Dans son dernier opéra, “Inferno”, Lucia Ronchetti ressuscite l’Enfer de Dante. Une œuvre prenante, à la musique «âpre et forte» dont nous avons vu une représentation le dimanche 22 février 2026, à Rome.

Une mise en scène moderne pour Inferno de Lucia Ronchetti
Un homme parle; sa voix semble celle d’un somnambule: «Io non so ben ridir com’ i’ intrai, tant’ era pien di sonno a quel punto che la verace via abandonnai»1.
Vêtu d’un pantalon de travail marron, d’une chemise rouge couverte d’une parka kaki, cet homme à la crinière blanche, c’est Dante (Tommaso Ragno). Il dit ce moment —au Chant I de l’Enfer— où perdu, effrayé, son âme «fuyante», essoufflé comme un marin réchappé d’un naufrage, il marche sur ce qui semble une plage. Alors, le chant d’un chœur s’élève doucement. La parole de Dante doit alors se faire plus forte…
Le livret d’Inferno, ce sont les paroles mêmes de la Divine Comédie. Mais, il ne faudrait pas imaginer une simple “mise en musique” de l’œuvre du poète florentin. L’opéra de Lucia Ronchetti est autrement plus complexe qu’un simple décalque musical du poème. Première et majeure transposition, elle a imaginé un Dante seul, perdu, sans compagnon. Il devra traverser l’Enfer sans son guide Virgile.
La solitude de Dante
David Hermann, le metteur en scène a traduit ce parcours solitaire dans une mise en scène simple et sophistiquée tout à la fois. L’Enfer que le pèlerin est amené à parcourir est un immeuble moderne de trois étages dont nous voyons chaque pièce, chambre à coucher, salle de bain, salon, sauna, local poubelle… un ascenseur servant de trait d’union et reliant chaque niveau. Ce décor lui-même est glissant. L’ensemble de l’immeuble coulisse, faisant disparaître un palier et apparaître un autre au gré des montées et des descentes; autant de transitions qui marquent les différentes scènes de cet opéra d’un seul tenant, d’un seul acte.
Cette mise en scène exclut tout recours à un pathos vieilli. La décoration des pièces est contemporaine et les costumes des chanteurs et acteurs le sont tout autant. Elle exprime l’esprit dans lequel Lucia Ronchetti a conçu Inferno, comme elle le racontait dans il Manifesto:
L’enfer est la nouvelle cité, peuplée d’assassins, de voleurs, de prostituées, de marchands, de politiciens, d’adultères, de moines et de nonnes avec leurs croyances respectives, leurs superstitions, leurs mœurs et leurs rêves, mais aussi leurs ambitions calculatrices et leur égoïsme impitoyable. La richesse rencontre l’avidité et l’envie dans la lutte pour le pouvoir: un carnaval sombre, décrit par Dante en partie avec un humour noir et tranchant.(Il Manifesto, 14/02/2026)
Dans Inferno, s’il est seul, Dante est double. Il est celui —personnage physique— que nous voyons parcourir cet immeuble “Enfer” à la rencontre des personnages qui le peuplent, Charon, Francesca, Filippo Argenti… , mais il est aussi double par sa voix intérieure. Celle-ci est matérialisée par un quatuor, l’Ensemble Neue Vocalsolisten.
Une voix intérieure
Un dialogue nécessaire. Sur scène, on voit un Dante furieux de l’exil auquel il est condamné et de l’injustice qu’il subit. Il en va tout autrement de sa «voix intérieure» que l’on sent hésitante, embarrassée, fluctuante à l’écoute. Ces quatre voix d’une tessiture si différente (contre-ténor, ténor, baryton et basse) avec lesquelles joue Lucia Ronchetti en reflètent toute la complexité.
Le recul qu’apporte cette dualité permet de ne pas en rester à l’écume des apparences. Elle est d’autant plus indispensable que les morceaux choisis par la compositrice donnent à voir la véhémence, l’emportement des personnages, l’âpreté ou la cruauté des situations de ce rêve-cauchemar, de cette spirale qui l’entraîne jusqu’à Lucifer.
La force du verbe dantesque, superbement dit par Tommaso Ragno, est la main qui tient et mène cet opéra. À cette première trame, le Dante parlant, murmurant et déclamant, Lucia Ronchetti a donc installé le chant multiple de la voix intérieure qui répond et prolonge ou rompt les incantations du poète.
À ce verbe, répond la musique de Lucia Ronchetti qui entraîne les spectateurs et les acteurs dans les profondeurs de l’Enfer. Elle est ici dirigée par Tito Ceccherini. Les cuivres de l’orchestre répondent aux percussions, le chœur enfouit dans la fosse, crie, chuchote, gémit, soupire comme le font les damnés dans l’Enfer de Dante. Le spectateur est avec eux, embarquant dans la barque de Charon, sous la pluie qui glace les âmes au troisième cercle, plongé dans la boue poisseuse du Styx, dans la forêt des suicidés…
Un opéra exigeant
Quelques rares personnages sont interprétés par des chanteurs. C’est le cas d’Ulysse (Leonardo Cortellazzi, ténor) et de Francesca da Rimini dont le doux et douloureux lamento raconte le drame affreux interprété. Il est chanté par la soprano Laura Catrani. Celle-ci avait déjà exploré l’univers dantesque dans un opus, Vox in bestia, sorte de bestiaire chanté de La Divine Comédie (voir ici). C’est le cas aussi de Lucifer, interprété par Andreas Fischer (basse), dont le monologue, écrit par l’écrivain et poète Tiziano Scarpa, clôt l’opéra.
Toutes les autres figures de l’Enfer sont interprétées par des acteurs: Charon, Minos, Filippo Argenti, Cavalcante dei Cavalcanti, Pier delle Vigne, Brunetto Latini, Vanni Fucci, Ugolino… Ce choix ne fait pas pour autant d’Inferno un mélodrame, tant la création de Lucia Ronchetti est un dialogue fécond entre la ligne poétique de Dante, celle de sa voix intérieure, celles des autres personnages, celles de l’orchestre et du chœur.
Inferno est un opéra exigeant. Sa musique «aspra e forte» plonge le spectateur dès l’ouverture dans ce tumulte où résonnent «cris, plaintes et cris aigus… horribles jurons, accents de rage, paroles de douleur» recréant le temps d’une représentation ce que pourrait être l’Enfer de Dante.
Joué à Rome du 19 février au 7 mars 2026 c’est une deuxième version de son opéra que présentait Lucia Ronchetti. Initialement, Inferno est une commande de l’Opéra de Francfort à l’occasion du 700e anniversaire de la mort de Dante. Il devait initialement être créé en 2020. Las, en raison de la pandémie de Covid, il ne sera joué qu’en 2021 sans mise en scène ni costumes, les récitatifs étant en langue allemande et les chants en italien. La reprise à Rome peut donc être considérée comme une création nouvelle, Inferno retrouvant dans sa totalité la langue et les vers de Dante.
Inferno
- Compositrice, Lucia Ronchetti
- Régie, David Hermann / Costumes, Maria Grazia Chiuri
- Orchestre de l’Opéra de Rome dirigé par Tito Ceccherini
- Chœur de l’Opéra de Rome dirigé par Ciro Visco
- Dante, Tommaso Ragno
- Voix intérieure de Dante, Ensemble Neue Vocalsolisten
- Francesca, Laura Catrani (soprano)
- Ulysse, Leonardo Cortellazzi (ténor)
- Lucifer, Andreas Fischer (basse)