Chant IV

1er Cercle: les Limbes •  Les âmes vertueuses non baptisées • Le Christ en Enfer • Les poètes antiques • Le château • Les grands Esprits. 

Un retentissant coup de tonnerre interrompit

mon profond sommeil, si bien que je sursautai 

comme quelqu’un réveillé de force ;•3

les yeux reposés j’observai alentour, 

me levant droit, et regardai intensément 

pour connaître le lieu où j’étais.•6 

En vérité je me trouvais sur le bord 

de la vallée de l’abîme empli de douleurs, 

où résonnait le vacarme des cris infinis.•9

Elle était tellement obscure, profonde

et embrumée que, aussi loin que se fixait 

mon regard, je ne discernais rien.•12 

« Descendons maintenant dans le monde aveugle », 

commença le poète tout pâle,  

« je serai le premier, et toi le second. »•15 

Et moi, qui m’étais aperçu de son teint, 

je dis : « Comment viendrai-je, si tu as peur 

toi qui face à mes craintes me donne courage ? »•18 

Et lui à moi : « L’angoisse des gens 

qui sont en bas, peint sur mon visage 

cette pitié que tu prends pour de la peur.•21 

Allons, la longue route nous presse. » 

Il alla ainsi et me fit entrer 

dans le premier cercle qui ceint l’abîme.•24 

Là, à ce que je pouvais entendre, 

il n’y avait pas de pleurs mais des soupirs 

qui faisaient trembler l’air éternel ;•27 

ceci venaient des douleurs sans torture, 

que ressentaient ces foules, nombreuses et immenses, 

d’enfants, de femmes et d’hommes.•30 

Le bon maître à moi : « Tu ne demandes pas 

qui sont ces esprits que tu vois ? 

Or je veux que tu saches, avant d’aller plus loin,•33 

qu’ils furent sans péché ; et s’ils ont des mérites, 

cela ne suffit pas, car ils ne furent pas baptisés, 

ce qui est la porte de la foi à laquelle tu crois ;•36 

ayant vécu avant le christianisme, 

ils n’adorèrent pas Dieu comme il lui est dû : 

et moi-même je suis de ceux-là.•39 

Pour un tel manque, non pour une autre faute, 

nous sommes perdus, et notre seule peine 

est de vivre dans le désir sans espérance.•42 

Une grande douleur me prit au cœur quand je l’entendis, 

car je compris que des gens de grande valeur 

étaient en suspens dans ce limbe.•45 

« Dis-moi, mon maître, dis-moi, seigneur », 

commençai-je voulant être assuré  

de cette foi qui vainc toute erreur,•48 

« jamais personne est-il sorti d’ici, soit par son mérite 

soit par autrui, pour être bienheureux ensuite ? » 

Et lui, qui comprit mon allusion,•51 

répondit : « J’étais neuf en cet état, 

lorsque je vis venir un puissant, 

couronné du signe de la victoire.•54 

Il tira l’ombre du premier ancêtre, 

de son fils Abel et celle de Noé, 

de Moïse législateur et obéissant ;•57 

Abraham patriarche et David roi, 

Israël avec son père et ses enfants, 

et Rachel, pour qui il fit tant,•60 

et beaucoup d’autres, et il les fit bienheureux. 

Et je veux que tu saches, avant ceux-ci, 

les âmes humaines n’étaient pas sauvées. »•63 

Nous continuions d’avancer tandis qu’il parlait, 

tout en pénétrant dans la forêt,  

je veux dire, forêt d’esprits.•66 

Nous étions encore peu avancé sur notre chemin 

depuis le sommeil, quand je vis un feu 

qui chassait un hémisphère de ténèbres.•69 

Nous en étions encore un peu éloignés, 

malgré tout je discernais  

que des gens d’honneur occupaient ce lieu.•72 

« Ô toi qui honore la science et l’art, 

qui sont ceux qui bénéficient d’un honneur tel, 

que leur sort soit distinct des autres ? »•75 

Et lui à moi : « Leur honorable renommée 

qui résonne encore dans ta vie, 

par cette grâce acquise les élève dans le ciel . »•78 

Pendant ce temps j’entendis une voix : 

« Honorez l’immense poète ; 

son ombre, qui était partie, est revenue. »•81 

Puis quand la voix s’éteignit et se tut, 

je vis quatre ombres majestueuses venir à nous : 

elles ne semblaient ni tristes ni joyeuses.•84

Le bon maître commença à dire : 

« Regarde celui avec cette épée en main, 

qui marche comme un seigneur devant les trois :•87 

celui-ci est Homère, poète souverain ; 

l’autre qui vient est le satirique Horace ; 

Ovide est le troisième, et le dernier Lucain.•90  

Cependant à chacun d’eux convient 

le titre qu’a prononcé pour moi la voix seule, 

ils me font honneur, et en cela ils font bien. »•93 

Ainsi je vis s’assembler la belle école 

de ce seigneur du très haut chant, 

qui, comme l’aigle, survole les autres.•96 

Après avoir brièvement parlé ensemble, 

ils se tournèrent vers moi en me saluant, 

et mon maître en sourit ;•99 

et plus d’honneur encore ils me firent, 

m’accueillant en leur société, 

de sorte que je fus le sixième d’entre ces sages.•102 

Nous allâmes ainsi jusqu’à la lumière, 

parlant de choses qu’il est beau de taire, 

comme il était bien là d’en parler.•105 

Nous vînmes au pied d’un noble château, 

sept fois ceint de hautes murailles, 

défendu par une belle rivière.•108 

Nous la passâmes comme terre ferme ; 

par sept portes j’entrai avec ces sages : 

nous arrivâmes dans une prairie d’herbe fraîche.•111 

Des gens au regard lent et grave se trouvaient là, 

paraissant d’une grande dignité : 

ils parlaient peu, d’une voix douce.114 

Nous nous retirâmes ainsi sur l’un des côtés, 

en un lieu ouvert, lumineux et en hauteur, 

de sorte que nous pouvions tous les voir.•117 

Là devant moi, sur le vert émail, 

me furent montrés les grands esprits, 

et de les voir encore en moi-même je m’exalte.•120 

Je vis Électre avec de nombreux compagnons, 

parmi lesquels je reconnus Hector et Énée, 

César armé, les yeux perçants.•123 

Je vis Camille et la Penthésilée ; 

de l’autre côté je vis le roi Latinus 

assis avec sa fille Lavinia.•126 

Je vis ce Brutus qui chassa Tarquin, 

Lucrèce, Julia,  Marzia et Cornelia ; 

et seul, à l’écart, je vis Saladin.•129 

Puis ayant levé un peu plus les yeux, 

je vis le maître de ceux qui savent 

assis au milieu de la famille des philosophes.•132 

Tous le regardent, tous lui rendent honneur ; 

là je vis Socrate et Platon, 

qui se tiennent plus près de lui que les autres ;•135 

Démocrite qui soumet le monde au hasard, 

Diogène, Anaxagore et Thalès, 

Empédocle, Héraclite et Zénon ;•138 

et je vis le bon observateur des qualités des plantes, 

Dioscoride ; et je vis Orphée, 

Tullius et Livius et Sénèque le moraliste ;•141 

Euclide le géomètre et Ptolémée,

Hippocrate, Avicenne et Galien, 

Averroès qui fit le grand commentaire.•144 

Je ne peux les décrire tous pleinement, 

tant me presse le long sujet, 

que maintes fois les faits sont sans le dire.•147 

La compagnie des six se réduisit à deux : 

le sage guide me conduisit par une autre route, 

hors de la quiétude, dans l’air qui tremble.•150 

Et je vins en un lieu où rien ne luit.•151 

Notes
[8] La vallée de l'abîme
«La vallée de l’abîme» [“la valle d’abisso dolorosa”] indique précisément l’Enfer.
[13] Le monde aveugle
Pour qualifier l’Enfer —dans ce vers «le monde aveugle» [“cieco mondo”]— Dante place dans la bouche de Virgile un qualificatif « moral ». En effet, certes l’Enfer est un lieu plongé dans l’obscurité, d’où le Soleil a disparu, mais « aveugle » doit aussi s’entendre avec une forte connotation morale. 
[24] «Le premier cercle»
Au premier cercle se trouve les Limbes [Limbo, terme dérivé du latin limbus qui signifie « bord »]. Il serait plus correct d’utiliser un singulier, mais le pluriel —les limbes— est devenu usuel. Au Moyen Âge, on distingue deux « limbes »:

le limbus puerorum (limbes des enfants), qui reçoit les âmes des enfants morts avant le baptême. Elles ne peuvent aller en Enfer, puisqu’elle n’ont pas pêché, mais en raison du pêché originel, elles ne peuvent pas non plus aller au Paradis.

le limbus patrum (limbes des patriarches), qui accueillent les âmes des justes, morts avant la naissance du Christ. Ils sont libérés par Jésus lors de sa descente aux Enfers entre le vendredi saint et le jour de Pâques. 

L’Enfer imaginé par Dante se présente comme un cône de plus en plus étroit jusqu’au fond où se trouve Lucifer. On descend dans ce gouffre en suivant des gradins qui sont autant de cercles. 

Les limbes abritent ceux qui ont un désir éternel —celui de voir Dieu— sans espoir de voir jamais comblé ce désir. 

[25-27] «Des soupirs qui faisaient trembler l'air éternel»
Difficile en lisant cette terzina de ne pas penser à l’l’Enéide où Virgile décrit « La descente aux Enfers » : 
Continuo auditae voces, vagitus et ingens
infantumque animae flentes, in limine primo
quos dulcis vitae exsortis et ab ubere raptos
abstulit atra dies et funere mersit acerbo.
[Tout d’abord il entend des voix et et un immense vagissement, les âmes des enfants qui pleurent, de ces petits êtres qui ne connurent pas la douceur de vivre, et qu’un jour de malheur arracha, au seuil même de l’existence, du sein de leur mère pour les plonger dans la nuit précoce du tombeau.]

  • Énéide, Livre VI, 426-429, traduction André Bellessort, Les Belles Lettres, Paris, 1961
[32-42] «Qui sont ces esprits ?»
Virgile précède les questions de Dante. Il décrit précisément qui sont les esprits qui peuplent ces Limbes: ils sont morts avant l’avènement du christianisme, et donc ne furent pas baptisés. 

Virgile fait partie de ces esprits comme il l’indique [39], et il décrit de manière très mélancolique la situation dans laquelle se trouvent toutes ces âmes qui sont “perdues”, leur seule faute étant d’être nées trop tôt. 

Dante dans la terzina suivante [43-45] marque son émotion devant une situation injuste. 

[53] «Je vis venir un puissant»
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Christ aux Limbes. Enluminure des Petites heures de Jean de Berry (XIVe siècle)

Ce «puissant» [“possente”] est le Christ. il n’est pas nommé car nous sommes en Enfer. Il est dit «couronné» en référence à l’iconographie médiévale [cf. ci-dessus] qui le représente toujours couronné d’auréole traversé d’une croix; c’est la croix qui est le «signe de victoire» [“vittoria coronato”]. 

[55-61] «Il tira l'ombre du premier ancêtre…»
Le Christ lors de sa descente aux Limbes, emmena avec lui les ombres des principaux patriarches de l’ancien Testament. Ce sont:

  •  le premier ancêtre [« primo parente”] : Adam, dont tous les hommes descendent ;
  • Abel, le fils d’Adam, qui a été tué par son frère Caïn ;
  • Noé, qui avait une femme [elle n’est pas nommée dans la Bible] et trois fils Sem, Cham et Japhet. Descendant —selon la Bible— à la dixième génération d’Adam, il est épargné par Dieu, lors du déluge, car il le juge comme le seul « homme juste ». 
  • Moïse est le premier prophète du judaïsme. Dante le caractérise parfaitement, car il fut toujours «obéissant» [“ubidente”] à Dieu et à écrit sous la dictée de Dieu, le Décalogue (les Tables de la loi) et un ensemble de lois religieuses, sociales et alimentaires. 
  • Abraham est qualifié de «patriarche» [“patrïarca”] par Dante, car il est considéré comme l’un des premiers patriarches dans la Bible. 
  • David, deuxième roi d’Israël. Il est le père de Salomon, et le Livre des Psaumes lui est attribué. Il est question de David au Chant XX du Paradis [37-42]
  • Israël, est l’autre nom de Jacob. Il est le fils d’Isaac [“son père” / “lo padre”] et de Rebecca, et le petit-fils d’Abraham. Jacob est l’un des trois patriarches [Isaac et Abraham étant les deux autres] avec lesquels Dieu contracte une alliance lui promettant la terre. Cette terre, c’est Israël. Il épouse les deux filles, Léa et Rachel, de son oncle Laban auprès duquel il s’est réfugié, car il est menacé par son frère Esaü. Celles-ci avec leurs servantes Zilpa et Bilha, lui donneront treize enfants [“ses enfants” / “suoi nati”], une fille Dinah et douze garçons qui sont les ancêtres des douze tribus d’Israël. 
  • Rachel, «pour qui il fit tant» [“per cui tanto fé”] est la fille cadette de Laban à qui il dut promettre à deux reprises sept années de service avant de pouvoir l’épouser. 
[80-81] «Honorez l'immense poète…»
L’«immense poète» [“l’altissimo poeta”] est Virgile, qui a quitté les Limbes pour aller chercher Dante et qui est donc revenu avant de descendre plus profond dans l’Enfer.
[83-90] «Quatre ombres majestueuses»
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Tête d’Homère, type d’Épiménide. Copie moderne d’après un original à la Glyptothèque de Munich

C’est Homère qui mène les quatre «ombres majestueuses» [“grand’ ombre”]. Il tient une épée symbole de sa qualité de « roi » des poètes. C’est du moins ainsi qu’il était considéré dans l’Antiquité. L’épée est aussi symbole de la matière qu’il a abordé: la guerre. 

Les trois autres poètes sont: 

  • Horace [65-8 av. J.-C.] est qualifié de «satiriste» [“satiro”]. Quintus Horatius Flaccus fut ami avec Virgile, qui le présentera à Mécène qui le prendra sous sa protection. Dante avait certainement lu son Ars Poetica. Pour le reste de son œuvre, en particulier ses Satires on l’ignore. Le qualificatif de « satiriste », ne pourrait pas avoir de rapport avec cette partie de l’œuvre et avoir le sens de moraliste.
  • Ovide [43 av. J.-C. – 18] est surtout connu pour ses Métamorphoses. Dante l’avait lu puisqu’il le cite dans son De Vulgari Eloquentia [II, VI 7]. 
  • Lucain [39-65] était né à Cordoue. Il était le petit-fils de Sénèque le Rétheur et le neveu du philosophe Sénèque. Avec sa Pharsale, poème épique sur la guerre civile qui opposa César et Pompée. 
[106-108] «Un noble château]
Le « château » est une figure classique de la littérature au Moyen Âge; on le retrouve dans le Roman de la Rose comme dans le Tesoretto de Brunetto Latini.

Dans La Comédie, ce château placé dans une demi-sphère lumineuse abrite les «grands esprits» [“spiriti magni” – 119]. Il s’agit d’une allégorie. Les commentateurs divergent sur sa signification. 

Les plus anciens,parmi eux le fils de Dante, Pietro, estimaient que les «sept murs» représentaient les sept parties de la philosophie: la physique, la métaphysique, éthique, la politique, l’économie, la mathématique et la dialectique. 

Les commentateurs modernes voient plutôt le château comme la figure de la noblesse humaine [le château est qualifié de «noble»] et dans ces sept murs les sept vertus, quatre morales (la justice, la prudence, la force et la tempérance) et trois théologales (la foi, l’espérance et la charité). 

[121-128] La fondation de Rome
À l’intérieur du château, Dante « voit » un premier groupe de grands esprits qui ont pour caractéristique commune d’avoir participer à la fondation de Rome.

Ce sont d’abord les grands héros troyens

  • Électre, aimée par Zeus, donnera naissance à Dardanos, le fondateur de Troie. Tous les Troyens étaient ses descendants. Elle deviendra l’une des Pléiades.
  • Hector, fils de Priam [le roi de Troie pendant la guerre]. Il sera tué par Achille
  • Énée, le fondateur de Rome, où comme Dante l’écrit dans sa Monarchia «le roi Énée fut le père du peuple romain» [Livre II, III, 6].

Le fondateur de l’Empire

  • César est présenté «armé» [“armato”] pour le caractérisé comme guerrier. Il est placé dans la même terzina que les héros grecs, car il est le fondateur de l’empire. Pour décrire son regard, Dante utilise un terme («perçants» [« grifagni”]) utilisé en fauconnerie pour décrire par exemple un épervier: sparvier grifagno.

Les personnages de l’Énéide

  • Camille fille du roi des Volsques [elle est déjà citée au Chant I – 107]. Ce personnage mythique devint à son tour reine des Volsques. Guerrière intrépide, ayant juré de rester vierge, elle combattit contre Énée. Elle est citée dans le même vers que Penthesilée, reine des Amazones qui mourut en combattant aux côtés des Troyens.
  • Latinus était le roi du Latium. Il était le père de Lavinia qui sera l’épouse d’Énée
  • Brutus est Lucius Junius Brutus, chassera le roi Tarquin le Superbe et sera l’un des fondateurs de la République romaine en 509 av. J.-C. dont il deviendra l’un des premiers Consuls.
  • Lucrèce célèbre pour sa vertu elle sera violée par Sextus Tarquin. Son viol et son suicide entraîneront la révolte des Romains et la chute des Tarquins.
  • Julia était la fille de César et l’épouse de Pompée. Elle aurait joué —selon Lucain dans sa Pharsale (I, III)— un rôle de pacificateur entre César et Pompée.
  • Martia épouse de Caton d’Uthique. Elle symbolise la fidélité conjugale. Elle aussi cité au Chant I du Purgatoire [79-80]
  • Cornélia, fille de Scipion l’Africain. Elle fut la mère de Tiberius et Gaius Gracchus [les Gracques] qui tentèrent de réformer le système social romain vers 130-120 av. J.-C.
[129] Saladin
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Portrait de Saladin (avant 1185) par Ismael al-Jazari

Saladin [1137—1193] était réputé au Moyen Âge pour sa munificence et sa magnanimité. Il était connu en particulier pour son rôle dans la guerre contre les Croisés. Sultan de Damas il est battu en 1177 et se réfugie en Égypte. Dès 1182, il reprend l’offensive et le 4 juillet 1187 il défait l’armée croisée à la bataille de Tibérias et en octobre, il conquiert Jérusalem. Par la suite Richard Cœur de Lion défit ses armées à plusieurs reprises avant de conclure une trêve en 1192.

Il gagna sans doute le cœur des chrétiens par la magnanimité dont il a fait preuve à l’égard des prisonniers qu’il fit lors de sa victoire à Tibérias. 

[132-138] «La famille des philosophes»
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Portrait d’Aristote. Copie romaine du Ier ou IIe siècle ap. J.-C. d’un bronze perdu réalisé par Lysippe – Musée du Louvre – photo Eric Gaba (Sting)

Le «maître» [“Il maestro”] est Aristote [384 – 322 av. J.-C.]. D’abord élève de Platon, à la mort de celui-ci il quitte Athènes, pour la Macédoine, où à la demande de Philippe de Macédoine, il devient le précepteur du futur Alexandre le Grand. Après sept années, il retourne à Athènes et fonde vers 335 av. J.-C. une école le « Lycée ». Elle est située sur un lieu de promenade (peritatos en grec), où le maître aime à se promener avec ses élèves d’où le nom d’“école péripatéticienne” que l’on utilise pour désigner l’aristotélisme. L’une des œuvres les plus connues d’Aristote est l’Ethique à Nicomaque. L’Enfer que représente Dante est construit sur cette éthique, comme il est expliqué au Chant XI de l’Enfer. Aristote était considéré au Moyen Âge comme « le » philosophe par excellence. 

Socrate et Platon sont placés immédiatement après Aristote. Socrate n’a laissé aucun écrit, sa méthode d’enseignement étant de se mêler à la foule et procéder par questions-réponses sur le mode de la conversation. Platon créera après la mort de Socrate une école de philosophie, l’Académie. De ses nombreux écrits, essentiellement rédigés sous la forme de dialogues, il semble que Dante n’ait connu que le Timée et des citations dans l’œuvre d’Aristote et celle d’Albert le Grand. 

Les autres philosophes sont 

  • Démocrite, né à Abdère en Thrace [460-361 av. J.-C.]. Ce grand voyageur —«J’ai parcouru la plus grande partie de la terre, en étudiant les sujets les plus grands»— était un “atomiste”. Pour lui la nature est composée de deux principes : le vide (le néant) et les atomes. Ces derniers constituent les “composés”, qu’il s’agisse du Soleil ou de l’âme, mais ils s’assemblent au hasard. Aristote réfuta cette thèse dans son Métaphysique. 
  • Diogène. Il s’agit sans doute de Diogène de Sinope ou Diogène le Cynique. Il symbolisait l’indifférence du sage confronté aux biens matériels. Sa philosophie était connue de Thomas d’Aquin qui l’évoque dans sa Cité de Dieu (Livre XIVe, Chapitre 20 titré “Contre l’infamie des cyniques »)
  • Anaxagore [vers 500-428 av.J.C.] était un philosophe pré-socratique, qui eut Périclès et Euripide pour élèves. Il fut accusé d’impiété. Brunetto Latini dans son Tesoro le note comme philosophe moral. Dante l’a sans doute connu aussi dans les ouvrages de Cicéron. 
  • Thalès de Milet [636-546 av. J.-C.] est l’un des “sept sages de la Grèce antique”. On connaît ses travaux mathématiques [le théorème de Thalès] mais il n’a laissé aucun écrit. Ses travaux nous sont parvenus grâce à la tradition orale, jusqu’à ce qu’Aristote et d’autres philosophes tardifs fixe dans leurs écrits sa pensée. 
  • Empédocle d’Agrigente [sans doute 490-435 av. J.-C.] privilégiait la poésie pour décrire sa philosophie, dont on ne possède plus aujourd’hui que des fragments. Dante fait allusion à sa théorie de « destruction – construction » au Chant XII de l’Enfer [42-43]. 
  • Héraclite, philosphe grec d’Éphèse. vécut pendant la seconde moitié du VIe siècle av. J.-C. Il écrivait des poèmes dont ils ne nous restent que des fragments. Sa philosophie mélancolique, mais aussi son allure hautaine lui valurent le surnom de « “Ténébreux”. 
  • Zénon d’Élée [490-430 av.J.-C.] était un stoïque. Aristote lui attribue l’invention de la dialectique. Il est connu pour ses paradoxes, qui sont présentés et commentés dans la Physique d’Aristote.  
[139-141] «Et je vis le bon observateur des plantes»
Dans cette terzina, il n’y a pas vraiment de fil conducteur, puisque l’on passe d’un médecin grec à l’œuvre conséquente à un héros de la mythologie grecque avant de revenir à Cicéron. 

  • Dioscoride né entre 30 et 40 ap. J-C. à Anazarbe en Cilicie (dans l’actuelle Turquie). Ce médecin, pharmacologue et botaniste grec est l’auteur de De materia medica qui traite des plantes et de leurs qualités médicinales. Il analyse entre 500 et 600 plantes qui proviennent de Grèce, d’Italie, de Gaule ou encore d’Asie mineure. 
  • Orphée est un héros de la mythologie grecque. Fils du roi de Thrace Œagre et de la muse Calliope. La légende veut qu’il ait joué si merveilleusement de la lyre que lui avait donné Apollon qu’il charmait non seulement les bêtes sauvages, mais aussi les arbres et les rochers du mont Olympus que ceux-ci quittèrent leur place pour le suivre. Comme Dante, Orphée descendit aux Enfers pour essayer de sauver son aimée Eurydice, mais il échoua. 
  • Tullius n’est autre que Cicéron [Marco Tullio Cicerone – 106-43 av. J.-C.] fut un homme d’État romain, un écrivain, un philosophe et un célèbre orateur. Élu consul en 63 av. J.-C., il déjoua une conspiration menée par son ennemi Catilina, par la force de son verbe en prononçant ses fameux Catilinaires. Il rédige des ouvrages sur la réthorique et sur les théories philosophiques grecques. Dante cite Cicéron —en général sous le nom de Tullio— plus de trente fois dans ses différentes œuvres. 
  • Linus est un poète grec légendaire, fils d’Apollon et de Calliope, l’une des Muses. Il est considéré comme l’inventeur de la musique et en particulier du chant funèbre. 
  • Sénèque [4 av. J-C.-65 ap. J.-C.] fut le précepteur de Néron, dont il sera longtemps l’un des conseillers avant d’être acculé au suicide. Stoïcien, il a rédigé de nombreux traités philosophiques. Il est l’auteur notamment des Lettres à Lucillius, de traités moraux  comme De l’ira [De la colère],  De beneficiis [Des bienfaits], Naturales Quaestiones [Questions Naturelles]. Il a écrit aussi de nombreuses pièces de théâtre: Médée, Œdipe, Phèdre.
[142-144] «Euclide géomètre…»
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Le système de Ptolémée, tel qu’il nous est parvenu.

Cette terzina est la dernière où Dante cite des noms. On peut donc considérer, à rebours, que tous ceux qu’il a nommé constituent le cœur de la culture de cette fin du Moyen-Âge, ou par défaut qu’ils représentent l’essentiel de la culture de Dante. Dans ces trois vers, sont rassemblés des scientifiques, des mathématiciens et des médecins:

  • Euclide était un mathématicien grec qui vécut à Alexandrie vers 300 av. J.-C. considéré comme le père de la géométrie. 
  • Ptolémée était un mathématicien, astronome et géographe qui vécut en Égypte au IIe siècle av. J.-C. Ses deux travaux les plus connus sont l’Almageste et la Géographie. Ces ouvrages ont été traduits en latin ce qui les a rendu accessibles aux lecteurs du Moyen Âge. Son système astronomique sera accepté pendant 1400 ans, jusqu’à la révolution de Copernic et Galilée. 
  • Hippocrate est considéré comme le père de la médecine. Né dans l’île de Kos vers 460 av. J.-C. et mort vers 370 à Larissa, ce médecin et philosophe fit de la médecine une discipline à part entière, basée sur l’observation clinique. Il est à l’origine des règles éthiques de la médecine. Il a laissé un noyau d’écrits sans doute enrichi par d’autres auteurs mais qui lui sont attribués. Il était célèbre pour ses Aphorismes que Dante cite au Chant XI du Paradis [4]. 
  • Avicenne [Husain ibn Abd Allah, Ibn-Sina] né en 780 près de Boukhara et mort à Hamadan (Iran) était un médecin, écrivain, philosophe persan, de religion musulmane. Il fut un grand commentateur notamment de l’œuvre d’Aristote et aura une grande influence sur la pensée philosophique du Moyen Âge. Dante connaissait son commentaire et lui a porté un particulière attention. 
  • Galien [129-216] était un médecin d’une grande célébrité qui eut entre autres l’Empereur Marc Aurèle comme patient. Il fut le premier à préconiser de prendre le pouls d’un patient pour établir un diagnostic. Il a laissé de nombreux écrits qui curieusement furent oubliés en Europe avant de revenir sous forme de traductions de l’arabe au latin.
  • Averroès, [Ibn Rushd] né à Cordou en 1126 et mort à Marrakech en 1198 était un médecin, un philosophe et un théologien musulman andalou. Il était connu au Moyen Âge pour son “commentaire” [“il gran comento”] de l’œuvre d’Aristote.