Inferno, opéra de Lucia Ronchetti

Inferno, opéra de Lucia Ronchetti

Dans son dernier opéra, “Inferno”, Lucia Ronchetti ressuscite l’Enfer de Dante. Une œuvre prenante, à la musique «âpre et forte» dont nous avons vu une représentation le dimanche 22 février 2026, à Rome. 

Lucia-Ronchetti-Inferno-Opera-Rome-22-fevrier_2026

Une mise en scène moderne pour Inferno de Lucia Ronchetti

Un homme parle; sa voix semble celle d’un somnambule: «Io non so ben ridir com’ i’ intrai, tant’ era pien di sonno a quel punto che la verace via abandonnai»1

Vêtu d’un pantalon de travail marron, d’une chemise rouge couverte d’une parka kaki, cet homme à la crinière blanche, c’est Dante (Tommaso Ragno). Il dit ce moment —au Chant I de l’Enfer— où perdu, effrayé, son âme «fuyante», essoufflé comme un marin réchappé d’un naufrage, il marche sur ce qui semble une plage. Alors, le chant d’un chœur s’élève doucement. La parole de Dante doit alors se faire plus forte… 

Le livret d’Inferno, ce sont les paroles mêmes de la Divine Comédie. Mais, il ne faudrait pas imaginer une simple “mise en musique” de l’œuvre du poète florentin. L’opéra de Lucia Ronchetti est autrement plus complexe qu’un simple décalque musical du poème. Première et majeure transposition, elle a imaginé un Dante seul, perdu, sans compagnon. Il devra traverser l’Enfer sans son guide Virgile.

La solitude de Dante

David Hermann, le metteur en scène a traduit ce parcours solitaire dans une mise en scène simple et sophistiquée tout à la fois. L’Enfer que le pèlerin est amené à parcourir est un immeuble moderne de trois étages dont nous voyons chaque pièce, chambre à coucher, salle de bain, salon, sauna, local poubelle… un ascenseur servant de trait d’union et reliant chaque niveau. Ce décor lui-même est glissant. L’ensemble de l’immeuble coulisse, faisant disparaître un palier et apparaître un autre au gré des montées et des descentes; autant de transitions qui marquent les différentes scènes de cet opéra d’un seul tenant, d’un seul acte.

Cette mise en scène exclut tout recours à un pathos vieilli. La décoration des pièces est contemporaine et les costumes des chanteurs et acteurs le sont tout autant. Elle exprime l’esprit dans lequel Lucia Ronchetti a conçu Inferno, comme elle le racontait dans il Manifesto: 

L’enfer est la nouvelle cité, peuplée d’assassins, de voleurs, de prostituées, de marchands, de politiciens, d’adultères, de moines et de nonnes avec leurs croyances respectives, leurs superstitions, leurs mœurs et leurs rêves, mais aussi leurs ambitions calculatrices et leur égoïsme impitoyable. La richesse rencontre l’avidité et l’envie dans la lutte pour le pouvoir: un carnaval sombre, décrit par Dante en partie avec un humour noir et tranchant.(Il Manifesto, 14/02/2026) 

Dans Inferno, s’il est seul, Dante est double. Il est celui —personnage physique— que nous voyons parcourir cet immeuble “Enfer” à la rencontre des personnages qui le peuplent, Charon, Francesca, Filippo Argenti… , mais il est aussi double par sa voix intérieure. Celle-ci est matérialisée par un quatuor, l’Ensemble Neue Vocalsolisten. 

Une voix intérieure

Un dialogue nécessaire. Sur scène, on voit un Dante furieux de l’exil auquel il est condamné et de l’injustice qu’il subit. Il en va tout autrement de sa «voix intérieure» que l’on sent hésitante, embarrassée, fluctuante à l’écoute. Ces quatre voix d’une tessiture si différente (contre-ténor, ténor, baryton et basse) avec lesquelles joue Lucia Ronchetti en reflètent toute la complexité.

Le recul qu’apporte cette dualité permet de ne pas en rester à l’écume des apparences. Elle est d’autant plus indispensable que les morceaux choisis par la compositrice donnent à voir la véhémence, l’emportement des personnages, l’âpreté ou la cruauté des situations de ce rêve-cauchemar, de cette spirale qui l’entraîne jusqu’à Lucifer. 

La force du verbe dantesque, superbement dit par Tommaso Ragno, est la main qui tient et mène cet opéra. À cette première trame, le Dante parlant, murmurant et déclamant, Lucia Ronchetti a donc installé le chant multiple de la voix intérieure qui répond et prolonge ou rompt les incantations du poète. 

À ce verbe, répond la musique de Lucia Ronchetti qui entraîne les spectateurs et les acteurs dans les profondeurs de l’Enfer. Elle est ici dirigée par Tito Ceccherini. Les cuivres de l’orchestre répondent aux percussions, le chœur enfouit dans la fosse, crie, chuchote, gémit, soupire comme le font les damnés dans l’Enfer de Dante. Le spectateur est avec eux, embarquant dans la barque de Charon, sous la pluie qui glace les âmes au troisième cercle, plongé dans la boue poisseuse du Styx, dans la forêt des suicidés… 

Un opéra exigeant

Quelques rares personnages sont interprétés par des chanteurs. C’est le cas d’Ulysse (Leonardo Cortellazzi, ténor) et de Francesca da Rimini dont le doux et douloureux lamento raconte le drame affreux interprété. Il est chanté par la soprano Laura Catrani. Celle-ci avait déjà exploré l’univers dantesque dans un opus, Vox in bestia, sorte de bestiaire chanté de La Divine Comédie (voir ici). C’est le cas aussi de Lucifer, interprété par Andreas Fischer (basse), dont le monologue, écrit par l’écrivain et poète Tiziano Scarpa, clôt l’opéra.

Toutes les autres figures de l’Enfer sont interprétées par des acteurs: Charon, Minos, Filippo Argenti, Cavalcante dei Cavalcanti, Pier delle Vigne, Brunetto Latini, Vanni Fucci, Ugolino… Ce choix ne fait pas pour autant d’Inferno un mélodrame, tant la création de Lucia Ronchetti est un dialogue fécond entre la ligne poétique de Dante, celle de sa voix intérieure, celles des autres personnages, celles de l’orchestre et du chœur. 

Inferno est un opéra exigeant. Sa musique «aspra e forte» plonge le spectateur dès l’ouverture dans ce tumulte où résonnent «cris, plaintes et cris aigus… horribles jurons, accents de rage, paroles de douleur» recréant le temps d’une représentation ce que pourrait être l’Enfer de Dante.

Joué à Rome du 19 février au 7 mars 2026 c’est une deuxième version de son opéra que présentait Lucia Ronchetti. Initialement, Inferno est une commande de l’Opéra de Francfort à l’occasion du 700e anniversaire de la mort de Dante. Il devait initialement être créé en 2020. Las, en raison de la pandémie de Covid, il ne sera joué qu’en 2021 sans mise en scène ni costumes, les récitatifs étant en langue allemande et les chants en italien. La reprise à Rome peut donc être considérée comme une création nouvelle, Inferno retrouvant dans sa totalité la langue et les vers de Dante.

Inferno

  • Compositrice, Lucia Ronchetti
  • Régie, David Hermann  / Costumes,  Maria Grazia Chiuri
  • Orchestre de l’Opéra de Rome dirigé par Tito Ceccherini
  • Chœur de l’Opéra de Rome dirigé par Ciro Visco
  • Dante, Tommaso Ragno
  • Voix intérieure de Dante, Ensemble Neue Vocalsolisten
  • Francesca, Laura Catrani (soprano)
  • Ulysse, Leonardo Cortellazzi (ténor)
  • Lucifer, Andreas Fischer (basse)

 

Le Purgatoire des poètes, par Marco Martinelli et Ermanna Montanari

Le Purgatoire des poètes, par Marco Martinelli et Ermanna Montanari

Le Purgatoire des poètes présenté le 11 décembre 2024 à l’Institut Culturel Italien de Paris est un spectacle original et spectaculaire. Il réunissait autour de Marco Martinelli et d’Ermanna Montanari, cofondateurs du Teatro delle Albe une trentaine d’actrices et d’acteurs amateurs qui ont fait vivre le temps d’une soirée la poésie de Dante Alighieri.

Purgatoire_des_poètes_Purgatorio_dei_poeti_par_Marco

Les acteurs ayant participé à l’«action chorale», Le Purgatoire des poètes, à l’Institut Culturel Italien de Paris, le 11 décembre 2024. Photo: Marc Mentré

Marco Martinelli a déjà planté la tente de son Teatro delle Albe sous toutes les latitudes et sous tous les continents, en Europe, aux États–Unis, à New York et Philadelphie, en Amérique latine, à Buenos Aires, en Afrique au cœur de Kibera un bidonville de Nairobi, la capitale du Kenya…

Ce 11 décembre 2024, c’est sous les ors du grand salon de l’Hôtel de Galliffet, qui abrite l’Institut Culturel Italien de Paris, qu’il s’est installé avec Ermanna Montanari, avec qui il a cofondé le Teatro delle Albe. Ils ont recruté une troupe d’une trentaine d’acteurs et d’actrices amateur(e)s avec lesquels ils ont préparé l’azione corale de ce soir, un spectacle qui accorde une grande part à l’improvisation.

Nous sommes tous cet «everyman»

Purgatorio dei poeti ne ressemble en rien à un spectacle théâtral classique et d’abord par la disposition du lieu: une large estrade barre le fond de la salle et fait office de scène improvisée, tandis que les chaises des spectateurs sont disposées en un ovale qui libère un large espace où peuvent circuler librement les acteurs.

Pour reprendre le titre d’un livre qu’a écrit Marco Martinelli, c’est au nom de Dante2 que se déroule cette soirée en quatre actes.

Le premier acte nous amène au début du Chant I, dans cette selva oscura où Dante est perdu. Mais dit Marco Martinelli, ce n’est pas le seul Dante qui est égaré, c’est en fait chacun de nous qui l’est; égaré non pas seulement dans une forêt sombre mais perdu dans sa vie. Il est —nous sommes— cet “everyman” dont parlait Ezra Pound.

Pour mieux faire résonner les douze premiers vers de ce premier Chant, Marco Martinelli ressuscite le théâtre grec de Sophocle ou d’Eschyle avec son chœur —«qui est le peuple grec», dit-il— et son coryphée qui le dirige: il lance un vers, et le chœur le répète. La voix de Dante commence alors à revivre.

Mais cela ne suffit pas. Comme cela se faisait autrefois dans les cafés des petites villes des Apennins, où beaucoup «connaissaient par cœur des passages entiers de la Comédie et les récitaient», mais le faisaient, comme lorsque l’on s’est tant approprié en texte ou un poème, en ajoutant un mot, un expression, une phrase… lui aussi va ajouter, un mot, une expression, une phrase, passer du toscan au français, mais aussi inventer une gestuelle. Et comme dans le théâtre grec, les trente acteurs du chœur vont répéter les vers, les phrases, les gestes que leur jette Marco Martinelli dans ce qui devient une chorégraphie magique où le verbe se mêle au geste.

Le chant du souvenir de La Pia

Au cinquième Chant du Purgatoire, Dante rencontre l’âme d’une femme qui lui demande de se souvenir d’elle lorsqu’il sera retourné «dans le monde» des vivants». Les sept vers secs qui ferment ce chant sont parmi les plus poignants et les plus célèbres de la Divine Comédie. L’histoire de la Pia, que «Sienne fit et que Maremme défit»3, est sans doute celle d’un féminicide, mais il résume aussi sans doute aucun les violences faites aux femmes.

C’est de ces violences dont il sera question au deuxième acte. Il a été préparé lors d’un atelier «réservé aux femmes». Il s’agissait pour chacune d’elles de se souvenir d’une phrase, d’une apostrophe dont elles avaient été victimes. Marco Martinelli et Ermanna Montanari à partir de ce matériau brut ont organisé une scénographie

Tout commence donc à partir de ces vers que doucement, presque tendrement, Pia adresse au Dante pèlerin : «quando tu sarai tornato al mondo /  e riposato de la lunga via». Mais cette douceur ne dure pas. Les mots durs tombent dru. Les poings se lèvent, les échines se courbent, les injures, les attaques sur le physique —«trop grosse», «trop maigre»— s’enchaînent dans un chœur à la fois grave et douloureux mais libérateur. «Ricorditi di me, che son la Pia». Toutes ce soir-là étaient la Pia, toutes étaient son souvenir.

Le troisième acte fait revenir le spectateur au début de la Divine Comédie, à son deuxième Chant, celui où Dante, ne se sent pas légitime pour poursuivre son chemin dans l’au-delà, car il est dit-il ni Énée, ni saint Paul. Il le fera pourtant car c’est grâce à une chaîne d’amour —Marie, Lucie, Béatrice— que Virgile est venu à son secours. Et cet amour réconforte et porte.

Un spectacle à venir avec 1000 acteurs

Ces doutes, ces hésitations et leur résolution, c’est le chœur des hommes qui va nous le raconter, un chœur où chacun prendra à son tour le rôle du coryphée dans un brassage de corps et de mots qui retrouve la force, la tension et la douceur du premier acte.

«C’est le chant le plus difficile», dit Ermanna Montanari avant de monter sur scène pour lire à voix nue le trente troisième et dernier chant du Paradis, celui qui clôt la Divine Comédie, et qui clôt aussi le spectacle. Mais pour difficile qu’en soit la lecture, il est aussi le plus beau, celui où la foi est la plus pure, celui où la lumière est la plus éblouissante, celui où les mots manquent à Dante pour décrire ce qui relève de l’indicible et de l’ineffable. Puis la page étant refermée et les lumières du spectacle éteintes, il ne reste que «l’amor che move il sole e l’altre stelle»

Cette action chorale n’est pas destinée à rester un spectacle orphelin. On peut même la considérer comme un laboratoire, car l’année prochaine il sera question d’un spectacle mobilisant 1000 acteurs amateurs. Mais de cela nous reparlerons.

Marie Jaëll: Ce qu’on entend dans l’enfer, dans le purgatoire et dans le paradis

Marie Jaëll: Ce qu’on entend dans l’enfer, dans le purgatoire et dans le paradis

Marie Jaëll est une grande compositrice française du XIXe siècle. Son œuvre tombée dans l’oubli est actuellement redécouverte en particulier une pièce pour piano d’une grande maturité, le triptyque “Ce qu’on entend dans l’enfer”, “Ce qu’on entend dans le purgatoire” et “Ce qu’on entend dans le paradis”. Trois solistes, Cora Irsen, Viviane Goergen et la jeune pianiste française Célia Onesto Bensaïd s’en sont emparées et, par leurs interprétations, font revivre cette belle endormie, qui est un hommage à Dante Alighieri. 

Portrait_ Marie_Jaell_1900_BU_Strasbourg

Marie Jaëll vers 1900. Bibliothèque Universitaire de Strasbourg

En 1894, la compositrice française Marie Jaëll publie chez l’éditeur Heugel dix-huit pièces pour piano. Elles sont regroupées —par six— en trois grandes parties, sobrement titrées, Ce qu’on entend dans l’enfer, Ce qu’on entend dans le purgatoire et Ce qu’on entend dans le paradis. La tripartition de la Divine Comédie en trois cantiques est donc parfaitement respectée. 

C’est cette œuvre que fait revivre la pianiste Viviane Goergen dans un CD qui vient de paraître, édité par le label Hänssler. Chacune des 18 pièces qui compose ce triptyque possède un titre évocateur que lui a donné Marie Jaëll.

Ce qu’on entend dans l’enfer” s’ouvre par Poursuite, un morceau rythmé, où l’on imagine bien Dante essayant d’échapper aux trois bêtes du Chant I. Raillerie, la pièce suivante offre une respiration grâce à sa musique légère. Une légèreté nécessaire, car Appel qui enchaîne est autrement plus noir. Ses notes sombres et son rythme obsédant, qui s’en va crescendo avant de s’alanguir sur le final, nous plongent dans la nuit d’un enfer où résonnent les cris de désespoir des damnés.

La cascade claire qui mime les flammes légères

Dans les flammes commence sur une tonalité presque guillerette, avec ses notes claires. On y voit les jambes parcourues de flammes du pape simoniaque Nicolas III s’agitant en vain sous le regard de Dante et de Virgile. Au fur et à mesure le contraste se creuse entre des notes de plus en plus graves —les souffrances du damné— et la cascade claire qui mime les flammes légères. Blasphèmes est sans doute un des plus beaux morceaux de ces 18 pièces, porté par la délicatesse de sa composition. Ce qu’on entend de l’enfer  s’achève ensuite par un Sabbat enlevé et presque joyeux. 

Ce qu’on entend dans le purgatoire ne cède en rien à la première partie. L’univers musical est plus apaisé et plus méditatif comme l’affirme par sa douceur la première pièce Pressentiments. Désirs impuissants qui suit est —peut-être— l’un des morceaux les plus subtils et complexes de l’ensemble de la composition, avec cette impression de vagues musicales qui se brisent sans cesse et sans fin. Alanguissement avec sa petite ritournelle et sa lenteur nous emmène sur la corniche des Paresseux, ces esprits coupables du péchè d’accidie. Cette douceur ne nous prépare pas  à la forte expressivité de Remords, sans doute le cœur de cette partie consacrée au Purgatoire.

De remords, il est sans doute question aussi dans Maintenant et jadis morceau construit sur une tension entre un temps présent, fait de pénitence et de regrets, aux notes fortes et graves, et de souvenirs qui coulent dans une douce et harmonieuse cascatelle. Peut-être faudrait-il d’ailleurs inverser ces propositions entre “temps présent” et  “passé”? À l’écoute chacun trouvera sa logique, car Marie Jaëll n’a pas laissé de clé d’interprétation. Obsession qui tourne dans une boucle répétitive et s’élargit progressivement en spirale marque la fin de ce Purgatoire. 

Trois enregistrements récents de l’œuvre

La musique de Ce qu’on entend dans le paradis est beaucoup plus élégiaque. Marie Jaëll essaie de retrouver l’harmonie céleste que décrit Dante dans la Divine Comédie. Dans les morceaux qui ont pour nom Apaisement, Voix célestes, Hymne ou encore Quiétude, Souvenance et Contemplation tout n’est que douceur et béatitude. À la pianiste qui joue ces morceaux de trouver la juste interprétation. 

Cora_Irsen_L'integrale_de_l'œuvre_pour_piano_de_Marie_Jaëll

L’intégrale de l’œuvre pour piano de Marie Jaëll, interprétée par Cora Irsen

Car, chance incroyable pour une œuvre longtemps oubliée, nous avons aujourd’hui trois enregistrements récents et de qualité. L’interprétation de Vivianne Goergen, une soliste qui a déjà fait revivre des œuvres d’autres compositeurs et compositrices oubliées, est délicate et sensible. D’aucun pourront préférer celle plus fluide et enlevée de Célia Onesto Bensaïd chez Présence Compositrices (2022), ou encore celle lumineuse de Cora Irsen, qui a enregistré l’intégrale de l’œuvre pour piano de Marie Jaëll (Querstand, WDR, 2015). Le triptyque « Ce qu’on entend dans le…” se trouve sur le 2ème CD de cette intégrale.

L’histoire ne nous dit pas quand, ni dans quelles circonstances Marie Jaëll a lu la Divine Comédie, source de son inspiration. Peut-être auprès de son mari, le pianiste virtuose Alfred Jaëll, qui était né à Trieste. La ville était alors partie de l’Empire austro-hongrois, mais l’empreinte italienne y était forte. Peut-être lors de ses voyages en Italie, pendant sa carrière de concertiste, elle qui avait obtenu le premier prix du conservatoire de Paris à douze ans. Peut-être aussi auprès de Franz Liszt, le maître de Weimar, dont elle fut très proche, et qui composa une Dante-Symphonie et aussi une sonate Après une lecture de Dante

Les difficultés d’être compositrice pour une femme au XIXe siècle

L’histoire de cette composition perdue puis retrouvée nous dit beaucoup en revanche des difficultés pour une femme en cette deuxième moitié du XIXe siècle d’être concertiste puis compositrice. Ses parents, en particulier sa mère, son mari Alfred Jaëll, lui-même concertiste réputé, lui permirent par leur soutien constant d’affirmer ses multiples talents. La musicologue Florence Launy explique: 

Elle eut la chance de devenir la femme d’un artiste qui non seulement appréciait son talent, mais l’encourageait et l’associait au sien. Mariés en 1866, Marie et Alfred Jaëll donnèrent nombre de concerts ensemble avant que Marie n’entame en 1870 ses études de composition. La correspondance d’Alfred avec Franz Liszt atteste qu’il encouragea son épouse lorsqu’elle commença à s’intéresser à l’écriture. Le couple interpréta à plusieurs reprises en concert les Valses de Marie. Alfred joua l’Andante et le Scherzo de son Quatuor avec piano lors d’une tournée dans le Nord de la France en 1877.4 

Malheureusement, Alfred diabétique devait décéder en 1882. Cette disparition ne devait pourtant pas éteindre l’activité de compositrice de Marie. Elle bénéficiait d’un soutien de poids en la personne de Franz Liszt. Il lui écrit lorsqu’il l’invite en 1884: 

Ne manquer pas d’apporter à la Hofgaertnerei la partition et les parties d’orchestre de votre Concerto, œuvre maîtresse et géniale.5 

L’année suivante, Liszt la laissera terminer sa Mephisto Walz n°3, une œuvre pour piano extrêmement novatrice pour l’époque. Difficile d’imaginer plus grand signe de confiance!

Formée à la composition par Camille Saint-Saëns

Bien que Marie Jaëll ait composé une centaine de pièces de musique, qu’elle se soit formée à la composition auprès de Bernard Franck, puis de Camille Saint-Saëns, on sent à travers ses lettres une fragilité due peut-être à la difficulté à l’époque pour une femme de marier sphère publique et sphère privée. Florence Launay remarque: 

Outre ses fonctions de maîtresse de maison (même aidée de domestiques, c’est toujours l’épouse qui veille aux besoins du ménage), Marie Jaëll devait gagner sa vie par des concerts et des activités pédagogiques, (…)  Il lui fallait aussi, ainsi que toute femme de son époque, s’occuper de son apparence, pour des garde-robes complexes exigeant de nombreux essayages.6

Une fragilité peut-être aussi intérieure, témoin ce qu’elle écrivait en 1878 à son ami Édouard Schuré

À la femme, qu’elle soit douée ou non, l’homme prend à peu près toutes les choses dont il tire ses forces pour produire. Il lui prend la vie. Combien de fois me suis-je vue sombrer avec tous mes rêves dans ce seul fait. L’union de deux êtres peut, certes, être belle, splendide, merveilleuse ; mais, […] la femme doit-elle toujours succomber et faire le choix entre les ailes du corps et celles de l’âme, sacrifier les unes aux autres ? Ne peut-elle garder quatre ailes ? C’est un mystère dont j’ai voulu voir la fin ; le rêve était-il trop téméraire. 7

Marie_Jaelle_Partition_de_Daprès_la_lecture_de_Dante

La partition de “Ce qu’on entend après…” Document: BU Strasbourg

Quelque soit ses failles personnelles, et l’état de la société, en 1894, c’est en compositrice reconnue —elle a été admise en 1887 à la Société des compositeurs de musique— qu’elle présente son triptyque Ce qu’on entend dans…, une pièce maîtresse, qu’elle pense originale. D’ailleurs, signe de sa qualité, elle trouve immédiatement un éditeur. 

Pourtant l’accueil est frais, en particulier celui d’un homme qui compte énormément pour Marie Jaëll. C’est auprès de Camille Saint-Saëns qu’elle a pris des cours de composition. Elle en est très proche. Le compositeur français ne lui a-t-il pas dédié, à l’époque où elle était une concertiste reconnue, son Concerto n°1 (créé en 1862), elle-même n’a-t-elle pas composée, pour la mort d’un de ses fils, Am Grabe eines Kindes (Au tombeau d’un enfant), un chœur avec accompagnement d’orchestre, en 1879? 

Mais en 1894, elle n’a plus auprès d’elle ses deux fidèles soutiens, son mari Alfred Jaëll et Franz Liszt. Tous deux sont décédés. Est-ce cela qui la fera renoncer à la composition? En tout cas, le constat est là. À la suite de Ce qu’on entend dans l’enfer, le purgatoire et le paradis, Marie Jaëll renonce à composer des œuvres d’envergure. Elle se tourne définitivement vers l’enseignement et travaille sa méthode d’apprentissage du piano, qui fera longtemps sa renommée. 

Ce renoncement n’en donne qu’encore plus de valeur à ce triptyque qui est de facto son testament de compositrice. 

DANTE – From Inferno to Paradise, de Patrick Cassidy

DANTE – From Inferno to Paradise, de Patrick Cassidy

DANTE – From Inferno to Paradise est un très beau et très personnel opéra composé et écrit par Patrick Cassidy, un amoureux du poète florentin auquel il a emprunté les vers pour en écrire le livret. Cette œuvre a été créée à Hof, en Allemagne en juin 2024, dans une mise en scène contemporaine. 

Mineok_KIm_Yvonne_Prentki_Chœur_de_l'opéra_de_Hof_Le_Chant_de_l'exil

Dante (Minseok Kim) chante l’exil auquel il est destiné. Photo: Harold Dietz

Par un tweet sur X (ex Twitter) le 28 juin j’ai appris l’existence de DANTE – From Inferno to Paradise, l’opéra de Patrick Cassidy. Par le même tweet, j’ai su que le Théâtre de Hof accueillait cette création. Quelques jours plus tard, j’étais dans les rues de cette petite ville de Bavière, voisine de la prestigieuse Bayreuth. Un voyage en terre d’opéra donc. 

«Dante devait apparaître habillé en soldat dans la scène d’ouverture», explique Patrick Cassidy. Nous sommes loin du costume des feditori, ces jeunes cavaliers jettés au cœur des féroces batailles d’Italie au XIIIe siècle. C’est un Dante (Minseok Kim), austère, tout de noir vêtu qui apparaît au premier acte. La scène elle-même est sombre et les choristes vêtus d’un ample vêtement noir. 

Vide Cor Meum ouvre l’opéra

Béatrice est là. Sa longue robe rouge aux reflets moirés tranche. Impossible de ne pas reconnaître le thème musical, que Patrick Cassidy avait déjà esquissé en 2001 pour le film Hannibal. Les notes, le rythme et la mélodie de Vide Cor Meum se déploient dans toute leur majestueuse harmonie dans la salle du TheaterHof. 

Patrick Cassidy fait en effet débuter la narration de DANTE – From Inferno to Paradise par le rêve raconté dans la Vita Nuova:  Amour —Seigneur à l’apparence effrayante («di pauroso aspetto»)— tient Béatrice, seulement enveloppée d’un drap rouge, tandis qu’il brandit un cœur enflammé en disant à Dante «Vide cor Tuum» (Voici ton cœur). Cette scène devait inspirer au poète le célèbre sonnet A ciascun’alma presa e gentil core («À toutes âmes éprises et nobles cœurs»)8 et donc inspirer aussi quelques siècles plus tard un compositeur irlandais du comté de Mayo, Patrick Cassidy.

Le chant du désespoir de Dante

La scène suivante noue le —les— drames, qui poursuivront Dante toute sa vie. Béatrice meurt et sa chère Florence est occupée par des troupes brandissant le lys français. Au noir de la scène répond le noir de la musique. Le chant de Dante est celui du désespoir: «Il m’a semblé que le soleil s’était éteint et qu’une étoile était apparue»; celui de Béatrice de l’apaisement dans la mort: «Je suis en paix, Hosanna in excelsis

Dante prend le chemin de l’exil, obéissant à l’ordre impérieux que lui adresse le chœur: «Tu dois quitter Florence!» Une certaine Matelda le lui avait déjà annoncé: «Tu découvriras, le goût amer du pain étranger». Elle endosse ainsi dans la pièce le rôle prophétique du Cacciaguida de la Divine Comédie

Matelda dans l’opus complet a une présence autrement importante en particulier dans les scènes du Paradis. Mais Patrick Cassidy a dû retrancher —un crève-cœur— près de 40 minutes, car le théâtre de Hof voulait une pièce sans entracte, et de ce fait la durée ne devait pas dépasser une heure trente. Il a dû consentir également, alors que le livret de l’opéra est dans la langue de Dante, à un narratif en allemand sorte de guide de l’œuvre pour les spectateurs de Hof. Un ajout inutile pour qui connaît un tant soit peu l’œuvre de Dante, tant Patrick Cassidy en respecte la trame et en épouse les contours. 

Un choix guidé par la tessiture des voix

C’est, coiffée d’un casque de cheveux blancs brillants et appuyée sur une canne, “une” Virgile (Stefanie Rhaue) qui guide Dante dans les cercles de l’Enfer. Trouvaille étonnante de confier le rôle de Virgile à une femme. Un choix guidé par la tessiture des voix et qui se révèle une remarquable réussite tant celle de la mezzo soprano Stefanie Rhaue dialogue parfaitement avec celle du ténor Minesok Kim. 

Leurs chants vont ainsi se répondre lorsqu’ils croisent le chemin de Caron, le passeur de l’Achéron, de Paolo et Francesca, les deux amants unis pour l’éternité dans la tourmente infernale, quand ils s’approchent de Dis, et  rencontrent les trois furies aux cheveux de serpents qui gardent les remparts de la Cité. La pureté de leurs chants éclairent alors la noirceur de l’Enfer 

La musique, les chants de Dante et celui en contrepoint de Virgile, ceux d’Yvonne Prentki, qui endosse plusieurs rôles —Matelda, Francesca…—, la place essentielle du chœur donnent à l’opéra de Patrick Cassidy, dont la musique semble parfois nourrie de ses origines gaéliques une force et une profondeur singulière, qui ne serait pas sans rappeler par moment celle des grandes cérémonies liturgiques par leur ampleur mélodique. 

Une mise en scène d’une beauté sombre

Patrick_Cassidy_TheaterHof

Patrick Cassidy: «Peut-être que Dieu est cela: la beauté. Qui sait?». Photo: Harold Dietz

Mais cette cérémonie liturgique —si tant est qu’elle en soit une— est aussi une comédie, retrouvant ainsi les racines de l’œuvre de Dante. C’est le cas, par exemple, lorsque l’on voit Nicolas III (Michal Rudziński), pape ridicule, traîner lui-même sur la scène son cercueil. «Je ne suis pas croyant comme l’était Dante, dit Patrick Cassidy. Les réponses étaient alors en “noir” ou “blanc”. Mais l’une des choses les plus fortes à propos de la croyance est qu’elle conduit à l’art et à la beauté. Et peut-être que Dieu est cela: juste la beauté, Qui sait?»

L’esthétique de la mise en scène —moderne— de Reinhardt Friese est délibérément sombre. Noirs sont les costumes des chanteurs et des chanteuses, à l’exception de quelques détails comme la chemise blanche de Virgile ou la robe rouge de Béatrice; noirs sont les vêtements des choristes, parfois éclairés d’un masque blanc; noirs sont les tenues des danseurs et des danseuses; noirs sont les décors qui s’ouvrent, en fond de scène, sur une large fenêtre lumineuse où s’affichent d’abord des visages grotesques et effrayants, des regards, des scènes sanglantes et qui au fur et à mesure que Dante progressera vers le Purgatoire, puis le Paradis s’éclairera.

Cette mise en scène proche de la science-fiction ou du fantastique, n’est pas pour déplaire à Patrick Cassidy, car, «oui dit-il, il s’agit de science-fiction, par exemple quand le comte Ugolino dévore le crâne». Cette scène, aux chants poignants, car s’y raconte l’histoire de la mort d’Ugolino et de ses enfants, est particulièrement réaliste. On y voit Ugolino brandir devant lui la tête ensanglantée de l’archevêque Ruggieri, dans un geste qui rappellera aux familiers de l’œuvre de Gustave Doré, celui de Bertrand de Born brandissant sa propre tête, dans un autre cercle de l’Enfer.

La joie de voir un rêve se concrétiser

Dante traverse donc l’Enfer jusqu’à cette scène dramatique de toute beauté, portée par le chœur, «Nous montons, lui le premier, moi le suivant, jusqu’à ce que je vois par un perthuis les belles choses du Ciel», qui voit Dante rencontrer Lucifer, le seigneur de l’Enfer aux trois visages, et quitter cet univers de bruit et de chaînes —symbole de la justice divine?— qui entravent et lient tous les damnés. 

Au Purgatoire, le décor s’éclaire progressivement au fur et à mesure que les “P”, ces «blessures», symboles des péchés, que l’ange a gravées sur le front de Dante s’effacent, après qu’il ait passé les «ombres (des orgueilleux) qui portent de lourds fardeaux», puis celles des envieux, puis… puis il rêve d’une sirène qui est chassée par Béatrice. 

Virgile s’efface. Nous sommes au Paradis. Dante et Virgile sont de nouveau réunis et montent vers les étoiles, le chœur entonnant «Et de ce cœur brûlant elle se nourrissait, craintif et humble» et Dante «Voici mon cœur»… l’opéra s’achève ainsi sur des notes apaisées reprenant le thème de Vide Cor Meum

L’espoir de revoir cet opéra en Italie ou en France

L’histoire de cet opéra est à la fois une grande joie pour Patrick Cassidy car il a vu après dix ans de travail, son rêve se concrétiser au TheaterHof en ces mois de juin-juillet 2024, avec une production de qualité, tant par les chanteurs, les choristes, les danseurs et l’orchestre. 

Mais, c’est aussi pour lui une grande douleur. En effet, Dante – From Inferno to Paradise, devait initialement être joué à Vérone (dans sa version longue), dans le cadre des festivités du 700e anniversaire de la mort de Dante en… 2021. Il fut malheureusement décommandé en raison de l’épidémie de Covid. Comble de malheur, Martha De Laurentiis (qui avait produit Hannibal avec son mari Dino de Laurentiis) la productrice du spectacle, devait s’éteindre en décembre 2021 compromettant un peu plus la création. 

Pour l’instant, cet opéra a connu seulement une quinzaine de représentations dans le seul TheaterHof. Il serait plus que dommage que l’aventure s’arrête là. Certes il n’est pas produit ou n’a pas été commandé par une institution comme l’Opéra de Paris, comme c’est le cas pour The Dante Project, le ballet de Wayne McGregor (partition de Thomas Adès), ou Il Viaggio Dante de Pascal Dusapin, ce qui rend plus difficile sa diffusion. Mais Patrick Cassidy souhaite qu’il soit de nouveau monté —dans sa version longue— en Italie et pourquoi pas en France, et travaille dans ce sens. 

En France, d’ailleurs, nous aurons peut-être bientôt la chance d’entendre The Mass, l’une des grandes œuvres de Patrick Cassidy dont nous ne connaissons ici que la version discographique interprétée par le London Symphonic Orchestra

Salut_final_Opera_Patrick_Cassidy

Le salut à la fin de la représentation par les interprètes de DANTE – From Inferno to Paradise. Photo: Marc Mentré

DANTE – From Inferno to Paradise 

  • Composition et livret de Patrick Cassidy, avec, dans la version donnée au TheaterHof, la participation de Lothar Krause pour le livret. 
  • Textes de Dante Alighieri tirés de Vita Nuova et de Divina Commedia
  • Mise en scène de Reinhardt Friese

Distribution

  • Dante, Minseok Kim
  • Béatrice, Inga Lisa Lehr
  • Virgile, Stefanie Rhaue
  • Matelda/Francesca/Sirène, Yvonne Prentki
  • Charon/Nicolas III, Michal Rudziński
  • Orchestre, Choeur et corps de ballet du TheaterHof

(Cet Opéra a été joué du 15 juin au 12 juillet)

  • Le site de Patrick Cassidy, très complet permet de retracer le parcours de ce compositeur irlandais et de découvrir ses principales compositions.
No Gravity: Divina Commedia, Dall’Inferno al Paradiso

No Gravity: Divina Commedia, Dall’Inferno al Paradiso

Il ne restait quasiment plus une place de libre dans la vaste salle du Teatro Olimpico de Rome ce 14 mai 2024 pour assister au spectacle de la compagnie No Gravity: Divina Commedia, Dall’Inferno al Paradiso. Dans ce ballet inspiré de la Divine Comédie, les danseuses et les danseurs, libérés des chaînes de la pesanteur, semblent flotter dans l’espace.

Divina Commedia, Dall'Inferno al Paradiso, échelle

La scène de l’échelle dans le spectacle de danse, Divina Commedia, Dall’Inferno al Paradiso, défie les lois de la gravité. Photo: No Gravity

Dans un noir d’encre, deux hommes tiennent chacun l’extrémité d’une barre. Rien ne semble les porter, ils sont comme en apesanteur. Sur cette barre, un danseur est en équilibre. Un —faux— faux pas et il tombe dans ce qui paraît le vide. Il se rattrape d’une main, remonte sur la barre. Le voilà rejoint par deux danseuses sorties du néant. Elles aussi tombent, remontent et retombent encore. Voilà que ceux qui soutenaient la barre rejoignent à leur tour les autres danseurs dans ce ballet irréel… 

Dall’Inferno  al Paradiso est un spectacle stupéfiant au sens propre du terme. Grâce à un dispositif scénique qu’il serait incongru de dévoiler, les danseuses et danseurs semblent flotter dans l’air donnant ainsi à leurs mouvements et à leurs gestes une force et une grâce étonnante. En regardant ce fantasmatique ballet, on ne peut que penser, aux vers de Dante décrivant la “nage” de Géryon dans le vide qui sépare les huitièmes et neuvièmes cercles de l’Enfer: 

Ella sen va notando lenta lenta ; 

rota e discende, ma non me n’accorgo 

se non che al viso e di sotto mi venta

(Elle (Géryon – Ndr) s’en va nageant doucement, doucement; / vire et descend, mais je ne m’en aperçois / que par le souffle sur mon visage et venant par dessous. — L’Enfer, Chant XVII, v. 115-117)

Avec cette poésie en tête, le spectateur voit se former une pyramide humaine à l’équilibre parfait et quasi surnaturel. ll regarde un danseur monter doucement, comme le ferait un plongeur rejoignant la surface de l’eau, déployant derrière lui une immense robe de dentelle blanche. Il découvre un cercle de corps comme posé à la verticale sur le fond noir de la scène, à l’intérieur duquel un homme marche et danse. Il suit le jeu des ballons et des danseurs qui font et défont des figures géométriques comme celle d’un kaléidoscope géant. Il admire le déploiement avec un claquement sec d’éventails au blanc éclatant. 

Ce spectacle, sous-titré Dall’Inferno al Paradiso est inspiré de la Divine Comédie de Dante et l’on peut s’amuser à raccorder chaque tableau à un chant célèbre de la Comédie. Par exemple, le cercle duquel le danseur ne peut s’échapper c’est bien sûr le(s) cercle(s) de l’Enfer dont aucune âme damnée ne s’évade. Et la musique rude et syncopée est là pour nous le rappeler. 

L’échelle patiemment assemblée sous nos yeux ne symbolise-t-elle pas la lente et difficile ascension du Purgatoire, de corniche en corniche, par les âmes pénitentes? Ce danseur à la longue robe blanche qui se déploie n’est-il pas un ange du Paradis ? À moins qu’il ne s’agisse de Béatrice… le tableau final où se déploient les éventails comme autant de pétales de fleur nous élève dans la rose céleste des derniers chants du Paradis. 

Divina Commedia, Dall'Inferno al Paradiso, le salut final

Divina Commedia, Dall’Inferno al Paradiso, le salut final de la troupe de No Gravity

Cette part d’incertitude qui subsiste n’est pas gênante et au contraire participe à une mise en scène spectaculaire qui se place dans la tradition baroque italienne du “théâtre des merveilles”. 

Divina Commedia, Dall’Inferno al Paradiso n’est pas le premier spectacle conçu et mis en scène par Emilio Pellisari et la danseuse et chorégraphe Marianna Porceddu. Leur compagnie, No Gravity,  a déjà réalisé de nombreux ballets, Aria, Exodus, Enfer… qui ont été vus dans de nombreux pays, dont la France en 2016 et 2019. Il se pourrait que la troupe revienne en 2025. Ce serait un grand bonheur.