Purgatoire – Chant XIX

Sirène, relief du portail nord de la collégiale Saint-Martin de Candes-Saint-Martin, Indre-et-Loire (XIIIe siècle) – Photo Daniel Clauzier – CC-BY-SA-3.0

Quatrième corniche • Paresseux • Le rêve de la sirène • L’ange de la sollicitude • Interprétation du songe par Virgile // Cinquième corniche • Avares et Prodigues • Les gisants • Le pape Adrien V.
À l’heure où la chaleur du jour ne peut plus 

tiédir le froid de la lune,

vaincue par la terre, et parfois par Saturne,•3

—quand, avant l’aube, les géomanciens

voit surgir à l’orient leur Maggior Fortuna,

par un chemin encore sombre pour peu de temps—,•6 

me vint en songe une femme bègue,

louchant des yeux, aux pieds tordus,

avec deux moignons comme mains, et toute blême.•9 

Je la fixais ; et comme le soleil réchauffe

des membres glacés que la nuit a engourdis,

ainsi mon regard lui délia•12 

la langue, et la redressa toute entière

en peu de temps, et son visage égaré,

comme veut amour, il le colorait aussi.•15 

Puis ayant sa langue ainsi déliée,

elle commença à chanter, si bien qu’avec peine

j’aurai détaché d’elle mon attention.•18 

« Je suis », chantait-elle, « Je suis la douce sirène,

qui égare l’esprit des marins en pleine mer ;

tant m’entendre donne du plaisir!•21 

Je détournai Ulysse de son chemin d’errance

par mon chant ; et celui qui s’habitue à moi

rarement me quitte, tant je l’enchante!».•24 

Sa bouche ne s’était pas encore refermée,

qu’une dame sainte et pressée apparut

à mon côté pour la confondre.•27 

« Ô Virgile, Virgile, qui est celle-ci ? »

dit-elle avec sévérité ; et lui venait

les yeux fixés sur cette honnête dame.•30 

Il prenait l’autre, et la mettait à nu par devant

fendant ses habits, et découvrant son ventre ;

la puanteur qui en sortait me réveilla.•33 

J’ouvris les yeux, et le bon maître : « Je t’ai

appelé au moins trois fois ! », dit-il, « Lève-toi et viens ;

trouvons l’ouverture par laquelle tu entreras.»•36 

Aussi je me levais, toutes les corniches

du mont sacré étaient déjà en plein jour,

et nous avancions le soleil neuf dans notre dos.•39 

En le suivant, je baissais le front

comme celui qui est lourd de pensées,

qui le courbent comme la moitié d’un arc de pont;•42 

quand j’entendis : « Venez ; ici on passe »

d’une voix douce et suave,

qui ne s’entend pas dans la marche des mortels.•45 

Avec les ailes ouvertes, semblables à celles d’un cygne,

celui qui parlait nous fit monter

entre deux parois de dur grès.•48 

Il nous éventait en agitant ses plumes,

affirmant “Qui lugent” sont bienheureux,

car leurs âmes possèdent la consolation.•51 

« Qu’as-tu à regarder le sol ? »,

commença à me dire mon guide,

quand nous fûmes un peu en surplomb de l’ange.•54 

Et moi : « Une vision nouvelle a provoqué

un tel doute qu’elle m’a fait fléchir,

et que je ne peux en détacher ma pensée.»•57 

« Tu as vu », dit-il, « cette ancienne sorcière

qui seule au-dessus de nous se lamente ;

tu as vu comme l’homme se délivre d’elle.•60 

Cela suffit, frappe des talons le sol ;

lève les yeux vers cet appât que fait tourner

le roi éternel avec les roues immenses.»•63 

Comme le faucon, qui d’abord regarde à ses pieds,

puis se tourne au cri et s’élance

poussé par son désir d’une proie,•66 

tel je devins ; et tel, quand la roche

se fend pour ouvrir la voie à ceux qui montent,

j’allais où l’on rejoint le cercle.•69 

Après avoir quitté la cinquième corniche,

je vis des gens dispersés partout qui pleuraient,

couchés la face tournée vers le sol.•72 

Adhaesit pavimento anima mea” 

les entendait-on dire au milieu de si profonds soupirs,

que les paroles se comprenaient à peine.•75 

« Ô élus de Dieu, vous dont justice

et espérance rendent les souffrances moins dures,

indiquez-nous les hauts degrés.»•78 

« Si vous ne venez pas ici pour être gisant,

et voulez trouver la voie la plus rapide,

ayez toujours votre droite vers l”extérieur.»•81 

Ainsi pria le poète, et ainsi fut-il

répondu un peu devant nous ; et grâce

à ses paroles je remarquais celui qui était caché,•84 

et je tournais mon regard vers celui de mon seigneur :

alors il approuva d’un signe joyeux

ce que demandait mon regard empli de désir.•87 

Dès que je pus agir à ma guise,

je m’approchais de cette créature

dont j’avais remarquée les paroles auparavant,•90 

disant : « Esprit en qui les pleurs mûrissent

car sans cela on ne peut retourner vers Dieu, 

suspends un peu pour moi ta tâche majeure.•93 

Qui étais-tu et pourquoi avez-vous le dos

tourné vers le ciel, dis-moi, et veux-tu connaître

quelque chose du monde dont je viens vivant.»•96 

Et lui à moi : « Pourquoi le ciel a tourné

nos reins vers lui, tu le sauras ; mais d’abord

sciat quod ego fui successor Petri.•99 

Entre Sestri et Chiavari

s’abaisse un beau fleuve, et de son nom

ma famille fera l’origine de son titre.•102 

Un mois et un peu plus j’éprouvais combien

pèse le grand manteau à qui le garde de la fange,

toutes les autres charges semblent alors de plume.•105 

Ma conversion, malheur à moi !, fut tardive ;

mais, quand je fus fait pasteur romain,

je découvris la vie trompeuse.•108 

Je vis que mon cœur n’y trouvait pas le repos,

et que dans cette vie-là je ne pouvais monter plus haut,

c’est pourquoi je m’enflammais d’amour pour celui-ci.•111 

Jusqu’à ce point je fus une âme misérable

coupée de Dieu, toute entière avare ;

et comment je suis puni, tu peux le voir.•114 

Ce que l’avarice fait, se manifeste ici

dans la manière dont les âmes converties sont purifiées ;

et aucune peine sur le mont n’est plus amère.•117 

Aussi comme notre regard

ne s’éleva pas, fixé sur les choses terrestres,

ici la justice nous enfonce dans la terre.•120 

Comme l’avarice éteignit en chacun

notre amour pour tout bien, notre œuvre se perdit,

ainsi la justice nous tient ici serré,•123 

les pieds et les mains pris et liés ;

et tant qu’il plaira au juste Seigneur

nous resterons ainsi étendus et immobiles.•126 

Je m’étais agenouillé pour répondre ;

mais comme je commençais et qu’il s’aperçut,

à la seule écoute, de mon respect,•129 

« Pour quelle raison », dit-il « t’inclines-tu ainsi ? »

Et moi à lui : « Pour votre dignité

ma conscience me fait remord de rester debout.»•132 

« Redresse tes jambes, lève-toi, frère ! »,

répondit-il ; « pas d’erreur : je suis, comme toi

et comme les autres, serf du même pouvoir.•135 

Si jamais tu entendis cette sainte parole

de l’évangile qui dit “Neque nubent”,

tu peux voir pourquoi je parle ainsi.•138 

Vas maintenant ; je ne veux plus que tu t’arrêtes ;

car ta présence trouble mes pleurs,

qui me font mûrir ainsi que tu l’as dit.•141 

J’ai sur Terre une nièce qui s’appelle Alagia, 

de nature bonne, à moins que notre famille

ne la rende mauvaise par son exemple ; 

c’est la seule qui m”est restée là-bas.»•145

Girone quarto • Accidiosi • Il sogno della sirena • L’angelo della Sollecitudine • Virgilio interpreta il sogno // Girone quinto • Avari e Prodighi • Proni a terra • Papa Adriano V.

Ne l’ora che non può ’l calor dïurno 

intepidar più ’l freddo de la luna, 

vinto da terra, e talor da Saturno•3 

—quando i geomanti lor Maggior Fortuna 

veggiono in orïente, innanzi a l’alba, 

surger per via che poco le sta bruna—,•6 

mi venne in sogno una femmina balba, 

ne li occhi guercia, e sovra i piè distorta, 

con le man monche, e di colore scialba.•9 

Io la mirava ; e come ’l sol conforta 

le fredde membra che la notte aggrava, 

così lo sguardo mio le facea scorta•12 

la lingua, e poscia tutta la drizzava 

in poco d’ora, e lo smarrito volto, 

com’ amor vuol, così le colorava.•15

Poi ch’ell’ avea ’l parlar così disciolto, 

cominciava a cantar sì, che con pena 

da lei avrei mio intento rivolto.•18 

« Io son », cantava, « io son dolce serena, 

che ’ marinari in mezzo mar dismago ;

tanto son di piacere a sentir piena!•21 

Io volsi Ulisse del suo cammin vago 

al canto mio ; e qual meco s’ausa, 

rado sen parte ; sì tutto l’appago!».•24 

Ancor non era sua bocca richiusa, 

quand’ una donna apparve santa e presta 

lunghesso me per far colei confusa.•27 

« O Virgilio, Virgilio, chi è questa ? », 

fieramente dicea ; ed el venìa 

con li occhi fitti pur in quella onesta.•30 

L’altra prendea, e dinanzi l’apria 

fendendo i drappi, e mostravami ’l ventre ; 

quel mi svegliò col puzzo che n’uscia.•33 

Io mossi li occhi, e ’l buon maestro : « Almen tre 

voci t’ho messe ! », dicea, « Surgi e vieni ; 

troviam l’aperta per la qual tu entre».•36 

Sù mi levai, e tutti eran già pieni 

de l’alto dì i giron del sacro monte, 

e andavam col sol novo a le reni.•39 

Seguendo lui, portava la mia fronte 

come colui che l’ha di pensier carca, 

che fa di sé un mezzo arco di ponte;•42 

quand’ io udi’ « Venite ; qui si varca » 

parlare in modo soave e benigno, 

qual non si sente in questa mortal marca.•45 

Con l’ali aperte, che parean di cigno, 

volseci in sù colui che sì parlonne 

tra due pareti del duro macigno.•48 

Mosse le penne poi e ventilonne, 

Qui lugent” affermando esser beati, 

ch’avran di consolar l’anime donne.•51 

« Che hai che pur inver’ la terra guati ? », 

la guida mia incominciò a dirmi, 

poco amendue da l’angel sormontati.•54 

E io : « Con tanta sospeccion fa irmi 

novella visïon ch’a sé mi piega, 

sì ch’io non posso dal pensar partirmi».•57 

« Vedesti », disse, « quell’antica strega 

che sola sovr’ a noi omai si piagne ; 

vedesti come l’uom da lei si slega.•60 

Bastiti, e batti a terra le calcagne ; 

li occhi rivolgi al logoro che gira 

lo rege etterno con le rote magne».•63 

Quale ’l falcon, che prima a’ pié si mira, 

indi si volge al grido e si protende 

per lo disio del pasto che là il tira,•66 

tal mi fec’ io ; e tal, quanto si fende 

la roccia per dar via a chi va suso, 

n’andai infin dove ’l cerchiar si prende.•69 

Com’ io nel quinto giro fui dischiuso, 

vidi gente per esso che piangea, 

giacendo a terra tutta volta in giuso.•72 

Adhaesit pavimento anima mea” 

sentia dir lor con sì alti sospiri, 

che la parola a pena s’intendea.•75 

« O eletti di Dio, li cui soffriri 

e giustizia e speranza fa men duri, 

drizzate noi verso li alti saliri».•78 

« Se voi venite dal giacer sicuri, 

e volete trovar la via più tosto, 

le vostre destre sien sempre di fori».•81 

Così pregò ’l poeta, e sì risposto 

poco dinanzi a noi ne fu ; per ch’io 

nel parlare avvisai l’altro nascosto,•84 

e volsi li occhi a li occhi al segnor mio : 

ond’ elli m’assentì con lieto cenno 

ciò che chiedea la vista del disio.•87 

Poi ch’io potei di me fare a mio senno, 

trassimi sovra quella creatura 

le cui parole pria notar mi fenno,•90 

dicendo : « Spirto in cui pianger matura 

quel sanza ’l quale a Dio tornar non pòssi, 

sosta un poco per me tua maggior cura.•93 

Chi fosti e perché vòlti avete i dossi 

al sù, mi dì, e se vuo’ ch’io t’impetri 

cosa di là ond’ io vivendo mossi».•96 

Ed elli a me : « Perché i nostri diretri 

rivolga il cielo a sé, saprai ; ma prima 

scias quod ego fui successor Petri.•99 

Intra Sïestri e Chiaveri s’adima 

una fiumana bella, e del suo nome 

lo titol del mio sangue fa sua cima.•102 

Un mese e poco più prova’ io come 

pesa il gran manto a chi dal fango il guarda, 

che piuma sembran tutte l’altre some.•105

La mia conversïone, omè !, fu tarda ; 

ma, come fatto fui roman pastore, 

così scopersi la vita bugiarda.•108 

Vidi che lì non s’acquetava il core, 

né più salir potiesi in quella vita ; 

per che di questa in me s’accese amore.•111 

Fino a quel punto misera e partita 

da Dio anima fui, del tutto avara ; 

or, come vedi, qui ne son punita.•114 

Quel ch’avarizia fa, qui si dichiara 

in purgazion de l’anime converse ; 

e nulla pena il monte ha più amara.•117 

Sì come l’occhio nostro non s’aderse 

in alto, fisso a le cose terrene, 

così giustizia qui a terra il merse.•120 

Come avarizia spense a ciascun bene 

lo nostro amore, onde operar perdési, 

così giustizia qui stretti ne tene,•123 

ne’ piedi e ne le man legati e presi ; 

e quanto fia piacer del giusto Sire, 

tanto staremo immobili e distesi».•126 

Io m’era inginocchiato e volea dire ; 

ma com’ io cominciai ed el s’accorse, 

solo ascoltando, del mio reverire,•129 

« Qual cagion », disse, « in giù così ti torse ? » 

E io a lui : « Per vostra dignitate 

mia coscïenza dritto mi rimorse ».•132 

« Drizza le gambe, lèvati sù, frate ! », 

rispuose ; « non errar : conservo sono 

teco e con li altri ad una podestate.•135 

Se mai quel santo evangelico suono 

che dice “Neque nubent” intendesti, 

ben puoi veder perch’ io così ragiono.•138 

Vattene omai : non vo’ che più t’arresti ; 

ché la tua stanza mio pianger disagia,

col qual maturo ciò che tu dicesti.•141 

Nepote ho io di là c’ha nome Alagia, 

buona da sé, pur che la nostra casa 

non faccia lei per essempro malvagia ; 

e questa sola di là m’è rimasa».•145