Traduire: le choix de la poésie

Traduire: le choix de la poésie

Pourquoi traduire la Divine Comédie en 2018? Pourquoi le faire encore, après des centaines d’autres? La réponse est sans doute à chercher dans l’intime de chacun des traducteurs, mais le fait est là: trois nouvelles versions françaises viennent d’être publiées ou sont en cours de publication:

  • René de Ceccatty propose une traduction en octosyllabes chez Points depuis août 2017;
  • Kolja Mićević, pour sa part, a utilisé la rime tierce, pour sa troisième traduction de la Comédie publiée en décembre 2017 aux éditions Ésopie;
  • Danièle Robert, pour l’instant, seule sa traduction de l’Enfer est parue chez Actes Sud en mai 2016 et on attend le Purgatoire et l’Enfer. Elle aussi s’est astreinte à l’emploi de la rime tierce.

Ces trois versions possèdent une même caractéristique: leurs auteurs ont choisi de rédiger en vers leur texte, certains utilisant la rime tierce, c’est-à-dire la terzina chère à Dante. Une prouesse plus commune que l’on pourrait croire. André Pézard [La Pléïade, 1965], Marc Scialom [Le Livre de Poche, 1996] ou encore Jean-Charles Vegliante [Nrf, Poésie/Gallimard, 2012] ont tous rédigé en vers. Et il en est beaucoup d’autres…

Jacqueline Risset, auteure d’une traduction de référence [Flammarion, 1985], y avait renoncé pour sa part, expliquant:

Il est impossible d’implanter la tierce rime dans une traduction moderne (seules les toutes premières traductions, celles du XVIe siècle, l’ont maintenue) sans que tout le texte se trouve du même coup soumis à un effet de répétition excessive, perçue comme tout à fait arbitraire. Et d’ailleurs la simple rime elle-même, si elle est systématiquement imposée dans le texte traduit, y provoque une impression de mécanicité redondante, ce qui trahit et méconnaît un autre aspect du texte de Dante, peut-être encore plus essentiel, celui de l’invention souveraine, qui frappe le lecteur et le déconcerte à chaque pas sur les chemins inconnus de l’autre monde… 1

Quand le francais était proche de l’italien, au… XIV siècle

Jacqueline Risset ne nous dit pas quelles sont ces toutes premières traductions, mais il est possible de donner un exemple au manuscrit d’un auteur anonyme du XVe siècle, conservé à la Bibliothèque de Turin, et dont un extrait a été heureusement réédité par la Bnf [et que l’on peut trouver sur Gallica ici]. Voici, à titre d’exemple, deux terzine du Chant II de l’Enfer:  

 Oame mantouaine ou courtoise habonde, 

          De qui la rennomee entre les humains dure,

           Et toujours durera par tous les lieux du monde: 

Le myen parfaict amy, non amy davanture 

          En la plaine déserte est empesché forment ; 

           Dont tourné du chemin sest par paour griesve et dure: 

[O anima cortese mantovana, / di cui la fama ancor nel mondo dura / e durerà quanto ‘l mondo lontana, / l’amico mio, e non della ventura, / nella deserta piaggia è impedito / si nel cammin, che volto e per pauro;] 2

La musicalité, les rimes, le rythme, la rime tierce… tout est proche de l’italien et de la poésie de Dante. Au fond, est-ce si étonnant si l’on veut bien se souvenir que le provençal des troubadours des XIIe et XIIIe siècles fut l’une des sources du dolce stil novo. Mais aujourd’hui ce français archaïque est perdu.

La poésie, un choix assumé de traduction

André Pézard, qui en avait conscience, voulut créer pour sa traduction une langue «que personne ne parle et n’a jamais parlée sous cette forme; dont le tissu courant est le français moderne, mais un français dépouillé de tous ses vains modernismes; et en revanche enrichi de joyaux retrouvés» 3. Malheureusement, ce travail extraordinaire sur le vocabulaire oblige au mieux à un effort d’attention extrêmement soutenu, au pire à… retraduire le texte, pour en comprendre le sens. Bref, il n’est pas certain que son choix serve la poésie de son texte, ce qui est d’autant plus regrettable que sa traduction est d’une justesse rare.

Tout comme André Pézard, René de Ceccatty a choisi la poésie, car détaille-t-il: 

Les versions en prose (…) sont ou bien très précises, très scrupuleuses pour le sens littéral, mais sans poésie, ou bien paraphrasées, ou bien simplifiées. 4

Voilà le procès de la « traduction en prose » bien engagée, et Marc Scialom est lui aussi convaincant lorsqu’il avance qu’en traduisant en vers il s’agit de

rendre perceptible la force poétique d’un tel texte [celui de la Commedia – Ndlr]; sauvegarder notamment la tension d’une écriture à la fois somptueuse et laconique, périodique et heurté, comme si son harmonieuse perfection s’opposait à un inachèvement secret, sa continuité à une hâte, à une discontinuité fiévreuse (…) D’où l’importance de traduire en vers réguliers: car leur régularité même, quand le texte italien l’exige, peut opportunément s’inverser en son contraire grâce à tous les jeux de l’enjambement et des dislocations rythmiques. 5

A priori, l’équation paraît simple et diablement séduisante: poésie = poésie. Mais dans les faits, s’en tenir à ce seul aspect formel [la poésie] est réducteur. Tout traducteur de la Comédie devrait en effet être hanté par un bref passage de son Convivio 6, dans lequel Dante explique que «les écrits peuvent être entendus et doivent être exposés principalement selon quatre sens» [littéral, allégorique, moral et anagogique 7]. La poésie permet parfois de réunir ces quatre sens et c’est la magie des vers de Dante, mais quel traducteur est réellement capable de réussir ce tour de force dans des rimes françaises? 

Rythme, accent tonique et rime font l’hendécasyllabe

Mais admettons cet obstacle levé: traduire en vers la Comédie entraîne en cascade d’autres choix.

Le premier porte sur la métrique. Dante utilise l’hendécasyllabe, c’est-à-dire un vers de onze syllabes, dont il faut ici détailler quelques principes propres à la langue italienne:

  • la syllabe est l’unité métrique; sa longueur ou sa brièveté n’a aucune importance, tout comme dans les autres langues romanes dérivant du latin vulgaire (et ce à la différence de la versification latine). Conséquence de ce qui précède, l’accent tonique a une grande importance dans les vers italiens, et Dieu sait si l’italien est une langue tonique!
  • mais le rythme est essentiel;
  • la rime —au temps de Dante— est extrêmement importante et rigoureuse.

Ce qui rend la poésie de Dante si particulière est lié à la musicalité de la langue italienne et au rythme que lui donne ses vers, avec cette précision: l’hendécasyllabe est toujours accentué sur la dixième syllabe. André Pézard en tire la conclusion que

le vers de Dante est le vers de dix syllabes, que les Italiens appellent endecasillabo parce qu’après la dixième syllabe, toujours tonique, ils entendent clairement une onzième syllabe, qui répond à l’e atone final français (nous l’appelons même e muet): vita, vie; oscura, obscure. 8

On peut discuter ce rapprochement audacieux entre le décasyllabe français et l’hendécasyllabe italien, mais il a sa logique et sa… poétique.

L’hémistiche: mobile ou pas ?

Un autre élément joue aussi dans la rythmique de la poésie italienne: l’hendécasyllabe contient un deuxième accent tonique mobile; il porte le plus souvent sur la quatrième ou la sixième syllabe. Après cet accent, le lecteur fait une courte pause. Cela donne par exemple, pour le premier vers de la Comédie :

 

Cette césure divise le vers en deux hémistiches d’une longueur différente. Lorsque le premier hémistiche est plus court [4 syllabes] nous avons une endecasillabo a minore et inversement avec une hémistiche à 6 syllabes, une endecasillabo a majore. Mais attention cette césure respecte le phrasé de l’italien, où l’accent est en règle générale placé sur l’avant-dernière syllabe du mot, et donc si césure il y a, elle ne coupe pas le mot. Dante se joue de ses contraintes, et alterne a minore et a majore, donnant une langue particulièrement chantante comme l’illustre le début du Chant I de l’Enfer: 

 

 

Face à ce mariage d’amour entre une langue et une musique poétique, il faut donc trouver en français une métrique, un rythme qui donne une semblable impression de légèreté et de musicalité. Cela a conduit les traducteurs à opter pour un certain nombre de choix plus ou moins logiques ou arbitraires et d’abord sur le type de vers à adopter: alexandrins, décasyllabes, hendécasyllabes, octosyllabes? Les réponses varient selon les traducteurs, même si la plupart écartent l’alexandrin (12 syllabes scindées en deux hémistiches égales de six syllabes) jugé trop sage et régulier pour ce poème foisonnant. 

André Pézard, par exemple, a choisi «des vers non rimés», de dix syllabes (donc décasyllabes), équivalent juge-t-il à l’endecassilabo italien. Mais pour lui l’essentiel est ce qu’il appelle «l’entraînement», à savoir faire en sorte que

le rythme du vers ôte au lecteur le loisir de s’arrêter sur des expressions imparfaites qui sautent aux yeux, ou sur des intentions dissimulées qu’il voudrait percer: le souffle des poètes est le même, après tout, que celui des rétheurs, en plus puissant et plus secret. 9

Quant à la «rime», il n’en veut pas car, «elle risque trop souvent d’introduire dans le texte original des thèmes ou des couleurs à quoi le poète ne songeait nullement.»

Essayer de jouer avec les contraintes de la rime 

Danièle Robert de son côté a choisi «une alternance souple de décasyllabes et d’hendécasyllabes —jamais d’alexandrins, cela va de soi—, en jouant sur l’entrelacs du pair et de l’impair et surtout du e qui peut être muet ou sonore à l’intérieur du vers, en fonction de sa liaison avec le mot qui suit. Ce dispositif se substitue à l’élision ou à la diérèse largement utilisée par Dante, mais sans en employer la graphie, ce qui, en français contemporain, serait un artifice absurde.» 10

À l’inverse d’André Pézard, Danièle Robert adopte un système rimique, mais elle lui donne beaucoup de souplesse puisqu’elle le construit «avec la rigueur et les libertés telles que préconisées par Dante et stilnovistes (…) ces dernières étant guidées par le discernement (discretio), que Dante considère comme l’activité la plus noble de la raison.» Partant de ce principe qui tient plus du ressenti que de la raison, elle s’est autorisée de temps en temps «une rime unique sur deux ou trois terzine comme l’a fait Dante lui-même, afin de produire un effet d’insistance en accord avec le climat du passage.» 11

Mais la difficulté si l’on adopte un système rimique vient de ses contraintes; elles peuvent conduire à affaiblir ou déformer le sens des vers de Dante. Un seul exemple qui rend compte de la difficulté de traduire la Divine Comédie sous contrainte. Danièle Robert traduit ainsi la première terzina du Chant X de l’Enfer:

Or donc s’en va par un sentier réduit,

      entre supplices et murs de la cité,

      mon maître, et moi je vais derrière lui.

La rime “réduit/lui” est certes respectée, mais le sens l’est-il? Ici on entre dans le cœur de la difficulté de la traduction de la Comédie. En effet Dante écrit «Ora sen va per un secreto calle / tra ‘l muro de la terra e li martiri, / lo mio maestro, e io dopo le spalle». Il décrit ainsi le chemin qu’empruntent Virgile suivi de Dante entre les tombes brûlantes qui abritent les hérétiques et le mur qui enferme la Cité de Dité par l’adjectif « secreto » que traduit donc D. Robert par « réduit« . Et certes, cette « calle » doit être étroite puisque Virgile et Dante marchent à la file, l’un derrière l’autre; d’ailleurs dans certaines anciennes éditions on trouve « stretto » [étroit] en lieu et place de « secreto”. Mais aujourd’hui, le terme « secreto » est établi et il signifie si l’on suit les explications d’Anna Maria Chiavacci Leonardi 12 « appartato » [à l’écart] ou nascosto [caché] car écrit-elle le chemin est «enfermé entre les murs et les tombes». Choix contraint sur le sens et qui aboutit à retenir un mot faible: qui connaît des sentiers « réduits« ?

La musicalité et la fluidité de l’octosyllabe

René de Ceccatty de son côté a choisi l’octosyllabe pour sa traduction, renouant ainsi avec une forme poétique très utilisée au Moyen Âge [Le roman de la Rose a été écrit en octosyllabes], qui jouit d’une grande souplesse —il n’a pas de césure obligatoire— et d’une belle musicalité. Cela donne à sa traduction une grande fluidité. Exemple ce début du Chant XXIV de l’Enfer, qui est d’ailleurs parmi les plus beaux passages de la Comédie: 

Dans ces jours de l’année nouvelle

      Où le soleil trempe ses mèches 

      Dans le Verseau, à l’équinoxe, 

Où la rosée renvoie l’image 

      De sa pâle sœur, mais pour peu, 

      Car le trait de sa plume passe…

[In quella parte del giovanetta anno / che ‘l sole i crin sotto l’Aquario tempra / e già la notti al mezzo dí sen vanno, / quando la brina in su la terra assempra / l’imagine di sua sorella bianca, / ma poco dura a la sua penna tempra…] 

Ce choix radical ne va pas sans conséquences. Il détaille ainsi sa traduction du premier tercet du Chant VIII du Purgatoire, qui évoque la dureté de l’exil: 

«Era già l’ora che volge il disío / ai navicanti e ‘ntererisce il core / lo dì c’ han detto ai dolci amici addio» que j’ai traduit par: «C’était l’heure où les marins rêvent / Et s’attendrissent en pensant. / À leurs amis qu’ils ont quittés». La disparition de l’adjectif dolci détruit l’expression «ai dolci amici addio», d’autant que l’alitération sur le «d» disparaît également de ce très beau troisième vers, mais c’est que la phrase tout entière est changée, dans la mesure où je n’ai pas voulu respecter la structure syntaxique et l’ordre, et où le mot «doux» aurait semblé gratuit et ajouté, figeant l’image générale d’une vibrante nostalgie, que j’ai préféré rendre par des mots simples dans une phrase claire et naturelle, privée des multiples inversions que compte le texte original. 13

«Une seule tresse se déroule»

Mais outre l’hendécasyllabe, la poésie de Dante repose aussi sur la terzina, la rime tierce. Chaque chant est donc composé de ces rimes tierces ou terzine. Chacune de ces terzine est un ensemble de trois vers enchaînés selon la clé suivante: le second vers de chaque terzina rime avec les premier et troisième vers de la terzina suivante. Cet enchaînement guide la structure de l’ensemble du poème, et comme le dit Jacqueline Risset, Dante «emploie la tierce rime pour la totalité de son grand poème, soudant ainsi chaque chant en une unité indivisible, où chaque strophe sort littéralement, en autant de naissances renouvelées de la strophe précédente, sous les yeux du lecteur (…) plus qu’une seule de strophes, on a une seule tresse qui se déroule». 14

Transposer ces terzine en tierces rimes françaises est extrêmement difficile. La régularité que cela implique sur un très long poème de plus de 14.000 vers risque d’entraîner des répétitions, des lourdeurs, des choix de mots arbitraires, là où dans le texte original tout est inventivité, légèreté et vivacité.

À cette difficulté, chacun a essayé de répondre. Les uns en s’abstenant, comme André Pézard, qui traduit en vers non rimés, tout comme Marc Scialom qui certes traduit en  «vers réguliers», mais non en «rimes enchaînées», c’est-à-dire en terzine.

En revanche, Danièle Robert s’est risquée à l’exercice tout comme Kolja Mićević. Pour ce dernier, dont la troisième traduction de la Comédie [il explique avec raison que l’adjectif « divine » est un ajout fait après la mort de Dante] vient de paraître aux éditions Ésopie la terza rima est ce «parfait instrument» inventé par Dante. Et logiquement, il affirme:

Traduire – poétiquement – La Comédie en fermant les yeux devant l’existence de la tierce-rime, c’est comme bâtir la maison sans le toit. Dans une telle maison on n’entendrait pas le bruit de la pluie. [présentation, éd. Ésopie]

Pour savoir si son pari est réussi, il suffit de lire son texte. Nous sommes au début du Chant XXIII du Paradis, celui du « Triomphe du Christ »:

Comme l’oiseau qui au nid se repose
      avec ses petits dans le feuillage épais
      alors que la nuit nous cache les choses;
qui  pour trouver ce dont il les paît,
      et pour revoir leurs becs tant chers,
      se sacrifie avec toute sa force et paix.
Devance l’heure sur un rameau à l’air
      libre, et en cette tendre perspective
      regarde venir un autre jour clair,

[Come l’augello, intra l’amate fronde,
    posato al nido de’ suoi dolci nati
    la notte che le cose ci nasconde,
che, per veder li aspetti disïati
      e per trovar lo cibo onde li pasca,
      in che gravi labor li sono aggrati,
previene il tempo in su aperta frasca,
      e con ardente affetto il sole aspetta,
      fiso guardando pur che l’alba nasca;]

À vous lecteurs de ce site de découvrir ces traductions, dont les imperfections et les choix arbitraires et assumés font le charme. Elles ont l’immense mérite de nous faire entrer de plein pied dans le chef d’œuvre de Dante par la voie royale de la poésie. 

Notes

Fausses notes dans l’organisation du 700e anniversaire de la mort de Dante

Fausses notes dans l’organisation du 700e anniversaire de la mort de Dante

Le point de vue d’Ivan Simonini reflète-t-il l’opinion majoritaire des habitants de Ravenne? Difficile à dire, mais la tribune qu’il a publiée par le site Ravennanotizie.it sous le titre rageur Ravenna cancellata dal Comitato Dantesco [Ravenne effacée du Comité Dantesque] ne passe pas inaperçue. Il y dénonce pêle-mêle un «Comité écrasé sous la philologie de Dante», la présence de trois femmes seulement parmi les quinze membres et l’absence de… personnalités ravennati dans ce Comité, etc.

Son coup de gueule donne l’occasion de regarder de plus près comment se mettent en place les festivités du 700e anniversaire de la mort du grand poète, et l’organisation a été retenue.

Une loi a fixé le cadre financier de la manifestation, et le montant des subventions que versera l’État italien. C’est sans doute la première déception, puisqu’il est plus faible qu’espéré. Il est vrai que dans les trois années à venir, l’Italie va fêter l’anniversaire de trois de ces artistes les plus connus:

  • en 2019 celui de Léonard de Vinci, mort le 2 mai 1519 à Amboise;
  • en 2020 celui du peintre Raphaël (Rafael Sanzio), mort à Rome le 6 avril 1520;
  • en 2021 celui de Dante Alighieri, mort à Ravenne le 14 septembre 1321.

Face à cette conjonction, les Sénateurs italiens ont joué les rois Salomon coupant la poire des subventions en trois parts égales. La dotation globale étant de 3.450.000 euros, chaque comité s’est donc vu attribuer la somme de 1.150.000 euros. Une clé de répartition un peu étrange, sachant que le 700e anniversaire de la mort de Dante se tient un an après les 500e anniversaires du décès de Léonard de Vinci et de Raphaël. En outre, alors que la loi prévoyait une calendrier des dépenses avec une répartition régulière sur les quatre années à venir (en 2018, 150.000 euros, et en 2019, 2020, 2021 333.000 d’euros l’an), c’est une tout autre clé de répartition qui a été retenue si l’on en croit I. Simonini: l’essentiel (un million d’euros) sera dépensé en 2021, et les trois années précédentes, le Comité n’aura à sa disposition que 50.000 euros; Une misère qui suffira à peine à couvrir ses frais de fonctionnement. 

Un comité composé pour l’essentiel de philologues italiens

Le rôle du Comité, placé sous la tutelle du Ministère italien de la Culture [ministero per i Beni culturali] est donc essentiel. C’est sa composition [voir ici] que critique Ivan Simonini, non pas tant sur les personnalités qui le composent, que sur l’équilibre —où les déséquilibres— sur lequel il repose. Difficile en effet de critiquer le choix de spécialistes de l’œuvre du poète comme Enrique Malato, Giuseppe Ledda, Andrea Mazzucchi… ou encore son président Carlo Ossola, professeur au Collège de France, qui en composeront l’ossature. Eventuellement, on peut regretter avec I. Simonini que trois des plus grands commentateurs contemporains —Federico Sanguineti, Giorgio Inglese et Robert Hollander— soient absents de ce Comité, mais comme dans la composition d’une équipe de football lors d’une compétition, il est impossible de retenir tous les joueurs quelles que soient leurs qualités.

La critique du caractère « monocolore » de ce Comité est plus recevable, car comme il l’écrit «la philologie dantesque a besoin de s’ouvrir à d’autres spécialités comme l’historiographie, la psychanalyse, la médecine, la physique, l’astronomie.» 

Il est également regrettable, qu’alors que la poésie de Dante appartient désormais au patrimoine de l’humanité, le choix des membres ait été italiano-italien, avec la seule exception de René de Cecatty. Signalons au passage à Ivan Simonini, que René de Cecatty vient de publier une traduction, en vers, de la Divine Comédie, précédée d’une solide introduction. Ce n’est certes pas un étude, une analyse ou un commentaire, comme peuvent les réaliser des universitaires, mais c’est malgré tout “quelque chose de significatif” —pour un francophone en tout cas— au sujet de Dante. 

Reste le dernier volet de la polémique ouverte par Ivan Simonini, a savoir l’absence de Ravennati dans le Comité, si l’on fait exception du maire de Ravenne qui est invité permanent avec ceux de Florence et de Vérone. Une absence qui peut sembler étonnante si l’on se souvient qu’il s’agit de fêter l’anniversaire de la mort de Dante, et non sa naissance. Certains pourront trouver cette querelle ridicule et digne de Clochemerle.

Une affaire de symboles ?

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La lampe à huile, pour laquelle les Florentins fournissent chaque année l’huile destinée à l’alimenter.

Peut-être, mais en Italie les symboles ont aussi leur importance. Ravenne est la ville où eut lieu le décès de Dante, et la logique voudrait qu’elle joue un rôle primordial dans l’organisation de l’anniversaire de ce décès. À cet argument on peut rétorquer que certes Dante est décédé à Ravenne, mais son héritage appartenant à l’Italie toute entière, la composition de ce Comité doit logiquement en traduire la diversité régionale. Sur ce plan celle-ci est à peu près respectée avec des Napolitains, des Romains, des Pisans, etc.

Et puis reste cette vieille histoire de la dépouille de Dante. Il faut se souvenir qu’à plusieurs reprises, Florence réclamèrent les restes du Sommo Poeta. Mais toutes les tentatives échouèrent, les moines franciscains d’abord, puis la ville de Ravenne ne voulurent jamais rien entendre, rappelant que lorsque Dante mourut, il était encore banni de sa ville de naissance. Seul geste autorisé, chaque année, pour l’anniversaire du décès, une délégation de Florence vient apporter l’huile destinée à alimenter la lampe à huile votive suspendue dans le caveau de Dante. Une tradition, mais aussi un symbole. 

Nous verrons comment évolueront ces querelles, qui pour l’instant n’ont guère rencontrées d’écho, mais l’essentiel porte sur l’événement lui-même et son organisation et là on peut être inquiet au vu de la faiblesse des moyens alloués au Comité National.

Les divins cocktails de Federico Pempori

Les divins cocktails de Federico Pempori

Difficile de choisir : un Catone ? Un Minosse ? Un Cerbero ? Le barman Federico Pemponi, qui officie au très chic Picteau Lounge Bar de l’hôtel Lungarno de Florence a eu la malicieuse idée de s’inspirer de La Divine Comédie pour créer quelques uns des cocktails qu’il propose. Il a même édité un petit recueil reprenant huit de ses recettes au titre évocateur, Divina Cockmedia.

Originaire de Pistoia et formé à l‘European Bartender School de Londres, il est entré en 2008 à l’hôtel Lungarno de Florence, où le chef barman Luca Genovese lui mis le pied à l’étrier en lui faisant réaliser son premier cocktail… sans alcool. Le chef Peter Brunel (une étoile au Michelin) est sa deuxième rencontre importante a-t-il expliqué au site Italia a Tavola

Le chef étoilé Peter Brunel m’a aidé à réussir un véritable tournant professionnel. La collaboration avec Brunel a changé mon modus operandi au bar, m’ouvrant les yeux sur d’autres horizons, de la simple taille des fruits (des spaghettis de pomme dans un cocktail au lieu de l’habituel éventail) à l’expérimentation de nouvelles saveurs, herbes, épices et autres ingrédients principalement utilisés en cuisine mais d’emploi facile dans les cocktails avec des résultats étonnants.

Pour donner une idée de ses cocktails, voici la recette du Minosse [Minos, celui qui, au Chant V, se tient à l’entrée de l’enfer, examine les fautes des âmes des pêcheurs et «voit quel lieu de l’enfer est pour elle»]

Minosse
– Ingrédients: 3 cl. de vodka, 1,5 cl. de jus de citron, 4 cl. de liqueur à la pomme verte, 2 cl. de jus centrifugé de choux rouge, 2 cl. de blanc d’œuf, 2 gouttes de Worcester sauce.

– Les étapes:

  • rafraîchir une coupe martini
  • préparer en utilisant un « tour » un spaghetti avec la pomme verte, et le déposer dans la coupe rafraîchie ;
  • verser dans un shaker sans glace les ingrédients ;
  • pratiquer un premier shakerata (dry shake) puis ajouter la glace et secouer de nouveau ;
  • filtrer avec un strainer [une passoire] au tamis fin ;
  • décorer avec de la poudre de choux rouge.

Photo D.R.

Les cent jours de #Dante2018

Les cent jours de #Dante2018

A l’alta fantasia qui mancò possa; / ma già volgeva il mio disio e ‘l velle, / sì come rota ch’igualmente è mossa, / l’amor che move il sole e l’altre stelle. En prononçant les derniers vers de la Divine Comédie, à Ravenne, Ludovica Ripa di Menea ce mardi 10 avril, marquait la fin d’une aventure commencée cent jours plus tôt, et à laquelle se sont joints environ 5.000 participants. 

Tout avait commencé le 1er janvier 2018 par ce tweet de Pablo Maurette, un jeune universitaire, spécialiste de littérature comparée à l’Université de Chicago.

La proposition était simple: «une lecture ouverte, simultanée et massive de La Divine Comédie. Un chant par jour, en commençant le 1er janvier. Cent chants. Cent jours». Participer nécessitait peu de choses : le livre, un petit moment chaque jour, Twitter et «d’abandonner toute espérance». Et tout cela fédéré autour du hashtag #Dante2018.

Le succès sera très rapidement viral, en Amérique latine et centrale, mais aussi en Chine, en Europe… et il débordera sur d’autres réseaux sociaux, Instagram, Tumblr… des photographes, des graphistes, des universitaires, des traducteurs se piqueront au jeu et participeront chacun à leur manière au succès de cette lecture passionnée. Par exemple, Umberto Ballesteros, un écrivain colombien, docteur en littérature italienne va créer, dès le 1er janvier un Tumblr sur lequel il va analyser chaque jour un chant [malheureusement, son Tumblr s’arrête au Chant X de l’Enfer].

Analyses, mais aussi illustrations, montages [il faut regarder lInstagram de #Dante2018], échanges sur Twitter mais aussi sur Skype, selfies à Florence ou à Ravenne devant la tombe du Sommo Poeta… d’un coup le texte reprenait vie. «Contre tout pronostic, contre tout préjugé sur la banalité endémique des réseaux sociaux, l’expérience est enrichissante et je dirais même profonde», s’enthousiasmait Pablo Maurette. 

Cent jours plus tard, la boucle était bouclée et les derniers vers de La Comédie étaient dit à Ravenne par Ludovica Ripa di Menea, veuve de Vittorio Sermonti. Un geste qui symbolisait la continuation de la tradition de la « lecture commentée” dont Boccace fut l’initiateur au XIVe siècle et dont Vittorio Sermonti fut une figure importante en Italie [ici, la page Wikipedia qui lui est consacrée].

L’aventure s’acheva le même jour à Buenos Aires, la ville dont Pablo Maurette est originaire, par un évènement qui se tenait à la Bibliothèque Nationale. [Le compte-rendu de Federico Monjeau, dans Clarín ici]

Pour cette dernière journée, l’ultime chant de la Comédie, le chant XXXIII du Paradis, sera lu de manière chorale, comme le retrace cette vidéo (1) réalisée par la ville de Ravenne: 

Notes

Les lecteurs avertis de la Comédie auront noté que dans le texte de Dante, Béatrice adresse son ultime sourire au poète au Chant XXXI du Paradis [et non au chant XXIII], avant de monter dans la rose céleste et de se tourner vers l’éternelle fontaine de lumière, Saint Bernard venant la remplacer. Mais ce titre L’ultimo sorriso di Beatrice est aussi un hommage au grand écrivain argentin Jorge Luis Borges, et dont l’un des Essais sur Dante porte sur ce moment très particulier où de nouveau Béatrice lui est arraché.
[in Neuf essais sur Dante, par Jorge Luis Borges, Gallimard, coll. Arcades, Paris, 1987]

La disparition de Saverio Bellomo

La disparition de Saverio Bellomo

Saverio Bellomo, professeur de philologie italienne à l’Université Ca’Foscari de Venise vient de décéder à l’âge de 65 ans. Il était l’un des meilleurs connaisseurs de la littérature médiévale, en particulier de l’œuvre de Dante, et il laisse inachevé une nouvelle édition commentée de La Divine Comédie, dont seul l’Inferno est paru. 

Une grande part de son travail a été consacrée à l’exégèse des premiers commentateurs de La Comédie, Filippo Villani, Jacopo Alighieri, Guglielmo Maramauro, ceux qui au XIVe siècle donnèrent quelques clés pour comprendre l’œuvre de Dante. Il travailla aussi sur un poète du Dolce Stil Nuovo, contemporain de Dante, Cino da Pistoia. Son œuvre majeure étant sans doute son Dizionario dei commentatori danteschi¹.

C’est donc avec une grande autorité qu’il travailla au commentaire d’une nouvelle édition de La Divine Comédie, dont le premier cantique, l’Inferno, est paru en 2013². Sa décision de participer à une nouvelle édition et à l’écriture d’un nouveau commentaire reposait, expliquait-il dans l’introduction, sur deux conditions:

  • toucher un public dont l’exigence n’était pas encore complètement satisfaite, c’est-à-dire «non un lecteur qui lit, mais qui relit le poème». 
  • dire quelque chose de neuf. Il précisait que sur Dante «tout ayant été dit et l’inverse de tout», il appliquait dans son commentaire le concept de “nouveauté” à la modalité d’exposition plutôt qu’au contenu proprement dit, et pour cela proposait à son lecteur éclairé «quelques hypothèses qu’il n’avait pas envisagées.»

Pour le choix du texte, après de longues et précises explications, sur diverses variantes possibles, il expliquait en philologue qu’il avait retenu le texte établi par Giorgio Petrocchi, dont il n’avait pas modifié une virgule, pour une raison plus morale que juridique. Il ne lui semblait pas «correct de modifier le travail d’autrui sans une prise de position cohérente et générale présentant une nouvelle hypothèse.

Seule modification qu’il s’autorisa, s’appuyant sur les travaux du linguiste Arrigo Castellani, celle concernant la graphie se’: 

[elle] est objectivement erronée, car dans le florentin en usage au XIIe et au début du XIIIe siècles [on employait pour] la deuxième personne du singulier du présent de l’indicatif du verbe être [essere] et non pas sei.

Ces quelques détails pour montrer la perte, que représente pour la famille des amateurs de Dante, la disparition du professeur Saverio Bellomo. 

Notes

  1. Le titre complet est: Dizionario dei commentatori danteschi. Esegesi della “Commedia” da Iacopo Alighieri a Nidobeato, Olschki, Florence, 2004. 
  2. Inferno, coll. Nuova raccolta di classici italiani annotati, Einaudi, Torino, 2013. 
  3. On trouvera une biographie et un bibliographie plus complète sur le site de la Società dei Filologi della Letteratura Italiana [Sfli]

Photo: D.R.

 

Sans gravité

Sans gravité

Décidément, Dante et sa Divine Comédie sont une inépuisable source d’inspiration pour les artistes contemporains. C’est encore le cas avec la trilogie Dall’inferno al Paradiso i viaggi dell’anima créée par la No Gravity Dance Company du chorégraphe Emiliano Pellisari. 

Ce spectacle créé depuis déjà quelques années tourne régulièrement sur les scènes italiennes et européennes. Les spectateurs français ont déjà eu la possibilité de le voir à plusieurs reprises, en région parisienne et aussi en régions. Une mini-tournée italienne vient de s’achever en Italie, à Pavie, l’occasion de se remettre dans l’œil cette magnifique et étonnante chorégraphie où les danseuses et les danseurs semblent défier la gravité. 

La bande annonce du spectacle, pour le plaisir des yeux: