Depuis son élection le 8 mai 2025, le pape Léon XIV ignore Dante Alighieri. Ce faisant, il tourne le dos à une tradition longue d’une siècle et demi qui a vu tous ses prédécesseurs se nourrir de la poésie du Sommo poeta que Paul VI avait reconnu comme «Maître de l’altissimo canto et théologien à l’esprit sublime». 

Leon XIV, le pape qui oublie Dante

À gauche, Léon XIV en mai 2025 (Détails); photo de Juan Diego Cano, Fotografia official de la Presidencia de Colombia (Public Domain). À droite, portrait de Dante par Sandro Botticelli (1445-1510)

Léon XIV a quitté la France après un long voyage pastoral de quatre jours. Pas trace de Dante ou de la Divine Comédie pendant ses nombreuses adresses et prières, ni lors de la messe place de la Concorde, ni à la veillée avec les jeunes au Stade de France, ni à Lourdes, ni à Metz. Dans le discours du nouveau pape, l’empreinte du Sommo poeta s’efface.

Depuis le 8 mai 2025, le jour de son élection, rien… ou si peu…  Il y a cette rencontre de Léon XIV avec l’acteur italien Roberto Begnini, le 4 décembre 2025. Un communiqué laconique nous apprend que «Le Souverain pontife et Roberto Benigni ont (…) discuté de la vie de saint Pierre, de Dante et de saint Augustin, mais aussi de la Divine Comédie et des Confessions».

Quelques mois après, le 22 août 2026, à Rimini le pape reprend dans son adresse aux jeunes le dernier vers de la Divine Comédie: «L’amour qui meut le soleil et les autres étoiles». L’inspiration n’était pas à chercher loin: c’était le thème de cette 47e édition du Meeting pour l’amitié entre les peuples. 

Léon XIV un an et demi après son élection a manifestement oublié Dante et la Divine Comédie. Cet oubli sera-t-il durable? Difficile d’être optimiste. D’une part, le tropisme de l’augustinien Léon XIV le porte naturellement vers… saint Augustin et d’autre part, il n’est pas de date anniversaire dans les années à venir donnant une quelconque opportunité de célébrer le poète florentin. Les 800e anniversaires de sa naissance et de sa mort sont aux Calendes grecques. Ils auront lieu respectivement en 2065 et en 2121! 

On est loin de la célébration enthousiaste du poète florentin par son prédécesseur François. Il chantait dans la Lettre apostolique Candor Lucis AEternae du 25 mars 2021 le « grand poète Dante Alighieri, prophète d’espérance et témoin de la soif d’infini inscrite au cœur de l’homme». Une lettre dans laquelle, il associait «ses prédécesseurs qui ont honoré et célébré le poète»

Tout ceci pourrait paraître anecdotique. Pourquoi un pape d’origine américaine devrait-il se soucier —et citer, et commenter, et se nourrir— d’un poète italien poussiéreux, mort il y a plus de 700 ans. Un poète qui n’était ni théologien ni clerc —moine, prêtre ou évêque— ni saint? Que représente-t-il aujourd’hui pour le pape et pour l’Église catholique romaine? 

Pourtant, oublier Dante, c’est oublier des querelles théologiques qui permirent de définir ce qu’est l’Église aujourd’hui; c’est faire fi du terrible bras de fer qui opposa l’Église à l’Empire romain germanique et ensanglanta l’Italie médiévale; c’est balayer l’histoire d’une Église théocratique et tellement romaine; c’est méconnaître cette autre histoire plus proche de nous, celle de la construction d’une Italie unifiée, qui se voulait laïque avec Dante comme figure emblématique; c’est négliger la réappropriation du même Dante par l’Église comme poète chrétien. 

Tout a commencé dans le tumulte, les cris, les injures et l’odeur pestilentielle du noir Enfer décrit par Dante lors de son voyage outre-tombe. Il a jeté dans un trou, cul par-dessus tête, tous les papes qu’il jugeait simoniaques. Nous sommes en 1300. Dans la fosse, Nicolas III —il est mort en 1280— est déjà là. Il sera rejoint plus tard par Boniface VIII et Clément V, le premier pape en Avignon. Dante n’oublie pas son successeur Jean XXII, qualifié aimablement de «buveur de sang»1. Il est coupable —comme Clément V— d’avoir abandonné Rome, la ville dont saint Pierre fut le premier évêque et qui y fut martyrisé sous le règne de Néron. 

Il y avait déjà de quoi fâcher l’Église. Mais il ne faut pas en rester à ces scènes spectaculaires et aux mots assassins que contient la Comédie. Aujourd’hui, il est difficile de mesurer, voire de comprendre, à quel point «la pensée et la pratique de Dante sont hétérodoxes d’une manière aussi constante dans le sens qu’elles étaient socialement non-conformistes et non-normatives», explique Teodolinda Barolini.2 

On peut penser au Chant IV de l’Enfer, où il place dans les Limbes deux grands philosophes musulmans, Avicenne et Averroès, aux côtés des poètes, savants et philosophes de l’Antiquité ainsi que Saladin qui reconquit Jérusalem. On peut penser à la manière révolutionnaire —pour l’époque— dont il aborde la question de l’homosexualité au Chant XXVI du Purgatoire: les sodomites sont sauvés et une fois leur peine purgée auront leur place dans la Rose céleste. On peut penser à celui qu’il choisit pour le guider en Enfer et dans le Purgatoire, Virgile, un poète non-baptisé, et au Paradis c’est une femme, Béatrice.

Inutile de multiplier les exemples, mais aujourd’hui nous ne mesurons plus ce que la pensée de Dante avait de transgressif, comme l’analyse T. Barolini: 

La pensée radicale de Dante a été absorbée, désamorcée et finalement effacée par des siècle de normalisation effectuée dans la sphère culturelle par les mécanismes d’acculturation déployés par l’Église et par l’État naissant, et dans la sphère textuelle par la réception de la Comédie retracée dans les commentaires profanes.3

C’est un un petit livre, La Monarchie, qui va acter la rupture entre Dante et l’Église. Cet essai écrit sans doute au moment où l’Empereur Henri VII descend en Italie (entre 1310 et 1313) pour y restaurer l’autorité du Saint Empire Romain, ajoutera une pierre dans un sac déjà lourdement chargé.

Les termes de la polémique sont contenus pour l’essentiel dans son Livre III. Dans une argumentation serrée qui recourt aux procédés de la scolastique médiévale, il y démontre «de façon éclatante» que: 

L’Empereur ou Monarque du monde, tient immédiatement au Prince de l’univers qui est Dieu (…) Ainsi donc il est clair que l’autorité temporelle du Monarque descend  en lui sans aucun intermédiaire de la Fontaine d’autorité universelle.»4

Il n’existe donc pas de subordination entre l’Empereur et le pape, tout juste Dante concède dans la dernière phrase de son essai que «César use donc envers Pierre de la révérence dont le fils aîné doit user envers son père».5

Il se heurte ainsi frontalement à la vision théocratique du pape Boniface VIII (et de ses successeurs). Celui-ci, dans la Bulle Unam Sanctam publiée le 18 novembre 1302, affirme: 

Cette Église une et unique n’a qu’un seul corps, une seule tête —non pas deux têtes comme pour un monstre—, à savoir le Christ et le vicaire du Christ, Pierre, et le successeur de Pierre (…) il convient que le glaive soit sous le glaive, et que l’autorité temporelle soit soumise au pouvoir spirituel.6

Ce n’est que vers 1328, 1329, que La Monarchie commence à circuler dans le public. raconte Boccace. Le légat du pape Jean XXII en Italie, le cardinal Bertrand du Pouget, «se procura le livre, le condamna publiquement et ordonna qu’il soit brûlé. Il en aurait fait autant avec les os de l’auteur, si un chevalier florentin, Pino della Tosa, et messer Ostasio da Polenta, nouveau seigneur de Ravenne, ne s’y étaient opposés».7 

Des exemplaires de La Monarchie sont donc brûlés en 1329 à Bologne. L’affaire n’en reste pas là et des clercs chercheront à en réfuter les thèses dantesques sur le plan théorique. Ce sera la cas par exemple du dominicain Guido Vernania avec son court traité De Reprobatione “Monarchiae”8. D’autres clercs suivront. Beaucoup plus tard, lorsque l’Index sera créé par Paul IV en 1559, le texte y sera immédiatement intégré. L’Église sait se souvenir…  

Longtemps le Sommo poeta sentira le soufre. Il faut attendre quelques siècles et une succession d’événements considérables —à l’échelle de l’Italie et de l’Europe— pour que de Dante (re)devienne persona grata auprès du l’Église.

Au XIXe siècle, tout se cristallise. Dante devient un enjeu entre d’un côté ceux qui veulent libérer l’Italie des influences étrangères et l’unifier, et l’Église catholique. Pour le mouvement du Risorgimento, il devient une figure centrale. Giuseppe Mazzini, l’un de ses principaux acteurs, voit en Dante le «Padre della nostra lingua» et affirme qu’il «avait fait plus pour l’Italie, pour la gloire et l’avenir de notre peuple, que dix générations d’autres écrivains et hommes d’État». 

Pour G. Mazzini, résume Guy Raffa, il représente, 

la parfaite fusion de la pensée et de l’action, de la plume et de l’épée, la puissante combinaison de la théorie et de la pratique nécessaire pour atteindre l’unité et la liberté de l’Italie»9

600e anniversaire de la naissance de Dante - Piazza Santa Croce -Florence -14 mai - 1865

Le 600e anniversaire de la naissance de Dante, piazza Santa Croce, le 14 mai 1865, en présence de Victor-Emmanuel II. D’après un dessin de M. Giacomelli, paru dans l’Illustration du 3 juin 1865, n° 1162.

Le 14 mai 1865, le 600e anniversaire de la naissance de Dante est l’occasion de manifester publiquement l’importance du poète dans l’Italie nouvelle en train de se construire. Bien qu’il manque encore deux pièces essentielles au puzzle italien, La Vénétie et Rome, tous les acteurs de cette renaissance convergent vers Florence, autour du nouveau monument consacré à Dante érigé en plein centre de la Piazza Santa Croce10. Le socle est surmonté d’une gigantesque statue en marbre blanc de Carrare d’un Dante sévère, sculptée par Enrico Pazzi. 

Juste avant cette cérémonie, la ville de Florence offre à Victor-Emmanuel II —futur roi de l’Italie réunifiée— une épée. Sur une face de la lame est gravée «Dante al primo re D’Italia» (Dante au premier roi d’Italie) et sur l’autre la célèbre admonestation du Chant VI du Purgatoire (v. 112-114): «Vieni a veder la tua Roma che piagne / vedova e sola, e dì e notte chiama: / “Cesare mio, perché non m’accompagne?”» («Viens voir ta Rome qui pleure, / veuve et seule, qui jour et nuit t’appelle: / “Mon César, pourquoi n’es-tu pas avec moi?”»11

Symboliquement, difficile de faire plus tranchant, car à l’époque Rome est la capitale des… États pontificaux, et le pape Pie IX n’entend rien céder de son pouvoir temporel. 

Mais c’est Rome qui doit devenir la capitale de l’Italie nouvelle. Cette évidence nécessite ipso facto que le pape perde sa puissance temporelle. Pour cela Dante n’est plus seulement un symbole; son expérience, ses idées, sa poésie deviennent arguments. 

Un article de une de La Nazione du 14 mai 1865 affirme, écrit Sarah Finn, «que Dante croyait que le plus grand obstacle à l’unité et la prospérité de l’Italie était le domaine temporel des Papes, et insistait notamment sur le fait que Dante «combattait comme chrétien et italien contre la domination papale» et qu’il avait désiré «la réforme, non de la religion mais du clergé… et le retour à l’Église primitive… à l’Église de Jésus Christ»12

En face, sur cette question, il n’est pas question de concession. Pie IX, «estime que la souveraineté temporelle du Saint-Siège est indispensable à son indépendance spirituelle».13 Mais à la fin de son règne, il est extrêmement fragilisé; dans la nuit du 24 novembre 1848, il a dû fuir son palais du Quirinal assiégé par la foule des émeutiers. Son pouvoir est rétabli grâce à l’intervention des troupes françaises. Un épisode qui ne fait que renforcer son conservatisme. 

Pour montrer qu’il est toujours aimé et respecté par son peuple, Pie IX, qui se comporte alors comme un monarque absolu, effectue pendant l’été 1857 un long voyage dans ses États pontificaux. Ce sera un immense succès… trompeur. La disparition de ces États n’est plus qu’une question de temps.

Dans ce périple, Dante n’est pas oublié, avec une étape à Ravenne. Le pontife y signe le livre d’or du poète et consigne une terzina du Chant XI du Purgatoire (v. 100 – 102) dont on laissera apprécier —étant donné les circonstances— l’ambiguïté:

Non è il mondan romore altro ch’un fiato / di vento, ch’or vien quinci e or vien quindi, / e muta nome perché muta lato. (Dans le monde la renommée n’est qu’un souffle / de vent, venu d’ici ou venu de là, / et qui change de nom en changeant de côté.)

Ce que Pie IX salue alors, ce n’est pas le Dante laïc, qu’il combat, mais le «poète catholique». Cette autre vision se trouve résumée dans l’Osservatore Romano du 15 juillet 1865, où Cesare Cantù défend un Dante, 

(qui) accordait la plus haute importance à la religion dans la société, en défendait les fondements sacrés, vénérait profondément son auguste chef et fut un grand et digne représentant d’une nation catholique».14

En 1870, les troupes françaises quittent Rome laissant le pape sans défense. Le 29 septembre, les troupes italiennes entrent dans la ville, en octobre, elle est incorporée dans l’État italien, à la suite d’un plébiscite. Pie IX, enfermé au Vatican, se considère alors comme «captif». Dépouillé de ses États, le pape continue sa guérilla, contre l’État italien libéral, avec lequel il coupe les ponts. 

C’est donc du seul pouvoir spirituel qu’hérite son successeur Léon XIII, lorsqu’il monte sur le trône de saint Pierre le 20 février 1878. La lointaine querelle portée par Dante dans La Monarchie est caduque et n’a plus lieu d’être. 

Vincenzo Gioacchino Pecci à 67 ans lorsqu’il est élu sous le nom de Léon XIII. La papauté se trouve dans une situation inédite et son rôle est à redéfinir. C’est le mérite de cet intellectuel formé chez les Jésuites d’avoir su sortir d’une logique de pur affrontement. La première étape sera d’admettre la séparation du pouvoir spirituel et temporel et de le faire très tôt dans son pontificat. 

Dès 1885, dans son encyclique Immortale Dei, il acte la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel et l’absence de subordination entre les deux: 

Dieu a donc divisé le gouvernement du genre humain entre deux puissances: la puissance ecclésiastique et la puissance civile; celle-là préposée aux choses divines, celle-ci aux choses humaines. Chacune d’elles en son genre est souveraine. 

Le lecteur familier de Dante n’est pas dépaysé. C’est quasi textuellement ce qu’écrivait le poète florentin dans le troisième Livre de La Monarchie. En toute logique, quelques années auparavant, en 1881, Léon XIII avait retiré ce livre de l’Index des livres interdits. 

Cette convergence de pensée ne tient sans doute pas au hasard. Le pape Pecci est un fervent lecteur de Dante et de sa Divine Comédie. Il était capable d’en réciter de manière impromptue des passages entiers et de les commenter.15

Une admiration marquée par de forts gestes symboliques comme une dotation importante de 10.000 lires pour l’érection d’un mausolée dédié au poète à Ravenne et le don d’une reproduction de deux manuscrits rares dont celui d’une traduction latine de la Commedia, œuvre de Giovanni de Seravalle, réalisée en 1414 pour des institutions ravennates.16 

Mais au-delà de ces gestes, Léon XIII a cherché à ancrer de nouveau Dante, érigé en saint laïc par l’État italien, comme poète chrétien:

Le pape Pecci est, donc, profondément persuadé que la beauté et la grandeur du catholicisme se reflétaient avec  une grande résonance dans l’esprit et dans l’œuvre de Dante et que son poème soit “poésie du christianisme”; d’un christianisme présent avec ses dogmes et ses enseignements et, inspiré de la philosophie de Thomas d’Aquin.17

Rien ne résiste à ce grand mouvement de réhabilitation. Le jugement sévère de Dante sur les papes simoniaques, comme Boniface VIII ou Nicolas III, aux yeux de leur lointain successeur n’est pas «une déviation de l’orthodoxie, mais une erreur d’évaluation dont personne n’est exemptée, même les meilleurs».18 

En haut, de gauche à droite, Léon XIII, Pie X, Benoît XV. En bas, de gauche à droite, Pie XI, Pie XII et Jean XXIII – Crédits photos: Braun, Giuseppe Felici, Ernest Walter Histed, Nicola Perscheid, Associated Press, Felici.

Entre Léon XIII et Léon XIV, pas moins de dix papes vont se succéder, sept d’entre eux d’origine italienne puis un Polonais, Jean-Paul II, un Allemand, Benoît XVI et enfin François, un Argentin. Pour tous, Dante sera une source d’inspiration et de réflexion dans une continuité, rétrospectivement, remarquable. Dans un mouvement quasi continu de plus d’un siècle, tous s’attacheront non seulement à détacher le «poète chrétien» du «saint laïc» qu’il était lors de la fondation de l’Italie, mais aussi à forger ce «prophète d’espérance» cher au pape François. 

Dans cette longue quête de plus de cent ans, la passion dantesque ne sera pas également partagée. Quelques papes ne marqueront pas publiquement leur attachement au poète, ou le feront discrètement. 

Le temps peut leur manquer comme pour Jean-Paul 1er. Son très court pontificat de trente trois jours19ne lui laisse pas le temps de le marquer par des textes, des discours ou des actes significatifs. 

Pie X, l’immédiat successeur de Léon XIII, sous-estime l’importance symbolique du poète. À travers un échange de lettres lors de la préparation du 600e anniversaire de la mort du poète (en 1921), Valentina Merla remarque que 

pour le pape l’importance de l’Alighieri se réduit à sa défense de l’orthodoxie; une défense qui constitue précisément la raison qui le rend digne des festivités de son anniversaire20

Jean XXIII avait sans doute une autre vision du poète florentin, même si les allusions et références sont rares durant un règne essentiellement marqué pour l’ouverture du Concile Vatican II. Par exemple, lors de son discours devant les 30 000 participants à la Journée mondiale des Congrégations mariales. Le pape lit et commente la célèbre prière à Marie «Vierge et mère, fille de ton fils»21. Elle offrait, dit-il, «une exaltation inestimable de la théologie, jusqu’aux hauteurs les plus élevées de la pensée chrétienne».22

Il fait référence sporadiquement au poète dans sa correspondance privée, voire dans son journal personnel. À la date du 5 juin 1898, il admet avoir péché par orgueil. Celui qui est alors séminariste s’en remet à Dieu et voit dans cette épreuve un moyen de lui faire «prendere la diritta via». L’allusion à la célèbre entame du Chant I de l’Enfer est évidente. Il est vrai qu’à ce moment, il étudie au Seminario Romano (Pontificium Seminario Romano Maggiore) et suit les cours de la Chaire d’études dantesques. 

Sans doute, est-ce l’un des sujets de discussion qu’il eut avec un bibliothécaire de la Bibliothèque Ambrosienne de Milan. Alors qu’il est secrétaire de l’évêque de Bergame Angelo Roncalli, fréquente cette bibliothèque et y fait la connaissance d’un certain Achille Ratti, le futur Pie XI, passionné de Dante.

«Il semble que Achille Ratti, écrit Valentina Merla, avait une grande confiance dans le texte de l’Alighieri et se consacrait à sa lecture durant les heures de repas pendant ses études et durant les moments de pause durant son travail de bibliothécaire».23 

Il y a à l’évidence une continuité de pensée entre Pie XI et Léon XIII, ce dernier s’affirmant,

profondément persuadé que la beauté et la grandeur du catholicisme se reflétait avec une grande résonance dans l’âme et dans l’œuvre de Dante et que son poème est «la poésie du christianisme»; d’un christianisme présent avec ses dogmes et son enseignement et inspiré de la philosophe de Thomas d’Aquin.

Un propos avec lequel Pie XI va entrer en résonance. Lors d’une audience le 8 mars 1926, il y décrète que 

la Comédie est incluse dans le canon des chefs-d’œuvre du génie chrétien à parité avec le catéchisme et les écrits de saint Thomas24

À l’instar de Léon XIII, Pie XI ne revient pas sur l’ancienne opposition entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel. Alors que la «question romaine» n’est pas réglée, il entend réfléchir aux formes et aux moyens d’«une collaboration entre les deux pouvoirs au service de l’homme».25

Il voit la capitale romaine comme le lieu symbolique de ce pouvoir spirituel. Une phrase du Purgatoire, tirée de ce moment où Béatrice s’adresse à Dante pour lui dire que désormais il sera citoyen «di quella Roma onde Cristo è romano»26 sera l’une de ses citations dantesques favorites.

Pie XI expliquera à plusieurs reprises ce qu’il voulait exprimer avec cette phrase, comme par exemple lors d’une audience le 21 avril 1924 accordée à des étudiantes polonaises: 

On n’est pleinement catholique que si l’on est romain, c’est-à-dire enfant de cette Église romaine, dont le chef, toujours présent en son Vicaire, est le Christ, qui est donc lui aussi romain. Certes, lorsque Dante qualifie le Christ de romain, il parle d’une autre Rome, la Rome céleste, le Paradis ; mais il n’en demeure pas moins vrai que c’est à partir d’ici, de cette Rome terrestre, qu’il commence à être romain, faisant de Rome son siège en la personne de son Vicaire.»27

Une déclaration qui aurait été du miel pour Dante, lui  qui n’a cessé de dénoncer l’abandon de Rome par la papauté, à commencer par ce «pasteur sans loi»28, le premier des papes en Avignon, Clément V.

Lors de l’élection de son successeur, Dante a joué de toute l’influence dont il était capable, pour que soit élu un pape “romain”, dans sa Lettre aux cardinaux. Gian Luca Potestà, date cette lettre «entre la fin du printemps et le début de l’été 1314», 29 donc au début du conclave qui se tient à Carpentras. Elle est adressée aux trois cardinaux «romains» qui y participent. Dans cette lettre après avoir déploré que soit,

veuve et abandonnée la très sainte bergerie de Rome; elle à qui, après tant de célébrations et de triomphes, le Christ confirma en paroles comme en actes l’empire sur le monde; elle que ce Pierre et Paul, prédicateur des gentils, par l’effusion de leur sang consacrèrent comme Siège apostolique. 

Il confie à ces cardinaux qui «enfants, avez connu le Tibre sacré» la tâche de mettre fin à «l’éclipse extraordinaire», à refermer cette «notoire cicatrice infâme (qui) défigure le Siège apostolique». Pour cela, il les engage 

(à lutter) virilement pour l’épouse du Christ, pour le siège de l’épouse qui est Rome, pour notre Italie.30

Sans surprise, Benoît XV mettra ses pas dans ceux de son prédécesseur, Léon XIII et ouvrira la voie pour son successeur, Pie XI. Dans sa Lettre encyclique In Praeclara, du 30 avril 1921 destinée à célébrer le 600e anniversaire de la mort de Dante. Il reprend en particulier un passage sur Rome de la Lettre aux cardinaux de Dante:

Rome, que Pierre et Paul, l’apôtre des nations, ont consacrée Siège apostolique en l’arrosant de leur propre sang.

Même continuité encore dans son Encyclique où il pardonne à Dante ses attaques contre les papes, oubliant au passage la raison pour laquelle, Nicolas III, Boniface VIII et Clément V étaient en Enfer, le péché de simonie:

Il est vrai que Dante a des invectives extrêmement sévères et offensantes contre des Papes de son temps; mais il visait ceux dont il ne partageait point les vues politiques et qui étaient, pensait-il, de connivence avec le parti qui l’avait exilé de son foyer et de sa patrie.

Même absolution sur la question du refus de la subordination du pouvoir temporel au pouvoir spirituel avec toutefois une lecture bien restrictive, choisissant avec soin une citation de La Monarchie (III, 16) qu’on en juge:

C’est pourquoi, encore qu’il (Dante – Ndr) professe que la dignité de l’empereur vienne directement de Dieu, cette «vérité», dit-il, ne doit pas se prendre dans un sens si absolu que le Prince romain n’ait pas sur tel ou tel point à se soumettre au Pontife Romain, étant donné que la prospérité mortelle d’ici-bas est en quelque sorte ordonnée au bonheur éternel.

La célébration de ce 600e anniversaire de la naissance de Dante, en 1921, se tient dans un moment particulier en Italie: après la terrible saignée de la 1ère Guerre mondiale, l’Italie connaît une grave crise économique qui conduit quelques années plus tard à la prise du pouvoir par Mussolini et les fascistes. Il se tient aussi à un moment particulier pour le pape Benoît XV toujours «captif» dans le Vatican et confronté à l’hostilité de puissants mouvements laïcs.

C’est pour cette raison que dans In Praeclara, il se fait vulgarisateur de l’œuvre de Dante, comme l’explique Valentina Merla: 

Né de la nécessité de réagir à la critique laïque, l’encyclique commente la pensée du poète: le but du texte n’est pas seulement de reconnaître les mérites artistiques de la Comédie, mais c’est aussi, et surtout, celui d’expliquer les motifs pour lesquels il est possible de définir Dante poète et propagateur de la foi catholique».31

La partie finale de l’encyclique titrée L’étude de Dante est un remède au naturalisme de l’éducation actuelle est sur ce plan sans ambiguïté:

Puissent les fêtes de ce centenaire avoir ce résultat d’assurer à Dante, partout où l’on se consacre à l’éducation littéraire de la jeunesse, l’honneur qu’il mérite et d’en faire pour les étudiants un maître de doctrine chrétienne.

Les papes de Paul VI à François

En haut, de gauche à droite: Paul VI, Jean-Paul Ier, Jean-Paul II – En bas, Benoît XVI (gauche) et François (droite) – Crédit photo: DR, Anefo, Zkoty1953, DR, Korea net

La Lettre apostolique, Candor Lucis aeternae, publiée par le pape François, un siècle plus tard (le 25 mars 2021), à l’occasion du 700e anniversaire de la mort de Dante, est d’une toute autre tonalité. Le pape choisit de reprendre ce que ses prédécesseurs ont dit —et fait— sur le poète, montrant ainsi la dynamique à l’œuvre et la continuité des réflexions des pontifes au sujet de Dante. 

Par exemple, il tient pour acquis le propos de Benoît XV —un siècle auparavant!— revendiquant pour l’Église “qui fut pour lui comme une mère” d’avoir le premier rôle dans ces commémorations (celles du 600e anniversaire — Ndr) en honorant «son» Dante. De même il reprend Paul VI qui affirmait avec force: «Dante est nôtre! Nôtre, nous voulons dire, de foi catholique, tout respirant l’amour du Christ; nôtre parce qu’il aima beaucoup l’Église dont il chanta les gloires; et nôtre parce qu’il reconnut et vénéra dans le Pontife Romain, le Vicaire du Christ». On mesure le chemin parcouru depuis Pie IX!

L’encyclique Candor Lucis ne se réduit pas à cet aspect historique. Le pape argentin offre aussi une lecture fine et profonde de l’œuvre de Dante, dont on sent à cette occasion qu’elle a nourri sa réflexion. Par exemple, évoquant le dernier chant de la Comédie, et en particulier la «rencontre avec la Très Sainte Trinité», il remarque 

Le mystère de l’incarnation que nous célébrons aujourd’hui est le véritable centre d’inspiration, le noyau essentiel de tout le poème. 

Par exemple encore, observant que «Dante n’est jamais seul sur son chemin», il en tire comme enseignement que l’«on ne se sauve pas soi-même, semble nous répéter le Poète, conscient de sa propre insuffisance: «Je ne suis pas venu par moi seul32. Il est nécessaire que nous fassions le chemin en compagnie de qui peut nous soutenir et nous guider avec sagesse et prudence. Dans ce contexte, la présence féminine paraît significative». 

C’est un Dante, ajoute-t-il, qui «ne nous demande pas aujourd’hui d’être simplement lu, commenté, étudié, analysé. Il nous demande plutôt d’être écouté, d’être —d’une certaine manière— imité, de nous faire ses compagnons de voyage car, aujourd’hui encore, il veut nous montrer quel chemin mène au bonheur: la voie droite pour vivre pleinement notre humanité». 

Tous les papes n’eurent pas l’occasion de célébrer l’ anniversaire du poète florentin, que ce soit celui de son décès ou celui de sa naissance. Pour autant, la présence de l’œuvre de Dante se sent dans leur travail et leur expression quotidienne. C’est le cas de Pie XII dont le magistère, résume Valentina Merla, 

est imprégné par une dense trame d’allusions dantesques, qui dans certains contextes deviennent plus explicites et redondantes, marquant une fréquentation assidue du texte de l’Alighieri.33

De ces innombrables allusions, Valentina Merla, dans Papi che leggono Dante, s’est livré à une recension exhaustive, qui va de la mode à l’Immaculée conception, en passant par la science et l’émigration. Sur tous ces thèmes, Pie XII puise dans les textes du poète, y trouve un exemple, une inspiration, une illustration…y compris lorsqu’il s’agit de reconnaître son impuissance, comme ce fut le cas lors de la Deuxième Guerre mondiale. 

Dans une  lettre du 15 avril 1940 adressée à la Secrétairerie d’État, après avoir mis en évidence son engagement sur le front politico-diplomatique et fait le constat de l’inutilité de ses efforts, il engage les chrétiens à reporter leur confiance et leur espérance dans la prière en demandant l’intercession de la Vierge Marie. Ce recours à la mère de Dieu est rendu nécessaire car la Sainte Vierge est «tellement puissante auprès de Dieu» comme «le chante l’Alighieri, che qual vuol grazia e a te non ricorre,  / sua disïanza vuol volar sanz’ ali». 34

Ce culte marial trouve un écho chez tous les papes mais en particulier chez Jean-Paul II immense connaisseur de l’œuvre de Dante. «Les citations en référence à la Vierge Marie, depuis le début de son pontificat, sont plus nombreuses que celles relatives à tout autre sujet», constate Valentina Merla35. 

Elle ajoute, que Jean-Paul II dans son homélie du 31 mai 1979, lors d’une messe dédiée à Marie, encourage les participants à lui réserver une profonde dévotion. Chaque chrétien devrait se reconnaître dans les paroles de l’Alighieri: «Il nome del bel fior ch’io sempre invoco /e mane e sera, tutto mi ristrinse».36

Ce passage du Paradis est,

non seulement un exemple de grande poésie, mais aussi de profonde spiritualité, Dante devient quasiment le modèle à imiter en dévotion à la Vierge: cette citation, en réalité, remet en question sa profonde affection et sa vénération pour la Vierge Marie, une affection et une vénération telles qu’elles le poussent à invoquer son nom du matin au soir.37

L’intérêt pour Dante de Karol Wojtyla est sans doute né dans sa jeunesse. Alors qu’il était évêque de Cracovie en 1964, dans un commentaire du spectacle théâtral d’un ami sur la Divine Comédie, il développe sa vision d’une œuvre que visiblement il a lu et relu de manière appronfondie. Il la voit «comme un poème personnel de Dante. C’est l’histoire de ses recherches créatives, mais surtout l’histoire de son amour». 

En 1980 devenu pape, il reçoit le fac-similé d’un incunable de la Commedia,qui avait été imprimé à Foligno en 1472. Dans son remerciement aux frères mineurs du Centre Dantesque de Ravenne qui l’ont réalisé, il formule l’espoir que cela soit un encouragement à approfondir

ce que Dante lui-même appelle «il lungo studio e ’l grande amore»38, c’est-à-dire le dévouement passionné et austère à la recherche du vrai et du beau»39  

Car sa réflexion sur Dante accompagne souvent celle sur l’art. Lors d’une visite pastorale à Florence, il s’est arrêté sur le rôle évangélisateur de l’art et sur la présence de Dieu dans la création artistique: «Ici vient et résonne le haut Chant du “poème sacré /  auquel ont pris part et le ciel et la terre».40

L’art, ce langage universel, a donc pour Jean-Paul II un rôle transcendantal. Par rapport à Pie XI, l’évolution est importante. Celui-ci avait, note Valentina Merla, «rejeté n’importe quelle forme esthétique qui ne respectait pas les canons traditionnels».

Une position qui avait évoluée avec Pie XII. Il avait légèrement entrouvert les portes de la modernité, avec son encyclique Mediator Dei, du 20 novembre 1947 consacrée à la liturgie. Que l’on juge de sa prudence dans cet extrait:

Les œuvres modernes, les mieux harmonisées avec les matériaux servant aujourd’hui à les composer, ne doivent pas être méprisées et rejetées en bloc, de parti-pris ; mais, tout en évitant, avec un sage esprit de mesure, d’une part les excès du «réalisme», et de l’autre ceux du «symbolisme», comme on les appelle, et tout en tenant compte des exigences de la communauté chrétienne plutôt que du jugement et du goût personnel des artistes,  il importe extrêmement de laisser le champ libre à l’art de notre temps. 

Jean Paul II est loin de ces considérations. Pour lui, «la tâche de l’art est de dire la vérité sur l’homme», résume V. Merla:

Cette Vérité (celle du Christ – Ndr), soutient-il, est le noyau central de la Comédie qui contient tout ce qui concerne l’humanité: la sagesse biblique, la révélation chrétienne, la culture gréco-latine, les expériences existentielles, la recherche de la libération du mal du péché, à travers la purification du Purgatoire, qui fait immerger en Dieu l’homme lui-même, «che solo in lui vedere ha la sua pace».41

L’austère philosophe et théologien Benoît XVI, qui succède à Jean-Paul II, met à son tour ses pas dans ceux de son prédécesseur, avec cette préoccupation: «Contrer, d’une part, la sécularisation qui nie la citoyenneté aux valeurs du christianisme, et d’autre part, le mode de vie hédoniste dans lequel la société contemporaine est plongée».42

C’est en ayant en tête, ces interrogations existentielles, que, pour Valentina Merla, il faut lire et comprendre l’usage que fait de Dante cet excellent connaisseur —à l’instar de ses prédécesseurs— de l’œuvre du poète. Il suffit de constater les nombreuses citations et allusions présentes dans ses écrits. Le pape fait principalement référence aux vers du Paradis dédiés à Dieu, à la Trinité et à Marie dans la célèbre prière de saint Bernard43

C’est le cas, par exemple pour sa première encyclique, Deus Caritas consacrée à l’amour chrétien. Il explique dans un discours devant le Conseil pontifical Cor Unum s’être inspiré d’un passage du Paradis où Dante à la sensation de changer intérieurement alors qu’il regarde la lumière très vive dans laquelle «trois orbes» vont apparaître: «ma per la vista che s’avvalorava / in me guardando, una sola parvenza, / mutandom’ io, a me si travagliava».(«mais alors que ma vue se fortifiait / à force de regarder, cette seule apparence, / tandis que je muais, pour moi se transformait». — Le Paradis, Chant XXXIII, v. 112-114.[/note]

Je voulais essayer d’exprimer pour notre temps et pour notre existence quelque chose de ce que Dante dans sa vision a résumé de manière audacieuse. Il parle d’une «puissance visuelle» qui «se fortifiait» tandis qu’il la regardait et se transformait intérieurement. Il s’agit précisément de cela: que la foi devienne une vision-compréhension qui nous transforme.44

Ce Chant, l’ultime du Paradis, l’ultime de la Comédie, Paul VI le connaît par cœur tout comme son lointain prédécesseur Léon XIII. Le philosophe français Jean Guitton en témoigne. Lors d’une rencontre, le pape défendait l’idée que «Marie était le modèle suprême de perfection de l’humanité toute entière, un exemple auquel l’homme contemporain, prisonnier de ses angoisses et de ses erreurs, devait tendre. Et pour mieux expliquer sa pensée, le pontife s’adressa à J. Guitton récitant de mémoire avec une voix claire et harmonieuse, les vers de la prière du dernier chant du Paradis».45

Dans ce siècle et demi où Dante sera présent dans les réflexions des papes, Paul VI se trouve quasiment au point d’équilibre. Depuis Léon XIII, six papes l’ont précédé, et cinq vont lui succéder jusqu’à Léon XIV.

Lorsqu’il est élu en juin 1963, l’Église avait amorcé la grande réforme du deuxième Concile du Vatican. La première session s’était achevée quelques mois auparavant. Il avait donc la charge de mener à son terme ce grand chantier initié par son prédécesseur Jean XXIII. Il le fera sous les auspices de Dante. 

Croix offerte par Paul pour la tombe de Dante

La croix offerte par Paul VI, en «signe d’hommage à l’artiste». Elle est placée au-dessus du bas relief sculpté au XVe siècle par Pietro Lombardo – Photo Marc Mentré

En 1965, le concile achève ses travaux, et la même année se fête le 700e anniversaire de la naissance de Dante. Il publie à cette occasion, Altissimi Cantus, une Lettre apostolique Motu Proprio, c’est-à-dire “de sa propre initiative”. Ce faisant, Paul VI «suis le sillon tracé par notre prédécesseur Benoît XV», qui avait publié une Lettre encyclique, In Praeclara, en 1921, à l’occasion du 600e anniversaire de la mort du poète. Toujours cette continuité dans la réflexion et l’action des papes vis-à-vis de Dante. 

Dans cette Lettre, Paul VI annonce, avec «la large participation des pères du Concile», le don d’une couronne de laurier en or, ornée en son centre du monogramme du Christ. Pour avoir chanté d’une manière merveilleuse «la vérité qui nous élève tant»46. Cette couronne est destinée au Baptistère saint Jean, à Florence, ce bel san Giovanni47 où Dante fut baptisé.

Outre ce geste symbolique, Paul VI offre aussi —dans Altissimi Cantus— sa lecture de la Divine Comédie, poème de paix:

L’Enfer est le lugubre chant de la paix perdue pour toujours, Le Purgatoire est le doux chant de la paix espérée, et le Paradis, triomphal épinicion de paix éternelle et pleinement possédée.48  

C’est aussi pour lui l’occasion de revenir sur la querelle opposant pouvoir théologique et pouvoir temporel et de clore la discussion. En effet, dit-il en substance, le devoir assigné à l’empereur est d’abord moral: «Il est de faire triompher la justice et d’éradiquer ce qui est obstacle: la cupidité, cause de désordre et de guerre». C’est cela qui exigeait une monarchie universelle. Mais nous ne sommes plus au Moyen-Âge, qui exigeait alors la présence d’un pouvoir supranational. En fait, dit-il, les propos du «divin poète (…)  trouvent un écho dans la mise en œuvre concrète au sein de la Société des Nations». 

Une appellation désuète, mais c’est bien de l’ONU dont voulait parler Paul VI. Il s’y était rendu peu de temps auparavant, pour y prononcer, le 4 octobre 1965, un célèbre discours sur la paix, où il assène: «L’Humanité devra mettre fin à la guerre ou c’est la guerre qui mettra fin à l’Humanité».  

C’est une lecture très chrétienne que fait Paul VI de la Divine Comédie dans sa Lettre. S’il célèbre une poésie où tous les genres s’unissent, «l’épique, le lyrique, le didactique, le dramatique…», il insiste:

Qui peut nier que le sentiment religieux, la vérité religieuse, le désir du fini vers l’infini est une source (…) qui fait surgir une veine poétique sublime.

Mais le pontife va plus loin. On ne peut pas, dit-il, «faire l’impasse entre sur la relation entre poésie et prière, entre poésie et vérité religieuse». La réponse est simple, Dante est un poète chrétien, mais Paul VI poursuit. Reprenant l’épitaphe préparée par Giovanni di Virgilio pour le sépulcre de Dante, «Dante, théologien ignorant de toute doctrine…». Le Sommo poeta est-il aussi un théologien ? Oui répond-il. Les deux titres sont justes  et il propose de le

proclamer maître de l’altissimo canto, et aussi théologien à l’esprit sublime. 

Pour orner, la tombe du poète, il décide d’offrir une croix grecque en or «en signe d’hommage à l’artiste qui a vu la Croix du Christ briller avec les Martyrs de la Foi chrétienne dans la splendeur de son Paradis».49

Cette croix luit toujours doucement dans la pénombre du petit monument qui abrite la tombe du poète à Ravenne. Elle est placée juste au-dessus du bas-relief sculpté par Pietro Lombardo au XVe siècle. Hommage d’un pape à «Dante teologo» et «Signore de l’altissimo canto». Trace d’un pape qui, comme tant d’autres, aima passionnément Dante. 

Repères chronologiques

  • Nicolas III, Giovanni Gaetano, pape du 25 novembre 1277 au 22 août 1280
  • L’action de la Divine Comédie se déroule en 1300
  • Boniface VIII, Benedetto Caetani, pape du 24 décembre 1294 au 11 octobre 1303. 
  • Clément V, Bertrand de Got, pape du 5 juin 1305 au 20 avril 1314. Il fixe la Curie en Avignon en mars 1309.
  • Jean XXII, Jacques Duèze (ou Duèse), pape du 7 août 1316 au 4 décembre 1334. Il consolide l’installation de la papauté en Avignon. 
  •  (…)
  • Pie IX, Giovanni Maria Mastai-Ferretti, pape du 16 juin 1846 au 7 février 1878. Pour lui «la souveraineté temporelle du Saint-Siège était indispensable à son indépendance spirituelle»
    • Le 15 novembre 1848, le comte Rossi, le premier Ministre de Pie IX est assassiné, et le 24 novembre celui-ci doit s’enfuir de son palais, le Quirinal.
    • Le 12 avril 1850, le pouvoir papal est rétabli. 
    • 17 mars 1861, naissance du Royaume d’Italie. Victor-Emmanuel II est proclamé roi par le Parlement.
    • 14 mai 1865, 600e anniversaire de la naissance de Dante Alighieri. 
    • 20 septembre 1870, les troupes italiennes entrent dans Rome. Pie IX s’enferme dans le Vatican et se déclare «captif».
  • Léon XIII, Gioacchino Vincenzo Pecci, pape du 20 février 1878 au 20 juillet 1903.
  • Pie X, Giuseppe Melchiore Sarto, pape du 4 août 1903 au 20 août 1914.
  • Benoît XV, Giacomo Della Chiesa, pape du 3 septembre 1914 au 22 janvier 1922. 
  • 14 septembre 1921, 600e anniversaire de la mort de Dante Alighieri. Benoît XV a publié à l’occasion de cet anniversaire le 30 avril 1921 une Lettre encyclique, In Praeclara. 
  • Pie XI, Achille Ratti, pape du 6 février 1922 au 10 février 1939.
  • 11 février 1929 signature des accords du Latran. Il met fin à la «question romaine». La souveraineté temporelle du pape se réduit à l’État de la Cité du Vatican. 
  • Pie XII, Eugenio Pacelli, pape du 2 mars 1939 au 9 octobre 1958
  • Jean XXIII, Angelo Roncalli, pape du 28 octobre 1958 au 3 juin 1963. 
  • 11 octobre – 8 décembre 1962, première session du Concile Vatican II 
  • Paul VI, Giovanni Montini, pape du 21 juin 1963 au 6 août 1978. 
  • 29 septembre 1963 – 8 décembre 1965, trois dernières sessions du Concile Vatican II
  • 1965, 700e anniversaire de la naissance de Dante Alighieri. Paul VI publie une Lettre apostolique, Altissimi Cantus, pour célébrer cet anniversaire. 
  • Jean-Paul Ier, Albino Luciani, pape du 26 août 1978 au 28 septembre 1978
  • Jean-Paul II, Karol Wojtyla, pape du 16 octobre 1978 au 2 avril 2005
  • Benoît XVI, Joseph Ratzinger, pape du 19 avril 2005 au 28 février 2013 (renonciation)
  • François, Jorge Mario Bergoglio, pape du 13 mars 2013 au 21 avril 2025
  • 14 septembre 2021, 700e anniversaire de la mort de Dante Alighieri. François publie une Lettre apostolique, Candor Luci AEternae à cette occasion
  • Léon XIV, Robert Francis Prevost, pape du 8 mai 2025 au …