Purgatorio de Jean-Pierre Ferrini est un livre de voyages, de lectures et d’écriture autour de Dante et son Purgatoire. 

Dessin de Jean-Marie Queneau

Le Paradis terrestre – dessin de Jean-Marie Queneau

Purgatorio de Jean-Pierre Ferrini est un livre inclassable. Roman? Essai? Récit? Poème? Peu importe. Il y est d’abord question de Dante Alighieri et de son Cantique le moins connu: le Purgatoire. 

Tout commence par un rêve. Un ami américain, nous dit l’auteur, lui offre dans son sommeil un livre qui s’appelle Purgatorio. À son réveil, il note une phrase: 

Toujours en tension vers un but qui se dérobe, jamais le désir n’est satisfait. 

Cette maxime va l’accompagner tout au long de ses voyages. Mais quel désir l’anime? Quel est ce but? La lecture du Purgatoire de Dante est à l’évidence pour lui «une ligne directrice, quelque chose qui tend vers». Mais cette «lecture» est intriquée à une autre quête, celle d’un lieu. 

Trois lieux, un récit

Dans Purgatorio, Jean-Pierre Ferrini nous raconte trois de ces lieux et leur place assignée dans le récit: Soorts, une petite ville du Sud-Ouest coincée entre l’Océan atlantique et un étang sera l’Antépurgatoire, un monastère italien au bord de la Méditerranée fera figure de Purgatoire, et une maison «proche du Vendômois de Ronsard et du côté de chez Proust, à Illiers-Combray» tiendra lieu de Paradis terrestre. Le voyage et l’écriture du livre s’y achèvent.

Le récit sera donc «autopographique», selon le mot forgé par l’auteur: 

Le mot «autopographie» traduit l’idée qu’un lieu, la façon dont nous l’habitons, dit quelque chose de nous-mêmes (…). Dans l’autopographie, on n’écrit pas sa vie, on écrit le lieu où l’on vit, où l’on a vécu, le lieu par extension où l’on désirerait vivre. 

Jean-Pierre Ferrini voyage en apparence léger, mais il est difficile de l’imaginer autrement que traînant un bagage rempli de livres. Oblomov de Gondcharov, L’Homme sans qualités de Musil, Les Pensées de Pascal, les œuvres d’Horace et tant d’autres sont ses compagnons. En fin d’ouvrage, une liste donne à voir ces livres «qui tiennent dans une valise», et dont il relève malicieusement «la quasi-absence de références à Dante, Ronsard ou Proust».

Dante est partout présent

Une coquetterie, car la présence de Dante l’accompagne tout le long de son itinéraire. À Soorts, il apprend «enthousiasmé» que ses voisins sont des parents d’Henri Hauvette «éminent dantiste, traducteur et auteur d’études sur la Divine Comédie»1. Dans le monastère où il séjourne, il note: «Le père prieur ressemblait étrangement à Dante, un Dante encore jeune qui aurait offert à un des moines en échange de son hospitalité une copie de l’Enfer». 

Lors d’un séjour, il se souvient aussi «d’un enfant, dans un village, qui récitait a memoria, comme un métronome, le début du Chant XXXIII du Paradis». À Rome, il consulte les archives de Jacqueline Risset, «des archives qui disent combien Jacqueline Risset, qui disparu si soudainement le 3 septembre 2014, aura traduit Dante à partir de sa propre mémoire poétique». Plus tard à Paris, il voit la lune réapparaître derrière les clochers d’une église «comme une perle sur un front blanc», reprenant la belle image poétique de Dante, lorsqu’il voit apparaître au Paradis les visages des âmes bienheureuses à la surface laiteuse de la lune, leurs traits légers comme «perla in bianca fronte»2

Le livre se fait ainsi en voyageant, en lisant, en écrivant… et en laissant à chaque lecteur son «libre arbitre». «Chacun son purgatoire», écrit-il: 

Chez Dante, la passion politique est extrêmement prégnante. En antidatant son poème, il peut prédire qu’il connaîtra après l’année 1300 l’exil, la guerre intestine entre Guelfes et Gibelins, l’échec de sa mission impériale, la trahison française des papes, etc. Même au Paradis, une rage pasolinienne l’animait sans parvenir à le purger entièrement de cette passion. Mais pour nous qui venons après?

Faudrait-il à l’instar du poète faire «Parte per te stesso. Faire un parti pour soi seul»3? La question entraîne notre auteur dans une virevoltante réflexion qui mêle des personnages de la Divine Comédie, une interrogation sur les civilisations et le temps «qui dévore et fauche», sur l’immense cacophonie qu’est notre présent… 

«Parva sed apta»

«Moi, je vante une campagne riante, avec ses ruisseaux, ses rochers tapissés de mousse, ses bois. Que veux-tu que je te dise ? Je vis, je suis roi dès que j’ai quitté ces choses-là que, vous, vous portez aux nues dans un concert d’approbation»4. Jean-Pierre Ferrini, comme l’écrivait le poète latin Horace à son ami Fuscus, resté en ville, rêve lui aussi d’être «roi» en sa campagne. La recherche d’une «maison» occupe la troisième partie du récit. C’est là qu’il écrit: «Le plus souvent je choisis la grande table de la pièce du bas, le séjour. Là, quelque chose se met à tourner. Le jardin fleurit derrière la baie vitrée, légèrement dans l’oblique de mon regard». C’est dans ce lieu Parva sed apta (petit mais suffisant), baptisé ainsi selon l’inscription de la maison qu’habita l’Arioste à Ferrare avant sa mort en 1533, que s’achève l’écriture: 

Par la fenêtre, à l’ouest, 

et par la vitre de la porte de la façade nord, 

la lumière entre dans la maison en écrivant 

l’ombre des feuillages qui se reflètent 

sur les murs de la grande pièce du bas;

Le récit semble terminé, mais un petit trésor attend le lecteur patient dans les pages de l’Addenda, en fin de volume. 

Jean-Pierre Ferrini nous y entraîne à sa suite dans l’escalade du Purgatoire. Une escalade au pas de course, toute en pleins et déliés. Parfois quelques lignes résument l’argument comme au Chant XXIX vivement exécuté: «…Matelda qui chante comme “femme amoureuse” (donna innamorata) cède sa place à un déluge d’allégories digne de l’Apocalypse si bien qu’on renonce à le décrire…» 

D’autres fois, l’écriture se veut purement factuelle, descriptive: «L’écriture du soir, rasante, éblouit le visage de Dante» (Chant XV). Mais le plus souvent, l’argument initial se déploie en réflexion sur la poésie de Dante.

Questions sur Amour

Témoin le Chant XVIII, qui questionne le libre-arbitre et ces «âmes errantes» qui n’ont pas su choisir entre le bien et le mal. «On souffre avec ces âmes errantes, jusqu’à s’identifier à elles fraternellement» et de remarquer:

Sans les âmes errantes, qui n’ont pas su choisir, le poème perdrait paradoxalement en force et en qualité. Tout ne repose pas sur l’ascension ascèse, la tension entre le mal et le bien, le mal vers le bien.  

Témoin encore le Chant XXIV,  celui où Bonagiunta rend hommage à celui qui a trouvé le «nouvel art des rimes». Dante lui répond «Je suis homme qui note quand Amour me souffle, et comme il dicte au cœur je vais signifiant». Mais quel est cet «Amour» dont parle Dante s’interroge Jean-Pierre Ferrini:

L’Amour dont il est question, est-il un amour sacré, majuscule, l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles ? Est-ce un amour plus profane qui déconstruit les artifices rhétoriques (…) ? Est-ce un amour qui s’en tient à la vérité qu’on éprouve lorsqu’on se sent traversé par son souffle, le fait parler, selon Leopardi, quand les autres ne font qu’en parler ? Il est toujours difficile avec Dante de séparer ou d’opposer ce qui relève de la matière terrestre et la matière céleste; elles sont les deux mains avec lesquelles il a écrit son poème.

Il peut paraître incongru dans un livre qui s’appelle Purgatorio d’évoquer le troisième cantique de la Divine Comédie à savoir le Paradis. Pourtant, Jean-Pierre Ferrini en a écrit une «variation» poétique et lumineuse qu’il a baptisé le 34e Chant, et dont quelques vers en donneront peut-être la force et la délicatesse: 

Et ce qu’il me faut décrire à présent

jamais voix ne l’a dit, ni encore écrit, 

et jamais l’imagination ne l’a conçu. 

Non porto voce mai, né scrisse incostro; 

né fu per fantasia già mai compreso

Ô fleurs perpétuelles 

de l’éternel bonheur qui me faites paraître

en un seul parfum tous vos parfums. 

Jean-Pierre Ferrini s’inquiète à la toute fin de son livre que l’écriture se soit «morcelée en écritures (…) qui, à force de se démultiplier, s’affaiblissent». Il oppose le plus beau des démentis, en fondant dans le creuset de son écriture tous les fragments de ce roman-essai-récit-poème. C’est sans doute la plus belle réussite de Purgatorio

Notes

  • Purgatorio, par Jean-Pierre Ferrini, éd. Le temps qu’il fait, 2026
  • Jean-Pierre Ferrini est familier de Dante Alighieri et de son œuvre. Il est porté par la figure de sa grande traductrice, Jacqueline Risset. 
  • Il a établi, avec Sava Svolacchia, un recueil reprenant 33 écrits sur Dante (Nous, Caen, 2021).
  • Dans l’édition de la Divine Comédie, traduite par Jacqueline Risset, publiée dans La Pléiade, sous la direction de Carlo Ossola, il a choisi les textes composant une Anthologie de Lectures de Dante au XXe siècle. On y trouve aux côtés de Borges, Barrès, Bonnefoy ou T.S. Eliot, Beckett… (2021, pp. 808-855).
  • Dans un fascinant essai, Dante & Beckett, il met en lumière les liens profonds qui unissent les œuvres des deux poètes malgré les siècles qui les séparent. (Hermann, 2021 — voir article ici).
  • Plus ancien (2006), mais réédité en 2022, il est l’auteur d’un essai Dante & les écrivains où il propose de relire La Divine Comédie à la lumière des grands lecteurs de Dante, européens et italiens : Ezra Pound et T.S. Eliot, James Joyce et Samuel Beckett, Ossip Mandelstam et Jorge Luis Borges, Primo Levi, Edoardo Sanguineti et Pier Paolo Pasolini. (Hermann, 2002, 2022.)