L’Enfer – Chant XII

Plaque avec un Centaure, – Magniac Collection; Martin Le Roy Collection; don 1914 – Photo Marie Len Nguyen – CC-0
Septième Cercle • 1er giron • Violents contre leur prochain • Le Minotaure • Le Phlégéton, fleuve de sang bouillant • Les Centaures • Tyrans, Violents et Pillards.
Le lieu où nous arrivâmes pour descendre la rive 

était montagneux, et celui que nous vîmes était, 

tel, que tous auraient détournés le regard.•3 

Tel est cet éboulement qui frappa la rive   

de l’Adige au sud de Trente, lorsque, 

par un tremblement de terre ou par un manque d’appui,•6 

il roula du sommet de la montagne 

jusque dans la plaine et ainsi la roche se disloqua, 

de sorte qu’un chemin est ouvert à qui serait en haut;•9 

telle était la pente de ce ravin ; 

et, au sommet de ce mur de rochers effondrés, 

l’infamie de Crête qui fut conçue•12 

dans la fausse vache était étendue ; 

lorsqu’elle nous vit, elle se mordit elle-même, 

comme submergée de colère.•15 

Mon sage lui cria : « Peut-être 

crois-tu qu’ici est le duc d’Athènes, 

qui là-haut dans le monde te mit à mort?•18 

Vas-t’en, bête, celui-ci ne vient pas 

instruit par ta sœur, 

mais il s’en va pour voir vos peines.»•21 

Comme ce taureau qui rompt ses liens 

quand il vient de recevoir le coup mortel, 

et ne sait où aller, mais çà et là bondit,•24 

je vis le Minotaure faire ainsi ; 

et Virgile avisé cria : « Cours au passage ; 

pendant qu’il est en furie, il est bon que tu descendes.»•27 

Ainsi nous descendîmes par cet éboulis 

de pierres, qui souvent bougeaient sous mes pieds, 

en raison de ce poids inhabituel.•30 

J’avançais pensif ; et lui me dit : « Tu penses 

peut-être à cet éboulement, que garde celui 

dont je viens d’éteindre la colère bestiale.•33 

Or, je veux que tu saches que lorsque 

je descendis l’autre fois dans le bas enfer, 

cette roche n’était pas encore effondrée.•36 

Mais peu avant, si je discerne bien, 

que ne vienne celui qui enleva à Dité 

le grand butin du cercle supérieur,•39 

de toutes parts la vallée profonde et fétide 

trembla tant, que je pensai que l’univers 

ressentait l’amour, par lequel certains croient•42 

que plusieurs fois le monde fut ramené au chaos ; 

et à ce moment cette vieille roche, 

ici et ailleurs, s’écroula ainsi.•45 

Mais fixe ton regard dans la vallée, car s’approche 

le fleuve de sang dans lequel sont ébouillantés 

ceux qui par violence ont nui à autrui.»•48 

Ô aveugle cupidité et folle colère, 

qui tant nous éperonne pendant la courte vie, 

et nous plonge ensuite si atrocement pour l’éternité!•51 

Je vis une large fosse tordue en arc, 

qui embrassait toute la plaine, 

comme l’avait dit mon escorte;•54 

entre elle et le pied du ravin, en file 

couraient des centaures, armés de flèches, 

comme ils en utilisaient pour chasser dans le monde.•57 

Nous voyant descendre, tous s’arrêtèrent, 

et de la troupe trois se détachèrent 

avec les arcs et les flèches qu’ils avaient choisis.•60 

Et l’un cria de loin : « À quelle peine 

venez-vous vous qui descendez la côte ? 

Parlez d’où vous êtes ; sinon, je tire l’arc.»•63 

Mon maître dit : « La réponse 

nous la donnerons à Chiron et de près : 

ta volonté à trop te hâter te fus toujours néfaste.»•66 

Puis me touchant, il dit : « Celui-ci est Nessus, 

qui mourut pour la belle Déjanire, 

et se vengea lui-même.•69 

Et celui du milieu, qui regarde sa poitrine, 

est le grand Chiron, qui éleva Achille ; 

cet autre est Pholus, qui fut si plein de colère.•72 

Autour de la fosse ils vont par milliers, 

perçant de flèches l’âme qui sort 

du sang plus que ne le permet sa faute.»•75 

Nous nous approchions de ces bêtes rapides ; 

Chiron prit une flèche, et avec la coche 

repoussa sa barbe derrière ses mâchoires.•78 

Lorsqu’il eut découvert sa large bouche, 

il dit à ses compagnons : « Avez-vous remarqué 

que celui qui est derrière bouge ce qu’il touche?•81 

Ainsi ne font pas les pieds des morts. » 

Et mon bon guide, qui était déjà près de sa poitrine, 

là où s’unissent les deux natures,•84 

répondit : « Il est bien vivant, et à lui seul 

je dois montrer la sombre vallée ; 

la nécessité l’y conduit, non le plaisir.•87 

Telle quitta le chant d’alléluia 

pour me confier cette charge nouvelle : 

ce n’est pas un bandit, ni moi une âme de voleur.•90 

Mais, par cette vertu qui fait se mouvoir 

mes pas sur une route aussi sauvage, 

donne-nous un des tiens, qui étant avec nous,•93 

nous montrera l’endroit où passer le gué, 

et portera en croupe celui-ci, 

car ce n’est pas un esprit qui va par les airs.»•96 

Chiron se tournant sur sa droite, 

dit à Nessus : « Retourne, et guide-les, 

et si une autre troupe vous arrête, écarte-là.»•99 

Alors nous partîmes avec cette sûre escorte, 

le long des bords du rouge bouillonnement, 

où les bouillis poussaient des cris stridents.•102 

Je vis des gens enfoncés jusqu’aux sourcils ; 

et le grand centaure dit : « Ce sont les tyrans 

qui souillèrent leurs mains de sang et pillèrent.•105 

Ici se pleurent les crimes sans pitié ; 

ici est Alexandre, et le féroce Denys, 

qui fit souffrir la Sicile pendant des années.•108 

Et ce front aux cheveux si noirs 

est Azzolino ; et cet autre qui est blond 

est Obizzo da Esti, qui dans le monde,•111 

fut assassiné par son fils dénaturé. » 

Alors je me tournai vers le poète, et il dit : 

« Que celui-ci soit le premier, et moi le second.»•114 

Un peu plus loin le centaure s’arrêta 

près de quelques-uns qui jusqu’à la gorge 

paraissaient sortir de ce sang bouillonnant.•117 

Il nous montra une ombre, seule à l’écart, 

disant : « Celui-ci dans le sein même d’une église, 

fendit le cœur qui coule encore sur la Tamise.»•120 

Puis j’en vis qui au-dessus du ruisseau 

tenaient la tête, et d’autres tout le buste ; 

et de ceux-là j’en reconnus beaucoup.•123 

Ainsi de plus en plus baissait le sang, 

jusqu’à ne cuire que les pieds ; 

et ce fut là que nous passâmes la fosse.•126 

« Comme de ce côté tu as vu 

le bouillon qui toujours s’abaisse », 

dit le Centaure, « je veux que tu saches•129 

que de cet autre côté de plus en plus 

le fond se creuse, pour rejoindre 

l’endroit où la tyrannie doit gémir.»•132 

La divine justice dans cette partie punit 

cet Attila qui fut fléau sur terre, 

et Pyrrhus et Sextus ; et elle tire éternellement•135 

les larmes, que le bouillonnement fait couler, 

à Rinier da Corneto et Rinier Pazzo, 

qui firent tant de guerre sur les routes. » 

Puis, il se retourna et repassa le gué.•139

Cerchio settimo • Girone primo • Violenti contro il prossimo • Il Minotauro • Il Flegetonte fiume di sangue bollente • I Centauri • Tiranni, Guastatori e Predoni.

Era lo loco ov’ a scender la riva 

venimmo, alpestro e, per quel che v’er’ anco, 

tal, ch’ogne vista ne sarebbe schiva.•3 

Qual è quella ruina che nel fianco 

di qua da Trento l’Adice percosse, 

o per tremoto o per sostegno manco,•6 

che da cima del monte, onde si mosse, 

al piano è sì la roccia discoscesa, 

ch’alcuna via darebbe a chi sù fosse:•9 

cotal di quel burrato era la scesa ; 

e ’n su la punta de la rotta lacca 

l’infamïa di Creti era distesa•12 

che fu concetta ne la falsa vacca ; 

e quando vide noi, sé stesso morse, 

sì come quei cui l’ira dentro fiacca.•15 

Lo savio mio inver’ lui gridò : « Forse 

tu credi che qui sia ’l duca d’Atene, 

che sù nel mondo la morte ti porse?•18 

Pàrtiti, bestia, ché questi non vene 

ammaestrato da la tua sorella, 

ma vassi per veder le vostre pene».•21 

Qual è quel toro che si slaccia in quella 

c’ha ricevuto già ’l colpo mortale, 

che gir non sa, ma qua e là saltella,•24 

vid’ io lo Minotauro far cotale ; 

e quello accorto gridò : «Corri al varco ; 

mentre ch’e’ ’nfuria, è buon che tu ti cale».•27 

Così prendemmo via giù per lo scarco 

di quelle pietre, che spesso moviensi 

sotto i miei piedi per lo novo carco.•30 

Io gia pensando ; e quei disse : « Tu pensi 

forse a questa ruina, ch’è guardata 

da quell’ ira bestial ch’i’ ora spensi.•33 

Or vo’ che sappi che l’altra fïata 

ch’i’ discesi qua giù nel basso inferno, 

questa roccia non era ancor cascata.•36 

Ma certo poco pria, se ben discerno, 

che venisse colui che la gran preda 

levò a Dite del cerchio superno,•39 

da tutte parti l’alta valle feda 

tremò sì, ch’i’ pensai che l’universo 

sentisse amor, per lo qual è chi creda•42 

più volte il mondo in caòsso converso ; 

e in quel punto questa vecchia roccia, 

qui e altrove, tal fece riverso.•45 

Ma ficca li occhi a valle, ché s’approccia 

la riviera del sangue in la qual bolle 

qual che per vïolenza in altrui noccia ».•48 

Oh cieca cupidigia e ira folle, 

che sì ci sproni ne la vita corta, 

e ne l’etterna poi sì mal c’immolle!•51 

Io vidi un’ampia fossa in arco torta, 

come quella che tutto ’l piano abbraccia, 

secondo ch’avea detto la mia scorta;•54 

e tra ’l piè de la ripa ed essa, in traccia 

corrien centauri, armati di saette, 

come solien nel mondo andare a caccia.•57 

Veggendoci calar, ciascun ristette, 

e de la schiera tre si dipartiro 

con archi e asticciuole prima elette;•60 

e l’un gridò da lungi : « A qual martiro 

venite voi che scendete la costa ? 

Ditel costinci ; se non, l’arco tiro».•63 

Lo mio maestro disse : « La risposta 

farem noi a Chirón costà di presso : 

mal fu la voglia tua sempre sì tosta».•66 

Poi mi tentò, e disse : « Quelli è Nesso, 

che morì per la bella Deianira, 

e fé di sé la vendetta elli stesso.•69 

E quel di mezzo, ch’al petto si mira, 

è il gran Chirón, il qual nodrì Achille ; 

quell’ altro è Folo, che fu sì pien d’ira.•72 

Dintorno al fosso vanno a mille a mille, 

saettando qual anima si svelle 

del sangue più che sua colpa sortille».•75 

Noi ci appressammo a quelle fiere isnelle : 

Chirón prese uno strale, e con la cocca 

fece la barba in dietro a le mascelle.•78 

Quando s’ebbe scoperta la gran bocca, 

disse a’ compagni : « Siete voi accorti 

che quel di retro move ciò ch’el tocca?•81 

Così non soglion far li piè d’i morti ». 

E ’l mio buon duca, che già li er’ al petto, 

dove le due nature son consorti,•84 

rispuose : « Ben è vivo, e sì soletto 

mostrar li mi convien la valle buia ; 

necessità ’l ci ’nduce, e non diletto.•87 

Tal si partì da cantare alleluia 

che mi commise quest’ officio novo : 

non è ladron, né io anima fuia.•90 

Ma per quella virtù per cu’ io movo 

li passi miei per sì selvaggia strada, 

danne un de’ tuoi, a cui noi siamo a provo,•93 

e che ne mostri là dove si guada, 

e che porti costui in su la groppa, 

ché non è spirto che per l’aere vada».•96 

Chirón si volse in su la destra poppa, 

e disse a Nesso : « Torna, e sì li guida, 

e fa cansar s’altra schiera v’intoppa».•99 

Or ci movemmo con la scorta fida 

lungo la proda del bollor vermiglio, 

dove i bolliti facieno alte strida.•102 

Io vidi gente sotto infino al ciglio ; 

e ’l gran centauro disse :  «E’ son tiranni 

che dier nel sangue e ne l’aver di piglio.•105 

Quivi si piangon li spietati danni ; 

quivi è Alessandro, e Dïonisio fero 

che fé Cicilia aver dolorosi anni.•108 

E quella fronte c’ha ’l pel così nero, 

è Azzolino ; e quell’ altro ch’è biondo, 

è Opizzo da Esti, il qual per vero•111 

fu spento dal figliastro sù nel mondo ». 

Allor mi volsi al poeta, e quei disse : 

« Questi ti sia or primo, e io secondo».•114 

Poco più oltre il centauro s’affisse 

sovr’ una gente che ’nfino a la gola 

parea che di quel bulicame uscisse.•117 

Mostrocci un’ombra da l’un canto sola, 

dicendo : « Colui fesse in grembo a Dio 

lo cor che ’n su Tamisi ancor si cola».•120 

Poi vidi gente che di fuor del rio 

tenean la testa e ancor tutto ’l casso ; 

e di costoro assai riconobb’ io.•123 

Così a più a più si facea basso 

quel sangue, sì che cocea pur li piedi ; 

e quindi fu del fosso il nostro passo.•126 

« Sì come tu da questa parte vedi 

lo bulicame che sempre si scema », 

disse ’l centauro, « voglio che tu credi•129 

che da quest’ altra a più a più giù prema 

lo fondo suo, infin ch’el si raggiunge 

ove la tirannia convien che gema.•132

La divina giustizia di qua punge 

quell’ Attila che fu flagello in terra, 

e Pirro e Sesto ; e in etterno munge•135 

le lagrime, che col bollor diserra, 

a Rinier da Corneto, a Rinier Pazzo, 

che fecero a le strade tanta guerra ». 

Poi si rivolse e ripassossi ’l guazzo.•138