

Poi parve a me che la terra s’aprisse 

tr’ambo le ruote, e vidi uscirne un drago 

che per lo carro sù la coda fisse;•132 

e come vespa che ritragge l’ago, 

a sé traendo la coda maligna, 

trasse del fondo, e gissen vago vago.•135 

Quel che rimase, come da gramigna 

vivace terra, da la piuma, offerta 

forse con intenzion sana e benigna,•138 

si ricoperse, e funne ricoperta 

e l’una e l’altra rota e ’l temo, in tanto 

che più tiene un sospir la bocca aperta.•141 

Trasformato così ’l dificio santo 

mise fuor teste per le parti sue, 

tre sovra ’l temo e una in ciascun canto.•144 

Le prime eran cornute come bue, 

ma le quattro un sol corno avean per fronte : 

simile mostro visto ancor non fue.•147 

Sicura, quasi rocca in alto monte, 

seder sovresso una puttana sciolta 

m’apparve con le ciglia intorno pronte;•150 

e come perché non li fosse tolta, 

vidi di costa a lei dritto un gigante ; 

e basciavansi insieme alcuna volta.•153 

Ma perché l’occhio cupido e vagante 

a me rivolse, quel feroce drudo 

la flagellò dal capo infin le piante;•156 

poi, di sospetto pieno e d’ira crudo, 

disciolse il mostro, e trassel per la selva, 

tanto che sol di lei mi fece scudo 

a la puttana e a la nova belva.•160