L’Enfer – Chant VII

Roue de Fortune (détail). Codex Buranus (Carmina Burana) – 1230 – Bayerische Staatsbibliothek, Munich – Domaine public.

Quatrième Cercle • Avares et Prodigues • Ploutos • Les damnés roulent des rochers • La Fortune • Descente au cinquième cercle // Cinquième cercle • Coléreux et Indolents • Immergés dans la boue du Styx. 

« Pape Satàn, pape Satàn, aleppe ! », 

commença Ploutos d’une voix criarde ; 

et ce noble sage, qui sait tout,•3 

dit pour m’encourager : « Ne te laisse pas vaincre 

par ta peur ; car, quelque soit son pouvoir, 

il ne nous empêchera pas de descendre cette roche.»•6 

Puis il se retourna vers cette face bouffie, 

et dit : « Tais-toi, mauvais loup ! 

consume-toi de ta propre rage.•9 

Notre venue au fond n’est pas sans raison : 

on le veut ainsi là-haut, là où Michel 

fit vengeance de l’orgueilleuse rébellion.»•12 

Comme les voiles gonflées par le vent 

tombent pêle-mêle, lorsque le mât se casse, 

ainsi à terre tomba la bête cruelle.•15 

Ainsi nous descendîmes dans le quatrième cercle, 

allant plus avant dans la pente des douleurs, 

qui renferme le mal de tout l’univers.•18 

Ah justice de Dieu !  tant de tourments

et de peines sans précédent s’amasser ici, les ai-je vu ? 

et pourquoi notre faute nous ruine-t-elle?•21 

Comme le font les vagues qui au-dessus de Charybde, 

se brisent contre celles qu’elles rencontrent, 

ainsi faut-il qu’ici les gens dansent la ridda.•24 

Là je vis des gens plus nombreux qu’ailleurs, 

d’un côté et de l’autre, avec de grands hurlements, 

faisant rouler des rocs à la force de la poitrine.•27 

Ils se cognaient l’un l’autre ; et à ce point, 

chacun se retournait, faisant rouler en arrière, 

criant : « Pourquoi, tiens-tu ? » et « Pourquoi jettes-tu?».•30 

Ainsi ils tournaient par le sombre cercle

de chaque bord au point opposé, 

toujours criant l’un à l’autre leur honteux refrain;•33 

puis chacun se tournait, quand il avait rejoint, 

au milieu de son cercle, l’autre joute. 

Et moi, qui avais le cœur quasiment brisé,•36 

je dis : « Mon maître, éclaire-moi 

qui sont ces gens, et furent-ils tous clercs 

ces tonsurés à notre gauche.»•39 

Et lui à moi : « L’esprit de tous fut 

si bigleux pendant leur vie première, 

qu’aucun ne dépensa avec mesure.•42 

Leur voix l’aboie clairement, 

lorsqu’ils parviennent aux deux points du cercle 

où une faute contraire les sépare.•45 

Ceux qui n’ont pas de cheveux sur la tête, 

furent clercs et papes et cardinaux ; 

en eux domina démesurément l’avarice.»•48 

Et moi : « Maître, parmi eux 

je devrais bien en reconnaître quelques-uns 

qui furent souillés par ces vices.»•51 

Et lui à moi : « Une vaine pensée t’abuse : 

la vie d’ingratitude qui les souilla, 

les rend maintenant méconnaissables.•54 

Éternellement ils iront se cogner aux deux coins : 

ceux-ci resurgiront du sépulcre 

le poing fermé, et ceux-là avec le crin mutilé.•57 

Mal donner et mal retenir leur a ravi 

le beau monde et les a conduits à cette querelle : 

ce qu’elle est, il n’est pas besoin d’ajouter de paroles.•60 

Maintenant, mon fils, tu peux voir le souffle court 

des biens confiés à la fortune, 

pour lesquels les hommes se battent;•63 

tout l’or qui est sous la lune 

et qui jamais ne fut, ne pourrait faire se reposer 

une seule de ces âmes fatiguées. »•66 

« Mon maître », lui dis-je, « dis-moi aussi : 

cette fortune que tu viens de nommer, 

qu’est-elle, qui tient les biens du monde dans ses griffes?».•69 

Et lui à moi : « Ô créatures sottes, 

que d’ignorance et que celle-ci vous nuit ! 

Je veux que tu avales ma pensée.•72 

Celui dont le savoir transcende tout, 

a fait les cieux et leur a donné des guides, 

de sorte que chaque partie sur chaque partie resplendit,•75 

distribuant également la lumière. 

Pareillement, aux splendeurs du monde 

il a préposé une ministre générale et guide•78 

qui échange de temps en temps les biens vains 

d’un peuple à l’autre et d’un sang à l’autre, 

sans que les humains puissent l’empêcher;•81 

c’est pourquoi un peuple domine et un autre languit, 

selon le jugement de celle-ci, 

qui est cachée dans l’herbe comme le serpent.•84 

Votre savoir ne peut rien contre elle : 

celle-ci prévoit, juge, et poursuit 

son règne comme le font les autres dieux.•87 

Ses changements n’ont pas de trêve : 

la nécessité la fait rapide ; 

aussi on peut souvent les subir ou en bénéficier.•90 

C’est elle que tant mettent en croix 

et aussi ceux qui devraient la chanter, 

qui à tort la blâment et lui font mauvaise réputation;•93 

mais elle est heureuse et n’entend rien de cela : 

joyeuse avec les autres créatures premières 

elle roule sa sphère et se réjouit de son bonheur.•96 

Maintenant descendons vers un plus grand tourment ; 

déjà s’abaissent toutes les étoiles qui montaient 

quand je partis, et trop s’arrêter est défendu.»•99 

Nous recoupâmes le cercle à l’autre rive, 

près d’une source qui bouillonne et se déverse 

par un fossé creusé par elle.•102 

L’eau était noire plutôt que perse, 

et nous, en suivant l’onde grise, 

nous entrâmes plus bas par une voie difficile.•105 

Il va dans le marais qui a pour nom Styx 

ce sinistre ruisseau, quand il est descendu 

au pied de ces malignes rives grises.•108 

Et moi, qui regardais intensément, 

je vis dans ce marais des gens couverts de fange, 

tout nus, le visage tourmenté.•111 

Ceux-ci se frappaient non seulement avec la main, 

mais avec la tête et avec la poitrine et avec les pieds, 

se déchirant lambeau par lambeau avec les dents.•114 

Le bon maître dit : « Fils, tu vois 

les âmes de ceux que vainquit la colère ; 

et je veux aussi que tu tiennes pour certain•117 

que sous l’eau il y a des gens qui soupirent, 

et font bouillonner cette eau jusqu’à la surface, 

comme l’œil te le dit, où qu’il se tourne.•120 

Enfoncés dans le limon, ils disent : “Tristes nous fûmes 

dans l’air doux que réjouit le soleil, 

ayant en nous une fumée morose:•123 

maintenant c’est la boue noire qui nous attriste.” 

Cet hymne ils le gargouillent dans leur gorge, 

car ils ne peuvent en prononcer une parole entière.»•126 

Ainsi nous parcourûmes du marais fangeux 

un grand arc, entre la rive sèche et le mouillé, 

les yeux tournés vers ceux qui avalent la fange. 

À la fin nous arrivâmes au pied d’une tour.•130

Cerchio quarto • Avari e Prodighi • Pluto • I dannati rotolano col petto dei pesi • La Fortuna • Discesa al quinto cerchio // Cerchio quinto • Iracondi e Accidiosi • Immersi nelle acque fangose dello Stige.

« Pape Satàn, pape Satàn aleppe ! », 

cominciò Pluto con la voce chioccia ; 

e quel savio gentil, che tutto seppe,•3 

disse per confortarmi : « Non ti noccia 

la tua paura ; ché, poder ch’elli abbia, 

non ci torrà lo scender questa roccia».•6 

Poi si rivolse a quella ’nfiata labbia, 

e disse : « Taci, maladetto lupo ! 

consuma dentro te con la tua rabbia.•9 

Non è sanza cagion l’andare al cupo : 

vuolsi ne l’alto, là dove Michele 

fé la vendetta del superbo strupo».•12 

Quali dal vento le gonfiate vele 

caggiono avvolte, poi che l’alber fiacca, 

tal cadde a terra la fiera crudele.•15 

Così scendemmo ne la quarta lacca, 

pigliando più de la dolente ripa 

che ’l mal de l’universo tutto insacca.•18 

Ahi giustizia di Dio ! tante chi stipa 

nove travaglie e pene quant’ io viddi ? 

e perché nostra colpa sì ne scipa?•21

Come fa l’onda là sovra Cariddi, 

che si frange con quella in cui s’intoppa, 

così convien che qui la gente riddi.•24 

Qui vid’ i’ gente più ch’altrove troppa, 

e d’una parte e d’altra, con grand’ urli, 

voltando pesi per forza di poppa.•27 

Percotëansi ’ncontro ; e poscia pur lì 

si rivolgea ciascun, voltando a retro, 

gridando : « Perché tieni ? » e « Perché burli?».•30 

Così tornavan per lo cerchio tetro 

da ogne mano a l’opposito punto, 

gridandosi anche loro ontoso metro ;•33 

poi si volgea ciascun, quand’ era giunto, 

per lo suo mezzo cerchio a l’altra giostra. 

E io, ch’avea lo cor quasi compunto,•36 

dissi : « Maestro mio, or mi dimostra 

che gente è questa, e se tutti fuor cherci

questi chercuti a la sinistra nostra ».•39 

Ed elli a me : « Tutti quanti fuor guerci 

sì de la mente in la vita primaia, 

che con misura nullo spendio ferci.•42 

Assai la voce lor chiaro l’abbaia, 

quando vegnono a’ due punti del cerchio 

dove colpa contraria li dispaia.•45 

Questi fuor cherci, che non han coperchio 

piloso al capo, e papi e cardinali, 

in cui usa avarizia il suo soperchio».•48 

E io : « Maestro, tra questi cotali 

dovre’ io ben riconoscere alcuni 

che furo immondi di cotesti mali».•51 

Ed elli a me : « Vano pensiero aduni : 

la sconoscente vita che i fé sozzi, 

ad ogne conoscenza or li fa bruni.•54 

In etterno verranno a li due cozzi : 

questi resurgeranno del sepulcro 

col pugno chiuso, e questi coi crin mozzi.•57 

Mal dare e mal tener lo mondo pulcro 

ha tolto loro, e posti a questa zuffa : 

qual ella sia, parole non ci appulcro.•60 

Or puoi, figliuol, veder la corta buffa 

d’i ben che son commessi a la fortuna, 

per che l’umana gente si rabuffa;•63 

ché tutto l’oro ch’è sotto la luna 

e che già fu, di quest’ anime stanche 

non poterebbe farne posare una».•66 

« Maestro mio », diss’ io, « or mi dì anche : 

questa fortuna di che tu mi tocche, 

che è, che i ben del mondo ha sì tra branche?».•69 

E quelli a me : « Oh creature sciocche, 

quanta ignoranza è quella che v’offende ! 

Or vo’ che tu mia sentenza ne ’mbocche.•72 

Colui lo cui saver tutto trascende, 

fece li cieli e diè lor chi conduce 

sì, ch’ogne parte ad ogne parte splende,•75 

distribuendo igualmente la luce. 

Similemente a li splendor mondani 

ordinò general ministra e duce•78 

che permutasse a tempo li ben vani 

di gente in gente e d’uno in altro sangue, 

oltre la difension d’i senni umani;•81 

per ch’una gente impera e l’altra langue, 

seguendo lo giudicio di costei, 

che è occulto come in erba l’angue.•84 

Vostro saver non ha contasto a lei : 

questa provede, giudica, e persegue 

suo regno come il loro li altri dèi.•87 

Le sue permutazion non hanno triegue : 

necessità la fa esser veloce ; 

sì spesso vien chi vicenda consegue.•90 

Quest’ è colei ch’è tanto posta in croce 

pur da color che le dovrien dar lode, 

dandole biasmo a torto e mala voce;•93 

ma ella s’è beata e ciò non ode : 

con l’altre prime creature lieta 

volve sua spera e beata si gode.•96 

Or discendiamo omai a maggior pieta ; 

già ogne stella cade che saliva 

quand’ io mi mossi, e ’l troppo star si vieta».•99 

Noi ricidemmo il cerchio a l’altra riva 

sovr’ una fonte che bolle e riversa 

per un fossato che da lei deriva.•102 

L’acqua era buia assai più che persa ; 

e noi, in compagnia de l’onde bige, 

intrammo giù per una via diversa.•105 

In la palude va c’ha nome Stige 

questo tristo ruscel, quand’ è disceso 

al piè de le maligne piagge grige.•108 

E io, che di mirare stava inteso, 

vidi genti fangose in quel pantano, 

ignude tutte, con sembiante offeso.•111 

Queste si percotean non pur con mano, 

ma con la testa e col petto e coi piedi, 

troncandosi co’ denti a brano a brano.•114 

Lo buon maestro disse : « Figlio, or vedi 

l’anime di color cui vinse l’ira ; 

e anche vo’ che tu per certo credi•117 

che sotto l’acqua è gente che sospira, 

e fanno pullular quest’ acqua al summo, 

come l’occhio ti dice, u’ che s’aggira.•120 

Fitti nel limo dicon : “Tristi fummo 

ne l’aere dolce che dal sol s’allegra, 

portando dentro accidïoso fummo:•123 

or ci attristiam ne la belletta negra”. 

Quest’ inno si gorgoglian ne la strozza, 

ché dir nol posson con parola integra».•126 

Così girammo de la lorda pozza 

grand’ arco, tra la ripa secca e ’l mézzo, 

con li occhi vòlti a chi del fango ingozza.

Venimmo al piè d’una torre al da sezzo.•130