L’Enfer – Chant XXXIV

Lucifer par Petrus de Plasiis, 1491 – Domaine public.

Neuvième cercle • Traîtres.

Quatrième zone • Giudecca (Traîtres envers les bienfaiteurs) • Lucifer • Judas, Brutus et Cassius, broyés par Lucifer • Du centre de la Terre à l’autre hémisphère • Chute de Lucifer et formation de l’Enfer et du Purgatoire • Dante et Virgile remontent pour revoir les étoiles. 

« Vexilla regis prodeunt inferni

vers nous ; mais regarde devant toi »,

dit mon maître, « si tu l’aperçois».•3

Comme lorsqu’un épais brouillard se forme,

ou lorsque la nuit tombe dans notre hémisphère,

et qu’apparaît dans le lointain un moulin qui tourne au vent,•6

il me sembla alors distinguer un édifice semblable ;

puis à cause du vent je me réfugiai derrière

mon guide, car il n’était pas d’autre abri.•9

J’étais déjà, et le mettre en vers m’effraie,

là où les ombres étaient toutes recouvertes,

et se laissaient deviner comme brindilles dans du verre.•12

Les unes sont couchées ; les autres sont à la verticale,

celle-là sur la tête et celle-là sur les pieds ;

une autre, comme un arc, a le visage replié vers ses pieds.•15

Lorsque nous fûmes suffisamment avancés,

pour qu’il plût à mon maître de me montrer

la créature qui eut si belle apparence,•18

il s’écarta de devant moi et m’arrêta,

« Voici Dité », dit-il, « et voici le lieu

où il faut que tu t’armes de courage.»•21

Comme je devins alors glacé et sans force,

ne le demande pas, lecteur, je ne l’écris pas,

car toute parole serait faible.•24

Je ne mourus pas, et ne restai pas vivant ;

imagine maintenant, si tu as un brin d’esprit,

ce que je devins, privé de l’une et de l’autre.•27

Là l’empereur du règne de douleur

émergeait à mi-poitrine de la glace ;

et ma taille était plus proche de celle d’un géant,•30

que celle des géants ne l’était de ses bras :

vois maintenant ce que doit être le tout

s’il est proportionné à de telles parties.•33

S’il fut aussi beau qu’il est laid maintenant,

et que contre son créateur il osa se révolter,

c’est bien lui l’origine de toute douleur.•36

Ô comme mon étonnement fut grand

quand je vis que sa tête avait trois faces !

L’une devant, et elle était vermeille;•39

les deux autres s’ajoutaient à celle-ci

exactement au milieu de chacune des épaules,

et toutes se joignaient à l’endroit de la crête:•42

la droite semblait entre blanc et jaune ;

la gauche à regarder était semblable, à ceux

qui viennent d’où le Nil descend.•45

Sous chacune sortaient deux grandes ailes,

à la taille d’un oiseau aussi immense :

je n’ai jamais vu en mer de telles voiles.•48

Elles n’avaient pas de plumes, mais ressemblaient

à celles de chauves-souris ; il les agitait 

si frénétiquement que trois vents en naissaient,•51

qui gelaient le Cocyte tout entier.

Il pleurait de ses six yeux, et sur ses trois mentons

dégouttaient les larmes et une bave sanglante.•54

Dans chaque bouche il écrasait de ses dents

un pécheur, comme le fait une broie,

si bien qu’il en torturait trois.•57

Pour celui de devant les morsures n’étaient rien

en comparaison des lacérations, qui l’écorchaient

sans cesse laissant l’échine à nu.•60

« Cette âme là-haut qui a la plus forte peine »,

dit le maître, « est Judas Iscariote ;

sa tête est dedans et il secoue ses jambes dehors.•63

Des deux autres qui ont la tête en bas,

celui qui pend du mufle noir est Brutus :

vois comme il se tord, et ne dit mot!;•66

l’autre est Cassius, qui paraît si membru.

Mais la nuit revient, et maintenant

il faut partir, car nous avons tout vu.»•69

Comme il le voulut, je lui enlaçai le cou ;

il attendit le moment et l’endroit,

et quand les ailes furent grandes ouvertes,•72

il s’accrocha aux flancs velus ;

de touffe en touffe il descendit

entre l’épaisse fourrure et les croûtes gelées.•75

Quand nous arrivâmes là où la cuisse

s’articule, au gros de la hanche,

le guide, fatigué et tourmenté,•78

baissa la tête vers ses jambes,

et s’agrippa aux poils comme pour monter,

si bien que je croyais retourner en enfer.•81

« Tiens-toi bien, c’est par de telles échelles »,

dit le maître, haletant comme un homme épuisé,

« que nous devons quitter tant de mal.»•84

Puis il sortit par le trou d’une roche

et me posa sur le bord ou je m’assis ;

ensuite il s’approcha de son pas prudent.•87

Je levai les yeux et croyais voir

Lucifer comme je l’avais laissé,

mais je le vis tenir ses jambes en l’air;•90

et si alors je fus déconcerté, seuls les ignorants

le penseront, ne comprenant pas

par quel endroit j’étais passé.•93

« Lève-toi », dit le maître, « debout :

la voie est longue, le chemin mauvais,

et déjà le soleil est revenu à mi-tierce.»•96

Ce n’était pas la grande salle d’un palais

là où nous étions, mais une caverne naturelle

qui avait un sol irrégulier et manquait de lumière.•99

« Avant que je m’arrache de l’abîme,

mon maître », dis-je quand je fus debout,

« parle moi un peu pour me tirer de mes doutes:•102

où est la glace ? et celui-ci comment s’est-il fiché

sens dessus-dessous ? et comment, en si peu de temps,

le soleil est-il passé du soir au matin?»•105

Alors lui à moi : « Tu imagines encore

être de l’autre côté du centre, où je me saisis

du poil de l’horrible ver qui perce le monde.•108

Tu y étais, tant que je descendis ;

quand je me retournai, tu passas le point

pressé de toutes parts par tout ce qui pèse.•111

Et maintenant tu es sous l’hémisphère

qui est opposé à celui que couvre la terre ferme,

et sous le sommet duquel fut mis à mort•114

l’homme qui naquit et vécut sans péché ;

tu as les pieds sur un petit disque

dont l’autre face est la Giudecca.•117

Ici c’est le matin, quand là c’est le soir ;

et celui, qui nous fit échelle de ses poils,

est encore fiché comme il était avant.•120

De ce côté il tomba du ciel ;

et cette terre, qui auparavant s’élevait de ce côté,

par peur de lui se cacha sous la mer,•123

et s’en vint dans notre hémisphère ; et peut-être

lui laissa-elle ce lieu vide celle qui

apparaît de ce côté en se retirant en hauteur.»•126

Il est là un lieu éloigné de Belzébuth

tant la grotte s’étend en long,

qu’on découvre non par la vue, mais par les gargouillis•129

d’un petit ruisseau qui en descend

par le trou d’un rocher, qu’il a rongé,

et dont le cours serpente, en pente douce.•132

Mon guide et moi nous entrâmes dans ce

chemin caché pour retourner dans le monde lumineux ;

et sans souci d’avoir quelque repos,•135

nous montâmes, lui le premier et moi le second,

jusqu’à ce que je vis les belles choses 

que le ciel porte, par une ouverture ronde.

Et par là nous sortîmes, pour voir de nouveau les étoiles•139

Cerchio nono • Traditori.

Zona quarta • Giudecca (Traditori des benefattori) • Lucifero • Judas, Brutus e Cassio, maciullati di Lucifero • Dal centro delle Terra all’altro emisfero • Caduta di Lucifero e formazione d’Inferno et Purgatorio • Dante e Virgilio escono a riveder le stelle. 

« Vexilla regis prodeunt inferni

verso di noi ; però dinanzi mira »,

disse ’l maestro mio, « se tu ’l discerni».•3

Come quando una grossa nebbia spira,

o quando l’emisperio nostro annotta,

par di lungi un molin che ’l vento gira,•6

veder mi parve un tal dificio allotta ;

poi per lo vento mi ristrinsi retro

al duca mio, ché non lì era altra grotta.•9

Già era, e con paura il metto in metro,

là dove l’ombre tutte eran coperte,

e trasparien come festuca in vetro.•12

Altre sono a giacere ; altre stanno erte,

quella col capo e quella con le piante ;

altra, com’ arco, il volto a’ piè rinverte.•15

Quando noi fummo fatti tanto avante,

ch’al mio maestro piacque di mostrarmi

la creatura ch’ebbe il bel sembiante,•18

d’innanzi mi si tolse e fé restarmi,

« Ecco Dite », dicendo, « ed ecco il loco

ove convien che di fortezza t’armi».•21

Com’ io divenni allor gelato e fioco,

nol dimandar, lettor, ch’i’ non lo scrivo,

però ch’ogne parlar sarebbe poco.•24

Io non mori’ e non rimasi vivo ;

pensa oggimai per te, s’hai fior d’ingegno,

qual io divenni, d’uno e d’altro privo.•27

Lo ’mperador del doloroso regno

da mezzo ’l petto uscia fuor de la ghiaccia ;

e più con un gigante io mi convegno,•30

che i giganti non fan con le sue braccia :

vedi oggimai quant’ esser dee quel tutto

ch’a così fatta parte si confaccia.•33

S’el fu sì bel com’ elli è ora brutto,

e contra ’l suo fattore alzò le ciglia,

ben dee da lui procedere ogne lutto.•36

Oh quanto parve a me gran maraviglia

quand’ io vidi tre facce a la sua testa !

L’una dinanzi, e quella era vermiglia;•39

l’altr’ eran due, che s’aggiugnieno a questa

sovresso ’l mezzo di ciascuna spalla,

e sé giugnieno al loco de la cresta:•42

e la destra parea tra bianca e gialla ;

la sinistra a vedere era tal, quali

vegnon di là onde ’l Nilo s’avvalla.•45

Sotto ciascuna uscivan due grand’ ali,

quanto si convenia a tanto uccello :

vele di mar non vid’ io mai cotali.•48

Non avean penne, ma di vispistrello

era lor modo ; e quelle svolazzava,

sì che tre venti si movean da ello:•51

quindi Cocito tutto s’aggelava.

Con sei occhi piangëa, e per tre menti

gocciava ’l pianto e sanguinosa bava.•54

Da ogne bocca dirompea co’ denti

un peccatore, a guisa di maciulla,

sì che tre ne facea così dolenti.•57

A quel dinanzi il mordere era nulla

verso ’l graffiar, che talvolta la schiena

rimanea de la pelle tutta brulla.•60

« Quell’ anima là sù c’ha maggior pena »,

disse ’l maestro, « è Giuda Scarïotto,

che ’l capo ha dentro e fuor le gambe mena.•63

De li altri due c’hanno il capo di sotto,

quel che pende dal nero ceffo è Bruto :

vedi come si storce, e non fa motto!;•66

e l’altro è Cassio, che par sì membruto.

Ma la notte risurge, e oramai

è da partir, ché tutto avem veduto».•69

Com’ a lui piacque, il collo li avvinghiai ;

ed el prese di tempo e loco poste,

e quando l’ali fuoro aperte assai,•72

appigliò sé a le vellute coste ;

di vello in vello giù discese poscia

tra ’l folto pelo e le gelate croste.•75

Quando noi fummo là dove la coscia

si volge, a punto in sul grosso de l’anche,

lo duca, con fatica e con angoscia,•78

volse la testa ov’ elli avea le zanche,

e aggrappossi al pel com’ om che sale,

sì che ’n inferno i’ credea tornar anche.•81

« Attienti ben, ché per cotali scale »,

disse ’l maestro, ansando com’ uom lasso,

« conviensi dipartir da tanto male».•84

Poi uscì fuor per lo fóro d’un sasso

e puose me in su l’orlo a sedere ;

appresso porse a me l’accorto passo.•87

Io levai li occhi e credetti vedere

Lucifero com’ io l’avea lasciato,

e vidili le gambe in sù tenere;•90

e s’io divenni allora travagliato,

la gente grossa il pensi, che non vede

qual è quel punto ch’io avea passato.•93

« Lèvati sù », disse ’l maestro, « in piede :

la via è lunga e ’l cammino è malvagio,

e già il sole a mezza terza riede».•96

Non era camminata di palagio

là ’v’ eravam, ma natural burella

ch’avea mal suolo e di lume disagio.•99

« Prima ch’io de l’abisso mi divella,

maestro mio », diss’ io quando fui dritto,

« a trarmi d’erro un poco mi favella:•102

ov’ è la ghiaccia ? e questi com’ è fitto

sì sottosopra ? e come, in sì poc’ ora,

da sera a mane ha fatto il sol tragitto?»•105

Ed elli a me : « Tu imagini ancora

d’esser di là dal centro, ov’ io mi presi

al pel del vermo reo che ’l mondo fóra.•108

Di là fosti cotanto quant’ io scesi ;

quand’ io mi volsi, tu passasti ’l punto

al qual si traggon d’ogne parte i pesi.•111

E se’ or sotto l’emisperio giunto

ch’è contraposto a quel che la gran secca

coverchia, e sotto ’l cui colmo consunto•114

fu l’uom che nacque e visse sanza pecca ;

tu haï i piedi in su picciola spera

che l’altra faccia fa de la Giudecca.•117

Qui è da man, quando di là è sera ;

e questi, che ne fé scala col pelo,

fitto è ancora sì come prim’ era.•120

Da questa parte cadde giù dal cielo ;

e la terra, che pria di qua si sporse,

per paura di lui fé del mar velo,•123

e venne a l’emisperio nostro ; e forse

per fuggir lui lasciò qui loco vòto

quella ch’appar di qua, e sù ricorse».•126

Luogo è là giù da Belzebù remoto

tanto quanto la tomba si distende,

che non per vista, ma per suono è noto•129

d’un ruscelletto che quivi discende

per la buca d’un sasso, ch’elli ha roso,

col corso ch’elli avvolge, e poco pende.•132

Lo duca e io per quel cammino ascoso

intrammo a ritornar nel chiaro mondo ;

e sanza cura aver d’alcun riposo,•135

salimmo sù, el primo e io secondo,

tanto ch’i’ vidi de le cose belle

che porta ’l ciel, per un pertugio tondo.

E quindi uscimmo a riveder le stelle.•139