ENFER. Le mot s’affiche en lettres lumineuses sur l’écran au fond de la salle plongée dans le noir. Seuls quelques repères blancs destinés à guider la danseuse se détachent sur le sol sombre. Nous sommes une trentaine de spectateurs dans une petite salle du théâtre de La Reine Blanche, pour assister à la première d’Enfer, le nouveau spectacle d’Aurélien Richard1. Il entend, est-il écrit sur une carte postale distribuée à l’entrée, «rendre sensible La Divine Comédie de Dante et donner envie d’aller s’y abreuver».
Autant le dire immédiatement de La Divine Comédie et de son Enfer, il ne reste comme traces que l’obscurité dans laquelle se déroule la pièce et le chiffre “9”. Des choix logiques: l’Enfer est le monde de la nuit, d’un ciel veuf de ses étoiles; neuf, c’est le nombre de cercles que parcourent Dante et Virgile.
Mais le «principe» du spectacle d’Aurélien Richard ne se réduit évidemment pas à ces éléments de mise en scène. Il a décidé «de faire endurer à l’interprète principale une série d’épreuves, tant chorégraphiques que musicales ou théâtrales.»
C’est pourquoi durant 45 petites minutes, Yasminee Lepe Gonzalez, l’interprète, se transformera successivement en une cantatrice, Cathy Berberian, en une chorégraphe, Bronslava Nijinska (la sœur de Nijinsky), en Nana Mouskouri, rejouera Brigitte Bardot dans la fameuse séquence du Mépris de Jean-Luc Godard, dansera comme l’ancienne étoile de l’Opéra Ghislaine Thesmar, sera Anna Karina, racontera la chute (en Enfer?) d’Amy Winehouse, fera revivre Sara Kane, avant de disparaître dans les pas de Romy Schneider.
Bref, cela fait un spectacle mais où est l’Enfer? Il y a malentendu. La Divine Comédie n’est pas un parcours solitaire, tant s’en faut. Personne n’y est seul et Dante moins que les autres; il est toujours accompagné —tout particulièrement dans l’Enfer— par Virgile. C’est dans ces échanges constants avec celui qu’il appelle « son guide » ou « son maître », mais aussi avec les damnés, que Dante chemine pour espérer retrouver la « voie droite ». Or ici, nous tournons en rond dans les cercles sombres du désespoir et de rédemption, il n’y a pas.
Peut-être l’Enfer est-il suggéré par les neuf « épreuves » que doit endurer Yasminee Lepe Gonzalez, à travers l’allusion métaphorique aux différents personnages représentés? Mais quel fil les relie à celles que vivent les damnés dans l’Enfer de Dante? Aurélien Richard indique que les femmes interprétées par Y. Lepe Gonzalez représente pour lui «un panthéon de sublimation de la souffrance». Malheureusement, leur souffrance est trop humaine, contenue dans la brièveté d’une vie; on est loin de la punition éternelle des damnés dantesques.
La pièce s’achève sur les pas de Romy Schneider qui se perdent dans le noir… Il nous manque alors de monter par cette ouverture décrite par Dante dans le dernier chant de l’Enfer pour voir de «nouveau les étoiles».
Yasminee-Lepe-Gonzalez interprète neuf personnages féminins dans « Enfer », d’Aurélien Richard – (photo Marc Mentré)
Ils s’appellent Jacopo Parodi et Luana Di Dio. Le premier est Génois, la seconde originaire de Florence. Ces deux jeunes Italiens de dix-neuf ans rêvent de faire partager avec d’autres leur amour commun pour Dante et la Divine Comédie. Pour cela, ils vont lancer sur Twitter à partir du 23 septembre prochain un dialogue ouvert à tous grâce au hashtag #tempodiDante.
Cette aventure sur Twitter sera singulière, car #tempodiDante ne se réduira pas à la seule publication d’extraits de la Divine Comédie. L’ambition est autre comme l’explique Jacopo Parodi:
#tempodiDante est un dialogue, une dialectique entre deux âmes. Ce seront les fragments d’un discours amoureux, qui traverseront toute la Comédie, entre Luana et moi. Ce dialogue sera ouvert à tous ceux qui voudront intervenir. Ce hashtag veut reprendre, en miniature cette idée de Dante lorsqu’il avait écrit son chef d’œuvre: l’union entre l’intimité et l’histoire, entre la singularité et l’universalité.
Ce hashtag est d’ailleurs l’histoire de la rencontre de deux amoureux de Dante et de la poésie, avec en premier Luana Di Dio, «qui aime Dante avec une intensité, un abandon et un élan incroyable. Sa dévotion, nous dit Jacopo, la pousse à vouloir transmettre aux autres cette flamme qui la dévore.»
Pour Luana Di Dio «Dante est la voie qui permet de s’ouvrir au monde, car il ne peut que permettre de s’enrichir et de le découvrir.» La foi en une littérature “salvatrice” est donc une réponse à la catastrophe que fut l’écroulement du pont Morandi le 14 août à Gènes.
Jacopo Parodi pour décrire son amour pour Dante préfère s’appuyer sur une brève citation du Piccolo testamento de Montale,
[une foi qui fut combattue, / qui brûla plus lentement.]
Un passage qu’il préfère pour sa part utiliser au présent [une foi qui est combattue, qui brûle plus lentement], car explique-t-il «le plus grand cadeau que nous fait la poésie est de nous jeter dans l’abîme de l’inquiétude, nous contraignant à faire sans cesse notre propre examen. C’est cela qui m’a poussé à lancer ce hashtag après la catastrophe du pont Morandi: le besoin de passer par la poésie de Dante pour mettre en question les fausses certitudes, les préjugés et les haines rances.»
À partir du lundi 23 septembre, nos deux amoureux de Dante publieront donc avec le hashtag #tempodiDante, un tweet avec les trois premiers vers d’un chant de la Comédie. Cette terzina sera accompagnée de la voix de Vittorio Sermonti3. Une forme d’hommage à cet écrivain qui fut aussi un grand commentateur et lecteur de la Divine Comédie. Jacopo Parodi l’avait rencontré quelques mois avant son décès (en 2016). Une rencontre de trois heures à parler poésie et littérature qui a profondément marqué le jeune homme de 16 ans qu’il était alors.
Rendez-vous donc sur Twitter à partir du dimanche 23 septembre pour dialoguer avec le hashtag #tempodiDante.
Illustration: Paolo e Francesca, par Mosè Bianchi (vers 1877)
Comme chaque année, ce 9 septembre la ville de Ravenne a célébré la Cerimonia dell’Olio. Au cours de cette cérémonie, la ville de Florence fournit aux autorités de la ville de Ravenne l’huile destinée à alimenter la lampe [photo ci-dessus] qui brûle toute l’année au-dessus du tombeau de Dante. Florence continue ainsi d’honorer le plus célèbre de ses concitoyens, n’ayant pas obtenu la possibilité de rapatrier ses restes dans sa ville natale.
Cette année, alors que l’on se rapproche du 700e anniversaire, la cérémonie avait pris une ampleur plus importante débordant dans les rues de Ravenne. Un cortège d’environ deux cents personnes, mené par le maire de la ville, Michele de Pascale, après avoir écouté le chœur Ludus Vocalis, sur la grand place de la ville (Piazza San Francesco) parcouru les rues de la cité, des passages de la Divine Comédie étant déclamés par l’acteur Marco Martinelli. Après une messe, eut lieu la cérémonie de l’huile à la Tombe de Dante.
Une délégation de citoyens de la ville de Matera participait aussi au cortège. En effet, un accord a été signé entre la ville de Ravenne, celle de Matera (qui a été désignée capitale européenne de la Culture pour 2019) et la Fondazione Matera-Basilicata. Dans cet accord de long terme, il est question de la création de Purgatorio, une œuvre imaginée par Marco Martinelli et Ermanna Montanari qui devrait être créée à Matera et à Ravenne entre mai et juillet 2019.
La vidéo de RavennawebTV (ci-dessous) donne un aperçu des festivités, de ce 9 septembre:
L’image est spectaculaire: Dante, appuyé sur une colonne basse, regarde grave et attentif le drapeau français qui flotte dans un ciel d’un bleu immaculé. Ce dont il est question derrière cette image? De la création de la Société Dantesque de France.
Celle-ci est née à la suite des attentats de 2015, à ce moment de grandes souffrances où, dit Bruno Pinchard, son président et fondateur, «nous cherchions tous une perspective pour espérer (…) et j’ai pensé que Dante pourrait nous aider.»
En France, la culture dantesque ne s’est pas développée avant 1789. «Pendant la Révolution française le peuple français a découvert des moments de crise et aussi de passion politique qu’il n’avait pas connus auparavant, au temps de la monarchie.» Quel était le mythe organisateur des forces qui avaient permis que la Révolution ait lieu? Il faudra attendre quelques temps avant d’avoir des éléments de réponse.
Les premiers à trouver la clé seront des amis de l’Italie, le peintre Delacroix et Honoré de Balzac, dont la Comédie Humaine est la réponse à la Comédie de Dante, tout comme Charles Baudelaire: «Un poète capable de peindre le mal c’est un cadeau dantesque». C’est pourquoi, nous avons en France, résume Bruno Pinchard «une culture romantique infernale de Dante»
Aujourd’hui donc, est lancée cette entreprise nouvelle qu’est la Société Dantesque de France, imaginée sur le modèle de la Società Dantesca Italiana di Firenze, avec l’aide et le support de la Sorbonne, de la villa Finaly et de nombreuses autres institutions françaises. Elle doit permettre de construire «un nouveau mythe dantesque pour un temps totalement terrible».
Comment exprimer son amour et en même temps sa détresse? L’actrice Asia Argento a choisi de publier un bref passage de la Divine Comédie pour afficher le terrible deuil qu’elle vit et montrer la force de son amour à ceux qui la harcèlent sur les réseaux sociaux.
La photo, prise à Florence, sans doute le 27 mai, montre l’actrice et son ami, le chef Anthony Bourdain. Moment de romantisme à l’italienne, pour ce couple de célébrités installé dans une décapotable rouge, un parapluie fermement tenu par Bourdain pour s’abriter du soleil. Sans doute un de leurs derniers instants de bonheur. Le 8 juin c’est le drame: le corps d’Anthony Bourdain est retrouvé dans un hôtel en Alsace, où il préparait une émission de télévision. L’enquête de police conclut au suicide.
Asia Argento a donc choisi pour légender cette photo, publiée sur Instagram, le passage du Chant V de l’Enfer où Francesca répond à Dante qui lui demandait comment «amour permit [aux deux amants] de connaître les incertains désirs?»
La réponse de Francesca est poignante:
Il n’est nulle douleur plus grande
que de se souvenir des temps heureux
dans la misère ; et cela ton guide le sait.
Mais comme tu as si grand désir de connaître
la première racine de notre amour,
je te le dirai en pleurant et en parlant. [v. 119-126]
Tous ceux qui ont lu la Divine Comédie savent que l’amour et la peine de Francesca et Paolo sont éternels, car c’est éternellement qu’ils tourbillonneront dans l’infernale tempête où se trouvent ceux qui ont soumis «la raison à la passion»; éternellement, qu’ils se souviendront des «temps heureux», de ce moment où leur amour pris «racine»; éternellement, que ce souvenir sera aussi l’aiguillon de leur douleur.
Repose en paix Anthony Bourdain. Asia Argentino vient de t’envoyer, «en pleurant et en parlant», le plus beau des messages d’amour.