L’Enfer – Chant II

Illustration de Priamo della Quercia pour le Chant II de l’Enfer (1442-1450) – Domaine public.

Prologue de l’Enfer • Doutes et craintes de Dante • Béatrice descend dans les Limbes • Mission de Virgile • Les trois dames • Encouragement de Virgile • Dante reprend courage.

Le jour s’en allait, et l’air obscur

ôtait aux êtres vivants sur terre

leurs fatigues ; et moi solitaire1•3

je me préparais à soutenir la guerre 

tant du chemin que de la pitié,2 

que retracera la mémoire qui n’erre pas.•6

Ô Muses, ô pensées élevées, aidez-moi maintenant ;

ô mémoire qui écrivit ce que je vis,

ta noblesse paraîtra ici.3•9

Je commençai : « Poète qui me guide,

vois si ma vertu est assez forte

avant que tu m’engages dans cette haute passe.4•12 

Tu dis que le père de Silvius, 

sa chair encore corruptible, dans l’immortel 

monde entra, et qu’il le fit avec son corps5•15

Mais, si l’adversaire de tout mal6

lui fut courtois, pensant aux hauts effets

qui naîtraient de lui, et ce qu’il était et ses qualités•18

ne semblaient pas inconvenants à tout homme d’intelligence;7

car dans l’empyrée il fut élu père8

de la Rome sacrée et de son empire:9•21

laquelle avec lequel, à dire le vrai, 

fut choisie pour être le lieu saint

où siège le successeur du très grand Pierre.10•24

Par ce voyage dont tu lui rends gloire, 

il comprit des choses qui provoquèrent 

sa victoire et le manteau papal.11•27

Par la suite le Vase d’élection y alla,12 

pour apporter réconfort à cette foi 

qui est le fondement de la voie du salut.13•30

Mais moi, pourquoi venir ? Ou qui le permet ? 

Je ne suis ni Énée ni Paul;14 

ni moi ni d’autres ne m’en croit digne.•33

Si donc, je m’abandonne à venir, 

je crains que cela soit folie.15 

Tu es sage ; tu comprends mieux que je ne parle.»•36

Et tel celui qui ne veut plus ce qu’il voulait, 

et par de nouvelles pensées change son dessein, 

si bien qu’à peine engagé il renonce,•39 

tel je devins sur cette pente obscure,16 

car, y pensant, je consumais l’entreprise 

qui s’engagea si vite.•42

« Si j’ai bien compris tes paroles », 

répondit l’ombre du magnanime,17

« ton âme est blessée par la lâcheté;•45

très souvent elle retient l’homme 

le détournant ainsi d’une entreprise louable, 

comme une illusion effraie un animal.•48

Afin que de cette crainte tu te délivres, 

je te dirai pourquoi je suis venu et ce que j’entendis 

dès le premier instant où je souffris pour toi.•51

J’étais parmi ceux qui sont en suspens,18  

lorsqu’un dame bienheureuse et belle m’appela,19 

de telle façon que je la priais de me commander.•54

Ses yeux brillaient plus que les étoiles;20

et elle commença à me parler d’une voix d’ange 

douce et claire, en sa langue:21•57

« Ô âme courtoise de Mantoue, 

dont la gloire dure encore dans le monde, 

et durera autant que le monde,22•60

mon ami, et non ami de la fortune,23 

sur la plage déserte est tant empêché 

sur son chemin, que par peur il est retourné;•63

et je crains qu’il soit déjà si égaré,24 

que je me sois levée à son secours trop tard, 

d’après ce que j’ai entendu dire de lui dans le ciel.•66

Va donc, et avec ta parole ornée25

et tout ce qui sera nécessaire à son salut, 

aide-le afin que j’en sois tranquillisée.•69

Je suis Béatrice qui t’envoie;26 

je viens du lieu où je désire retourner;27 

amour me conduit, qui me fait parler.28•72

Quand je serai auprès de mon seigneur, 

souvent je te louerai auprès de lui.»29 

Alors elle se tut, et je commençai:•75

« Ô dame de vertu par qui seule30

l’espèce humaine surpasse tout ce que contient31

ce ciel dans ses cercles les plus petits,32•78

ton commandement me plaît tant, 

qu’y obéir, même aussitôt, me paraît tard ; 

il n’est pas besoin que tu m’expliques plus ta volonté.33•81

Mais dis-moi la raison qui ne t’empêche pas34   

de descendre jusqu’à ce centre

de l’ample lieu où tu brûles de retourner.»35•84

« Puisque tu veux savoir si intimement, 

je te dirai brièvement », me répondit-elle, 

« pourquoi je n’ai pas craint de venir ici.•87

On ne doit craindre que ces choses 

qui peuvent faire mal à autrui;36 

les autres non, elles ne sont pas effrayantes.•90

Je suis faite par Dieu, par sa grâce, telle, 

que votre misère ne me touche pas, 

et que la flamme de cet incendie ne m’atteint pas.37•93

Dans le ciel une noble dame déplore tant38 

cet obstacle où je t’envoie, 

qu’elle a brisé là-haut la dure sentence.39•96

Elle pria Lucie de venir40  

et lui dit : —“Ton fidèle a besoin de toi41  

maintenant, et moi je te le recommande.”—•99

Lucie, hostile à toute cruauté,

se mit en chemin, et vint où j’étais, 

assise avec l’antique Rachel.42.•102 

Elle dit: —“Béatrice, vraie louange de Dieu,43

pourquoi ne secours-tu pas celui qui t’aima tant, 

que pour toi il sortit des rangs du vulgaire?44•105

N’entends-tu pas l’angoisse dans ses pleurs, 

ne vois-tu pas la mort qui le harcèle 

sur ce large fleuve sur lequel la mer n’a pas l’avantage?”—45•108

Au monde jamais personne ne fut plus prompt 

à faire son bien et à fuir son malheur, 

que moi, une fois ces paroles dites;•111

je vins ici-bas quittant mon siège de bienheureuse, 

me fiant à ton parler honnête,46

qui t’honore toi et ceux qui l’ont écouté.”•114

Après qu’elle m’eût parlé ainsi, 

elle détourna ses yeux brillants de pleurs,47 

ce qui me fit venir encore plus vite.•117

Et je vins à toi comme elle voulait : 

je te retirai de devant cette bête48 

qui du beau mont te coupait le plus court chemin.•120

Donc: qu’y a t-il ? Pourquoi, pourquoi t’arrêtes-tu, 

pourquoi accueilles-tu tant de lâcheté dans ton cœur, 

pourquoi n’as-tu ni ardeur ni franchise,•123

quand trois dames bénies49

ont soin de toi dans la cour céleste, 

et que mes paroles te promettent tant de bien?».•126

Comme la tendre fleur que la gelée nocturne

incline et ferme, et quand le soleil l’éclaire, 

se redresse toute ouverte sur sa hampe,•129

je fus fatigué de ma vertu,50 

et tant de bon courage me revint au cœur, 

que je commençai tel un homme libre:•132

« Ô quelle charité montre celle qui me secourt! 

et toi courtois qui obéit si vite 

aux paroles vraies qu’elle t’adressa!•135

Tu as si bien disposé mon cœur

au désir d’avancer, avec tes paroles,

que je suis retourné à mon premier dessein.•138

Va à présent, une seule volonté nous anime tous deux: 

tu es guide, tu es seigneur et tu es maître». 

Ainsi je lui parlai ; et lorsqu’il se mit en marche, 

j’entrai dans le chemin rude et sauvage.51•142

Proemio dell’Inferno • Dubbi e timori di Dante • Beatrice scende nel Limbo • Missione di Virgilio • Les tre donne, Maria, Lucia e Beatrice . Conforto di Virgilio • Rincuorarsi di Dante.

Lo giorno se n’andava, e l’aere bruno

toglieva li animai che sono in terra 

da le fatiche loro ; e io sol uno•3

m’apparecchiava a sostener la guerra 

sì del cammino e sì de la pietate, 

che ritrarrà la mente che non erra.•6

O muse, o alto ingegno, or m’aiutate ; 

o mente che scrivesti ciò ch’io vidi, 

qui si parrà la tua nobilitate.•9

Io cominciai : « Poeta che mi guidi, 

guarda la mia virtù s’ell’ è possente, 

prima ch’a l’alto passo tu mi fidi.•12

Tu dici che di Silvïo il parente, 

corruttibile ancora, ad immortale 

secolo andò, e fu sensibilmente.•15

Però, se l’avversario d’ogne male 

cortese i fu, pensando l’alto effetto 

ch’uscir dovea di lui, e ’l chi e ’l quale•18

non pare indegno ad omo d’intelletto ; 

ch’e’ fu de l’alma Roma e di suo impero 

ne l’empireo ciel per padre eletto:•21

la quale e ’l quale, a voler dir lo vero, 

fu stabilita per lo loco santo 

u’ siede il successor del maggior Piero.•24

Per quest’ andata onde li dai tu vanto, 

intese cose che furon cagione 

di sua vittoria e del papale ammanto.•27

Andovvi poi lo Vas d’elezïone, 

per recarne conforto a quella fede 

ch’è principio a la via di salvazione.•30

Ma io, perché venirvi ? o chi ’l concede? 

Io non Enëa, io non Paulo sono; 

me degno a ciò né io né altri ’l crede.•33 

Per che, se del venire io m’abbandono, 

temo che la venuta non sia folle. 

Se’ savio ; intendi me’ ch’i’ non ragiono».•36

E qual è quei che disvuol ciò che volle 

e per novi pensier cangia proposta, 

sì che dal cominciar tutto si tolle,•39 

tal mi fec’ ïo ’n quella oscura costa, 

perché, pensando, consumai la ’mpresa 

che fu nel cominciar cotanto tosta.•42 

« S’i’ ho ben la parola tua intesa », 

rispuose del magnanimo quell’ ombra, 

« l’anima tua è da viltade offesa;•45 

la qual molte fïate l’omo ingombra 

sì che d’onrata impresa lo rivolve, 

come falso veder bestia quand’ ombra.•48 

Da questa tema acciò che tu ti solve, 

dirotti perch’ io venni e quel ch’io ’ntesi 

nel primo punto che di te mi dolve.•51 

Io era tra color che son sospesi, 

e donna mi chiamò beata e bella, 

tal che di comandare io la richiesi.•54 

Lucevan li occhi suoi più che la stella ; 

e cominciommi a dir soave e piana, 

con angelica voce, in sua favella:•57 

“O anima cortese mantoana, 

di cui la fama ancor nel mondo dura, 

e durerà quanto ’l mondo lontana,•60 

l’amico mio, e non de la ventura, 

ne la diserta piaggia è impedito 

sì nel cammin, che vòlt’ è per paura;•63 

e temo che non sia già sì smarrito, 

ch’io mi sia tardi al soccorso levata, 

per quel ch’i’ ho di lui nel cielo udito.•66 

Or movi, e con la tua parola ornata 

e con ciò c’ha mestieri al suo campare, 

l’aiuta sì ch’i’ ne sia consolata.•69 

I’ son Beatrice che ti faccio andare ; 

vegno del loco ove tornar disio ; 

amor mi mosse, che mi fa parlare.•72 

Quando sarò dinanzi al segnor mio, 

di te mi loderò sovente a lui”. 

Tacette allora, e poi comincia’ io:•75 

“O donna di virtù sola per cui 

l’umana spezie eccede ogne contento 

di quel ciel c’ha minor li cerchi sui,•78 

tanto m’aggrada il tuo comandamento, 

che l’ubidir, se già fosse, m’è tardi ; 

più non t’è uo’ ch’aprirmi il tuo talento.•81 

Ma dimmi la cagion che non ti guardi 

de lo scender qua giuso in questo centro 

de l’ampio loco ove tornar tu ardi”.•84 

“Da che tu vuo’ saver cotanto a dentro, 

dirotti brievemente”, mi rispuose, 

“perch’ i’ non temo di venir qua entro.•87 

Temer si dee di sole quelle cose 

c’hanno potenza di fare altrui male ; 

de l’altre no, ché non son paurose.•90 

I’ son fatta da Dio, sua mercé, tale, 

che la vostra miseria non mi tange, 

né fiamma d’esto ’ncendio non m’assale.•93 

Donna è gentil nel ciel che si compiange 

di questo ’mpedimento ov’ io ti mando, 

sì che duro giudicio là sù frange.•96

Questa chiese Lucia in suo dimando 

e disse : — Or ha bisogno il tuo fedele 

di te, e io a te lo raccomando —.•99 

Lucia, nimica di ciascun crudele, 

si mosse, e venne al loco dov’ i’ era, 

che mi sedea con l’antica Rachele.•102 

Disse : — Beatrice, loda di Dio vera, 

ché non soccorri quei che t’amò tanto, 

ch’uscì per te de la volgare schiera?•105 

Non odi tu la pieta del suo pianto, 

non vedi tu la morte che ’l combatte 

su la fiumana ove ’l mar non ha vanto? —.•108

Al mondo non fur mai persone ratte 

a far lor pro o a fuggir lor danno, 

com’ io, dopo cotai parole fatte,•111 

venni qua giù del mio beato scanno, 

fidandomi del tuo parlare onesto, 

ch’onora te e quei ch’udito l’hanno”.•114 

Poscia che m’ebbe ragionato questo, 

li occhi lucenti lagrimando volse, 

per che mi fece del venir più presto.•117 

E venni a te così com’ ella volse : 

d’inanzi a quella fiera ti levai 

che del bel monte il corto andar ti tolse.•120 

Dunque : che è ? perché, perché restai, 

perché tanta viltà nel core allette, 

perché ardire e franchezza non hai,•123 

poscia che tai tre donne benedette 

curan di te ne la corte del cielo, 

e ’l mio parlar tanto ben ti promette?».•126 

Quali fioretti dal notturno gelo 

chinati e chiusi, poi che ’l sol li ’mbianca, 

si drizzan tutti aperti in loro stelo,•129 

tal mi fec’ io di mia virtude stanca, 

e tanto buono ardire al cor mi corse, 

ch’i’ cominciai come persona franca:•132 

« Oh pietosa colei che mi soccorse! 

e te cortese ch’ubidisti tosto 

a le vere parole che ti porse!•135 

Tu m’hai con disiderio il cor disposto 

sì al venir con le parole tue, 

ch’i’ son tornato nel primo proposto.•138 

Or va, ch’un sol volere è d’ambedue : 

tu duca, tu segnore e tu maestro ». 

Così li dissi ; e poi che mosso fue, 

intrai per lo cammino alto e silvestro.•142