Chant XXX

Dans ce chant, le lecteur rencontre trois types de « falsificateurs » : ceux qui se sont fait passer pour d’autres, ceux dont la parole a trahie et ceux qui ont falsifié la monnaie. On se souviendra qu’au Moyen-âge, la vérité était une valeur essentielle, et que la richesse de Florence s’est bâtie sur sa monnaie. 

1 – Au temps où Junon était irritée
par Sémélé contre le sang thébain,
comme elle le montra une fois et une autre,

2 – Athamas devint si fou,
que voyant sa femme et ses deux fils
qu’elle portait un sur chaque bras,

3 – il s’écria : « Tendons les rets, que je prenne
au passage la lionne et les deux lionceaux » ;
et puis allongeant ses serres impitoyables,

4 – il saisit l’un d’eux qui avait pour nom Léarque,
et le brisant en le jetant contre un rocher ;
et celle-ci se noya avec l’autre charge.

5 – et quand la fortune abaissa
la superbe des Troyens qui tout osaient,
de sorte qu’ensemble royaume et roi furent anéantis,

6 – Hécube triste, misérable et captive,
lorsqu’elle vit Polyxène morte,
et le corps de son Polydore sur le rivage

7 – de la mer sa douleur fut telle,
que forcenée elle aboya comme un chien ;
tant son esprit fut éperdu de douleur.

8 – Mais ni les fureurs de Thèbes ni les troyennes
ne virent jamais autant de cruauté,
à transpercer des bêtes ou des membres humains,

9 – que j’en vis en deux ombres pâles et nues,
qui couraient en se mordant comme
le porc lorsqu’on ouvre la porcherie.

10 – L’une se jeta sur Capocchio, et à la nuque
le mordit, de telle manière, le tirant,
qu’elle lui fit racler le ventre contre le fond dur.

11 – Et l’Arétin immobile, tremblant
me dit : « Ce lutin diabolique est Gianni Schicchi,
qui va rageur maltraitant ainsi les autres. »

12 – « Oh », lui dis-je, « si l’autre ne te plante pas
les dents dans le dos, et si tu n’es pas fatigué
à dire qui il est, dit le moi avant qu’il s’évanouisse. »

13 – Et lui à moi : « C’est l’antique âme
de l’obscène Myrrha, qui devint
de son père, hors du juste amour, l’amante.

14 – Elle parvint à pécher ainsi avec lui,
en se déguisant sous la forme d’une autre,
comme l’autre qui là s’en va, eut le cœur,

15 – pour gagner la dame du troupeau,
de se déguiser en Buoso Donati
testant et donnant au testament la forme légale. »

16 – Et après que furent passés les deux enragés
sur lesquels j’avais l’œil fixé,
je me tournai pour regarder les autres mal nés.

17 – J’en vis un, fait en forme de luth,
comme s’il avait été coupé à l’aine
de l’autre partie que l’homme a fourchue.

18 – La pesante hydropisie, qui disproportionne
les membres par l’humeur qu’elle convertit mal,
que le visage ne répond pas au ventre,

19 – lui faisait tenir les lèvres ouvertes
comme fait la phtisie, qui par la soif
abaisse l’une vers le menton et fait se rabattre l’autre.

20 – « O vous qui êtes sans aucune peine,
et je ne sais pourquoi, êtes dans le monde plein de chagrin »,
nous dit-il, « regardez et soyez attentif

21 – à la misère de maître Adam ;
j’eus, vivant, en quantité ce que je voulais,
et à présent, hélas !, je désire ardemment une gouttelette d’eau.

22 – Les ruisselets qui des vertes collines
du Casentin, descendent vers l’Arno,
faisant le fond de leurs vallées frais et humides,

23 – sont toujours devant moi, et ce n’est pas en vain,
car leur image me dessèche beaucoup plus
que le mal qui me décharne mon visage.

24 – La rigide justice qui me punit
profite du lieu où j’ai péché,
pour rendre mes soupir plus profonds.

25 – Là est Romena, où je falsifiai
l’alloi qui fut scellé par le Baptiste ;
c’est pourquoi j’ai laissé mon corps sur le bûcher.

26 – Mais si je voyais ici l’âme damnée
de Guido ou d’Alessandro ou de leur frère,
je n’en donnerais pas la vue, pour la fontaine de Branda.

27 – L’une d’entre elles est déjà ici, si les ombres
enragées qui vont à l’entour disent vrai ;
mais que cela vaut-il pour moi, car j’ai les membres liés ?

28 – Si seulement j’étais encore assez agile
pour pouvoir avancer d’un pouce en cent ans,
je me serais déjà mis en route,

29 – pour le chercher parmi ces gens vils,
quoique toute la bolge fasse onze milles,
et pas moins de la moitié d’un en largeur.

30 – Par eux je suis dans une telle famille ;
ils m’entraînèrent à frapper les florins
qui avaient trois carats de déchet. »

31 – Et moi à lui : « Qui sont les deux malheureux
qui fument, comme une main mouillée en hiver
gisant serrés l’un contre l’autre, à ta droite ? »

32 – « Ici je les trouvai —  et depuis ils n’ont bougé — »,
répondit-il, « quand je tombai dans ce profond fossé,
et je ne crois pas qu’ils bougeront de l’éternité.

33 – L’une est la perfide qui accusa Joseph ;
l’autre est le perfide Sinon, Grec de Troie :
une fièvre aiguë leur fait exhaler tant de fumée puante. »

34 – Et l’un d’eux, qui se reconnu dans l’injure
peut-être d’être nommé si sombrement,
du poing lui frappa la panse gonflée.

35 – Celle-ci sonna comme un tambour ;
et, maître Adam le frappa en retour
de son bras, qui ne parut pas moins dur,

36 – lui disant : « Bien que je ne puisse bouger
à cause du poids de mes membres,
j’ai encore le bras assez délié pour frapper. »

37 – Alors l’autre répondit : « Quand tu allais
au feu, tu ne l’avais pas aussi agile ;
mais tu l’avais plus quand tu frappais monnaie. »

38 – Et l’hydropique : « Tu dis vrai là-dessus ;
mais tu ne fus pas si vrai témoin
lorsqu’à Troie on te demanda de dire le vrai. »

39 – « Si j’ai dit faux, et tu as falsifié la monnaie »,
dit Sinon ; « et je suis ici pour une faute,
et toi pour plus qu’aucun autre démon. »

40 – « Souviens-toi, parjure, du cheval »,
répondit celui qui avait le ventre gonflé ;
« et sois taraudé que tout le monde le sache ! »

41 – « Et toi sois taraudé par la soif qui te crève »,
dit le Grec, « la langue, et l’eau pourrie
qui fait de ton ventre une haie devant tes yeux ! »

42 – Alors le monnayeur : « Ta bouche,
s’écorche à mal dire, comme d’habitude :
car, si j’ai soif et que d’humeur je m’emplis,

43 – tu as la fièvre ardente et la tête te fais souffrir,
et pour lécher le miroir de Narcisse,
il faudrait, pour t’inviter, peu de paroles. »

44 – J’étais tout entier attaché à les écouter,
quand le maître me dit : « Continue à regarder,
et pour un peu je me fâche contre toi. »

45 – Lorsque je l’entendis me parler avec colère,
je me retournai vers lui avec tant de honte,
que celle-ci tourne encore dans ma mémoire.

46 – Comme celui qui rêve son dommage,
qui rêvant espère rêver,
désirant ce qui est, comme n’étant pas,

47 – tel je devins, ne pouvant parler,
je désirais m’excuser, et je m’excusais
toutefois, tout en croyant ne pas le faire.

48 – « Moins de honte lave plus grande faute »,
dit le maître, « que n’a été la tienne ;
aussi délivre-toi de toute tristesse.

49 – et pense que je suis toujours près de toi,
s’il advient de nouveau que la fortune te conduise
parmi des gens qui ont de telles disputes :

50 – car vouloir entendre cela est bas désir. »

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