Léon XIV, le pape qui oublie Dante

Léon XIV, le pape qui oublie Dante

Depuis son élection le 8 mai 2025, le pape Léon XIV ignore Dante Alighieri. Ce faisant, il tourne le dos à une tradition longue d’une siècle et demi qui a vu tous ses prédécesseurs se nourrir de la poésie du Sommo poeta que Paul VI avait reconnu comme «Maître de l’altissimo canto et théologien à l’esprit sublime». 

Leon XIV, le pape qui oublie Dante

À gauche, Léon XIV en mai 2025 (Détails); photo de Juan Diego Cano, Fotografia official de la Presidencia de Colombia (Public Domain). À droite, portrait de Dante par Sandro Botticelli (1445-1510)

Léon XIV a quitté la France après un long voyage pastoral de quatre jours. Pas trace de Dante ou de la Divine Comédie pendant ses nombreuses adresses et prières, ni lors de la messe place de la Concorde, ni à la veillée avec les jeunes au Stade de France, ni à Lourdes, ni à Metz. Dans le discours du nouveau pape, l’empreinte du Sommo poeta s’efface.

Depuis le 8 mai 2025, le jour de son élection, rien… ou si peu…  Il y a cette rencontre de Léon XIV avec l’acteur italien Roberto Begnini, le 4 décembre 2025. Un communiqué laconique nous apprend que «Le Souverain pontife et Roberto Benigni ont (…) discuté de la vie de saint Pierre, de Dante et de saint Augustin, mais aussi de la Divine Comédie et des Confessions».

Quelques mois après, le 22 août 2026, à Rimini le pape reprend dans son adresse aux jeunes le dernier vers de la Divine Comédie: «L’amour qui meut le soleil et les autres étoiles». L’inspiration n’était pas à chercher loin: c’était le thème de cette 47e édition du Meeting pour l’amitié entre les peuples. 

Léon XIV un an et demi après son élection a manifestement oublié Dante et la Divine Comédie. Cet oubli sera-t-il durable? Difficile d’être optimiste. D’une part, le tropisme de l’augustinien Léon XIV le porte naturellement vers… saint Augustin et d’autre part, il n’est pas de date anniversaire dans les années à venir donnant une quelconque opportunité de célébrer le poète florentin. Les 800e anniversaires de sa naissance et de sa mort sont aux Calendes grecques. Ils auront lieu respectivement en 2065 et en 2121! 

On est loin de la célébration enthousiaste du poète florentin par son prédécesseur François. Il chantait dans la Lettre apostolique Candor Lucis AEternae du 25 mars 2021 le « grand poète Dante Alighieri, prophète d’espérance et témoin de la soif d’infini inscrite au cœur de l’homme». Une lettre dans laquelle, il associait «ses prédécesseurs qui ont honoré et célébré le poète»

Tout ceci pourrait paraître anecdotique. Pourquoi un pape d’origine américaine devrait-il se soucier —et citer, et commenter, et se nourrir— d’un poète italien poussiéreux, mort il y a plus de 700 ans. Un poète qui n’était ni théologien ni clerc —moine, prêtre ou évêque— ni saint? Que représente-t-il aujourd’hui pour le pape et pour l’Église catholique romaine? 

Pourtant, oublier Dante, c’est oublier des querelles théologiques qui permirent de définir ce qu’est l’Église aujourd’hui; c’est faire fi du terrible bras de fer qui opposa l’Église à l’Empire romain germanique et ensanglanta l’Italie médiévale; c’est balayer l’histoire d’une Église théocratique et tellement romaine; c’est méconnaître cette autre histoire plus proche de nous, celle de la construction d’une Italie unifiée, qui se voulait laïque avec Dante comme figure emblématique; c’est négliger la réappropriation du même Dante par l’Église comme poète chrétien. 

Tout a commencé dans le tumulte, les cris, les injures et l’odeur pestilentielle du noir Enfer décrit par Dante lors de son voyage outre-tombe. Il a jeté dans un trou, cul par-dessus tête, tous les papes qu’il jugeait simoniaques. Nous sommes en 1300. Dans la fosse, Nicolas III —il est mort en 1280— est déjà là. Il sera rejoint plus tard par Boniface VIII et Clément V, le premier pape en Avignon. Dante n’oublie pas son successeur Jean XXII, qualifié aimablement de «buveur de sang»1. Il est coupable —comme Clément V— d’avoir abandonné Rome, la ville dont saint Pierre fut le premier évêque et qui y fut martyrisé sous le règne de Néron. 

Il y avait déjà de quoi fâcher l’Église. Mais il ne faut pas en rester à ces scènes spectaculaires et aux mots assassins que contient la Comédie. Aujourd’hui, il est difficile de mesurer, voire de comprendre, à quel point «la pensée et la pratique de Dante sont hétérodoxes d’une manière aussi constante dans le sens qu’elles étaient socialement non-conformistes et non-normatives», explique Teodolinda Barolini.2 

On peut penser au Chant IV de l’Enfer, où il place dans les Limbes deux grands philosophes musulmans, Avicenne et Averroès, aux côtés des poètes, savants et philosophes de l’Antiquité ainsi que Saladin qui reconquit Jérusalem. On peut penser à la manière révolutionnaire —pour l’époque— dont il aborde la question de l’homosexualité au Chant XXVI du Purgatoire: les sodomites sont sauvés et une fois leur peine purgée auront leur place dans la Rose céleste. On peut penser à celui qu’il choisit pour le guider en Enfer et dans le Purgatoire, Virgile, un poète non-baptisé, et au Paradis c’est une femme, Béatrice.

Inutile de multiplier les exemples, mais aujourd’hui nous ne mesurons plus ce que la pensée de Dante avait de transgressif, comme l’analyse T. Barolini: 

La pensée radicale de Dante a été absorbée, désamorcée et finalement effacée par des siècle de normalisation effectuée dans la sphère culturelle par les mécanismes d’acculturation déployés par l’Église et par l’État naissant, et dans la sphère textuelle par la réception de la Comédie retracée dans les commentaires profanes.3

C’est un un petit livre, La Monarchie, qui va acter la rupture entre Dante et l’Église. Cet essai écrit sans doute au moment où l’Empereur Henri VII descend en Italie (entre 1310 et 1313) pour y restaurer l’autorité du Saint Empire Romain, ajoutera une pierre dans un sac déjà lourdement chargé.

Les termes de la polémique sont contenus pour l’essentiel dans son Livre III. Dans une argumentation serrée qui recourt aux procédés de la scolastique médiévale, il y démontre «de façon éclatante» que: 

L’Empereur ou Monarque du monde, tient immédiatement au Prince de l’univers qui est Dieu (…) Ainsi donc il est clair que l’autorité temporelle du Monarque descend  en lui sans aucun intermédiaire de la Fontaine d’autorité universelle.»4

Il n’existe donc pas de subordination entre l’Empereur et le pape, tout juste Dante concède dans la dernière phrase de son essai que «César use donc envers Pierre de la révérence dont le fils aîné doit user envers son père».5

Il se heurte ainsi frontalement à la vision théocratique du pape Boniface VIII (et de ses successeurs). Celui-ci, dans la Bulle Unam Sanctam publiée le 18 novembre 1302, affirme: 

Cette Église une et unique n’a qu’un seul corps, une seule tête —non pas deux têtes comme pour un monstre—, à savoir le Christ et le vicaire du Christ, Pierre, et le successeur de Pierre (…) il convient que le glaive soit sous le glaive, et que l’autorité temporelle soit soumise au pouvoir spirituel.6

Ce n’est que vers 1328, 1329, que La Monarchie commence à circuler dans le public. raconte Boccace. Le légat du pape Jean XXII en Italie, le cardinal Bertrand du Pouget, «se procura le livre, le condamna publiquement et ordonna qu’il soit brûlé. Il en aurait fait autant avec les os de l’auteur, si un chevalier florentin, Pino della Tosa, et messer Ostasio da Polenta, nouveau seigneur de Ravenne, ne s’y étaient opposés».7 

Des exemplaires de La Monarchie sont donc brûlés en 1329 à Bologne. L’affaire n’en reste pas là et des clercs chercheront à en réfuter les thèses dantesques sur le plan théorique. Ce sera la cas par exemple du dominicain Guido Vernania avec son court traité De Reprobatione “Monarchiae”8. D’autres clercs suivront. Beaucoup plus tard, lorsque l’Index sera créé par Paul IV en 1559, le texte y sera immédiatement intégré. L’Église sait se souvenir…  

Longtemps le Sommo poeta sentira le soufre. Il faut attendre quelques siècles et une succession d’événements considérables —à l’échelle de l’Italie et de l’Europe— pour que de Dante (re)devienne persona grata auprès du l’Église.

Au XIXe siècle, tout se cristallise. Dante devient un enjeu entre d’un côté ceux qui veulent libérer l’Italie des influences étrangères et l’unifier, et l’Église catholique. Pour le mouvement du Risorgimento, il devient une figure centrale. Giuseppe Mazzini, l’un de ses principaux acteurs, voit en Dante le «Padre della nostra lingua» et affirme qu’il «avait fait plus pour l’Italie, pour la gloire et l’avenir de notre peuple, que dix générations d’autres écrivains et hommes d’État». 

Pour G. Mazzini, résume Guy Raffa, il représente, 

la parfaite fusion de la pensée et de l’action, de la plume et de l’épée, la puissante combinaison de la théorie et de la pratique nécessaire pour atteindre l’unité et la liberté de l’Italie»9

600e anniversaire de la naissance de Dante - Piazza Santa Croce -Florence -14 mai - 1865

Le 600e anniversaire de la naissance de Dante, piazza Santa Croce, le 14 mai 1865, en présence de Victor-Emmanuel II. D’après un dessin de M. Giacomelli, paru dans l’Illustration du 3 juin 1865, n° 1162.

Le 14 mai 1865, le 600e anniversaire de la naissance de Dante est l’occasion de manifester publiquement l’importance du poète dans l’Italie nouvelle en train de se construire. Bien qu’il manque encore deux pièces essentielles au puzzle italien, La Vénétie et Rome, tous les acteurs de cette renaissance convergent vers Florence, autour du nouveau monument consacré à Dante érigé en plein centre de la Piazza Santa Croce10. Le socle est surmonté d’une gigantesque statue en marbre blanc de Carrare d’un Dante sévère, sculptée par Enrico Pazzi. 

Juste avant cette cérémonie, la ville de Florence offre à Victor-Emmanuel II —futur roi de l’Italie réunifiée— une épée. Sur une face de la lame est gravée «Dante al primo re D’Italia» (Dante au premier roi d’Italie) et sur l’autre la célèbre admonestation du Chant VI du Purgatoire (v. 112-114): «Vieni a veder la tua Roma che piagne / vedova e sola, e dì e notte chiama: / “Cesare mio, perché non m’accompagne?”» («Viens voir ta Rome qui pleure, / veuve et seule, qui jour et nuit t’appelle: / “Mon César, pourquoi n’es-tu pas avec moi?”»11

Symboliquement, difficile de faire plus tranchant, car à l’époque Rome est la capitale des… États pontificaux, et le pape Pie IX n’entend rien céder de son pouvoir temporel. 

Mais c’est Rome qui doit devenir la capitale de l’Italie nouvelle. Cette évidence nécessite ipso facto que le pape perde sa puissance temporelle. Pour cela Dante n’est plus seulement un symbole; son expérience, ses idées, sa poésie deviennent arguments. 

Un article de une de La Nazione du 14 mai 1865 affirme, écrit Sarah Finn, «que Dante croyait que le plus grand obstacle à l’unité et la prospérité de l’Italie était le domaine temporel des Papes, et insistait notamment sur le fait que Dante «combattait comme chrétien et italien contre la domination papale» et qu’il avait désiré «la réforme, non de la religion mais du clergé… et le retour à l’Église primitive… à l’Église de Jésus Christ»12

En face, sur cette question, il n’est pas question de concession. Pie IX, «estime que la souveraineté temporelle du Saint-Siège est indispensable à son indépendance spirituelle».13 Mais à la fin de son règne, il est extrêmement fragilisé; dans la nuit du 24 novembre 1848, il a dû fuir son palais du Quirinal assiégé par la foule des émeutiers. Son pouvoir est rétabli grâce à l’intervention des troupes françaises. Un épisode qui ne fait que renforcer son conservatisme. 

Pour montrer qu’il est toujours aimé et respecté par son peuple, Pie IX, qui se comporte alors comme un monarque absolu, effectue pendant l’été 1857 un long voyage dans ses États pontificaux. Ce sera un immense succès… trompeur. La disparition de ces États n’est plus qu’une question de temps.

Dans ce périple, Dante n’est pas oublié, avec une étape à Ravenne. Le pontife y signe le livre d’or du poète et consigne une terzina du Chant XI du Purgatoire (v. 100 – 102) dont on laissera apprécier —étant donné les circonstances— l’ambiguïté:

Non è il mondan romore altro ch’un fiato / di vento, ch’or vien quinci e or vien quindi, / e muta nome perché muta lato. (Dans le monde la renommée n’est qu’un souffle / de vent, venu d’ici ou venu de là, / et qui change de nom en changeant de côté.)

Ce que Pie IX salue alors, ce n’est pas le Dante laïc, qu’il combat, mais le «poète catholique». Cette autre vision se trouve résumée dans l’Osservatore Romano du 15 juillet 1865, où Cesare Cantù défend un Dante, 

(qui) accordait la plus haute importance à la religion dans la société, en défendait les fondements sacrés, vénérait profondément son auguste chef et fut un grand et digne représentant d’une nation catholique».14

En 1870, les troupes françaises quittent Rome laissant le pape sans défense. Le 29 septembre, les troupes italiennes entrent dans la ville, en octobre, elle est incorporée dans l’État italien, à la suite d’un plébiscite. Pie IX, enfermé au Vatican, se considère alors comme «captif». Dépouillé de ses États, le pape continue sa guérilla, contre l’État italien libéral, avec lequel il coupe les ponts. 

C’est donc du seul pouvoir spirituel qu’hérite son successeur Léon XIII, lorsqu’il monte sur le trône de saint Pierre le 20 février 1878. La lointaine querelle portée par Dante dans La Monarchie est caduque et n’a plus lieu d’être. 

Vincenzo Gioacchino Pecci à 67 ans lorsqu’il est élu sous le nom de Léon XIII. La papauté se trouve dans une situation inédite et son rôle est à redéfinir. C’est le mérite de cet intellectuel formé chez les Jésuites d’avoir su sortir d’une logique de pur affrontement. La première étape sera d’admettre la séparation du pouvoir spirituel et temporel et de le faire très tôt dans son pontificat. 

Dès 1885, dans son encyclique Immortale Dei, il acte la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel et l’absence de subordination entre les deux: 

Dieu a donc divisé le gouvernement du genre humain entre deux puissances: la puissance ecclésiastique et la puissance civile; celle-là préposée aux choses divines, celle-ci aux choses humaines. Chacune d’elles en son genre est souveraine. 

Le lecteur familier de Dante n’est pas dépaysé. C’est quasi textuellement ce qu’écrivait le poète florentin dans le troisième Livre de La Monarchie. En toute logique, quelques années auparavant, en 1881, Léon XIII avait retiré ce livre de l’Index des livres interdits. 

Cette convergence de pensée ne tient sans doute pas au hasard. Le pape Pecci est un fervent lecteur de Dante et de sa Divine Comédie. Il était capable d’en réciter de manière impromptue des passages entiers et de les commenter.15

Une admiration marquée par de forts gestes symboliques comme une dotation importante de 10.000 lires pour l’érection d’un mausolée dédié au poète à Ravenne et le don d’une reproduction de deux manuscrits rares dont celui d’une traduction latine de la Commedia, œuvre de Giovanni de Seravalle, réalisée en 1414 pour des institutions ravennates.16 

Mais au-delà de ces gestes, Léon XIII a cherché à ancrer de nouveau Dante, érigé en saint laïc par l’État italien, comme poète chrétien:

Le pape Pecci est, donc, profondément persuadé que la beauté et la grandeur du catholicisme se reflétaient avec  une grande résonance dans l’esprit et dans l’œuvre de Dante et que son poème soit “poésie du christianisme”; d’un christianisme présent avec ses dogmes et ses enseignements et, inspiré de la philosophie de Thomas d’Aquin.17

Rien ne résiste à ce grand mouvement de réhabilitation. Le jugement sévère de Dante sur les papes simoniaques, comme Boniface VIII ou Nicolas III, aux yeux de leur lointain successeur n’est pas «une déviation de l’orthodoxie, mais une erreur d’évaluation dont personne n’est exemptée, même les meilleurs».18 

En haut, de gauche à droite, Léon XIII, Pie X, Benoît XV. En bas, de gauche à droite, Pie XI, Pie XII et Jean XXIII – Crédits photos: Braun, Giuseppe Felici, Ernest Walter Histed, Nicola Perscheid, Associated Press, Felici.

Entre Léon XIII et Léon XIV, pas moins de dix papes vont se succéder, sept d’entre eux d’origine italienne puis un Polonais, Jean-Paul II, un Allemand, Benoît XVI et enfin François, un Argentin. Pour tous, Dante sera une source d’inspiration et de réflexion dans une continuité, rétrospectivement, remarquable. Dans un mouvement quasi continu de plus d’un siècle, tous s’attacheront non seulement à détacher le «poète chrétien» du «saint laïc» qu’il était lors de la fondation de l’Italie, mais aussi à forger ce «prophète d’espérance» cher au pape François. 

Dans cette longue quête de plus de cent ans, la passion dantesque ne sera pas également partagée. Quelques papes ne marqueront pas publiquement leur attachement au poète, ou le feront discrètement. 

Le temps peut leur manquer comme pour Jean-Paul 1er. Son très court pontificat de trente trois jours19ne lui laisse pas le temps de le marquer par des textes, des discours ou des actes significatifs. 

Pie X, l’immédiat successeur de Léon XIII, sous-estime l’importance symbolique du poète. À travers un échange de lettres lors de la préparation du 600e anniversaire de la mort du poète (en 1921), Valentina Merla remarque que 

pour le pape l’importance de l’Alighieri se réduit à sa défense de l’orthodoxie; une défense qui constitue précisément la raison qui le rend digne des festivités de son anniversaire20

Jean XXIII avait sans doute une autre vision du poète florentin, même si les allusions et références sont rares durant un règne essentiellement marqué pour l’ouverture du Concile Vatican II. Par exemple, lors de son discours devant les 30 000 participants à la Journée mondiale des Congrégations mariales. Le pape lit et commente la célèbre prière à Marie «Vierge et mère, fille de ton fils»21. Elle offrait, dit-il, «une exaltation inestimable de la théologie, jusqu’aux hauteurs les plus élevées de la pensée chrétienne».22

Il fait référence sporadiquement au poète dans sa correspondance privée, voire dans son journal personnel. À la date du 5 juin 1898, il admet avoir péché par orgueil. Celui qui est alors séminariste s’en remet à Dieu et voit dans cette épreuve un moyen de lui faire «prendere la diritta via». L’allusion à la célèbre entame du Chant I de l’Enfer est évidente. Il est vrai qu’à ce moment, il étudie au Seminario Romano (Pontificium Seminario Romano Maggiore) et suit les cours de la Chaire d’études dantesques. 

Sans doute, est-ce l’un des sujets de discussion qu’il eut avec un bibliothécaire de la Bibliothèque Ambrosienne de Milan. Alors qu’il est secrétaire de l’évêque de Bergame Angelo Roncalli, fréquente cette bibliothèque et y fait la connaissance d’un certain Achille Ratti, le futur Pie XI, passionné de Dante.

«Il semble que Achille Ratti, écrit Valentina Merla, avait une grande confiance dans le texte de l’Alighieri et se consacrait à sa lecture durant les heures de repas pendant ses études et durant les moments de pause durant son travail de bibliothécaire».23 

Il y a à l’évidence une continuité de pensée entre Pie XI et Léon XIII, ce dernier s’affirmant,

profondément persuadé que la beauté et la grandeur du catholicisme se reflétait avec une grande résonance dans l’âme et dans l’œuvre de Dante et que son poème est «la poésie du christianisme»; d’un christianisme présent avec ses dogmes et son enseignement et inspiré de la philosophe de Thomas d’Aquin.

Un propos avec lequel Pie XI va entrer en résonance. Lors d’une audience le 8 mars 1926, il y décrète que 

la Comédie est incluse dans le canon des chefs-d’œuvre du génie chrétien à parité avec le catéchisme et les écrits de saint Thomas24

À l’instar de Léon XIII, Pie XI ne revient pas sur l’ancienne opposition entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel. Alors que la «question romaine» n’est pas réglée, il entend réfléchir aux formes et aux moyens d’«une collaboration entre les deux pouvoirs au service de l’homme».25

Il voit la capitale romaine comme le lieu symbolique de ce pouvoir spirituel. Une phrase du Purgatoire, tirée de ce moment où Béatrice s’adresse à Dante pour lui dire que désormais il sera citoyen «di quella Roma onde Cristo è romano»26 sera l’une de ses citations dantesques favorites.

Pie XI expliquera à plusieurs reprises ce qu’il voulait exprimer avec cette phrase, comme par exemple lors d’une audience le 21 avril 1924 accordée à des étudiantes polonaises: 

On n’est pleinement catholique que si l’on est romain, c’est-à-dire enfant de cette Église romaine, dont le chef, toujours présent en son Vicaire, est le Christ, qui est donc lui aussi romain. Certes, lorsque Dante qualifie le Christ de romain, il parle d’une autre Rome, la Rome céleste, le Paradis ; mais il n’en demeure pas moins vrai que c’est à partir d’ici, de cette Rome terrestre, qu’il commence à être romain, faisant de Rome son siège en la personne de son Vicaire.»27

Une déclaration qui aurait été du miel pour Dante, lui  qui n’a cessé de dénoncer l’abandon de Rome par la papauté, à commencer par ce «pasteur sans loi»28, le premier des papes en Avignon, Clément V.

Lors de l’élection de son successeur, Dante a joué de toute l’influence dont il était capable, pour que soit élu un pape “romain”, dans sa Lettre aux cardinaux. Gian Luca Potestà, date cette lettre «entre la fin du printemps et le début de l’été 1314», 29 donc au début du conclave qui se tient à Carpentras. Elle est adressée aux trois cardinaux «romains» qui y participent. Dans cette lettre après avoir déploré que soit,

veuve et abandonnée la très sainte bergerie de Rome; elle à qui, après tant de célébrations et de triomphes, le Christ confirma en paroles comme en actes l’empire sur le monde; elle que ce Pierre et Paul, prédicateur des gentils, par l’effusion de leur sang consacrèrent comme Siège apostolique. 

Il confie à ces cardinaux qui «enfants, avez connu le Tibre sacré» la tâche de mettre fin à «l’éclipse extraordinaire», à refermer cette «notoire cicatrice infâme (qui) défigure le Siège apostolique». Pour cela, il les engage 

(à lutter) virilement pour l’épouse du Christ, pour le siège de l’épouse qui est Rome, pour notre Italie.30

Sans surprise, Benoît XV mettra ses pas dans ceux de son prédécesseur, Léon XIII et ouvrira la voie pour son successeur, Pie XI. Dans sa Lettre encyclique In Praeclara, du 30 avril 1921 destinée à célébrer le 600e anniversaire de la mort de Dante. Il reprend en particulier un passage sur Rome de la Lettre aux cardinaux de Dante:

Rome, que Pierre et Paul, l’apôtre des nations, ont consacrée Siège apostolique en l’arrosant de leur propre sang.

Même continuité encore dans son Encyclique où il pardonne à Dante ses attaques contre les papes, oubliant au passage la raison pour laquelle, Nicolas III, Boniface VIII et Clément V étaient en Enfer, le péché de simonie:

Il est vrai que Dante a des invectives extrêmement sévères et offensantes contre des Papes de son temps; mais il visait ceux dont il ne partageait point les vues politiques et qui étaient, pensait-il, de connivence avec le parti qui l’avait exilé de son foyer et de sa patrie.

Même absolution sur la question du refus de la subordination du pouvoir temporel au pouvoir spirituel avec toutefois une lecture bien restrictive, choisissant avec soin une citation de La Monarchie (III, 16) qu’on en juge:

C’est pourquoi, encore qu’il (Dante – Ndr) professe que la dignité de l’empereur vienne directement de Dieu, cette «vérité», dit-il, ne doit pas se prendre dans un sens si absolu que le Prince romain n’ait pas sur tel ou tel point à se soumettre au Pontife Romain, étant donné que la prospérité mortelle d’ici-bas est en quelque sorte ordonnée au bonheur éternel.

La célébration de ce 600e anniversaire de la naissance de Dante, en 1921, se tient dans un moment particulier en Italie: après la terrible saignée de la 1ère Guerre mondiale, l’Italie connaît une grave crise économique qui conduit quelques années plus tard à la prise du pouvoir par Mussolini et les fascistes. Il se tient aussi à un moment particulier pour le pape Benoît XV toujours «captif» dans le Vatican et confronté à l’hostilité de puissants mouvements laïcs.

C’est pour cette raison que dans In Praeclara, il se fait vulgarisateur de l’œuvre de Dante, comme l’explique Valentina Merla: 

Né de la nécessité de réagir à la critique laïque, l’encyclique commente la pensée du poète: le but du texte n’est pas seulement de reconnaître les mérites artistiques de la Comédie, mais c’est aussi, et surtout, celui d’expliquer les motifs pour lesquels il est possible de définir Dante poète et propagateur de la foi catholique».31

La partie finale de l’encyclique titrée L’étude de Dante est un remède au naturalisme de l’éducation actuelle est sur ce plan sans ambiguïté:

Puissent les fêtes de ce centenaire avoir ce résultat d’assurer à Dante, partout où l’on se consacre à l’éducation littéraire de la jeunesse, l’honneur qu’il mérite et d’en faire pour les étudiants un maître de doctrine chrétienne.

Les papes de Paul VI à François

En haut, de gauche à droite: Paul VI, Jean-Paul Ier, Jean-Paul II – En bas, Benoît XVI (gauche) et François (droite) – Crédit photo: DR, Anefo, Zkoty1953, DR, Korea net

La Lettre apostolique, Candor Lucis aeternae, publiée par le pape François, un siècle plus tard (le 25 mars 2021), à l’occasion du 700e anniversaire de la mort de Dante, est d’une toute autre tonalité. Le pape choisit de reprendre ce que ses prédécesseurs ont dit —et fait— sur le poète, montrant ainsi la dynamique à l’œuvre et la continuité des réflexions des pontifes au sujet de Dante. 

Par exemple, il tient pour acquis le propos de Benoît XV —un siècle auparavant!— revendiquant pour l’Église “qui fut pour lui comme une mère” d’avoir le premier rôle dans ces commémorations (celles du 600e anniversaire — Ndr) en honorant «son» Dante. De même il reprend Paul VI qui affirmait avec force: «Dante est nôtre! Nôtre, nous voulons dire, de foi catholique, tout respirant l’amour du Christ; nôtre parce qu’il aima beaucoup l’Église dont il chanta les gloires; et nôtre parce qu’il reconnut et vénéra dans le Pontife Romain, le Vicaire du Christ». On mesure le chemin parcouru depuis Pie IX!

L’encyclique Candor Lucis ne se réduit pas à cet aspect historique. Le pape argentin offre aussi une lecture fine et profonde de l’œuvre de Dante, dont on sent à cette occasion qu’elle a nourri sa réflexion. Par exemple, évoquant le dernier chant de la Comédie, et en particulier la «rencontre avec la Très Sainte Trinité», il remarque 

Le mystère de l’incarnation que nous célébrons aujourd’hui est le véritable centre d’inspiration, le noyau essentiel de tout le poème. 

Par exemple encore, observant que «Dante n’est jamais seul sur son chemin», il en tire comme enseignement que l’«on ne se sauve pas soi-même, semble nous répéter le Poète, conscient de sa propre insuffisance: «Je ne suis pas venu par moi seul32. Il est nécessaire que nous fassions le chemin en compagnie de qui peut nous soutenir et nous guider avec sagesse et prudence. Dans ce contexte, la présence féminine paraît significative». 

C’est un Dante, ajoute-t-il, qui «ne nous demande pas aujourd’hui d’être simplement lu, commenté, étudié, analysé. Il nous demande plutôt d’être écouté, d’être —d’une certaine manière— imité, de nous faire ses compagnons de voyage car, aujourd’hui encore, il veut nous montrer quel chemin mène au bonheur: la voie droite pour vivre pleinement notre humanité». 

Tous les papes n’eurent pas l’occasion de célébrer l’ anniversaire du poète florentin, que ce soit celui de son décès ou celui de sa naissance. Pour autant, la présence de l’œuvre de Dante se sent dans leur travail et leur expression quotidienne. C’est le cas de Pie XII dont le magistère, résume Valentina Merla, 

est imprégné par une dense trame d’allusions dantesques, qui dans certains contextes deviennent plus explicites et redondantes, marquant une fréquentation assidue du texte de l’Alighieri.33

De ces innombrables allusions, Valentina Merla, dans Papi che leggono Dante, s’est livré à une recension exhaustive, qui va de la mode à l’Immaculée conception, en passant par la science et l’émigration. Sur tous ces thèmes, Pie XII puise dans les textes du poète, y trouve un exemple, une inspiration, une illustration…y compris lorsqu’il s’agit de reconnaître son impuissance, comme ce fut le cas lors de la Deuxième Guerre mondiale. 

Dans une  lettre du 15 avril 1940 adressée à la Secrétairerie d’État, après avoir mis en évidence son engagement sur le front politico-diplomatique et fait le constat de l’inutilité de ses efforts, il engage les chrétiens à reporter leur confiance et leur espérance dans la prière en demandant l’intercession de la Vierge Marie. Ce recours à la mère de Dieu est rendu nécessaire car la Sainte Vierge est «tellement puissante auprès de Dieu» comme «le chante l’Alighieri, che qual vuol grazia e a te non ricorre,  / sua disïanza vuol volar sanz’ ali». 34

Ce culte marial trouve un écho chez tous les papes mais en particulier chez Jean-Paul II immense connaisseur de l’œuvre de Dante. «Les citations en référence à la Vierge Marie, depuis le début de son pontificat, sont plus nombreuses que celles relatives à tout autre sujet», constate Valentina Merla35. 

Elle ajoute, que Jean-Paul II dans son homélie du 31 mai 1979, lors d’une messe dédiée à Marie, encourage les participants à lui réserver une profonde dévotion. Chaque chrétien devrait se reconnaître dans les paroles de l’Alighieri: «Il nome del bel fior ch’io sempre invoco /e mane e sera, tutto mi ristrinse».36

Ce passage du Paradis est,

non seulement un exemple de grande poésie, mais aussi de profonde spiritualité, Dante devient quasiment le modèle à imiter en dévotion à la Vierge: cette citation, en réalité, remet en question sa profonde affection et sa vénération pour la Vierge Marie, une affection et une vénération telles qu’elles le poussent à invoquer son nom du matin au soir.37

L’intérêt pour Dante de Karol Wojtyla est sans doute né dans sa jeunesse. Alors qu’il était évêque de Cracovie en 1964, dans un commentaire du spectacle théâtral d’un ami sur la Divine Comédie, il développe sa vision d’une œuvre que visiblement il a lu et relu de manière appronfondie. Il la voit «comme un poème personnel de Dante. C’est l’histoire de ses recherches créatives, mais surtout l’histoire de son amour». 

En 1980 devenu pape, il reçoit le fac-similé d’un incunable de la Commedia,qui avait été imprimé à Foligno en 1472. Dans son remerciement aux frères mineurs du Centre Dantesque de Ravenne qui l’ont réalisé, il formule l’espoir que cela soit un encouragement à approfondir

ce que Dante lui-même appelle «il lungo studio e ’l grande amore»38, c’est-à-dire le dévouement passionné et austère à la recherche du vrai et du beau»39  

Car sa réflexion sur Dante accompagne souvent celle sur l’art. Lors d’une visite pastorale à Florence, il s’est arrêté sur le rôle évangélisateur de l’art et sur la présence de Dieu dans la création artistique: «Ici vient et résonne le haut Chant du “poème sacré /  auquel ont pris part et le ciel et la terre».40

L’art, ce langage universel, a donc pour Jean-Paul II un rôle transcendantal. Par rapport à Pie XI, l’évolution est importante. Celui-ci avait, note Valentina Merla, «rejeté n’importe quelle forme esthétique qui ne respectait pas les canons traditionnels».

Une position qui avait évoluée avec Pie XII. Il avait légèrement entrouvert les portes de la modernité, avec son encyclique Mediator Dei, du 20 novembre 1947 consacrée à la liturgie. Que l’on juge de sa prudence dans cet extrait:

Les œuvres modernes, les mieux harmonisées avec les matériaux servant aujourd’hui à les composer, ne doivent pas être méprisées et rejetées en bloc, de parti-pris ; mais, tout en évitant, avec un sage esprit de mesure, d’une part les excès du «réalisme», et de l’autre ceux du «symbolisme», comme on les appelle, et tout en tenant compte des exigences de la communauté chrétienne plutôt que du jugement et du goût personnel des artistes,  il importe extrêmement de laisser le champ libre à l’art de notre temps. 

Jean Paul II est loin de ces considérations. Pour lui, «la tâche de l’art est de dire la vérité sur l’homme», résume V. Merla:

Cette Vérité (celle du Christ – Ndr), soutient-il, est le noyau central de la Comédie qui contient tout ce qui concerne l’humanité: la sagesse biblique, la révélation chrétienne, la culture gréco-latine, les expériences existentielles, la recherche de la libération du mal du péché, à travers la purification du Purgatoire, qui fait immerger en Dieu l’homme lui-même, «che solo in lui vedere ha la sua pace».41

L’austère philosophe et théologien Benoît XVI, qui succède à Jean-Paul II, met à son tour ses pas dans ceux de son prédécesseur, avec cette préoccupation: «Contrer, d’une part, la sécularisation qui nie la citoyenneté aux valeurs du christianisme, et d’autre part, le mode de vie hédoniste dans lequel la société contemporaine est plongée».42

C’est en ayant en tête, ces interrogations existentielles, que, pour Valentina Merla, il faut lire et comprendre l’usage que fait de Dante cet excellent connaisseur —à l’instar de ses prédécesseurs— de l’œuvre du poète. Il suffit de constater les nombreuses citations et allusions présentes dans ses écrits. Le pape fait principalement référence aux vers du Paradis dédiés à Dieu, à la Trinité et à Marie dans la célèbre prière de saint Bernard43

C’est le cas, par exemple pour sa première encyclique, Deus Caritas consacrée à l’amour chrétien. Il explique dans un discours devant le Conseil pontifical Cor Unum s’être inspiré d’un passage du Paradis où Dante à la sensation de changer intérieurement alors qu’il regarde la lumière très vive dans laquelle «trois orbes» vont apparaître: «ma per la vista che s’avvalorava / in me guardando, una sola parvenza, / mutandom’ io, a me si travagliava».(«mais alors que ma vue se fortifiait / à force de regarder, cette seule apparence, / tandis que je muais, pour moi se transformait». — Le Paradis, Chant XXXIII, v. 112-114.[/note]

Je voulais essayer d’exprimer pour notre temps et pour notre existence quelque chose de ce que Dante dans sa vision a résumé de manière audacieuse. Il parle d’une «puissance visuelle» qui «se fortifiait» tandis qu’il la regardait et se transformait intérieurement. Il s’agit précisément de cela: que la foi devienne une vision-compréhension qui nous transforme.44

Ce Chant, l’ultime du Paradis, l’ultime de la Comédie, Paul VI le connaît par cœur tout comme son lointain prédécesseur Léon XIII. Le philosophe français Jean Guitton en témoigne. Lors d’une rencontre, le pape défendait l’idée que «Marie était le modèle suprême de perfection de l’humanité toute entière, un exemple auquel l’homme contemporain, prisonnier de ses angoisses et de ses erreurs, devait tendre. Et pour mieux expliquer sa pensée, le pontife s’adressa à J. Guitton récitant de mémoire avec une voix claire et harmonieuse, les vers de la prière du dernier chant du Paradis».45

Dans ce siècle et demi où Dante sera présent dans les réflexions des papes, Paul VI se trouve quasiment au point d’équilibre. Depuis Léon XIII, six papes l’ont précédé, et cinq vont lui succéder jusqu’à Léon XIV.

Lorsqu’il est élu en juin 1963, l’Église avait amorcé la grande réforme du deuxième Concile du Vatican. La première session s’était achevée quelques mois auparavant. Il avait donc la charge de mener à son terme ce grand chantier initié par son prédécesseur Jean XXIII. Il le fera sous les auspices de Dante. 

Croix offerte par Paul pour la tombe de Dante

La croix offerte par Paul VI, en «signe d’hommage à l’artiste». Elle est placée au-dessus du bas relief sculpté au XVe siècle par Pietro Lombardo – Photo Marc Mentré

En 1965, le concile achève ses travaux, et la même année se fête le 700e anniversaire de la naissance de Dante. Il publie à cette occasion, Altissimi Cantus, une Lettre apostolique Motu Proprio, c’est-à-dire “de sa propre initiative”. Ce faisant, Paul VI «suis le sillon tracé par notre prédécesseur Benoît XV», qui avait publié une Lettre encyclique, In Praeclara, en 1921, à l’occasion du 600e anniversaire de la mort du poète. Toujours cette continuité dans la réflexion et l’action des papes vis-à-vis de Dante. 

Dans cette Lettre, Paul VI annonce, avec «la large participation des pères du Concile», le don d’une couronne de laurier en or, ornée en son centre du monogramme du Christ. Pour avoir chanté d’une manière merveilleuse «la vérité qui nous élève tant»46. Cette couronne est destinée au Baptistère saint Jean, à Florence, ce bel san Giovanni47 où Dante fut baptisé.

Outre ce geste symbolique, Paul VI offre aussi —dans Altissimi Cantus— sa lecture de la Divine Comédie, poème de paix:

L’Enfer est le lugubre chant de la paix perdue pour toujours, Le Purgatoire est le doux chant de la paix espérée, et le Paradis, triomphal épinicion de paix éternelle et pleinement possédée.48  

C’est aussi pour lui l’occasion de revenir sur la querelle opposant pouvoir théologique et pouvoir temporel et de clore la discussion. En effet, dit-il en substance, le devoir assigné à l’empereur est d’abord moral: «Il est de faire triompher la justice et d’éradiquer ce qui est obstacle: la cupidité, cause de désordre et de guerre». C’est cela qui exigeait une monarchie universelle. Mais nous ne sommes plus au Moyen-Âge, qui exigeait alors la présence d’un pouvoir supranational. En fait, dit-il, les propos du «divin poète (…)  trouvent un écho dans la mise en œuvre concrète au sein de la Société des Nations». 

Une appellation désuète, mais c’est bien de l’ONU dont voulait parler Paul VI. Il s’y était rendu peu de temps auparavant, pour y prononcer, le 4 octobre 1965, un célèbre discours sur la paix, où il assène: «L’Humanité devra mettre fin à la guerre ou c’est la guerre qui mettra fin à l’Humanité».  

C’est une lecture très chrétienne que fait Paul VI de la Divine Comédie dans sa Lettre. S’il célèbre une poésie où tous les genres s’unissent, «l’épique, le lyrique, le didactique, le dramatique…», il insiste:

Qui peut nier que le sentiment religieux, la vérité religieuse, le désir du fini vers l’infini est une source (…) qui fait surgir une veine poétique sublime.

Mais le pontife va plus loin. On ne peut pas, dit-il, «faire l’impasse entre sur la relation entre poésie et prière, entre poésie et vérité religieuse». La réponse est simple, Dante est un poète chrétien, mais Paul VI poursuit. Reprenant l’épitaphe préparée par Giovanni di Virgilio pour le sépulcre de Dante, «Dante, théologien ignorant de toute doctrine…». Le Sommo poeta est-il aussi un théologien ? Oui répond-il. Les deux titres sont justes  et il propose de le

proclamer maître de l’altissimo canto, et aussi théologien à l’esprit sublime. 

Pour orner, la tombe du poète, il décide d’offrir une croix grecque en or «en signe d’hommage à l’artiste qui a vu la Croix du Christ briller avec les Martyrs de la Foi chrétienne dans la splendeur de son Paradis».49

Cette croix luit toujours doucement dans la pénombre du petit monument qui abrite la tombe du poète à Ravenne. Elle est placée juste au-dessus du bas-relief sculpté par Pietro Lombardo au XVe siècle. Hommage d’un pape à «Dante teologo» et «Signore de l’altissimo canto». Trace d’un pape qui, comme tant d’autres, aima passionnément Dante. 

Repères chronologiques

  • Nicolas III, Giovanni Gaetano, pape du 25 novembre 1277 au 22 août 1280
  • L’action de la Divine Comédie se déroule en 1300
  • Boniface VIII, Benedetto Caetani, pape du 24 décembre 1294 au 11 octobre 1303. 
  • Clément V, Bertrand de Got, pape du 5 juin 1305 au 20 avril 1314. Il fixe la Curie en Avignon en mars 1309.
  • Jean XXII, Jacques Duèze (ou Duèse), pape du 7 août 1316 au 4 décembre 1334. Il consolide l’installation de la papauté en Avignon. 
  •  (…)
  • Pie IX, Giovanni Maria Mastai-Ferretti, pape du 16 juin 1846 au 7 février 1878. Pour lui «la souveraineté temporelle du Saint-Siège était indispensable à son indépendance spirituelle»
    • Le 15 novembre 1848, le comte Rossi, le premier Ministre de Pie IX est assassiné, et le 24 novembre celui-ci doit s’enfuir de son palais, le Quirinal.
    • Le 12 avril 1850, le pouvoir papal est rétabli. 
    • 17 mars 1861, naissance du Royaume d’Italie. Victor-Emmanuel II est proclamé roi par le Parlement.
    • 14 mai 1865, 600e anniversaire de la naissance de Dante Alighieri. 
    • 20 septembre 1870, les troupes italiennes entrent dans Rome. Pie IX s’enferme dans le Vatican et se déclare «captif».
  • Léon XIII, Gioacchino Vincenzo Pecci, pape du 20 février 1878 au 20 juillet 1903.
  • Pie X, Giuseppe Melchiore Sarto, pape du 4 août 1903 au 20 août 1914.
  • Benoît XV, Giacomo Della Chiesa, pape du 3 septembre 1914 au 22 janvier 1922. 
  • 14 septembre 1921, 600e anniversaire de la mort de Dante Alighieri. Benoît XV a publié à l’occasion de cet anniversaire le 30 avril 1921 une Lettre encyclique, In Praeclara. 
  • Pie XI, Achille Ratti, pape du 6 février 1922 au 10 février 1939.
  • 11 février 1929 signature des accords du Latran. Il met fin à la «question romaine». La souveraineté temporelle du pape se réduit à l’État de la Cité du Vatican. 
  • Pie XII, Eugenio Pacelli, pape du 2 mars 1939 au 9 octobre 1958
  • Jean XXIII, Angelo Roncalli, pape du 28 octobre 1958 au 3 juin 1963. 
  • 11 octobre – 8 décembre 1962, première session du Concile Vatican II 
  • Paul VI, Giovanni Montini, pape du 21 juin 1963 au 6 août 1978. 
  • 29 septembre 1963 – 8 décembre 1965, trois dernières sessions du Concile Vatican II
  • 1965, 700e anniversaire de la naissance de Dante Alighieri. Paul VI publie une Lettre apostolique, Altissimi Cantus, pour célébrer cet anniversaire. 
  • Jean-Paul Ier, Albino Luciani, pape du 26 août 1978 au 28 septembre 1978
  • Jean-Paul II, Karol Wojtyla, pape du 16 octobre 1978 au 2 avril 2005
  • Benoît XVI, Joseph Ratzinger, pape du 19 avril 2005 au 28 février 2013 (renonciation)
  • François, Jorge Mario Bergoglio, pape du 13 mars 2013 au 21 avril 2025
  • 14 septembre 2021, 700e anniversaire de la mort de Dante Alighieri. François publie une Lettre apostolique, Candor Luci AEternae à cette occasion
  • Léon XIV, Robert Francis Prevost, pape du 8 mai 2025 au …

 

Une semaine en Enfer avec France Culture

Une semaine en Enfer avec France Culture

Pendant quatre jours, du lundi 7 septembre au jeudi 10 septembre 2026, l’émission de France Culture “Avec philosophie” a été consacrée à l’Enfer de Dante. Récit de cette petite semaine riche en contrastes. 

Gustave Doré, Chant XXXIII de l'Enfer

Ugolino et ses enfants et petits-enfants dans la « Tour de la faim » — Illustration de Gustave Doré pour le Chant XXXIII de l’Enfer

France Culture et Dante filent une parfaite histoire d’amour à en croire le nombre de programmes et d’émissions consacrés au poète au fil des ans. Une tradition respectée cette deuxième semaine de septembre 2026 par Avec philosophie, qui a consacré quatre émissions à l’Enfer; devraient suivre deux autres séries: l’une sur le Purgatoire et l’autre sur le Paradis. 

Géraldine Mosna-Savoye, l’animatrice, avait choisi un canevas simple pour cette rentrée: un invité, un chant, le tout selon un déroulé linéaire qui nous faisait entrer par la forêt “âpre et dure” du Chant I et descendre jusqu’aux eaux gelées du Cocyte au Chant XXXIV. Un parcours qui pouvait sembler convenu, et l’on pouvait craindre un ennuyeux ressassement sur des thèmes, des personnages et des anecdotes déjà évoqués à plusieurs reprises sur la radio publique. 

C’est donc avec beaucoup de curiosité et de plaisir, mais aussi —pourquoi le cacher— un peu d’appréhension, que le lundi 7 septembre, à 10 heures du matin, l’auditeur —que je suis— s’est mis à l’écoute. Et ce fut passionnant, car l’Enfer —et son auteur— prit les couleurs de chacun des interlocuteurs choisis par Géraldine Mosna-Savoye.

Un rapport intime, charnel et passionné avec la Comédie

L’écrivaine Hélène Frappat, qui fermait cette série avec le Chant XXXIII, a un rapport intime, charnel et passionné avec ce texte qu’elle qualifie de «plus beau texte du monde». Il est écrit, détaille-t-elle, 

dans une langue vulgaire qu’il (Dante – Ndr) définit comme la langue maternelle, cette langue de l’enfant élevé à la mamelle (…) Il va écrire comme quelqu’un qui va chercher les mots exactement comme les bébés quand ils commencent à parler. 

Hélène Frappat rappelle alors ce passage du poète russe Ossip Mandesltam qui évoquait pour le Chant XXXII de l’Enfer, 

une musique originale labbiale: abbo — gabbo — babbo — Tebe — plebe — zebe — converrebbe… Une nounou, dirait-on, prend part à la création phonétique. Les lèvres tantôt s’arrondissent, comme chez les enfants, tantôt se distendent en une trompe.50

La langue de Dante est aussi un aspect essentiel pour Didier Ottaviani mais il la voit de manière plus… universitaire: 

La Comédie n’est pas seulement un récit, mais (est) aussi la volonté de créer une langue assez différente de celle de ses autres œuvres. Dans son poème il a pu réunifier ce qui était dispersé dans son œuvre. C’est le nœud dans lequel se réunissent tous les thèmes et cela par la poésie.

Pour Dante, la figure du poète est une figure du savoir

Peut-être est-ce dans cette fusion que se trouve la force transformatrice de la poésie de Dante ? Le philosophe et écrivain Martin Rueff est tranchant: 

Dante est un poète qui a transformé la poésie italienne avec une poésie ou le coefficient de savoir est extrêmement élevé. (…) Il faut comprendre que pour Dante, la figure du poète, c’est une figure de la science, une figure du savoir

Le point décisif, nous dit Martin Rueff se trouve au vers 73 du Chant IV de l’Enfer, lorsque Dante s’adresse à Virgile pour lui demander qui sont les gens d’honneur («ch’orrevol gente») qui peuplent le «noble château» («nobile castello»). Il le fait en ces termes: 

Ô toi qui honore la science et l’art 

(O tu ch’onori scïenzïa e arte)

En réponse, le premier cercle que rencontre Dante, dans ce chant, est celui des poètes et le premier d’entre eux est Homère. Or, souligne M. Rueff, il ne connaît que ce qu’en ont dit les Latins, puisqu’il ne lisait pas le grec. 

Il y a d’ailleurs un paradoxe entre celui qui veut s’inscrire dans la filiation des plus grands poètes de l’Antiquité et le «soi fragile, souffrant, fragile» que voit Didier Ottaviani chez Dante:

On ressent chez Dante une inquiétude perpétuelle. On a l’impression que parfois il est dépassé par sa propre écriture. C’est cette fragilité fondamentale de soi qu’il met en évidence. Il se découvre en écrivant ainsi et c’est cette fragilité qui le rend profondément humain et parle à toutes les époques. 

Un acte qui révèle l’existence des suicidés

Cette proximité de destin, Hélène Frappat l’éprouve à la lecture du Chant XIII, celui où sont évoquées les âmes des suicidés prisonniers de buissons épineux où «les hideuses harpies font leur nid» («Quivi le brutte Arpie lor nidi fanno» — v. 10).  Dans cette forêt, 

Dante agit comme un enfant. Virgile lui dit “ne casse pas cette branche”, et il le fait comme un enfant.

Mais cet acte révèle l’existence des suicidés, alors que ceux-ci sont invisibles, emprisonnés dans les branches et les troncs tordus, et pour elle «c’est la tâche de la littérature» de les montrer: 

c’est un moment de compassion absolu. L’Enfer est un tombeau et la sépulture des suicidés est entre ces pages. Mais il y a aussi cette idée qu’il faut demander à chacun: “Qui étais-tu ? Qui étaient tes ancêtres ?”.

Cette pitié de Dante à l’encontre des damnés traduit une évolution de sa pensée, souligne Hélène Frappat

Dans la Vita Nuova il refuse la pitié avec la donna Pietà (la donna Gentille – Ndr), alors qu’elle va irriguer chaque vers dans la Divine Comédie.

Une sensibilité exacerbée au Chant XXXIII de l’Enfer avec la terrible histoire d’Ugolino enfermé dans la Tour de la faim avec deux de ses enfants et deux de ses petits-enfants. Un moment, où souligne le philosophe Pierre Bouretz, «si on ne pleure pas, on n’est pas un être humain». 

L’espérance une clé de compréhension de la Comédie?

Car ce récit est celui d’une «inversion diabolique», reprend Hélène Frappat. 

«Hai mangiato» (As-tu mangé?) est la plus grande déclaration d’amour en Italie disait Elsa Morante mais ici c’est l’enfant qui dit à son parent “mange-moi”. C’est cela l’histoire d’Ugolino, c’est là où le mélange de peur et de honte se noue.

Au Chant XXXIII, nous sommes au fond de l’Enfer, dans le désert glacé et noir du neuvième cercle, où le froid «gèle les larmes», dans un lieu où l’on ne peut que se remémorer la dernière phrase de l’inscription sur la porte de l’Enfer, au Chant III, «Laissez toute espérance vous qui entrez». 

L’espérance est-elle une des clés de compréhension de la Comédie? «Il n’y a pas d’espérance dans l’Enfer, explique Martin Rueff, car les damnés sont des pêcheurs». Or tout le paradoxe du Chant IV tient dans le fait que les pêcheurs qui sont dans les Limbes ne le sont pas. Ils ont eu le malheur de ne pas être baptisés, car «ayant vécus avant le christianisme». Ils sont de ce fait «suspensi» (suspendus). 

Un poète du désir

Virgile est parmi ces «suspensi», comme il le dit, «moi-même je suis de ceux-là» («di questi cotai son io medesmo»— vers 39). «Pour Dante, Virgile est un père, un ami» et aussi «son maître et son guide», mais il n’est pas sauvé, comme il le dit peut après: «notre seule peine / est de vivre dans le désir sans espoir» («e sol di tanto offesi / che sanza speme vivemo in disio – v. 41-41)

Dante que l’on peut lire comme un  poète du désir, dit Martin Rueff, est donc confronté à une contradiction, car qu’est-ce que le désir sans espérance? 

Cette question n’obtient pas —et ne peut pas obtenir— de réponse dans les Limbes et a fortiori dans l’Enfer, mais il en va autrement si l’on considère l’ensemble de la Divine Comédie, où l’on passe de l’ombre à la lumière, de la matérialité, «dont l’Enfer est la traduction la plus pure» pour Didier Ottaviani, à la spiritualité. 

Cette philosophie de la lumière sera à n’en pas douter au cœur des prochaines séries d’émissions consacrées au Purgatoire et au Paradis 

Notes

Avec philosophie, “L’Enfer” de Dante, voyage au centre de soi-même, avec Géraldine Mosna-Savoye, productrice de l’émission, du lundi 7 septembre au jeudi 10 septembre 2026. (Le lien vers la page de l’émission, qui est aussi podcastable)

  • Dante, philosophe pour les égaré.es de l’existence, avec Didier Ottaviani, maître de conférence en philosophie à l’École Normale Supérieure de Lyon. Il est l’auteur de La philosophie de la Lumière chez Dante (Honoré Champion, Paris, 2004, réédité chez Garnier, 2016.[/note] et Dante Pèlerin (éditions Points, Paris, 2016).
    Didier Ottaviani a mentionné lors de l’entretien, l’œuvre de Philippe Fretz, La Divine Chromatie, qui veut donner une vision contemporaine de la Divine Comédie. Un article ici permet d’avoir une idée plus concrète de cette œuvre monumentale. 
  • Virgile et le cercle des poètes suspendus, avec Martin Rueff, philosophe et poète, directeur de la revue Poésie. 
  • Comment se venger de ses ennemis? avec le philosophe et directeur d’études à l’EHESS Pierre Bouretz. Il est l’auteur de Sur Dante (Gallimard, coll. Nrf essais, 2023).
  • “Si tu ne pleures pas, de quoi donc pleures-tu?” avec la romancière et essayiste Hélène Frappat.

 

 

Divine Comédie: quatre traductions perdues

Divine Comédie: quatre traductions perdues

Découvrir par hasard quatre traductions oubliées de la Divine Comédie. Ces textes d’Artaud de Montor, de Alexandre Masseron, de Alexandre Cioranescu et de François Mégroz sont aujourd’hui quasiment introuvables. Un gâchis, tant chacun offre une lecture renouvelée du chef d’œuvre de Dante Alighieri.  

De gauche à droite: L’itinéraire de Dante et Virgile dans le Malebolge, pour le texte de François Mégroz (L’Âge d’Homme, 1992, p. 126), Illustration d’ouverture de Yan’ d’Argent pour le texte de Artaud de Montor (Garnier, date inconnue); le schéma du Purgatoire, pour le texte d’Alexandre Masseron (Albin Michel, 1948, p.24)

Parfois le hasard… celui d’une promenade dans la très parisienne Galerie Vivienne. Posée sur la table d’une librairie d’occasions traîne l’exemplaire fatigué d’une traduction de la Divine Comédie. Il contient en ouverture une gravure de Yan’ d’Argent illustrant le Chant VI de l’Enfer. L’ouvrage date du XIXe siècle. Sur la couverture, le nom du traducteur se détache: Le chevalier Artaud de Montor.

C’est le début d’une suite de découvertes fortuites et de trouvailles inattendues au gré de flâneries chez les bouquinistes, puis de recherches fastidieuses pour retrouver et rassembler des traductions de la Divine Comédie composées de plusieurs tomes dispersés. 

À ce jour, j’ai réussi à en réunir quatre, la plus ancienne étant celle de Artaud de Montor, troisième version de sa traduction qui a été publiée l’année de sa mort en 1849 (mon édition de Garnier est plus tardive). La plus récente est celle de François Mégroz publiée entre 1992 et 1997 à L’Âge d’Homme. Alexandre Cioranescu —selon la base de données de la Bnf— a publié la sienne en 1968, aux éditions Rencontre de Lausanne, tandis que la publication des quatre volumes d’Alexandre Masseron s’est étalée de 1947, pour l’Enfer, à 1950, pour l’Index, chez Albin Michel 

Des traductions « perdues » car introuvables

Aujourd’hui, ces traductions sont dites « perdues» car, tout simplement, elles sont quasiment introuvables. Quelques rares exemplaires, tous dépareillés, sont encore en circulation. Certains éditeurs ont disparu. Les bibliothèques publiques ne conservent pas leurs vieux exemplaires; un volume d’Alexandre Masseron en ma possession porte le tampon de la Bibliothèque de Carpentras, «sortie des collections». Enfin les éditeurs semblent prendre un malin plaisir à publier sans cesse de nouvelles traductions établies par de nouveaux traducteurs. Rare est celui qui survit à ce tapis roulant où le neuf chasse impitoyablement le vieux. Seuls André Pézard et Jacqueline Risset désormais à l’abri dans le temple de La Pléiade peuvent espérer survivre au temps. 

Difficile de ne pas penser au Chant XI du Purgatoire, où Dante semble s’amuser de la vanité des hommes. Il laisse l’enlumineur Oderisi raconter le destin du condottiere Provenzano Salvini dont «dans toute la Toscane résonnait le nom et dont maintenant c’est à peine si dans Sienne on le murmure» et il conclut son discours avec cette phrase qui résume sa pensée: «La vostra nominanza è color d’erba, / che viene e va, e quei la discolora  / per cui ella esce de la terra acerba» (v. 115-117). 

Mais passons et regardons plus précisément nos quatre mousquetaires, car il faut du panache et de l’engagement pour se lancer dans la traduction de la Divine Comédie. Chacun a sa personnalité, sa culture, sa vision de Dante et c’est ainsi que l’on se retrouve avec une Comédie déclinée en quatre nuances. En est-il une meilleure que les autres? Le débat est, me semble-t-il, clos depuis longtemps: chaque traduction (et les traductions en français ne manquent pas!) offre une lecture différente de la même œuvre. Il en est des savantes, des précieuses, des littérales, des poétiques, des ratées… le nombre de déclinaison semble infini. 

Impossible de hiérarchiser ces quatre traductions

Impossible donc de hiérarchiser ces quatre traductions (sur quels critères?) et de ranger dans telle ou telle catégorie l’une ou l’autre. Tout ce que l’on peut dire, c’est que chacun des auteurs, à des époques différentes, s’est efforcé de traduire avec le plus de cœur, cette œuvre et de faire en sorte que le public francophone puisse la faire sienne le plus facilement possible. 

Du Suisse François Mégroz, on ignore pratiquement tout. Une notule des archives et notices biographiques vaudoises nous apprend qu’il était professeur d’italien dans le lycée Gymnase à Lausanne ainsi que sa date de naissance: le 25 mars 1910. Quant à son décès, «entre 2002 et 2006», dit la notice. Elle nous apprend aussi qu’il poursuivait «à 84 ans (donc en 1994 – Ndr) une traduction commentée de la Divine Comédie de Dante». 

C’est celle-ci qui a été publiée aux éditions L’Âge d’Homme. François Mégroz était très certainement un amoureux de la Divine Comédie. Ce texte, nous dit-il dans sa brève introduction,  en raison de sa construction métrique (la terzina rima), exerce un «charme presque magique sur le lecteur». Pour rendre la poésie de Dante accessible au lecteur francophone, il a privilégié la compréhension et la lisibilité. 

F. Mégroz et «le charme presque magique» de la Divine Comédie

Son texte est en vers non rimés, dans un français simple et limpide qui en rend la lecture plaisante. Par exemple, ce passage du Chant X de l’Enfer, dans lequel Farinata interpelle Dante: 

O Florentin qui dans la cité du feu / te promènes vivant, en parlant si courtoisement, / qu’il te plaise de t’arrêter en ce lieu. / Ta manière de parler prouve à l’évidence / que tu es natif de cette noble patrie, / pour laquelle je fus peut-être trop cruel.

(O Tosco che per la città del foco / vivo ten vai così parlando onesto, / piacciati di restare in questo loco. / La tua loquela ti fa manifesto / di quella nobil patrïa natio, / a la qual forse fui troppo molesto — v. 22-27).

Mais l’originalité de cette traduction tient à l’intégration des notes dans le texte de la poésie. Un choix au premier abord déroutant, mais qui se trouve pleinement justifié à la lecture, si l’on se place dans la situation d’un lecteur découvrant le texte. 

Ces notes brèves, explicatives, sans renvoi à d’obscurs auteurs ou sources sont des modèles de concision et de précision. Par exemple, au Chant VIII du Paradis (vers 3) pour expliquer ce qu’est le «troisième épicycle»: 

On sait que Ptolémée (IIe siècle après Jésus-Christ) faisait tourner toutes les «planètes» autour de la terre dans l’ordre suivant: Lune, Mercure, Vénus, Soleil, Mars, Jupiter et Saturne. Pour expliquer les irrégularités apparentes de leurs mouvements, il avait imaginé que chacune d’elle tournait «individuellement» sur un petit cercle, dont le centre était placé sur l’un des grands cercles concentriques à la terre. Ces petits cercles sont précisément les épicycles. 

Dans cette logique d’une traduction didactique de la Comédie, plusieurs croquis placés à des endroits stratégiques permettent de comprendre et de visualiser «les étapes du voyage de Dante», mais aussi en deux tableaux au Chant XI «l’ordonnance de l’Enfer», ou l’itinéraire que suive les deux poètes dans le Malebolge, ou encore la disposition des esprits dans la «Rose des élus» au Chant XXXII du Paradis. 

A. Cioranescu et les «bandelettes de l’appareil savant»

On ignore ce qu’Alexandre Cioranescu aurait pensé de la traduction et surtout du système de notes de François Mégroz, lui qui écrivait dans son Introduction:

Il est difficile de trouver un texte de la Divine Comédie, où le poème ne se trouve noyé dans des commentaires représentant deux ou trois fois son propre  volume. On déchiffre, on épèle les vers, pressé qu’on est de dévorer les notes, parallèlement, et la lecture est une gymnastique du regard encore plus que de l’intelligence.51

Bien sûr son jugement sur «les bandelettes de l’appareil savant» qui momifient le poème doivent être nuancées puisque lui-même n’a pas hésité à rédiger un volumineux appareil de notes et commentaires qu’il a soigneusement rangé à la fin du deuxième et dernier volume de sa traduction. 

Alexandre Ciorescu, né en Roumanie le 15 novembre 1911 et décédé le 25 novembre 1999, est un personnage étonnant par la multiplicité de ses centres d’intérêts. Rien de superficiel dans les activités de ce polyglotte, professeur de littérature comparée, dont on ne compte plus les publications savantes. Un volume d’hommage publié en 1991 par la Fondation culturelle roumaine de Madrid, nous apprend sa page Wikipedia, consacre pas moins de dix sections à son œuvre: philologie, littérature roumaine, française, italienne, espagnole, etc.

Est-ce parce qu’il a vécu l’essentiel de sa vie en exil que cette réincarnation de Pic de la Mirandole s’est intéressé à Dante, autre exilé célèbre, ou tout simplement a-t-il été poussé par son amour de la poésie, lui-même ayant  écrit «deux planches de poésie» dans les années 1950? 

«Se mettre en état de grâce dantesque»

Ses lectures ne se sont en tout cas pas limitées à la seule Comédie. Il a lu aussi attentivement les lettres du poète, La Monarchia… ce qui lui permet dans son introduction de donner une lecture passionnante de la Comédie et de la replacer dans l’ensemble de l’œuvre. Pour lui, la Comédie ne saurait se réduire à n’être qu’un poème théologique: 

Son intention (à Dante – Ndr), il l’a dit lui-même, lorsqu’il indique, dans son traité De Monarchia, quelles sont les deux fins que Dieu a fixées pour tout jamais aux hommes: il s’agit d’un double bonheur, ici-bas et dans le ciel. (…) C’est la théologie qui nous enseigne les moyens de gagner la vie éternelle; mais la théologie ne peut rien pour notre vie ici-bas. Pis encore —et c’est de là que vient le mérite de Dante comme penseur politique— la théologie a tort de se mêler de ce qui n’est pas son domaine ou sa mission, et de prétendre assurer aux hommes les deux bonheurs à la fois.»52

Mais comment traduire une œuvre aussi complexe que la Comédie? Le travail philologique —affronter les pièges du texte et ceux des commentaires— n’est rien. Ce sont les difficultés purement littéraires qui constituent l’Everest du traducteur, pour lui: 

Il faut se pénétrer d’un état d’esprit dont il n’est pas facile de se laisser envahir et qui, surtout, ne se commande point. Il faut se sentir ou se mettre en état de grâce dantesque —et l’un est aussi difficile que l’autre.53

Il faut croire que Alexandre Cioranescu a su atteindre cet «état de grâce»; sa traduction en vers libre est un modèle d’élégance et de concision. Voici, à titre d’exemple, le début du Chant VIII du Purgatoire: 

C’était l’heure où s’empare un désir de rentrer / de l’âme des marins et attendrit les cœurs, / rappelant les adieux des doux amis absents, / et qui trouble d’amour le pèlerin nouveau, / lorsqu’il lui semble entendre un son lointain de cloches / pleurant la mort du jour qui s’éteint longuement; 

(Era già l’ora che volge il disio / ai navicanti e ’ntenerisce il core / lo dì c’han detto ai dolci amici addio; / e che lo novo peregrin d’amore / punge, se ode squilla di lontano / che paia il giorno pianger che si more; — v. 1-6)

M. Artaud avait pris quelque chose de la physionomie anguleuse, ascétique de Dante

Dante ne laisse pas indifférent ses traducteurs. Le plus ancien de notre quatuor, qui vécut à cheval sur le XVIIIe et XIXe siècle54, Artaud de Montor a, écrit-il, été quasiment aspiré par l’œuvre du poète: 

Je me suis, si souvent, si profondément, si amoureusement pénétré de la poésie de Dante, de son ton, de ses manières, de ses tours de phrase, de son originalité piquante, que tant d’exemples suivis sans adulation et sans contrainte, mais par l’effet d’un entraînement naturel, ont en quelque sorte déteint (en italique dans le texte original – Ndr) sur tous mes ouvrages.55

Un étroit compagnonnage qui marquera aussi son physique. Lamartine qui fut, dit-il, «son disciple en diplomatie italienne et en intelligence des poètes de cette terre de toute poésie», le montre habité à ce point par Dante, «qu’il avait transfusé son sang dans l’ombre du poète toscan. La figure même de M. Artaud avait pris quelque chose de la physionomie anguleuse, plombée, ascétique, que les peintres donnent au visage de Dante, allongé et amaigri sous son laurier».56 

C’est en 1805, à Florence, que ce diplomate de carrière va découvrir Dante et la Divine Comédie, initié par «d’habiles Florentins». Mais à l’aube du XIXe siècle, l’œuvre du poète est quasiment inconnue en France. Il y a bien eu quelques traductions, que Artaud de Montor balaie d’une phrase

Je parle de Grangier, de d’Estouteville, de Moutonnet et de Rivarol, dans mes notes, et toujours avec la convenance nécessaire, parce qu’il s’agit de prédécesseurs qui ont fait, dans leur temps, aussi bien qu’il pouvaient faire.57 

Choisir entre sept ou huit sens différents 

Il se donne donc la tâche de  faire découvrir au public français le texte du poète qu’il admire, mais d’abord il faut le traduire. Ce sera l’objet d’une «constante étude»: «chacun de ses vers (de la Divine Comédie – Ndr) a été comme manié par moi, pendant plus de quarante années». Hésitant «à saisir l’expression qui convenait»; il a rencontré parfois «des passages de Dante qui présentaient sept, huit sens différents. Je me suis livré à des méditations de mois entiers; et enfin sur ces sept ou huit sens, j’en ai choisi un de guerre lasse».58 

Un travail acharné qui s’est concrétisé en trois traductions différentes publiées en 1812-1813, 1830 et enfin 1849, avec cette innovation —pour l’époque— dans cette dernière édition de réunir en un seul volume l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis, car:

Le poème de Dante est un tout qui a son but, ses vues distinctes, ses enchaînements, ses mystères. Tout cela marche ensemble, ne s’arrête jamais. C’est à un résultat déterminé qu’il faut que le lecteur se laisse conduire.59

Cet âpre travail, ces immenses efforts, furent-ils à l’époque reconnus? Lamartine en fidèle disciple s’avoue partial et… nuancé: 

Jusqu’ici je n’ai pu lire avec une complète sécurité de sens le poème de Dante que dans l’édition en deux langues de M. Artaud, et en contrôlant à chaque instant le texte par le commentaire. M. Artaud n’était pas poète, j’en conviens; mais il était savant. Dante était assez poète pour deux60

Cette traduction en prose, pour imparfaite qu’elle soit, sera abondamment utilisée et reprise par la suite, par Lamartine mais aussi par d’autres comme le dira à l’époque méchamment Granier de Cassagnac dans la Revue des deux mondes: 

M. Artaud est le père d’une famille de traducteurs qu’il a nourri de sa substance comme de petits pélicans. Ils auraient pu avoir meilleure table.61 

Quant à dire que cette traduction n’est pas poétique, chacun peut en juger, celle-ci étant disponible sur Wikisource, avec la reprise des illustrations de Yan’ Dargent réalisées pour une édition Garnier de 1879. En guise de mise en appétit pour découvrir cette traduction, voici, l’ouverture du Chant XXIV de l’Enfer: 

Dans la partie de l’année encore jeune, où le soleil, sous le signe du Verseau, commence à réchauffer ses rayons, et les jours vont conquérir la longueur de temps que les nuits leur avaient enlevée ; lorsque le givre imite, au milieu de nos champs, dans sa durée incertaine, la couleur de la neige, sa blanche sœur, le villageois qui n’a pas de nourriture à donner à ses bestiaux, se lève, sort, trouve la campagne argentée par la gelée, et, se frappant lui-même, dans son dépit, retourne à sa maison, se livre à des plaintes douloureuses, comme l’infortuné qui ne sait pas ce qu’il faut faire ; puis il renaît bientôt à l’espérance, en voyant la face du monde ranimée en un instant ; enfin, il prend sa houlette, et chasse devant lui, au dehors, ses troupeaux affamés»

(In quella parte del giovanetto anno / che ’l sole i crin sotto l’Aquario tempra / e già le notti al mezzo dì sen vanno, / quando la brina in su la terra assempra / l’imagine di sua sorella bianca, / ma poco dura a la sua penna tempra, / lo villanello a cui la roba manca, / si leva, e guarda, e vede la campagna / biancheggiar tutta ; ond’ ei si batte l’anca, / ritorna in casa, e qua e là si lagna, / come ’l tapin che non sa che si faccia ; / poi riede, e la speranza ringavagna, / veggendo ’l mondo aver cangiata faccia / in poco d’ora, e prende suo vincastro / e fuor le pecorelle a pascer caccia. — v. 1-15)

Rendre abordable la Comédie, le défi d’A. Masseron

Un siècle plus tard, Alexandre Masseron62 s’empare à son tour de la Divine Comédie. Son projet est modeste et ambitieux:

rendre La Divine Comédie aussi facilement abordable qu’il est possible à des Français cultivés, mais qui ne sont point des spécialistes du moyen âge, et qui n’ont peut-être que des idées confuses sur les querelles des Blancs et des Noirs ou sur les moyens mis en œuvre pour se «décaver» par les Siennois de la brigata spendereccia, en bref aux «honnêtes gens» de chez nous.63 

Pour cette tâche, il est loin d’être démuni. Avocat, brièvement maire de Brest à la Libération, passionné par la Bretagne et son patrimoine, cet italianiste est spécialiste de saint François d’Assise —il traduit les Fioretti— et donc également du Somme Poeta et de son œuvre. On ne sera pas surpris qu’il ait écrit un petit opuscule intitulé, Dante Alighieri, le grand poète qui tant aima saint François64 ni de la modestie de cet immense connaisseur de l’œuvre. Il n’hésite pas à comparer la Divine Comédie à une cathédrale, mais ajoute-t-il:

Cette cathédrale est si élevée qu’il est indispensable d’avoir à sa disposition quelques échafaudages pour pouvoir en admirer toutes les parties. Mais les échafaudages sont encombrants et masquent la beauté du monument. Quand ils ont rendu les services en vue desquels ils avaient été construits, il n’y a plus qu’à les jeter à terre. (…) Et si on ne le fait pas, on court le risque de prendre des charpentes pour les tours de Notre-Dame.

Chacun aura compris que les commentaires des dantologues sont ces échafaudages, et celui qui se définissait comme dantophile concluait: 

Pour être un dantophile, l’une des premières conditions est d’apprendre à se méfier des dantologues: beaucoup de ceux-ci sont des maniaques. il serait inutile de ne pas ajouter qu’il n’y a point de manie plus innocente…

L’hommage à Henri Hauvette

On ne lit aucun mépris de sa part et ce d’autant plus qu’il avait une relation forte avec Henri Hauvette, dantologue s’il en est, dont la traduction de la Divine Comédie (parue en 1927) est aujourd’hui également perdue; elle était déjà «à peu près introuvable» au temps d’Alexandre Masseron: 

Mon but n’a été que de continuer et de développer sur un plan plus vaste l’œuvre de mon savant et regretté ami. S’il avait vécu65, je ne lui aurais demandé que le plaisir et l’honneur de lui apporter mon modeste concours. Et peut-être cette traduction eût-elle été signée de nos deux noms.66

Mais traduire c’est aussi trahir. Alexandre Masseron s’avoue coupable et de prendre en exemple le vers 30 du Chant I de l’Enfer, où le poète après une nuit d’angoisse reprend sa marche cahin-caha: «sì che ’l piè fermo sempre era ’l più basso»: 

Il y a au moins une douzaine de manière de le traduire, et chacune d’elles peut être appuyée de l’autorité de quelque célèbre dantologue: toutes ces autorités sont également irréfragables, mais une seule est bonne; qui me garantira que je l’aie suivie ? Il reste d’ailleurs une autre hypothèse , et que l’on ne saurait écarter a priori: c’est que Dante se soit moqué de nous…»67

Dans l’édition retrouvée d’Albin Michel, ce vers est traduit: «en sorte que le pied affermi était toujours plus bas».

Au Paradis, l’ouverture du Chant XXXI, moment où Dante découvre la Rose céleste, souffre de moins d’ambiguïté et sans doute, se fit-il un grand plaisir à traduire ce passage. (À noter que A. Masseron, traduit, comme le fit H. Hauvette terzina par terzina)

1. En forme donc de rose m’apparaissait la sainte milice que le Christ épousa de son sang; 

4. mais l’autre, qui en volant voit et chante la gloire de Celui qui embrasse d’amour, et la bonté qui la fit si grande, 

7. comme un essaim d’abeilles, qui tantôt entre dans les fleurs et tantôt s’en retourne là où son butin prend sa saveur, 

10. descendait dans la grande fleur qui s’orne de tant de feuilles , et de là remontait où son Amour séjourne éternellement. 

13. Tout leur visage était de flamme vive, leurs ailes d’or, et le reste si blanc qu’aucune neige n’arrive à ce terme. 

15. Descendant dans la fleur de degré en degré, ils y versaient la paix et l’ardeur qu’ils acquéraient en jouant de leurs ailes. 

(In forma dunque di candida rosa / mi si mostrava la milizia santa / che nel suo sangue Cristo fece sposa; / ma l’altra, che volando vede e canta / la gloria di colui che la ’nnamora / e la bontà che la fece cotanta, / sì come schiera d’ape che s’infiora / una fïata e una si ritorna / là dove suo laboro s’insapora, / nel gran fior discendeva che s’addorna / di tante foglie, e quindi risaliva / là dove ’l süo amor sempre soggiorna. / Le facce tutte avean di fiamma viva / e l’ali d’oro, e l’altro tanto bianco, / che nulla neve a quel termine arriva. / Quando scendean nel fior, di banco in banco / porgevan de la pace e de l’ardore / ch’elli acquistavan ventilando il fianco. — v. 1-18)

Un simple crayonnage

Le hasard seul m’a conduit sur le chemin de ces quatre traducteurs. Leur nom m’était pour certains inconnu, quant aux autres, j’en avais connaissance de manière indirecte par des citations ou par leur présence dans des bibliographies. Leur traduction, leurs commentaires et leur lecture de l’œuvre de Dante sont une leçon de modestie devant le poème. Chacun au fond ne cherche qu’à partager le plaisir qu’il a ressenti à lire la Comédie et en même temps reconnaît que la traduction, si elle est une nécessité, est chose quasi impossible. Alexandre Cioranescu le dit à sa manière. Le traducteur, écrit-il, ne saurait présenter au lecteur,

qu’un simple crayonnage de ce que Dante seul avait su peindre. Mais ce croquis, s’il est fidèle, clair et cohérent, devrait suffire pour convaincre que Dante avait raison, lorsqu’il affirmait que son art était petit-fils de Dieu.68

 

 

La France qui aime Dante

La France qui aime Dante

Depuis les Romantiques au XIXe siècle, l’intérêt pour Dante et pour sa Divine Comédie ne se dément pas en France. Aujourd’hui encore, nous avons une floraison de manifestations  et de publications, comme si la veine dantesque était, de ce côté des Alpes, inépuisable. 

Puragatoire par Veronica Ortega Lo Cascio

Purgatoire, une œuvre de Veronica Ortega Lo Cascio exposée à l’Espace d’art Chailloux de Fresnes (Détails)

Ce 6 juin, rue de la Gendarmerie, au cœur de Metz, une porte cochère vient de s’ouvrir. Nous sommes vingt minutes avant vingt heures. Quelques pas avant de franchir  l’entrée de la Chapelle Sainte-Blandine. Dans ce lieu aujourd’hui désacralisé, plusieurs rangées de chaises soigneusement alignées font face à un fauteuil vide placé sur une petite estrade. À ses pieds, le buste de Dante paré de feuilles de laurier.

Une mise en scène simple pour cette lecture d’extraits du Purgatoire. Avant d’entrer dans le vif du sujet, une courte introduction par la présidente de Sybaris, l’association organisatrice:

À travers cette ascension (du Purgatoire), le poète nous invite à réfléchir sur notre propre condition humaine, à reconnaître nos faiblesses, les dépasser et nous élever vers ce qu’il y a de meilleur en nous 

et aussi 

Le Purgatoire a une place particulière dans l’histoire de la littérature, car Dante est le premier à lui donner une représentation aussi vaste, aussi cohérente et aussi profondément humaine. 

Quelques notes de l’orgue, installé dans la tribune qui surplombe la scène improvisée, et nous entrons de plain-pied dans le texte du Purgatoire: 

Pour courir meilleure eau, elle hisse les voiles

à présent, la nacelle de mon génie 

qui laisse derrière soi mer si cruelle…

La voix chaude de Joseph Silesi résonne dans la nef. Pour la circonstance, il s’est habillé d’une grande redingote d’un rouge profond, clin d’œil au poète. Une lecture engagée qu’il accompagne de gestes puissants, n’hésitant pas pour certains passages à dire les vers dans la langue originelle. Une maîtrise qui peine à faire croire que ce lecteur d’un soir soit un simple amateur et non un acteur professionnel. 

Des textes soigneusement choisis

Le spectacle ne se réduit pas à la seule lecture sèche de la belle traduction de Jacqueline Risset. Les nuances du texte sont accompagnées des nuances des jeux de lumières, habillant les murs de la nef de Sainte-Blandine de violet, de rouge, de bleu…. Entre chaque chant, les orgues, jouées par Alessandro Urbano, apportent une belle respiration. 

Chaque texte est choisi soigneusement:  le Chant I, où Dante retrouve le «doux saphir oriental qui colore le ciel» et rencontre Caton d’Utique, qui a préféré la mort à la tyrannie. Rappel, dit le texte de présentation, «que la quête spirituelle est indissociable de la liberté politique et intérieure». Avec le Chant XI —le chant des Orgueilleux— c’est «une réflexion d’une modernité saisissante sur la vanité de la gloire» que nous livre Dante. 

Ainsi s’égrènent les textes, qui s’achèvent, non par la lecture du Chant XXXIII et de la célèbre prière de Saint Bernard à Marie, mais par le Chant XXX, celui où disparaît Virgile et où apparaît, sur un char, Béatrice, «royalement hautaine en son maintien». Sommet émotionnel. 

À la fin, rendez-vous est donné à la semaine suivante, pour la lecture du Paradis, qui clôt un cycle commencé en mai avec l’Enfer. 

«Promouvoir l’héritage de Dante»

Vingt jours plus tard, alors qu’une chaleur étouffante a pénétré les pierres de l’immense Collégiale Saint-Aignan, une soixante de personnes sont réunies à l’appel des Amis de la Collégiale Saint-Aignan et de la Dante Alighieri d’Orléans. Ils vont assister à Dante in Ecclesia, de l’abîme à la lumière, d’Éric Roussel. 

Le choix du lieu n’est pas anodin. Les Amis de la Collégiale —association créée en 2022— s’efforcent d’en faire «une sorte d’office de tourisme chrétien», lieu de rencontres, d’expositions, de concerts. Dans cet esprit, le spectacle d’Éric Roussel répondait donc à l’exhortation du Pape François: 

Promouvoir l’héritage de Dante, rendre son message accessible, le traduire en images, en musique, en art pour que sa poésie de paix, de liberté et de fraternité soit partagée… Son œuvre ne doit pas demeurer confinée aux Universités. 

Est-ce le passé professionnel d’Éric Roussel, ancien cadre bancaire, qui l’a fait  choisir une présentation structurée autour de diapositives projetées sur un grand écran au milieu de la nef ? Le risque était grand pour les participants de souffrir du Powerpoint poisoning, ce mal qui fait mourir d’ennui. Heureusement, il n’en sera rien. Au contraire, l’exposé sera magistral et passionnant de bout en bout.. 

Pourtant, l’orateur ne s’était pas facilité la tâche: en deux heures, il s’était donné l’ambition de contextualiser et raconter l’époque à laquelle Dante a écrit la Divine Comédie, d’en donner les clés de lecture et d’en raconter les trois cantiques. Mais, «ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement», pour reprendre Boileau. 

Un spectacle pensé, articulé et prenant

Toutefois, il serait injuste de réduire le travail d’Éric Roussel à un exposé, car c’est bien un spectacle pensé et articulé qui était proposé à l’occasion de ce «périple spirituel et musical». Spectacle avec ses lectures —dans la langue de Dante, avec Cristina Gennari et Karia Lauranti— ses respirations musicales, où l’on entendra O virtus sapiente d’Hildegarde von Bingen, The Tell Tale Heart de Carlotta Ferrari… un récital qui s’achèvera par un Te Deum pour saluer l’Empyrée… 

Quelques jours plus tard, le 5 juillet, Éric Roussel était à Cosne-Cours-sur-Loire pour y décliner son spectacle en une conférence Dante et la spiritualité médiévale, et y «présenter les principales clés de lecture» de la Divine Comédie. 

Il est d’autres manifestations, comme par exemple, le 28 juin, à l’église Saint Pierre de Montmartre, à Paris; où l’acteur, mais aussi auteur et metteur en scène Antoine Juliens proposait un Voyage initiatique à travers les trois cantiques de la Divine Comédie. 

Il est aussi des pas de côté, comme celui que fait Éric Sanson à Bordeaux, où il reprend au Petit Théâtre (jusqu’au 12 juillet) La Vision de Dante de Victor Hugo, dont nous rappelons ici les premières lignes: 

Dante m’est apparu. Voici ce qu’il m’a dit: 

Je dormais sous la pierre où l’homme refroidit. 

Je sentais pénétrer, abattu comme l’arbre, 

L’oubli dans ma pensée et dans mes os le marbre… 69

Veronica Ortega Lo Cascio s’approprie l’univers de la Divine Comédie

Il est parfois aussi des découvertes inattendues, comme en ce mois de mai à Fresnes dans le Val de Marne, à l’Espace d’art Chailloux où se tenait l’exposition collective Dessins, Saison 5. À l’étage de ce vaste lieu, Veronica Ortega Lo Cascio a disposé une petite dizaine de ses dessins et peintures dans lesquels elle s’approprie l’univers de la Divine Comédie. Ce n’est qu’une partie d’un travail au long cours qu’elle mène sur ce thème (Son site en lien ici). Dans le jeu complexe des traits, des aplats et des superpositions, le visiteur circule entre le très sobre Dante évanoui dans la forêt, la sombre poix dans laquelle plongent les damnés Fourbes et prévaricateurs, et les fresques, assemblages de plusieurs  dessins comme Épicure et ses sectateurs où le superbe et complexe Purgatoire. 

Tout au long de l’année, si l’on est attentif, de tels événements —parfois modestes, parfois moins— ont lieu dans un mouvement continu, traduisant l’intérêt d’un large public pour Dante et la Divine Comédie. À ces manifestations répond un intérêt éditorial qui ne se dément pas. 

Témoins les deux ouvrages récemment parus —et chroniqués sur ce site— Purgatorio de Jean-Pierre Ferrini, livre inclassable de voyage, de paysage, de lecture et de poésie et Dante injurieux, où l’historien Giuliano Milani remet la célèbre tenson qui a opposé Dante et Forese Donati, dans le contexte politique, économique, social mais aussi littéraire et poétique de la Florence de la fin du XIIIe siècle. 

De nombreuses nouveautés dans l’édition

Je n’oublie pas non plus, Ton âme est un chemin aux éditions Artège, d’Antonin Godo, lecture spirituelle, et didactique, de la Divine Comédie, qui mérite que l’on s’y arrête, ou dans un registre totalement différent, En terrain connu: divine comédie, drame de l’ordinaire. Dans cette BD, l’autrice Elisa Sartori quitte la Belgique pour retourner en Italie. Dante, figure symbolique l’accompagne dans son voyage et ses retrouvailles. 

Je n’oublie pas également les innombrables traductions, en vers (octosyllabes, décasyllabes, hendécasyllabes, vers libres…) en prose, avec notes ou sans note, illustrées ou non, qui paraissent. Toutefois, le défi immense que s’est lancé le philosophe Bruno Pinchard de traduire  l’ensemble de l’œuvre de Dante mérite une attention particulière. Pour l’instant, seuls les deux premiers tomes, le Banquet et la Vita Nuova, sont parus chez Garnier. 

Mais Dante ne serait pas Dante, s’il n’existait pas la dantologie, science pluridisciplinaire qui fait que depuis 700 ans les textes du poète sont pesés, interprétés, contextualisés, analysés et commentés dans des publications savantes, comme l’austère Revue des études dantesques dont le numéro 9 est paru, l’année dernière aux éditions Garnier.

Encore plus austères (mais combien passionnant !) sont déjà parus aux Belles Lettres, les deux premiers tomes sur la Correspondance de Dante, par Benoît Grévin. Le troisième volume est attendu avec impatience. Il y sera question des trois dernières —et importantes !— Épîtres.

Dante injurieux, par Giuliano Milani

Dante injurieux, par Giuliano Milani

En 1294, Dante et Forese Donati, un noble florentin, s’affrontent à coup de rimes dans une tenson. Giuliano Milesi dans “Dante injurieux” replace ces six sonnets dans leur contexte politique, poétique et amical. Il en restitue les enjeux sous-jacents et offre une lecture renouvelée de cette âpre dispute en vers et en rimes. 

Rencontre Dante et Forese au Chant XXIII du Purgatoire

Les retrouvailles de Dante et de Forese au Chant XXIIII du Purgatoire – MS. Holkham misc. 48, p. 103 (détail) – Boldleian Library, University of Oxford

 

Une poignée de mots, quelques vers, des allusions masquées, des injures personnelles et blessantes… la tenson qui a opposé Dante à Forese Donati soulève encore aujourd’hui un grand nombre d’interrogations que ce soit sur le sens des mots employés, sur les allusions cachées ou encore sur les intentions réelles de cet échange. 

La tenson70 dont il est question est un ensemble de six sonnets dans lequel s’affrontent violemment Dante et Forese, un membre de la puissante famille Donati. «Ces battles étaient très répandues» à cette époque, explique Giuliano Milani71, mais celle-ci présente un caractère exceptionnel, comme il le détaille: 

Elle possède quatre caractéristiques que l’on ne retrouve rassemblées dans aucun texte antérieur: il s’agit d’une tenson-invective composée d’un ensemble de poèmes contenant des accusations et des insultes; elle fait référence à certains évènements dont nous savons qu’ils ont réellement eu lieu (notamment la mort du père de Dante et les mariages de Forese et de ses frères); elle désigne nommément ses deux auteurs; elle emploie un registre et un vocabulaire comico-réaliste.

Mais d’abord, peut-être faut-il revenir sur un élément que l’on découvre à la lecture de Dante injurieux. Dante et Forese n’inventent rien lors de leurs vifs échanges. «Ils s’inscrivent dans la continuité d’une tradition littéraire initiée par la génération de poètes qui les a précédés». Sur le plan formel, ils reprennent, en particulier, «le modèle de poésie comique élaboré par Rustico di Philippo». 

Ce poète florentin, qui écrivait vers 1260, avait adopté un ton sarcastique et direct. Ce «plus grand poète de l’injure», comme le décrit G. Milani attaquait, par exemple, dans ses poèmes directement et nommément les guelfes qui avaient banni les gibelins après la reconquête de la ville en 1267. Témoin, le début de ce sonnet où il attaque un noble guelfe, sans doute Fastello della Tosa:

Sieur Fastello, messire casse-couilles, 

les gibelins rabaisse autant qu’il peut,72

Il ne faut pas s’arrêter au seul sens littéral des textes de Rustico, explique l’auteur, qui voit un deuxième niveau de lecture possible avec un «sens métaphorique-obscène». De l’ambiguïté ainsi créée naît un effet comique. 

Tous ces traits se retrouvent dans les six sonnets qui composent la tenson. Ceux-ci furent sans doute écrits «dans la seconde moitié de l’année 1294», avance G. Milani au terme d’une longue et convaincante démonstration. Une datation importante, car elle permet de situer cet échange dans un moment socio-politique très particulier de Florence.

Cette période se situe en effet au mitan de la publication des Ordonnances de justice de Giano della Bella. Cette réforme, aboutissement d’un long processus, renforçait le pouvoir des Arti (les corporations) sur celui des magnati, où si l’on préfère du popolo sur l’élite et la noblesse. Or, Dante et Forese appartenaient aux deux camps opposés. 

Dante était lié aux Arti (il était membre de l’Arte dei Medici e Speziali) auxquels il doit son ascension politique, qui devait culminer en 1300 avec son élection comme prieur de Florence. Forese, de son côté appartenait à la puissante famille des Donati, dont le chef (et frère de Forese), Corso, était alors le «magnat par excellence». 

Pour autant, dans la société extrêmement hiérarchisée qu’était alors Florence, il existait des espaces de dialogue dont la poésie. N’oublions pas que le «premier ami» de Dante était Guido, lui-même membre d’une grande famille noble florentine.  G. Milani remarque 

Dante appartenait à une génération de transition dont les membres, éduqués dans les valeurs qui avaient soutenu l’alliance entre le popolo et l’élite, vécurent, vers l’âge de trente à quarante ans, la fin de cette union. 

La tenson est donc écrite dans un contexte politique mais aussi économique et social particulier, et c’est à partir de ce contexte que G. Milanii propose les clés de compréhension. 

Par exemple, dans le premier sonnet, Dante évoque «l’infortunée femme de Bicci surnommé Forese», la plaint parce qu’«à la mi-août on la trouve enrhumée», la couette de son lit «est trop rabougrie». Le premier tercet73 en ajoute encore aux malheurs de cette «infortunée femme»: «La toux, le froid et autre male-envie / point ne lui viennent de vieilles humeurs, / mais du manque qu’elle sent dans son nid». Pour couronner le tout, Dante fait intervenir la mère de l’épouse qui visiblement prise de regrets devant le naufrage du mariage de sa fille, regrette de ne pas l’avoir «placée», même pour rien («per fichi secchi» / «pour des nèfles») dans une maison autrement plus solide, celle du comte Guido. 

Que comprendre de cette histoire ? Dante fait clairement deux allusions: l’une à l’impuissance sexuelle et l’autre à la pauvreté de Forese. Le droit matrimonial de l’époque permet d’expliquer ces sous-entendus:

Le droit canonique établissait que seule la puissance sexuelle du mari réalisait pleinement l’acte juridique du mariage, qui permettait à l’époux l’accès aux biens dotaux de sa femme et à leur gestion. À l’inverse, un mari impuissant (en latin frigidus, froid) pouvait être un motif d’annulation du mariage et donc de restitution des biens dotaux.

Dante accuse donc Forese de négligence à l’égard de ses devoirs conjugaux, et ipso facto le risque d’appauvrissement qu’il court. Ce faisant, Dante vise juste. 

Chacun des sonnets —et Forese n’est pas en reste— est donc une charge violente et nominale contre l’autre protagoniste. Difficile aujourd’hui de savoir s’il s’agissait de premier ou de second degré, mais peu importe, dit G. Milani: 

Ils ont mis en évidence, de manière très intéressante pour nous, non seulement les caractéristiques, mais aussi les faiblesses, je dirai les vulnérabilités, des deux groupes sociaux que la politique définissait et distinguait par ses décrets.

Toutefois, l’histoire ne s’arrête pas en 1294. 20 ans plus tard, alors qu’il écrit le Purgatoire, Forese ressurgit sous la plume de Dante comme… poète. Il place en effet ce personnage dans cette partie du Purgatoire, entre —excusez du peu— Stace et le célèbre troubadour Arnaud Daniel. Et ici, tout est à front renversé. Par exemple: 

Nella (l’épouse de Forese), dont Dante s’était servi pour révéler l’impuissance de Forese et, en cas de séparation, sa ruine financière, devient ici l’instrument du salut éternel de ce dernier.

C’est en effet, grâce aux prières de Nella que l’âme de Forese a écourté le  temps qu’il devait passer dans l’antipurgatoire.

Dante injurieux nous offre donc une lecture renouvelée: 

On ne saurait réduire la tenson (…) à une expérience littéraire dénuée de conséquences. Il (Dante -Ndr) mettait ainsi sa poésie exclusivement consacrée à l’amour et à la louange des femmes, au service d’une polémique brûlante d’actualité (…) elle fut un tournant, non seulement de son expérience littéraire, mais aussi de son engagement public.

Last but not least, c’est un troisième Dante qui apparaît aux yeux de Giuliano Milani à la lecture de la tenson et du Chant XXIII du Purgatoire. Aux côtés du Dante personnage, protagoniste du récit, «qui fait le voyage, parle aux âmes, souffre, se purge…», et du Dante poète, «qui sait comment les choses se sont passées et les raconte»,  il y a place pour un Dante historique. C’est-à-dire le Dante homme, citoyen, banni, qui a décidé d’écrire sur la base de ses expériences la Commedia. 

Une lecture aussi renouvelée de cette tenson imposait une traduction elle aussi renouvelée. C’est Christophe Mileschi, poète lui-même, qui s’est attaqué à cette tâche délicate, où l’archéologie des mots et des expressions, le (ou les) sens cachés, les allusions doivent trouver une nouvelle vie en français contemporain et en rimes. Bref, il s’agit d’allier la forme, la poésie et le fond, c’est-à-dire le travail de recherche de Giuliano Milani.

Comment traduire par exemple l’expression fichi secchi, qui exprime comment une chose (en l’occurrence, le mariage de Forese et de Nella) à peu de valeur. Traduire littéralement par «figues séches» n’avait guère de sens et surtout ne rendait pas cette idée que le mariage de Forese et de Nella ne valait rien. Ch. Mileschi retint le mot «nèfle», dont le Trésor de la langue française nous dit qu’au pluriel, des nèfles «c’est une chose de peu de valeur ou de peu de prix; rien du tout». 

C’est ainsi que la fin du premier sonnet écrit par Dante, «Piange la madre, c’ha più d’una doglia, / dicendo: «Lassa, che per fichi secchi / messa l’avre’ ‘n casa il conte Guido!» est devenu en français: 

Sa mère pleure, elle a bien des douleurs, 

disant: «Las, pour des nèfles je l’aurais

placé dans la maison du Comte Guy!»

Notes

  • Dante injurieux. Poésie comique et politique à Florence au XIIIe siècle, par Giuliano Milani, coll. Lectures méditerranéennes, École française de Rome, Rome, 2025
  • Giuliano Milani est professeur d’histoire du Moyen Âge à l’université Gustave Eiffel. Spécialiste des villes italiennes, il a écrit L’homme à la bourse au cou (Presses Universitaires de Rennes, 2019) et, avec Elisa Brilli, la biographie Dante. Des vies nouvelles, dont nous avions rendu compte ici lors de sa parution 
  • Traduction des sonnets: Christophe Mileschi est professeur en études italiennes à l’université Paris Nanterre et aussi traducteur de l’italien (Dino Campana, Pier Paolo Pasolini, Alessandro Manzoni, Italo Calvino, Luigi Meneghello, Léonard de Vinci…). Il a aussi publié plusieurs romans et recueils de poèmes.
  • On peut trouver cet ouvrage à la librairie italienne La Libreria (89 rue du Fbg Poissonnière, 75009 Paris) ou sur le site de l’École française de Rome