Constance – Costanza (Impératrice)

Constance – Costanza (Impératrice)

«La grande Constance» comme l’appelle Piccarda Donati au Chant III du Paradis était la fille de Roger II, roi de Sicile et de sa troisième épouse Béatrix de Rethel. A priori, elle n’était pas destinée à régner, mais le destin en décida autrement. 

Dante évoque dans une terzina sa vie, de manière à la fois transparente —il est fait allusion aux Empereurs Henri VI et Frédéric II— et énigmatique pour qui n’est pas versé dans l’histoire d’Italie: «la gran Costanza / che del secondo vento di Soave / generò ’l terzo e l’ultima possanza» (“la grande Constance / qui du second vent de Souabe / engendra la troisième et ultime puissance.”). 

Les Hauteville était une famille d’origine normande (en fait viking). Originellement, Tancrède de Hauteville (Tancredi d’Altavilla) possédait une fief à Hauteville-la-Guichard, à côté de Coutances dans la Manche. À l’étroit (de ses deux épouses, il eut une quinzaine d’enfants dont douze fils!), il partit avec ses enfants vers le Sud, l’Italie, dans une recherche aventureuse de la gloire et de la fortune.

Son fils cadet, Roger, prendra la ville de Palerme en 1072 et acheva la conquête de la Sicile vingt ans plus tard, en 1091, marquant le début de ce que l’on appellera la “Sicile normande”. De sa dernière épouse, Adelaïde de Montferrat, naîtra en 1095, celui qui deviendra en 1129 le premier roi de Sicile sous le nom de Roger II. C’est de ce couple que naîtra Constance, mais elle sera orpheline de père, Roger II mourant avant sa naissance. L’enfant qu’elle est alors est écartée de toute succession. Un fils de Roger, Guillaume qu’il avait associé dans les dernières années de son très long règne, hérite du trône en 1154. Ce Guillaume 1er est dit “le mauvais”, en raison de «la sévérité avec laquelle il a réprimé la révolte des grands feudataires, soutenus par le pape Adrien IV et par l’empereur byzantin Manuel Comnène»1.

Son fils Guillaume II lui succède. Il sera lui surnommé “le bon” «simplement parce qu’il prit le contrepied de la politique répressive de son père»2. Quoiqu’il en soit, Dante pris son surnom au pied de la lettre: il le place au Paradis, dans le ciel de Jupiter parmi les esprits qui aimèrent et exercèrent la Justice3 

Dans cette époque instable de la fin du XIIe et du début du XIIIe siècle, en Italie s’affrontent toutes les ambitions et les convoitises. Papes et antipapes se succèdent, appuyés ou combattus par les Empereurs germaniques et les Rois de France, ces derniers cherchant soit à rétablir leur autorité, soit à étendre leur influence, sans compter les Sarrasins encore présents en Sicile et dans la botte italienne, et les Normands. Le royaume de Sicile n’échappe pas à se tourbillon. 

Pour ce qui concerne Constance, il faut ici faire la part des faits et celle de la légende.

Les faits

Pour ce qui est des faits, il faut retenir que le mariage a été préparé de longue main entre Guillaume II et l’Empereur Frédéric Ier “Barberousse”. Il s’agissait de sceller une réconciliation entre le Saint Empire Romain Germanique et le royaume de Sicile. Le premier n’imaginait sans doute mourir, en 1184, à 35 ans, sans enfant, et le second envisageait sans doute de régner longtemps, puisqu’il s’était lancé en 1189, dans l’aventure exténuante de la troisième croisade. Il devait y trouver la mort, en juin 1890. 

Quoiqu’il en soit la cérémonie eut lieu à Milan le 27 janvier 1186; les deux époux formaient un couple bien mal assorti: Henri avait 22 ans et Constance 32. Mais le mariage devait permettre l’unification de l’Italie du Nord et du Sud, à l’exception des territoires pontificaux. 

Dire que les papes qui se succédèrent pendant cette période ne virent pas ce mariage d’un œil bienveillant est un euphémisme. Si Célestin III couronna Henri VI empereur, en 1190, son prédécesseur Clément III soutint en sous-main un petit-fils (illégitime) de Roger II, Tancrède de Sicile «dont il consentit au couronnement à Palerme,mais s’abstint de l’investir»4.

Henri VI  du donc conquérir la Sicile (royaume qui comprenait aussi le Sud de l’Italie: les Abbruzes, l’Apulie et la Calabre). Il échoua dans une première tentative devant Naples en 1191. Constance qui s’était réfugiée à Salerne sera faite prisonnière par les forces de Tancrède, mais réussit à s’échapper5. La mort de Tancrède en 1194 permit à Henri VI de s’asseoir sur le trône de Sicile, réunifiant ainsi l’Italie (à l’exception des États pontificaux) et le Saint Empire Romain Germanique. 

Mais le “vent de Souabe” qu’évoque Dante fut brutal, il fit crever les yeux du fils de Tancrède, emprisonne à vie sa famille, fait brûler tous ceux qui ont assisté au couronnement de son rival. C’est sans doute dans cet épisode qu’il gagna le surnom de “Cruel”. 

De son côté Constance était plusieurs années après que le mariage ait été consommé —enfin— enceinte. Elle devait accoucher le lendemain du sacre, d’un enfant que l’on appellera Frédéric-Roger du nom de ses deux grands pères. 

Frédéric-II-Iesi-naissance

La naissance de Frédéric II à Iesi – Domaine public

Mais l’incroyable tint dans les conditions de l’accouchement, comme le raconte l’écrivain et historien Marcel Brion:

«Ce mariage étant resté stérile pendant six ans, Constance craignit qu’on ne l’accusât de supercherie. Aussi quand les douleurs l’obligèrent à interrompre son voyage vers Palerme et à demeurer dans la marche d’Ancona fit-elle élever sur la grand-place de Jesi un pavillon dans lequel elle accoucha à la vue de tous. Le peuple entendit ses cris de souffrance et les vagissements de l’enfant. Les prélats et les nobles qui se pressaient autour de sa couche la virent tendre au bébé ses seins gorgés de lait.6»

Henri VI devait mourir très rapidement après son couronnement et la naissance de son fils, en septembre 1197. Constance lui survécut peu de temps puisqu’elle mourut le  18 novembre 1198. Nommée régente du royaume elle fit un complet retournement d’alliance: elle renvoya en Allemagne les seigneurs souabes qui s’étaient installés en Sicile à la suite de son mari et qui n’avaient jamais été acceptés par les Siciliens. Elle reconnut le pape comme suzerain du royaume et à sa mort le fit régent et tuteur de son fils, le futur Frédéric II Hohenstaufen (“la troisième et ultime puissance”). 

Les légendes

Le personnage de Constance, sans aucun doute une femme de fort caractère, a suscité un certain nombre de légendes, complaisamment colportées par les Guelfes.

La première concerne la conception de Frédéric comme le raconte Marcel Brion:

On raconte qu’il (Frédéric – ndr) n’est pas le fils d’Henri le Cyclope, mais d’une esprit impur qui a visité l’impératrice Constance, une nuit, pendant son sommeil.7

Une accusation logique si l’on se souvient que Constance n’était plus très jeune (pour l’époque!) lorsqu’elle épousa Henri et que leur union était restée stérile pendant de longues années. 

Dante —par la voix de Piccarda au Chant III et de Béatrice au Chant IV du Paradis— se fait l’écho d’une autre légende, à savoir que Constance, alors qu’elle était religieuse avait été extraite de son couvent pour être mariée contre son gré à Henri VI, interrompant ainsi ses vœux religieux. 

La seule certitude que nous ayons est que Constance était encore vierge à trente ans, et qu’il est très probable qu’elle se soit effectivement retirée dans un couvent. Mais était-ce volontairement? Le chroniqueur Villani affirme que Constance est entrée dans un couvent contre son gré: 

non volontairement, mais par crainte d’être assassinée, elle a été nourrie dans un monastère de religieuses, presque comme une religieuse. 

L’histoire serait que son frère Guillaume Ier “le mauvais”, voulait l’assassiner car une prophétie voulait qu’elle ruine le royaume de Sicile. Mais à la demande de son neveu Tancrède il aurait épargné sa vie et l’aurait emprisonnée dans un couvent de Palerme.8