Dante était-il averroïste? “Dante et l’averroïsme” s’efforce de répondre à cette question complexe. Cet ouvrage qui vient de paraître aux Belles Lettres apporte de nombreux éléments de réponse qui en font une lecture ardue mais indispensable.
Nous sommes dans le Chant X du Paradis. Une couronne flamboyante s’est formée autour de Dante et Béatrice. Une voix se détache, celle de saint Thomas. Il présente successivement les douze sages qui composent ce cercle. Le dernier nommé est Siger de Brabant:
la luce etterna di Sigieri,
che leggendo nel Vico de li Strami
sillogizzo invidiosi veri
(c’est la lumière éternelle de Siger / qui, enseignant dans la rue du Fouarre, / provoqua l’envie par ses syllogismes de vérité.1 – v. 136-138)
«Trois vers, trois ruisseaux pour un océan d’articles, de livres et de thèses» comme l’écrit joliment Alain de Libera dans son Avant-propos. Ce sont autant de grilles de lectures, de schémas, d’interrogations qui se sont accumulées au fil du temps… avec sous-jacent cette question récurrente: Dante était-il «averroïste»?
Siger de Brabant, un hérétique?
En effet, en plaçant Siger de Brabant parmi celui des sages qui composent la couronne de flammes qui entoure Dante et Béatrice au Chant X, le poète aurait endossé les thèses du philosophe. Or celles-ci ont été combattues par Saint Thomas d’Aquin et l’Église. Elles furent, en particulier, désapprouvées par l’évêque de Paris, Etienne Tempier. Il publia, le 7 mars 1277, un décret dans lequel il condamnait des propositions philosophiques et théologiques inspirées des œuvres d’Aristote et d’Averroès. Siger qui enseignait alors à Paris, comme l’indique Dante dans le Chant X, faisait partie des philosophes visés.
L’année précédente, raconte Luca Fiorentini, Siger avait été «invité à se présenter, avec les maîtres Goswin de la Chapelle et Bernier de Nivelles, au tribunal de l’inquisiteur dominicain Simon du Val: les trois hommes devaient répondre à l’accusation d’avoir professé des doctrines hérétiques in regno Franciæ»2. L’accusation devait avoir porté car après 1277, on perd la trace de Siger; il n’écrit plus. Il mourra assassiné par l’un de ses secrétaires à Orvieto, en 1284, alors qu’il allait (semble-t-il) chercher refuge auprès du Pape.
On comprend donc pourquoi il y a matière à débat. Dante et l’Averroïsme(1), qui vient de paraître, n’entend pas clore la réflexion mais préciser, éclaircir des débats devenus obscurs, sortir des contradictions et «sur les grands enjeux», apporter des avis «précis et tranchés», comme le dit Alain de Libera.
Cette matière fuyante qu’est l’averroïsme
Mais d’abord peut-être faut-il essayer de définir cette matière fuyante qu’est l’averroïsme. Elle l’est d’autant plus qu’il s’agissait à l’époque —rappelons-le— de lire un philosophe grec non chrétien, Aristote, à travers le Commentaire d’un philosophe et théologien musulman, Avarroès, qui venait d’être traduit en latin. Depuis les choses se sont encore compliquées: l’averroïsme, nous dit A. de Libera «est une sorte d’hydre, dont les têtes poussent ou, coupées, repoussent (…). Il y a autant d’averroïsmes que d’averroïstes, et d’averroïstes que de grilles de lectures et de choix d’objets découpés par les historiens dans la masse, en croissance, quasi exponentielle, des données médiévales , en philosophie comme en théologie.»
Dans ces conditions, le chapitre que Jean-Baptise Brenet consacre à «l’averroïsme aujourd’hui» est un éclairage bienvenu et indispensable. En premier lieu parce qu’il donne une définition de ce que l’on entend par «averroïsme». Cela correspond, écrit-il:
dans la scolastique latine aux diverses lectures philosophiquement favorables à la doctrine de l’intellect défendue par Avarroès(2) dans son Grand Commentaire du traité De l’âme d’Aristote. C’est-à-dire, plus techniquement, toute conception soutenant cette triple thèse:
la séparation «substantielle» de l’intellect —et principalement celle de l’intellect dit «matériel», qui constitue la puissance et le substrat de la pensée;
son unicité absolue, malgré la diversité des individus;
son éternité, enfin, non seulement a parte post (dans le futur), mais a parte ante (dans le passé)
L’intellect est une substance séparée des corps ; il est, même à l’état «matériel»3 unique pour toute l’espèce humaine; il est inengendré et incorruptible.
Sur le plan théologique, cette doctrine conduit donc à priver les hommes de leur âme spirituelle individuelle, puisqu’il existe un «intellect» unique, immatériel, qui ne saurait avoir la forme d’un être humain. L’une des conséquences de cette définition est de considérer que l’être humain ne peut être immortel, alors que l’intellect commun l’est.
Mais problème, cette définition est celle de Thomas d’Aquin. Il la donna « en creux », en quelque sorte, en réfutant cette thèse, notamment dans son traité De l’Unité de l’intellect (lire ici plus précisément ce qu’il établit et réfute). Les analyses et propositions de Siger de Brabant par exemple sont plus nuancées. Pour lui, explique J.-B. Brenet,
l’homme n’est ni l’intellect, ni le corps, mais le tout dont l’intellect et le corps, quoique séparés in esse, constituent chacun deux parties. L’homme est donc bel et bien homme par l’intellect, mais il n’est pas requis pour autant, dit Siger, que l’intellect s’unisse au corps comme la figure à la cire.
Un trait d’union fragile
Dante connaissait-il les écrits et des travaux du Maître es Arts de la rue du Fouarre à ce niveau de détails? On l’ignore, et aucun des premiers commentateurs (qui le connaissait peu ou mal), comme le montre Luca Fiorentini, dans le chapitre Portraits d’Averroès et de ses (prétendus) disciples, n’apporte de réponse explicite à cette question. L. Fiorentini ajoute: «Il n’y a du reste aucune mention d’Averroès, ni des doctrines liées à une tradition averroïste réelle ou prétendue, dans les gloses anciennes du Paradis, X, 133-138.»
En revanche, la seule présence de Siger au Chant X relie Dante à l’«averroïsme», Mais ce trait d’union est bien fragile. Par exemple au Chant XXV du Purgatoire, lorsque Dante décrit la formation des ombres, il ne reprend pas la thèse «averroïste» de «l’intellect unique, substance séparée du corps». Par exemple encore, si l’on compte le nombre de citations et de références explicites au sage de Cordoue dans l’œuvre de Dante, le résultat est décevant comme l’exprime Pasquale Porro dans le chapitre au titre provocateur Dante Anti-Averroïste?:
Averroès est cité de manière explicite une fois dans l’Enfer (le célèbre passage de IV, 144: Averroès qui fit le grand commentaire [Averoìs che ‘l gran comento feo], une fois dans le Purgatoire (XXV), une fois dans la Monarchie (I, 3, 9), une fois dans le Banquet (IV, XIII, 8), et deux fois dans la Quaestio (12 et 46). Il s’agit évidemment d’une base textuelle faible pour évoquer une forme d’averroïsme.
En refermant Dante et l’Averroïsme, qui offre un regard complet sur les différentes œuvres de Dante, sur les influences qu’il aurait subies, par exemple de la part de Guido Cavalcanti, son «premier ami», (mais celui-ci était-il avérroïste?), on ne peut que s’interroger sur la réalité de l’averroïsme de Dante.
Pour autant dans le chapitre, Dante et l’historiographie de l’Averroïsme, qui clos l’ouvrage, Gianfranco Fioravanti rappelle ce qu’il appelle «un fait indéniable»: «Lier l’intellect possible et l’humanité dans son ensemble, une théorie qui distingue Dante de tous les auteurs politiques de l’époque, nous renvoie inévitablement à Averroès et peu importe que l’Averroès de Dante ne soit pas réellement identique au véritable Ibn Rushd.» Bref ajoute-t-il:
Dante n’est pas averroïste au sens strict du terme, s’il y a bien un sens strict, mais dans certains cas nous percevons entre lui et Averroès une sorte d’air de famille
Cette conclusion n’en est pas une, mais elle ouvre la voie à d’autres recherches. La porte de l’averroïsme dantesque est donc loin d’être définitivement refermée.
Notes
Dante et l’Averroïsme, sous la direction d’Alain de Libera, Jean-Baptiste Brenet et Irène Rosier-Catach, Collège de France et Les Belles Lettres, Paris, 2019.
Cet ouvrage est issu des travaux d’un colloque organisé sur ce thème les 12 et 13 mai 2015 au Collège de France. Il était organisé dans le cadre de la Chaire d’histoire de la philosophie médiévale, avec les contributions de Jean-Baptiste Brenet, Irène Rosier-Catach, spécialiste du modisme et directrice de la traduction de l’Éloquence en vulgaire, Enrico Fenzi (Gênes), coéditeur du De vulgari eloquentia, Gianfranco Fioravanti (Università di Pisa), Thomas Ricklin (Ludwig-Maximilians Universität München), Luca Fiorentini (ATER, Collège de France), Luca Bianchi (Università del Piemonte Orientale, Vercelli), Pasquale Porro, Paolo Falzone (Università di Roma «La Sapienza»)), Aurélien Robert (CNRS), Iacopo Costa (CNRS), Andréa Tabarroni (Università di Udine).
Averroès (1126-1198) est le nom latin d’Ibn Rushd. Tout à la fois médecin, juriste, théologien et philosophe, il vécut à Cordoue en Andalousie, puis à la fin de sa vie à Marrakech. En Occident, au Moyen Âge, il était connu pour ses Commentaires de différentes œuvres d’Aristote (De l’Âme, De la sensation et des sensibles, Du ciel, Physique et Métaphysique) qui avaient été traduites de l’arabe au latin par le philosophe Michael Scot.
Illustration:Averroes, par Andrea Bonaiuto (XIVe siècle) — détail de la fresque Trionfo de Santo Tomás — Santa Maria Novella — Florence
Quatre scénaristes talentueux, les moyens de Disney, une ambition affichée.…“Dante’s Inferno” coche toutes les cases qui devraient assurer à cette série TV un beau succès. Mais affirmer que ce projet s’inspire de La Divine Comédie est un abus de langage. Il n’en est —au mieux— qu’une pâle extrapolation.
La Divine Comédie sous forme de série TV? Pourquoi pas, surtout si les scénaristes sont talentueux. Si l’on en croit The Hollywood Reporter, qui le premier a annoncé la nouvelle, ce sera le cas. Ce sont en effet pas moins de quatre scénaristes chevronnés qui vont se lancer dans l’aventure. Les premiers sont Ethan Reiff et Cyrus Voris. Ils travaillent ensemble depuis 1987 et leur plus grand succès est sans doute Kung Fu Panda. Ils sont aussi les auteurs d’une série Knightfall, consacrée aux Templiers. Ils sont rejoints par Nina Fiore et John Herrera connus pour être les auteurs de l’adaptation TV du roman de Margaret Atwood, La servante écarlate.
Entre de telles mains on ne peut qu’imaginer une adaptation ambitieuse. Mais le diable se loge dans les détails.
On peut un tiquer tout d’abord en apprenant que les auteurs ont décidé de transposer l’Enfer de Dante dans le Los Angeles actuel. Toutefois, ce choix peut se comprendre: la transposition est pratique courante lorsqu’il s’agit d’adapter une œuvre classique pour un public contemporain. Il peut se concevoir d’autant plus que les programmes de Freeform, la filiale de Disney qui va réaliser la série, sont destinés principalement aux adolescents.
Dante sera une jeune fille de vingt ans
On peut tiquer aussi en apprenant que ce n’est pas Dante qui se rendra en Enfer, mais une jeune fille d’une vingtaine d’années, qui s’appellera Grace… Dante. Là encore sans doute faut-il séduire le jeune public et donc rajeunir le personnage principal. Une fraîche jeune fille est probablement jugée plus « attractive » qu’un barbon «nel mezzo del cammin di nostra vita». Mais cette décision entraîne ipso facto la disparition du personnage de Béatrice, l’un des principaux « moteurs » du poème original.
On peut tiquer enfin en lisant le pitch du scénario tel qu’il est résumé par Kombini :
(Grace) est décrite comme une adolescente troublée et déprimée qui vit à Los Angeles. Abandonnée par son père à sa naissance, Grace vit avec une mère toxicomane et un frère perturbateur. Elle a rapidement laissé tomber ses rêves pour veiller sur eux, mais une rencontre improbable va changer sa vie : Grace va passer un pacte avec le diable en personne afin de se sortir de son quotidien misérable.
Suite à cet accord entre les deux, la vie de Grace va s’améliorer considérablement : la jeune fille trouvera l’amour, sa famille ira mieux, l’école et une carrière professionnelle florissante lui souriront… Mais le patron de l’enfer revient tôt ou tard chercher son dû, et Grace devra traverser les neuf cercles de l’enfer pour le vaincre et reprendre en main le contrôle de son destin.
Dans La Divine Comédie, il n’est nulle part question d’un “pacte faustien” de ce type. Lucifer, vaincu, est immobile, enterré à mi-corps, au fond du gouffre de l’Enfer que sa chute a créé. Ses seuls mouvements se réduisent à remâcher éternellement les ombres de trois traîtres et à battre des ailes dans l’obscur désert glacé du Cocyte.
On pourrait ainsi tiquer à l’infini. Mais est-ce bien utile? Le poème de Dante est —on l’a compris— vidé de ce qui en fait le sel et la force. Il est réduit à un décor, un stock d’images, d’anecdotes et de personnages où les auteurs puiseront au gré de l’avancement de leur scénario.
Au bout du compte, nous aurons sans doute une série attractive et spectaculaire comme un jeu vidéo. D’ailleurs, celui-ci existe déjà. Il s’appelle également Dante’s Inferno. Game over
Illustration: Devil’s Gate au bord du de l’Arroyo Seco. Photo prise avant 1920 et la construction du barrage du même nom à proximité de Pasadena (Los Angeles County). On distingue clairement à droite le profil du « diable » avec sa bouche aujourd’hui fermée par une grille. Attribution: Magi media – CC A – SA 3.0
La chanteuse italienne Silvia Vavolo vient de réaliser un vidéoclip troublant, Dante aveva ragione. On y voit un jeune homme tournant en rond sur un vélo blanc, dans un immense loft, hésitant entre de nombreuses photo-polaroïd sans se décider. On y entend aussi un passage de La Divine Comédie dit par le chanteur Red Canzian, qui pour l’occasion a endossé le rôle de Virgile.
Cette histoire d’un garçon qui mange, dort, fait ses exercices physiques sans jamais sortir de son habitation est un symbole explique la chanteuse: la chanson se veut une critique ironique des personnes qui ne prennent jamais position dans la vie, qui ne prennent jamais de risques, qui ne s’exposent pas. Ce sont ces ignavi, que Dante et Virgile rencontrent au Chant III de l’Enfer.
Dante n’a pas de mots assez durs pour qualifier ces indolents, qui au cours de leur vie ne se sont engagés dans aucune cause ou ont refusé de choisir, soit par peur soit par confort personnel. Il les traitent de cattivi (“lâches”) de sciaurati (“minables) qui «a Dio spiacenti e a’ nemici sui.» (“qui déplaisent à Dieu et à ses ennemis”). D’ailleurs, leurs âmes ne sont même pas dignes d’aller en Enfer; elles sont condamnées à rester sur le bord de l’Achéron sans pouvoir le franchir.
Par la loi du contrappasso, elles sont condamnées à courir sans trêve, nues, derrière une enseigne qui symbolisent leur incapacité à prendre une décision. Elles sont harcelées par des taons et des guêpes et le sang de leurs blessures mêlé à leurs larmes tombe à leurs pieds.
Cette chanson est donc une incitation à choisir, à agir et à s’engager, car dit Silvia Vavolo: «La vie c’est choisir».
Illustration:La couverture de l’album Dante aveva ragione de Silvia Vavolo – Dessin de Sergio Staino
La Divine Comédie fait partie du programme scolaire en Italie. Le site ScuolaZoo a rédigé un quiz pour tester les connaissances des jeunes lycéens. Je l’ai francisé. Saurez-vous répondre?
Illustration:Carte du Ciel, modèle géocentrique, par Bartolomeu Velho (1568) – Domaine public.
Ce 6 février le président du Conseil européen, Donald Tusk, a oublié le langage diplomatique: c’est en enfer qu’il a souhaité envoyer les promoteurs du Brexit. «Un endroit spécial leur est réservé», a-t-il ajouté. Il n’en fallait pas plus pour enflammer Twitter et faire temporairement de… Dante, l’un des principaux sujets de conversation sur le réseau social outre-Manche.
(Illustration : Détournement d’une gravure de Gustave Doré par Paul Gallantry (@pjgallantry))
Cet «étrange phénomène de viralité» a été remarqué par La Repubblica qui a consacré un article au phénomène:Così nel Regno Unito Dante è diventato virale grazie alla Brexit (Au Royaume-Uni, Dante est devenu viral grâce au Brexit). De quoi regarder de plus près.
Tout est parti d’un tweet de Donald Tusk (@eucoprésident) où il écrivait: «Je me suis demandé à quoi pourrait ressembler cet endroit spécial en enfer, réservé à ceux qui ont promu le Brexit sans même avoir l’esquisse d’un plan pour le mener à bien en toute sécurité.»
I've been wondering what that special place in hell looks like, for those who promoted #Brexit, without even a sketch of a plan how to carry it out safely.
Ce tweet a généré 26.000 retweets et a été “Liké” 91.000 fois, ce qui est un score plus qu’honorable, et un hashtag#WeAreAllDonaldTuskdevait s’installer.
Très rapidement, la conversation autour du tweet dérivait sur l’enfer et la place qui devait être attribuée aux promoteurs du Brexit, les Brexiteers, Et pour cela l’Enfer de Dante, où les pécheurs sont punis selon leurs fautes constitue une formidable ressource, que ne vont pas manquer d’utiliser avec beaucoup d’humour les Britanniques.
La comparaison avec l’Enfer paraît appropriée. Paul Tomlinson (@hydrazine) n’hésite pas à citer quelques vers du Chant IV de l’Enfer, où Dante décrit « la vallée de l’abîme” pour illustrer ce que lui inspire le processus de négociation du Brexit:
Dante: "Obscure, profound it was, and #nebulous, So that by fixing on its depths my sight Nothing whatever I discerned therein"#brexit
(Texte original: «Oscura e profonda era e nebulosa / tanto che, per ficcar lo viso a fondo, / io non vi discernea alcuna cosa» — et traduction française: “Elle était tellement obscure, profonde / et embrumée que, aussi loin que se fixait / mon regard, je ne discernais rien”. — v. 10-12)
Mais où placer les Brexiteers désignés par Donald Tusk? Lucy Childs (@lullichill) suggère de les envoyer aux 4e, 8e et 9e cercles de l’enfer où sont punis respectivement «la cupidité (l’avarice), la fraude et la trahison». Même raisonnement pour Chris Haddow (@fr0mn0where). Après avoir noté que D. Tusk s’adressait en fait «à un très, très petit groupe de personnes» il pense que «peut-être trouverait-il une place pour ces personnes dans la vision de l’enfer de Dante entre les cercles 8 (Fraudeurs) et 9 (Traîtres)?»
D’autres twittos se veulent plus précis: «Nous connaissons parfaitement, grâce à Dante», écrit Steve Glover (@akicif) «les lieux destinés en enfer aux leaders de la campagne du Brexit: pour ceux qui ont menti au sujet de montagnes radieuses, il s’agit de la quatrième fosse du huitième cercle – ceux dont la tête est tordue et ne peut plus voir devant». Il évoque ainsi le Chant XX où se trouvent les âmes des devins et des prophètes.4,
Dans ce consensus, l’avis de Luke Baker (@BakerLuke) tranche. Il lui semble que «la description des Limbes par Dante pourrait convenir pour certains comme une juste description du Brexit.» Ce sont les âmes de ceux qui sont nés avant l’arrivée du Christ sur Terre qui s’y trouvent car ils n’ont pu connaître la “vraie foi”. Ils ne subissent pas les terribles peines de l’Enfer, mais ne peuvent espérer rejoindre le Paradis. Cet “entre-deux” éternel peut ressembler au Brexit, mais conviendrait-il aux Brexiteers?
D’autres ne se satisfont pas de l’Enfer tel qu’il est décrit par Dante et estiment qu’il faut ajouter un dixième cercle pour les « Brexitteers ». Mais si Clever Hedge (@cleverhedge) s’interroge encore sur l’endroit où sera inséré ce cercle «entre les cercles déjà existants de l’enfer de Dante», d’autres comme John Slater (@AmateurFOI) ou G H Neale (@GHNeale) n’hésitent pas à le placer au plus profond de l’Enfer, en dessous du cercle des «Traîtres» et de… Lucifer:
#specialplaceinhell#Dante_updated The 1st Circle of Hell is resided by virtuous non-Christians The 2nd: the lustful The 3rd: gluttons The 4th: the greedy The 5th: the wrathful The 6th: heretics The 7th: the violent The 8th: the fraudulent The 9th: sinners The 10th #brexitteers
Mais Twitter ne serait pas Twitter s’il n’y avait pas détournement, comme celui proposé par Paul Gallantry (illustration d’ouverture) ou Gareth Evanson (@GarethEvanson) qui crée un délirant «Enfer du Brexit» où l’on part du cercle des «bananes droites» pour arriver à celui du «vote du peuple»:
Les propos de Donald Tusk amusait moins du côté des Brexiteers. L’un de leurs leaders, le conservateur Jacob Rees-Mogg (@Jacob_Rees_Mogg), devait se fendre d’un tweet furieux: «En tant que théologien, M. Tusk est loin de la classe de (Thomas) Aquin et il semble avoir oublié le commandement qui interdit le faux témoignage.»
Mr Tusk is hardly in the Aquinas class as a theologian and he seems to have forgotten the commandment about not bearing false witness. https://t.co/nnMZK5mAN8
Cela devait lui attirer plusieurs réponses assez sèches dont celle —œil pour œil— de Paul (@PaulOnBooks): «M. Rees-Mogg comme wag5 est loin de la classe de (Donald) Tusk et il semble toujours avoir oublié le commandement qui interdit le faux témoignage».
Mr Rees-Mogg is hardly in the Tusk class as a wag and he always seems to have forgotten the commandment about not bearing false witness.
Dans cet article, ce Brexiteer non repentant, cherche, un peu à la manière de Dante une place pour ses contemporains, et en particulier les hommes politiques (Brexiteers ou non), dans chacun des cercles de l’Enfer: Nigel Farage et David Osborne dans le 8e cercle, celui des Fraudeurs, David Cameron et Michael Gove dans le 9e Cercle, celui des Traîtres.
Mais il ne sait où placer, Theresa May, Jeremy Corbin et le «chef des Brexiteers»:
Il n’y a pas réellement de cercle pour eux; Ils n’ont trahi personne, ni été spécialement hérétiques. Tout ce qu’ils ont fait c’est de s’en tenir à leurs principes, et faire du mieux qu’ils pouvaient selon leur compréhension du monde autour d’eux. Il n’y a pas de place dans l’Enfer de Dante pour cela.
Alors, peut-être l’Enfer de Dante est-il une fausse piste —ou a tout le moins incomplète— et il faudrait, dans ce suivre suivre Joseph Noone (@noone_joseph) lorsqu’il écrit que «L’enfer n’est ni (celui de) Bosch ni l’enfer de Dante. Pas de feu et de soufre! Ce sont des débats communs sans fin sur des solutions alternatives aux solutions alternatives avec des divisions tard dans la nuit & May poussant son Brexit vers le haut de la colline européenne à Bruxelles avant de redescendre à Londres!»
Hell will not be Bosch or Dante’s inferno. No fire and brimstone! It will be endless commons debates on alternative solutions to alternative solutions with late night divisions & May pushing her Brexit rock up the EU hill to Brussels only for it to roll back down to London! https://t.co/7YMfqOJa01
Bref, le Brexit serait la condamnation au supplice de Sisyphe, obligé de remonter sans cesse un rocher qui roule au bas de la pente dès qu’il l’a déposé au sommet de la montagne. Mais dans ce cas, n’oublions pas que Sisyphe a été condamné pour avoir voulu —par orgueil— défier les dieux. Or, à Bruxelles, il n’y a pas de dieux…
À chaque fois, le vertige est le même, lorsque l’on relit un chant de La Divine Comédie. On croit en connaître la musique, la poésie, les personnages qui le peuplent, la trame, les rebondissements, les dimensions philosophiques et théologiques… Et pourtant, ce n’est qu’une illusion; chaque nouvelle lecture apporte son lot de surprises et de redécouvertes, tant le texte de Dante est tissé d’innombrables trames et couches que l’on n’épuise jamais.
L’invitation à la Lectura Dantis du Chant XX de l’Enfer
C’est à cet exercice et à ce plaisir qu’invitent les Lecturæ Dantis, ces lectures commentées de l’œuvre de Dante dont Boccace fut l’initiateur dès 1373. Depuis la tradition ne s’est jamais perdue et la pratique en est maintenant d’usage courant en France grâce à la Société Dantesque de France. La dernière en date6portait sur le Chant XX de L’Enfer, avec la lecture de celui-ci par Bruno Pinchard, président de la SDF, dans la belle traduction de Jacqueline Risset7, et le commentaire d’Isabelle Battesti, maître de conférence à l’Université de Poitiers.
Mais d’abord situons ce chant dans le voyage infernal. Dante et Virgile sont sur l’immense plateau —Malebolge— où sont punis les « Fraudeurs ». Il en existe plusieurs catégories qui sont réparties chacune dans une bolge. Avec une précision d’entomologiste, Dante décrit chaque type de fraudeur et la peine subie selon la loi du contrappasso.
Au Chant XX, l’action est comme suspendue
Le chant précédent —le XIX— était celui des simoniaques. Leur supplice est d’être plongé la tête la première dans des trous de la roche, d’où seules émergent leurs jambes léchées par des flammes. L’occasion pour Dante de dénoncer dans un discours imprécatoire ceux —en particulier les papes— dont la «cupidité rend le monde dépravé» (“la vostra avarizia il mondo attrista” – v. 104). Le chant suivant —le XXI— sera encore plus spectaculaire avec l’apparition des Malebranche, des démons chargés de garder les escrocs plongés dans la poix bouillante.
Au Chant XX, rien de tout cela. Pas de dialogue avec les damnés, pas d’imprécation… L’action est comme suspendue. Seuls défilent des personnages —selon une «liste», dit Isabelle Battesti— que Virgile montre et nomme à Dante. Ces personnages sont tordus dans une attitude «qui détruit l’harmonie du corps humain de facto interdit le dialogue. Tout se passe en silence; tout est centré sur l’exploitation visuelle du contrappasso», analyse-t-elle. Les ombres des devins et des prophètes sont en effet condamnées à marcher à reculons et surtout ne peuvent regarder devant elles. Dure condamnation pour des âmes qui lisaient et prédisaient l’avenir lorsqu’elles étaient humaines.
Le Chant XX s’ouvre sur la description de la lente marche à reculons des damnés, une vision qui émeut Dante au point de ne pas parvenir à «garder les yeux secs» (“com’ io potea tener lo viso asciutto” – v. 21). C’est alors que Virgile reprend en main la narration et redevient le personnage central (au chant précédent, c’était Dante qui était au centre de l’action et du discours). Il est restauré dans sa fonction magistrale et balaie l’émotion de Dante d’un sec: «Es-tu toi aussi de ces autres sots?» (“ Ancor se’ tu de li altri sciocchi?” – v. 27).
Le don de divination n’est pas criminalisé car c’est un don de Dieu
Après cette mise au point, il enchaîne immédiatement par la description des personnages qui défilent devant les deux poètes. Cette reprise en main est «l’un des enjeux majeurs de ce chant, analyse Isabelle Battesti. Virgile était considéré à l’époque comme un devin, il fallait donc le soustraire à cette présomption».
Être devin ou prophète ne condamne d’ailleurs pas automatiquement à l’Enfer, «Dante sur ce point ne se prononce pas», remarque I. Battesti. Tout au plus peut-on remarquer que dans la Bible il existe une définition de ce qu’est un « bon prophète ». C’est le cas, par exemple, dans l‘Ancien Testament, lorsque le roi Balthazar désigne Daniel pour interpréter une écriture mystérieusement apparue sur le mur de la salle de banquet: c’est «un esprit extraordinaire, science , intelligence, art d’interpréter les rêves, de résoudre les énigmes et de défaire les nœuds.»8.
Le don de divinitation, ou de prophétie, ne saurait —en lui-même— être criminalisé, car c’est un don de Dieu: «Il y a, certes, diversité de dons spirituels (…) diversité d’opérations, mais c’est le même Dieu qui opère tout en tous. À chacun la manifestation de l’Esprit est donnée en vue du bien commun (…) À l’un c’est une parole de sagesse (…) à tel autre la puissance d’opérer des miracles; à tel autre la prophétie» (1ère Épître aux Corinthiens, 12, 1-11)
Dans ces conditions, pourquoi certains devins et prophètes se retrouvent-ils en Enfer? Pourquoi d’autres sont au Paradis comme Joachim de Flore: «Auprès de moi (c’est Saint Bonaventure qui s’exprime) brille l’abbé calabrais Joachim / qui fut doué d’esprit prophétique» (“e lucemi dallato / il calavrese abate Giovacchino / di spirito profetico dotato.” – Le Paradis, Chant XII, v. 139-141)?
En fait, l’enjeu n’est pas dans la véracité des prophéties ou dans le fait d’être devin. Il est ailleurs. C’est l’autorisation ou le refus d’autorisation «qui est criminalisé, judiciarisé», dit Isabelle Battesti. Dans la fosse des devins, on trouve ainsi Amphiaraos coupable d’avoir voulu se soustraire à son destin, car il savait, grâce à ses dons de divination, qu’il mourrait sur les remparts de Thèbes. Arruns, lui, ment délibérément après avoir examiné les entrailles d’un animal sacrifié. Alors qu’il n’y a lu que malheurs à venir, il lance: «Fasse le ciel que ces signes nous soient favorables» (Pharsale, I, 584-638).
Virgile démonte le mythe de la fondation de Montoue par la magicienne Manto
Cette liste de devins coupables sera interrompue par une longue digression sur la fondation de la ville de Mantoue. «C’est un contre-récit», dit I. Battesti, car Virgile démonte le mythe de la fondation de la ville de Mantova (Mantoue en italien) par Manto. En effet, le projet de la magicienne était apolitique et anti-social. Elle voulait «fuir toute compagnie humaine», comme il le dit au vers 85 (“per fuggire ogne consorzio umano”). D’ailleurs, la fondation de la ville est postérieure à la mort de Mantoue, et ajoute Virgile, ses habitants «l’appelèrent Mantoue sans autre sortilège» (“Mantüa l’appellar sanz’ altra sorte.” – v. 93). C’est un autre élément qui permet de laver Virgile —cette fois en utilisant sa ville natale— de la présomption qu’il était un devin.
Après cet épisode, Virgile reprend son énumération de personnages, mais désormais avec des (quasi) contemporains. Certains sont historiquement célèbres comme Michel Scot, astrologue à la cour de l’Empereur Férédéric II. D’autres moins connus comme Guido Bonatti ou Asdente. Ils avaient «le profil de devins “urbanisés » et «avaient renoncé à une fonction dans la cité», explique I. Battesti. Par exemple Asdente, avant d’être devin, était cordonnier.
La “liste” de Virgile s’achève sur des «figures féminines anonymes, qui ont délaissé le fuseau pour faire devin et sont totalement illégitimes», indique-t-elle. D’ailleurs, comme souvent dans l’écriture de Dante un mot, un verbe, une expression suffit à caractériser un état, un lieu ou un personnage. Ici, dans les deux vers où il parle de ces femmes il utilise le verbe “faire”: «le triste che lasciaron l’ago, / la spuola e ’l fuso, e fecersi ’ndivine» (“les misérables qui laissèrent l’aiguille, / la navette et le fuseau, et se firent devins”). Nous sommes loin en effet des Thessaliennes de la Pharsale de Lucain, dont l’art «passe toute croyance»9. Elles ne « font » pas magiciennes; elles “sont” magiciennes.
Le Chant XX est la pièce maîtresse d’un dispositif qui converge avec le Chant XVII du Paradis
Le Chant XX dans l’enchaînement des autres chants de l’Enfer peut donc être considéré comme atypique. Mais il ne faudrait pas le voir comme isolé. «C’est une pièce maîtresse d’un dispositif qui le dépasse et qui converge avec le Chant XVII du Paradis, celui où Cacciaguida, l’ancêtre de Dante, lui prédit son exil», analyse Isabelle Battesti. L’articulation entre les deux chants est évidente.
La question de l’avenir —et de l’avenir personnel de Dante— est une question récurrente dans La Divine Comédie. Il en est question dès le Chant VI de l’Enfer avec les prédictions de Ciacco sur les déchirements à venir de Florence. Au Chant X, Farinata décrit ainsi la vision qu’ont du futur, les damnés:
« Noi veggiam, come quei c’ha mala luce,
le cose », disse, « che ne son lontano
(« Nous voyons », dit-il « comme ceux qui ont mauvaise vue, / les choses qui nous sont lointaines) v. 100-101
On est loin de celle, précise, de Cacciaguida au Chant XVII du Paradis:
Da indi, sì come viene ad orecchia
dolce armonia da organo, mi viene
a vista il tempo che ti s’apparecchia.
(De là, comme vient à l’oreille / une harmonieuse musique d’orgue, me vient / à la vue le temps qui s’annonce pour toi) v. 43-45
C’est donc non sans ironie qu’il faut voir, les devins et prophètes plongés au cœur de l’Enfer dans ce Chant XX. Non seulement la torsion de leur corps les empêche de voir devant eux, mais la vison de l’avenir qu’ils auraient —s’ils le pouvaient— serait au mieux celle d’un myope.
Illustration: Les devins et prophètes du Chant XX de l’Enfer (Détails), par Stradanus (1587) – Domaine public.