Le Paradis — Chant XVI

Les armes de la famille Alighieri — Casa di Dante — Photo I, Sailko — CC-A-SA-3.0
Cinquième ciel • Ciel de Mars • Orgueil et curiosité de Dante pour la noblesse de sa famille • Quatre questions à Cacciaguida • Réponses de Cacciaguida sur ses ancêtres, sa naissance et la population de l’ancienne Florence • Chute et disparition des vieilles familles • La Florence heureuse et pacifique d’avant sa décadence.

Ô noblesse de sang chose de peu,

si les gens tirent gloire de toi

ici-bas, où notre cœur s’affaiblit,•3

pour moi elle ne sera jamais merveille :

car là où le désir n’est pas faussé,

—au ciel, dis-je— je m’en glorifiai.1•6

Certes manteau tu es prompt à raccourcir :

si bien que, si on ne t’allonge pas jour après jour,

le temps tourne autour avec ses ciseaux.2•9

Avec le “vous” qui fut en premier à Rome employé,

et en lequel son peuple3 persévéra moins,

je repris mon propos;4.•12

alors que Béatrice, légèrement à l’écart,

souriante, ressemblait à celle qui toussa

lorsqu’est contée la première faute de Guenièvre.5•15

Je commençai : « Vous êtes mon père ;

vous me donnez à parler en toute hardiesse ;

vous m’élevez tant, que je suis plus que moi-même.6•18

Par tant de rivières s’emplit d’allégresse

mon esprit, qu’il se réjouit

de pouvoir soutenir cela sans se briser.•21

Dites-moi donc, cher aïeul,

qui furent vos ancêtres et quelles années

furent notées dans votre enfance;•24

dites-moi dans le bercail de Saint Jean

combien étaient-ils alors, et quels étaient les gens

dignes des plus hauts sièges.»7•27

Comme s’attise au souffle des vents

le charbon en flamme, ainsi je vis cette

lumière resplendir à mes paroles affectueuses;•30

et comme elle se faisait plus belle à mes yeux,

sa voix devint également plus douce et suave,

mais sans cette langue moderne,8•33

il me dit : « De ce jour où fut dit “Ave

à celui où ma mère, maintenant sainte,

enceinte de moi, accoucha,9•36

ce feu revint à son Lion

cinq cent cinquante et trente fois

pour se ré-enflammer sous sa griffe.10•39

Mes ancêtres et moi naquirent

à l’entrée du dernier sestier

où entrent ceux qui courent votre jeu annuel.11.•42

De mes aînés tu as entendu suffisamment :

de ce qu’ils furent et d’où ils vinrent,

il est préférable de le taire que d’en parler.12•45

Tous ceux qui en ce temps pouvaient

porter les armes entre Mars et le Baptiste,

étaient le cinquième des vivants d’aujourd’hui.13•48

Mais le peuple, maintenant mélangé

des Campi, des Certaldo et des Fegghine,

se voyait pure en son dernier artisan.14•51

Oh comme il serait mieux d’être voisin

de ces gens que je dis, et que vos confins

soient à Galluzzo et à Trespiano,15•54

que de supporter dans la ville la puanteur

du vilain d’Aguglion16 de celui de Signa,17

à l’œil déjà aiguisé pour escroquer!18•57

Si la race la plus dégénérée au monde

n’avait été marâtre de César,

mais douce comme une mère avec son fils,19•60

tel qui est fait florentin changeur et marchand,

serait retourné à Semifonte,

là où le grand père faisait ses rondes;20•63

Montemurlo serait encore aux Conti;21 

les Cerchi seraient dans la paroisse d’Acone,22 

et peut-être les Buondelmonti dans le Val della Greve.23•66

Toujours le mélange des personnes

fut le principe du mal dans les cités,

comme pour vous la nourriture qui s’amoncelle;24•69

et le taureau aveugle tombe plus tôt

que l’agneau aveugle ; et souvent une épée 

taille plus et mieux que cinq.25•72

Si tu considères comment Luni26

et Orbisaglia ont disparu, et comment suivent27

leurs traces Chiusi 28 et Sinigaglia,29•75

entendre comment les lignées s’éteignent

ne te paraît pas chose étrange ou incompréhensible,

puisque les cités ont un terme.•78

Toutes vos choses ont leur mort,

tout comme vous ; mais cela est caché en certaines

par leur longévité, et les vies sont courtes.•81

Et comme la ronde de la lune dans le ciel

couvre et découvre sans cesse les rivages,

de même fait la Fortune avec Florence:30•84

pour cela ne doit pas te paraître étonnant

ce que je vais dire des anciens Florentins

dont la gloire s’est perdue dans le temps.•87

Je vis les Ughi et je vis les Catellini,

Filippi, Greci, Ormanni et Alberichi,

illustres citoyens, déjà sur le déclin;31•90

et je vis aussi grands qu’ils étaient anciens,

ceux de la Sanella, ceux de l’Arca,

et les Soldanieri et Ardinghi et Bostichi.32•93

Près de la porte à présent chargée33

de nouvelles félonies d’un poids tel

qu’elles feront rapidement la perte de la barque,34•96

étaient les Ravignani, dont descend

le conte Guido et tous ceux qui ont pris

du grand Bellincione le nom.35•99

Ceux de la Pressa savaient déjà comment36

gouverner, et Galigaio avait déjà

à sa maison la garde et le pommeau dorés.37•102

Grand était déjà la colonne du Blanc-Argent,38

les Sacchetti, Giuochi, Fifanti et Barucci et Galli

et ceux qui rougissaient pour la fausse mesure.39•105

La souche de laquelle naquirent les Calfucci40

était déjà grande, et déjà se hissaient

aux chaises curules les Sizii et les Arrigucci.41•108

Oh superbes je vis ceux qu’a défait 

leur orgueil!42 et de boules d’or

fleurissaient Florence pour tous leurs hauts faits.43•111

Ainsi faisaient les pères de ceux

qui, chaque fois que votre église vaque,

s’engraissent en siégeant au consistoire.44•114

L’insolente lignée qui s’acharne

sur celui qui fuit, et à qui montre les dents

ou la bourse s’apaise comme un agneau,•117

déjà s’imposait, mais de petites gens ;

si bien qu’il déplut à Ubertin Donato

que son beau-père en fit leurs parents.45•120 

Déjà Caponsacco était descendu de Fiesole 

sur le vieux marché,46 et déjà étaient 

de bons citoyens les Giuda et Infangato.47•123

Je dirai une chose incroyable et vraie :

on entrait dans la petite enceinte par une porte

qui s’appelait du nom de ceux de la Pera.48•126

Chacun de ceux qui portent les belles armoiries

du grand baron dont le nom et la gloire

revivent lors de la fête de Saint Thomas,•129

reçut de lui la chevalerie et le privilège;49

quoique se réunisse aujourd’hui

avec le peuple celui qui a fasce d’or.50•132

Déjà étaient là les Gualterotti et les Importuni;51

et le Borgo serait encore tranquille,

s’il était resté à jeun de nouveaux habitants.52•135

La maison d’où est née votre affliction,

par la juste colère qui vous tue

et a mis fin à votre vie heureuse,•138

était honorée, elle et ses alliés:53

oh Buondelmonte, comme tu as mal fait 

de fuir tes noces en suivant les mauvais conseils!54•141

Nombreux seraient joyeux, qui sont tristes,

si Dieu t’avait laissé à l’Ema

à ta première venue dans la ville.55•144

Mais il était nécessaire, qu’à cette pierre mutilée

qui garde le pont, que Florence fasse

une victime l’ultime jour de sa paix.56•147

Avec ces gens, et avec d’autres,

je vis Florence, en un tel repos,

qu’elle n’avait pas de raison pour pleurer.•150

Avec ces gens je vis son peuple

glorieux et juste, si bien que le lys57

n’était jamais renversé sur la lance,

ni teint de rouge par les divisions».•154

Cielo quinto • Cielo di Marte • Orgoglio et curiosità di Dante per la nobiltà di sua famiglia • Quatto domande a Cacciaguida • Risposte di Cacciaguida sui suoi antenati, la sua nascita e la popolazione dell’antica Firenze • Caduta et scomparsa dei vecchie famiglie • La Firenze lieta et pacifica prima della decadenza. 

O poca nostra nobiltà di sangue,

se glorïar di te la gente fai

qua giù dove l’affetto nostro langue,•3

mirabil cosa non mi sarà mai :

ché là dove appetito non si torce,

dico nel cielo, io me ne gloriai.•6

Ben se’ tu manto che tosto raccorce :

sì che, se non s’appon di dì in die,

lo tempo va dintorno con le force.•9

Dal ’voi’ che prima a Roma s’offerie,

in che la sua famiglia men persevra,

ricominciaron le parole mie;•12

onde Beatrice, ch’era un poco scevra,

ridendo, parve quella che tossio

al primo fallo scritto di Ginevra.•15

Io cominciai : « Voi siete il padre mio ;

voi mi date a parlar tutta baldezza ;

voi mi levate sì, ch’i’ son più ch’io.•18

Per tanti rivi s’empie d’allegrezza

la mente mia, che di sé fa letizia

perché può sostener che non si spezza.•21

Ditemi dunque, cara mia primizia,

quai fuor li vostri antichi e quai fuor li anni

che si segnaro in vostra püerizia;•24

ditemi de l’ovil di San Giovanni

quanto era allora, e chi eran le genti

tra esso degne di più alti scanni».•27

Come s’avviva a lo spirar d’i venti

carbone in fiamma, così vid’ io quella

luce risplendere a’ miei blandimenti;•30

e come a li occhi miei si fé più bella,

così con voce più dolce e soave,

ma non con questa moderna favella,•33

dissemi : « Da quel dì che fu detto “Ave”

al parto in che mia madre, ch’è or santa,

s’allevïò di me ond’ era grave,•36

al suo Leon cinquecento cinquanta

e trenta fiate venne questo foco

a rinfiammarsi sotto la sua pianta.•39

Li antichi miei e io nacqui nel loco

dove si truova pria l’ultimo sesto

da quei che corre il vostro annüal gioco.•42

Basti d’i miei maggiori udirne questo :

chi ei si fosser e onde venner quivi,

più è tacer che ragionare onesto.•45

Tutti color ch’a quel tempo eran ivi

da poter arme tra Marte e ’l Batista,

eran il quinto di quei ch’or son vivi.•48

Ma la cittadinanza, ch’è or mista

di Campi, di Certaldo e di Fegghine,

pura vediesi ne l’ultimo artista.•51

Oh quanto fora meglio esser vicine

quelle genti ch’io dico, e al Galluzzo

e a Trespiano aver vostro confine,•54

che averle dentro e sostener lo puzzo

del villan d’Aguglion, di quel da Signa,

che già per barattare ha l’occhio aguzzo!•57

Se la gente ch’al mondo più traligna

non fosse stata a Cesare noverca,

ma come madre a suo figlio benigna,•60

tal fatto è fiorentino e cambia e merca,

che si sarebbe vòlto a Simifonti,

là dove andava l’avolo a la cerca;•63

sariesi Montemurlo ancor de’ Conti ;

sarieno i Cerchi nel piovier d’Acone,

e forse in Valdigrieve i Buondelmonti.•66

Sempre la confusion de le persone

principio fu del mal de la cittade,

come del vostro il cibo che s’appone;•69

e cieco toro più avaccio cade

che cieco agnello ; e molte volte taglia

più e meglio una che le cinque spade.•72

Se tu riguardi Luni e Orbisaglia

come sono ite, e come se ne vanno

di retro ad esse Chiusi e Sinigaglia,•75

udir come le schiatte si disfanno

non ti parrà nova cosa né forte,

poscia che le cittadi termine hanno.•78

Le vostre cose tutte hanno lor morte,

sì come voi ; ma celasi in alcuna

che dura molto, e le vite son corte.•81

E come ’l volger del ciel de la luna

cuopre e discuopre i liti sanza posa,

così fa di Fiorenza la Fortuna:•84

per che non dee parer mirabil cosa

ciò ch’io dirò de li alti Fiorentini

onde è la fama nel tempo nascosa.•87

Io vidi li Ughi e vidi i Catellini,

Filippi, Greci, Ormanni e Alberichi,

già nel calare, illustri cittadini;•90

e vidi così grandi come antichi,

con quel de la Sannella, quel de l’Arca,

e Soldanieri e Ardinghi e Bostichi.•93

Sovra la porta ch’al presente è carca

di nova fellonia di tanto peso

che tosto fia iattura de la barca,•96

erano i Ravignani, ond’ è disceso

il conte Guido e qualunque del nome

de l’alto Bellincione ha poscia preso.•99

Quel de la Pressa sapeva già come

regger si vuole, e avea Galigaio

dorata in casa sua già l’elsa e ’l pome.•102

Grand’ era già la colonna del Vaio,

Sacchetti, Giuochi, Fifanti e Barucci

e Galli e quei ch’arrossan per lo staio.•105

Lo ceppo di che nacquero i Calfucci

era già grande, e già eran tratti

a le curule Sizii e Arrigucci.•108

Oh quali io vidi quei che son disfatti

per lor superbia! e le palle de l’oro

fiorian Fiorenza in tutt’ i suoi gran fatti.•111

Così facieno i padri di coloro

che, sempre che la vostra chiesa vaca,

si fanno grassi stando a consistoro.•114

L’oltracotata schiatta che s’indraca

dietro a chi fugge, e a chi mostra ’l dente

o ver la borsa, com’ agnel si placa,•117

già venìa sù, ma di picciola gente ;

sì che non piacque ad Ubertin Donato

che poï il suocero il fé lor parente.•120

Già era ’l Caponsacco nel mercato

disceso giù da Fiesole, e già era

buon cittadino Giuda e Infangato.•123

Io dirò cosa incredibile e vera :

nel picciol cerchio s’entrava per porta

che si nomava da quei de la Pera.•126

Ciascun che de la bella insegna porta

del gran barone il cui nome e ’l cui pregio

la festa di Tommaso riconforta,•129

da esso ebbe milizia e privilegio ;

avvegna che con popol si rauni

oggi colui che la fascia col fregio.•132

Già eran Gualterotti e Importuni ;

e ancor saria Borgo più quïeto,

se di novi vicin fosser digiuni.•135

La casa di che nacque il vostro fleto,

per lo giusto disdegno che v’ha morti

e puose fine al vostro viver lieto,•138

era onorata, essa e suoi consorti :

o Buondelmonte, quanto mal fuggisti

le nozze süe per li altrui conforti!•141

Molti sarebber lieti, che son tristi,

se Dio t’avesse conceduto ad Ema

la prima volta ch’a città venisti.•144

Ma conveniesi, a quella pietra scema

che guarda ’l ponte, che Fiorenza fesse

vittima ne la sua pace postrema.•147

Con queste genti, e con altre con esse,

vid’ io Fiorenza in sì fatto riposo,

che non avea cagione onde piangesse.•150

Con queste genti vid’ io glorïoso

e giusto il popol suo, tanto che ’l giglio

non era ad asta mai posto a ritroso,

né per divisïon fatto vermiglio».•154