Pendant quatre jours, du lundi 7 septembre au jeudi 10 septembre 2026, l’émission de France Culture “Avec philosophie” a été consacrée à l’Enfer de Dante. Récit de cette petite semaine riche en contrastes.

Ugolino et ses enfants et petits-enfants dans la « Tour de la faim » — Illustration de Gustave Doré pour le Chant XXXIII de l’Enfer
France Culture et Dante filent une parfaite histoire d’amour à en croire le nombre de programmes et d’émissions consacrés au poète au fil des ans. Une tradition respectée cette deuxième semaine de septembre 2026 par Avec philosophie, qui a consacré quatre émissions à l’Enfer; devraient suivre deux autres séries: l’une sur le Purgatoire et l’autre sur le Paradis.
Géraldine Mosna-Savoye, l’animatrice, avait choisi un canevas simple pour cette rentrée: un invité, un chant, le tout selon un déroulé linéaire qui nous faisait entrer par la forêt “âpre et dure” du Chant I et descendre jusqu’aux eaux gelées du Cocyte au Chant XXXIV. Un parcours qui pouvait sembler convenu, et l’on pouvait craindre un ennuyeux ressassement sur des thèmes, des personnages et des anecdotes déjà évoqués à plusieurs reprises sur la radio publique.
C’est donc avec beaucoup de curiosité et de plaisir, mais aussi —pourquoi le cacher— un peu d’appréhension, que le lundi 7 septembre, à 10 heures du matin, l’auditeur —que je suis— s’est mis à l’écoute. Et ce fut passionnant, car l’Enfer —et son auteur— prit les couleurs de chacun des interlocuteurs choisis par Géraldine Mosna-Savoye.
Un rapport intime, charnel et passionné avec la Comédie
L’écrivaine Hélène Frappat, qui fermait cette série avec le Chant XXXIII, a un rapport intime, charnel et passionné avec ce texte qu’elle qualifie de «plus beau texte du monde». Il est écrit, détaille-t-elle,
dans une langue vulgaire qu’il (Dante – Ndr) définit comme la langue maternelle, cette langue de l’enfant élevé à la mamelle (…) Il va écrire comme quelqu’un qui va chercher les mots exactement comme les bébés quand ils commencent à parler.
Hélène Frappat rappelle alors ce passage du poète russe Ossip Mandesltam qui évoquait pour le Chant XXXII de l’Enfer,
une musique originale labbiale: abbo — gabbo — babbo — Tebe — plebe — zebe — converrebbe… Une nounou, dirait-on, prend part à la création phonétique. Les lèvres tantôt s’arrondissent, comme chez les enfants, tantôt se distendent en une trompe.1
La langue de Dante est aussi un aspect essentiel pour Didier Ottaviani mais il la voit de manière plus… universitaire:
La Comédie n’est pas seulement un récit, mais (est) aussi la volonté de créer une langue assez différente de celle de ses autres œuvres. Dans son poème il a pu réunifier ce qui était dispersé dans son œuvre. C’est le nœud dans lequel se réunissent tous les thèmes et cela par la poésie.
Pour Dante, la figure du poète est une figure du savoir
Peut-être est-ce dans cette fusion que se trouve la force transformatrice de la poésie de Dante ? Le philosophe et écrivain Martin Rueff est tranchant:
Dante est un poète qui a transformé la poésie italienne avec une poésie ou le coefficient de savoir est extrêmement élevé. (…) Il faut comprendre que pour Dante, la figure du poète, c’est une figure de la science, une figure du savoir
Le point décisif, nous dit Martin Rueff se trouve au vers 73 du Chant IV de l’Enfer, lorsque Dante s’adresse à Virgile pour lui demander qui sont les gens d’honneur («ch’orrevol gente») qui peuplent le «noble château» («nobile castello»). Il le fait en ces termes:
Ô toi qui honore la science et l’art
(O tu ch’onori scïenzïa e arte)
En réponse, le premier cercle que rencontre Dante, dans ce chant, est celui des poètes et le premier d’entre eux est Homère. Or, souligne M. Rueff, il ne connaît que ce qu’en ont dit les Latins, puisqu’il ne lisait pas le grec.
Il y a d’ailleurs un paradoxe entre celui qui veut s’inscrire dans la filiation des plus grands poètes de l’Antiquité et le «soi fragile, souffrant, fragile» que voit Didier Ottaviani chez Dante:
On ressent chez Dante une inquiétude perpétuelle. On a l’impression que parfois il est dépassé par sa propre écriture. C’est cette fragilité fondamentale de soi qu’il met en évidence. Il se découvre en écrivant ainsi et c’est cette fragilité qui le rend profondément humain et parle à toutes les époques.
Un acte qui révèle l’existence des suicidés
Cette proximité de destin, Hélène Frappat l’éprouve à la lecture du Chant XIII, celui où sont évoquées les âmes des suicidés prisonniers de buissons épineux où «les hideuses harpies font leur nid» («Quivi le brutte Arpie lor nidi fanno» — v. 10). Dans cette forêt,
Dante agit comme un enfant. Virgile lui dit “ne casse pas cette branche”, et il le fait comme un enfant.
Mais cet acte révèle l’existence des suicidés, alors que ceux-ci sont invisibles, emprisonnés dans les branches et les troncs tordus, et pour elle «c’est la tâche de la littérature» de les montrer:
c’est un moment de compassion absolu. L’Enfer est un tombeau et la sépulture des suicidés est entre ces pages. Mais il y a aussi cette idée qu’il faut demander à chacun: “Qui étais-tu ? Qui étaient tes ancêtres ?”.
Cette pitié de Dante à l’encontre des damnés traduit une évolution de sa pensée, souligne Hélène Frappat
Dans la Vita Nuova il refuse la pitié avec la donna Pietà (la donna Gentille – Ndr), alors qu’elle va irriguer chaque vers dans la Divine Comédie.
Une sensibilité exacerbée au Chant XXXIII de l’Enfer avec la terrible histoire d’Ugolino enfermé dans la Tour de la faim avec deux de ses enfants et deux de ses petits-enfants. Un moment, où souligne le philosophe Pierre Bouretz, «si on ne pleure pas, on n’est pas un être humain».
L’espérance une clé de compréhension de la Comédie?
Car ce récit est celui d’une «inversion diabolique», reprend Hélène Frappat.
«Hai mangiato» (As-tu mangé?) est la plus grande déclaration d’amour en Italie disait Elsa Morante mais ici c’est l’enfant qui dit à son parent “mange-moi”. C’est cela l’histoire d’Ugolino, c’est là où le mélange de peur et de honte se noue.
Au Chant XXXIII, nous sommes au fond de l’Enfer, dans le désert glacé et noir du neuvième cercle, où le froid «gèle les larmes», dans un lieu où l’on ne peut que se remémorer la dernière phrase de l’inscription sur la porte de l’Enfer, au Chant III, «Laissez toute espérance vous qui entrez».
L’espérance est-elle une des clés de compréhension de la Comédie? «Il n’y a pas d’espérance dans l’Enfer, explique Martin Rueff, car les damnés sont des pêcheurs». Or tout le paradoxe du Chant IV tient dans le fait que les pêcheurs qui sont dans les Limbes ne le sont pas. Ils ont eu le malheur de ne pas être baptisés, car «ayant vécus avant le christianisme». Ils sont de ce fait «suspensi» (suspendus).
Un poète du désir
Virgile est parmi ces «suspensi», comme il le dit, «moi-même je suis de ceux-là» («di questi cotai son io medesmo»— vers 39). «Pour Dante, Virgile est un père, un ami» et aussi «son maître et son guide», mais il n’est pas sauvé, comme il le dit peut après: «notre seule peine / est de vivre dans le désir sans espoir» («e sol di tanto offesi / che sanza speme vivemo in disio – v. 41-41)
Dante que l’on peut lire comme un poète du désir, dit Martin Rueff, est donc confronté à une contradiction, car qu’est-ce que le désir sans espérance?
Cette question n’obtient pas —et ne peut pas obtenir— de réponse dans les Limbes et a fortiori dans l’Enfer, mais il en va autrement si l’on considère l’ensemble de la Divine Comédie, où l’on passe de l’ombre à la lumière, de la matérialité, «dont l’Enfer est la traduction la plus pure» pour Didier Ottaviani, à la spiritualité.
Cette philosophie de la lumière sera à n’en pas douter au cœur des prochaines séries d’émissions consacrées au Purgatoire et au Paradis
Notes
Avec philosophie, “L’Enfer” de Dante, voyage au centre de soi-même, avec Géraldine Mosna-Savoye, productrice de l’émission, du lundi 7 septembre au jeudi 10 septembre 2026. (Le lien vers la page de l’émission, qui est aussi podcastable)
- Dante, philosophe pour les égaré.es de l’existence, avec Didier Ottaviani, maître de conférence en philosophie à l’École Normale Supérieure de Lyon. Il est l’auteur de La philosophie de la Lumière chez Dante (Honoré Champion, Paris, 2004, réédité chez Garnier, 2016.[/note] et Dante Pèlerin (éditions Points, Paris, 2016).
Didier Ottaviani a mentionné lors de l’entretien, l’œuvre de Philippe Fretz, La Divine Chromatie, qui veut donner une vision contemporaine de la Divine Comédie. Un article ici permet d’avoir une idée plus concrète de cette œuvre monumentale. - Virgile et le cercle des poètes suspendus, avec Martin Rueff, philosophe et poète, directeur de la revue Poésie.
- Comment se venger de ses ennemis? avec le philosophe et directeur d’études à l’EHESS Pierre Bouretz. Il est l’auteur de Sur Dante (Gallimard, coll. Nrf essais, 2023).
- “Si tu ne pleures pas, de quoi donc pleures-tu?” avec la romancière et essayiste Hélène Frappat.