L’Enfer – Chant V

Paolo_Francesca_Ingres
Paolo et Francesca par Ingres (Détails) — 1850-1860 — Museo Soumaya (Mexico City) — Photo: Dornicke —Domaine public

2e Cercle • Luxurieux • Minos • Le vent infernal • Des pécheurs célèbres: Sémiramis, Didon, Cléopâtre, Hélène, Pâris… • Francesca da Rimini et Paolo Malatesta • Dante s’évanouit

Ainsi je descendis du premier cercle 

au second, qui enserre moins d’espace 

mais tant de douleur qui force les cris.1•3 

Minos s’y tient horriblement et montre les dents:2

il examine les fautes à l’entrée ; 

il juge et assigne selon comment il se ceint.3•6 

Je dis que quand l’âme mal née 

vient devant lui, elle se confesse toute; 

et ce connaisseur des péchés•9 

voit quel lieu de l’enfer est pour elle; 

il se ceint de sa queue autant de fois 

que de degrés il veut qu’elle descende.•12 

Devant lui, elles se tiennent toujours en nombre; 

l’une après l’autre, elles vont au tribunal, 

parlent et écoutent et puis roulent en bas.•15 

« Ô toi qui vient à la maison des douleurs », 

me dit Minos lorsqu’il me vit, 

délaissant la fonction de sa haute charge,•18 

« regarde comment tu entres et à qui tu te fies; 

que ne t’abuse pas la largeur de l’entrée!»4 

Et mon guide à lui: « Pourquoi toujours crier?•21 

N’empêche pas son voyage fatal:5 

on le veut ainsi là où se peut 

ce qui se veut, et ne demande pas plus.»6•24 

Alors commencèrent à se faire entendre 

les douloureuses lamentations; alors je suis venu 

là où infinité de pleurs me frappent.•27 

Je vins en un lieu muet de toute lumière, 

qui mugit comme la mer pendant la tempête, 

si elle est battue par des vents contraires.7•30

L’infernale bourrasque, qui jamais ne cesse, 

emporte les esprits par sa force; 

les roulant et les heurtant elle les malmène.•33 

Quand ils se trouvent face à leur ruine,8 

là sont cris stridents, plaintes et gémissements;9  

là ils blasphèment la vertu divine.10•36 

Je compris qu’à ce tourment ainsi fait 

sont condamnés les pécheurs de chair,11 

qui soumettent la raison à la passion.•39

Et comme leurs ailes portent les étourneaux 

dans le temps froid, en vastes nuées épaisses, 

ainsi ce vent emporte les esprits mauvais•42

d’ici, de là, en bas, en haut;12 

aucune espérance ne les réconforte jamais, 

non seulement de repos, mais d’une moindre peine.•45 

Et comme les grues vont chantant leur lai,13 

formant dans l’air une longue ligne, 

ainsi je vis venir, poussant leurs cris,•48 

les ombres emportées par le tourment;14 

alors je dis: « Maître, qui sont ces 

gens que l’air noir châtie ainsi?»•51 

« La première de ceux dont tu voudrais connaître 

des nouvelles », me dit-il alors, 

« fut impératrice de nombreux peuples.15•54 

Au vice de luxure, elle s’adonna tant

qu’elle fit, dans sa loi, la licence licite

pour écarter l’infamie qu’elle encourait.•57 

Elle est Sémiramis, dont les livres disent16 

qu’elle succéda à Ninus et fut son épouse:17

elle tint la terre que le Sultan gouverne.18•60 

Cette autre est celle qui se tua par amour, 

infidèle aux cendres de Sichée;19 

puis vient Cléopâtre la luxurieuse.20•63 

Vois Hélène, par qui si longues années21 

de malheur s’écoulèrent, et vois le grand Achille, 

qui à la fin combattit contre l’amour.22•66 

Vois Pâris, Tristan »; plus de mille23 

ombres il me montra du doigt et nomma, 

qu’amour éloigna de notre vie.24•69 

Après que j’eus entendu mon maître 

nommer les dames et les chevaliers de jadis,

pitié me prit, et je fus comme égaré.•72 

Je commençai: « Poète, je parlerais 

volontiers à ces deux qui vont ensemble 

et paraissent si légers dans le vent.»25•75

Et lui à moi: « Tu les verras quand ils seront

plus près de nous; prie-les alors

par cet amour qui les guide, et ils viendront.»•78

Sitôt que le vent vers nous les amène,  

je commençai: « Ô âmes tourmentées, 

venez nous parler, si personne ne le refuse!»26•81 

Comme les colombes par le désir appelées, 

leurs ailes ouvertes et tendues, glissent 

vers le doux nid, portées par leur vouloir;27•84 

telles, elles sortent de la compagnie où est Didon, 

venant à nous par l’air mauvais, 

si fort fut l’appel affectueux:•87 

« Ô créature gracieuse et bienveillante

qui vient nous visiter par l’air perse28

nous qui teignîmes le monde de notre sang,•90 

si nous étions amis avec le roi de l’univers, 

nous le prierions de t’accorder la paix, 

car tu as pitié de notre mal pervers.29•93 

De ce qu’il vous plaît d’entendre et de dire, 

nous l’écouterons et vous le dirons, 

tandis que le vent, comme il le fait, se tait.30•96 

La terre où je naquis borde 

la côte où descend le Pô, 

pour s’y reposer avec ses affluents.»31•99 

Amour, qui si vite enflamme un cœur tendre,32 

prit celui du beau corps qui m’a été enlevé; 

et la manière me blesse encore.33•102 

Amour, qui à nul amant ne fait grâce d’aimer, 

me prit pour celui-ci d’une passion si forte34

que, comme tu le vois, il ne m’abandonne pas.35•105 

Amour nous conduisit à une même mort.36

La Caïne attend celui qui nous tua.»37

Telles furent ses paroles pour tous deux.•108 

Lorsque j’entendis ces âmes blessées, 

je baissai la tête, et la tins tant baissée,

qu’à la fin le poète me dit: « Que penses-tu?»•111

Quand je répondis, je commençai: « Hélas, 

combien de douces pensées, quel désir 

mena ceux-ci à la douloureuse mort!»•114

Puis je me retournai vers eux et leur parlai; 

je commençai: « Francesca, tes martyres38 

m’attristent et m’apitoient aux larmes.•117 

Mais dis-moi: au temps des doux soupirs, 

à quoi et comment amour permit 

que vous connaissiez les douteux désirs?»39•120 

Et elle à moi: « Il n’est nulle douleur plus grande 

que de se souvenir des temps heureux 

dans la misère; et cela ton guide le sait.40•123 

Mais comme tu as si grand désir de connaître 

la première racine de notre amour, 

je te la dirai en parlant et pleurant.•126 

Nous lisions un jour par plaisir 

comment amour saisit Lancelot;41

nous étions seuls et sans aucune crainte.•129 

Plusieurs fois cette lecture nous fit 

lever les yeux, et pâlir nos visages; 

mais seul un point nous vainquit.•132 

Quand nous lûmes que le sourire désiré

était embrassé par si noble amant, 

celui, qui ne sera plus jamais séparé de moi,•135 

me baisa la bouche tout tremblant. 

Galehaut fut le livre et celui qui l’écrivit;42

ce jour-là nous ne lûmes pas plus avant.»•138 

Tandis que l’un des esprits disait cela 

l’autre pleurait; si bien que de pitié 

je défaillis comme si je mourais. 

Et je tombai comme un corps mort tombe.43•142

 

 

Cercio secondo: Lussuriosi • Minos • Vento impetuoso • Peccatori famosi: Semiramide, Didone, Cleopatra, Elena, Paris… • Francesca da Rimini e Paolo Malatesta • Dante sviene.

Così discesi del cerchio primaio 

giù nel secondo, che men loco cinghia 

e tanto più dolor, che punge a guaio.•3 

Stavvi Minòs orribilmente, e ringhia : 

essamina le colpe ne l’intrata ; 

giudica e manda secondo ch’avvinghia.•6 

Dico che quando l’anima mal nata 

li vien dinanzi, tutta si confessa ; 

e quel conoscitor de le peccata•9 

vede qual loco d’inferno è da essa ; 

cignesi con la coda tante volte 

quantunque gradi vuol che giù sia messa.•12 

Sempre dinanzi a lui ne stanno molte : 

vanno a vicenda ciascuna al giudizio, 

dicono e odono e poi son giù volte.•15 

« O tu che vieni al doloroso ospizio », 

disse Minòs a me quando mi vide, 

lasciando l’atto di cotanto offizio,•18 

« guarda com’ entri e di cui tu ti fide; 

non t’inganni l’ampiezza de l’intrare ! ». 

E ‘l duca mio a lui : « Perché pur gride ?•21 

Non impedir lo suo fatale andare : 

vuolsi così colà dove si puote 

ciò che si vuole, e più non dimandare ».•24 

Or incomincian le dolenti note 

a farmisi sentire; or son venuto 

là dove molto pianto mi percuote.•27 

Io venni in loco d’ogne luce muto, 

che mugghia come fa mar per tempesta, 

se da contrari venti è combattuto.•30 

La bufera infernal, che mai non resta, 

mena li spirti con la sua rapina ; 

voltando e percotendo li molesta.•33 

Quando giungon davanti a la ruina, 

quivi le strida, il compianto, il lamento ; 

bestemmian quivi la virtù divina.•36 

Intesi ch’a così fatto tormento 

enno dannati i peccator carnali, 

che la ragion sommettono al talento.•39 

E come li stornei ne portan l’ali 

nel freddo tempo, a schiera larga e piena, 

così quel fiato li spiriti mali•42 

di qua, di là, di giù, di sù li mena ; 

nulla speranza li conforta mai, 

non che di posa, ma di minor pena.•45 

E come i gru van cantando lor lai, 

faccendo in aere di sé lunga riga, 

così vid’ io venir, traendo guai,•48 

ombre portate da la detta briga ; 

per ch’i’ dissi : « Maestro, chi son quelle 

genti che l’aura nera sì gastiga ? »•51 

« La prima di color di cui novelle 

tu vuo’ saper », mi disse quelli allotta, 

« fu imperadrice di molte favelle.•54 

A vizio di lussuria fu sì rotta, 

che libito fé licito in sua legge, 

per tòrre il biasmo in che era condotta.•57 

Ell’ è Semiramìs, di cui si legge 

che succedette a Nino e fu sua sposa : 

tenne la terra che ‘l Soldan corregge.•60 

L’altra è colei che s’ancise amorosa, 

e ruppe fede al cener di Sicheo ; 

poi è Cleopatràs lussurïosa.•63 

Elena vedi, per cui tanto reo 

tempo si volse, e vedi ‘l grande Achille, 

che con amore al fine combatteo.•66 

Vedi Parìs, Tristano » ; e più di mille 

ombre mostrommi e nominommi a dito, 

ch’amor di nostra vita dipartille.•69 

Poscia ch’io ebbi ‘l mio dottore udito 

nomar le donne antiche e ‘ cavalieri, 

pietà mi giunse, e fui quasi smarrito.•72 

I’ cominciai : « Poeta, volontieri 

parlerei a quei due che ‘nsieme vanno, 

e paion sì al vento esser leggieri ».•75 

Ed elli a me : « Vedrai quando saranno 

più presso a noi ; e tu allor li priega 

per quello amor che i mena, ed ei verranno ».•78 

Sì tosto come il vento a noi li piega, 

mossi la voce : « O anime affannate, 

venite a noi parlar, s’altri nol niega ! »•81 

Quali colombe dal disio chiamate 

con l’ali alzate e ferme al dolce nido 

vegnon per l’aere, dal voler portate ;•84 

cotali uscir de la schiera ov’ è Dido, 

a noi venendo per l’aere maligno, 

sì forte fu l’affettüoso grido.•87 

« O animal grazïoso e benigno 

che visitando vai per l’aere perso 

noi che tignemmo il mondo di sanguigno,•90 

se fosse amico il re de l’universo, 

noi pregheremmo lui de la tua pace, 

poi c’hai pietà del nostro mal perverso.•93 

Di quel che udire e che parlar vi piace, 

noi udiremo e parleremo a voi, 

mentre che ‘l vento, come fa, ci tace.•96 

Siede la terra dove nata fui 

su la marina dove ‘l Po discende 

per aver pace co’ seguaci sui.•99 

Amor, ch’al cor gentil ratto s’apprende, 

prese costui de la bella persona 

che mi fu tolta ; e ‘l modo ancor m’offende.•102 

Amor, ch’a nullo amato amar perdona, 

mi prese del costui piacer sì forte, 

che, come vedi, ancor non m’abbandona.•105 

Amor condusse noi ad una morte. 

Caina attende chi a vita ci spense ». 

Queste parole da lor ci fuor porte.•108 

Quand’ io intesi quell’ anime offense, 

china’ il viso, e tanto il tenni basso, 

fin che ‘l poeta mi disse : « Che pense ? »•111 

Quando rispuosi, cominciai : « Oh lasso, 

quanti dolci pensier, quanto disio 

menò costoro al doloroso passo ! »•114 

Poi mi rivolsi a loro e parla’ io, 

e cominciai : « Francesca, i tuoi martìri 

a lagrimar mi fanno tristo e pio.•117 

Ma dimmi: al tempo d’i dolci sospiri, 

a che e come concedette amore 

che conosceste i dubbiosi disiri ? »•120 

E quella a me : « Nessun maggior dolore 

che ricordarsi del tempo felice 

ne la miseria ; e ciò sa ‘l tuo dottore.•123 

Ma s’a conoscer la prima radice 

del nostro amor tu hai cotanto affetto, 

dirò come colui che piange e dice.•126 

Noi leggiavamo un giorno per diletto 

di Lancialotto come amor lo strinse; 

soli eravamo e sanza alcun sospetto.•129 

Per più fïate li occhi ci sospinse 

quella lettura, e scolorocci il viso ; 

ma solo un punto fu quel che ci vinse.•132 

Quando leggemmo il disïato riso 

esser basciato da cotanto amante, 

questi, che mai da me non fia diviso,•135 

la bocca mi basciò tutto tremante. 

Galeotto fu ‘l libro e chi lo scrisse: 

quel giorno più non vi leggemmo avante ».•138 

Mentre che l’uno spirto questo disse, 

l’altro piangëa ; sì che di pietade 

io venni men così com’ io morisse. 

E caddi come corpo morto cade.•142