Dante et la Romagne mélancolique

Dante et la Romagne mélancolique

Les aiguilles de pin font un doux tapis sous les pieds des marcheurs. Des oiseaux chantent dans le lointain. L’air est doux. La Pinède de Ravenne a conservé ses airs de Paradis. Cette même pinède que chante Dante lorsqu’il découvre l’Eden terrestre… «per la pineta in su ‘l lito di Chiassi»… Mais c’est toute la Romagne qui sera pour le poète un paradis, celui de l’inspiration, et aussi sans doute un enfer, celui de l’exil.

Au printemps1302, Dante est un paria. Sa première condamnation à l’exil de janvier 1302 a été renouvelée et aggravée le 10 mars. Désormais les portes de sa chère Florence lui sont fermées. Certes, il n’est pas encore devenu ce «navire sans voile et sans gouvernail» qu’il décrit dans son Convivio (1). Celui qui va «par toutes les régions où l’on parle la présente langue [la langue vulgaire] errant, quasi mendiant, (…) montrant contre mon gré les blessures reçues de la Fortune, qui sont souvent injustement imputées à celui qui en souffre». Cela ce sera dans quelques années. Pour l’instant, il ne s’avoue pas encore vaincu et espère retrouver sa ville peut-être la négociation, plus sûrement par la force des armes. 

Désormais, lui, l’ancien « prieur » de Florence, le conciliateur entre les différents partis est devenu —de force— un partisan. Réfugié dans un premier temps à Arezzo il a rejoint l’Universitas Partis Alborum de Florentia où se regroupent les exilés guelfes blancs florentins. Il y occupe un rôle important comme membre du Conseil des douze [Consiglio dei dodici] qui la dirige.

Tous contre les guelfes noirs

Cette Università a signé un accord avec les anciens ennemis gibelins de Florence. Dans cette lutte « de tous contre les guelfes noirs », Dante côtoie maintenant des gibelins qu’il a combattu comme Lapo degli Uberti. Celui-ci est le neveu de Farinata degli Uberti, un condottiere qui infligea une cuisante défaite aux troupes guelfes de Florence lors de la bataille de Montaperti en 1260. On retrouve ce même Farinata au Chant X de l’Enfer, dans le cercle des Hérétiques; «… Vedi là Farinata che s’è dritto…» et auquel Dante souhaite que sa descendance, sa lignée —et donc Lapo— se “repose un jour”: «Deh, se riposi mai vostra semenza…», indiquant par là que les vieilles rancunes peuvent s’éteindre. 

Depuis déjà quelques dizaines d’années, l’Italie est l’enjeu d’une féroce bataille politique au cœur de laquelle s’oppose en un combat idéologique et théologique l’Empereur et le pape; s’y superpose la question plus pragmatique (mais liée) de l’indépendance des territoires du Saint Siège, qui sont cernés au Nord et au Sud par le Saint Empire Romain Germanique. Cette lutte oppose donc les gibelins, partisans de l’Empire, et les guelfes acquis à la papauté. À Florence, s’ajoute une fracture supplémentaire: les guelfes se sont eux-mêmes divisés en « noirs », que l’on peut caricaturer comme étant les membres de la vieille aristocratie, et « blancs » représentants les nouveaux milieux d’affaires et partisans d’une république indépendante.

À la fin du 13e siècle, au moment où Dante est dans l’action politique, les « noirs » se sont rangés derrière le pape Boniface VIII, qui a obtenu l’appui du roi de France, Philippe le Bel. Il envoie en Italie son frère, Charles de Valois. Ce dernier va précipiter la victoire des guelfes noirs à Florence en 1301, et donc l’exil de Dante. 

En parallèle, fort de son titre de « vicaire pontifical », Charles de Valois a nommé à Forlì un vicaire pour la Romagne, Rinaldo da Concorrezzo. Le 1er septembre1302, ce représentant du pape est agressé et gravement blessé lors d’une messe.Il doit s’enfuir de la ville chassé par la population.

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Dante cherche l’appui de Scarpetta degli Ordelaffi, seigneur de Forlì contre Florence. Tableau de Pompeo Randi, 1854.

Derrière cette manœuvre, un homme, le gibelin Scarpetta degli Ordelaffi, qui en profite pour asseoir son pouvoir sur la ville. C’est ce Scarpetta —un gibelin!— qui va héberger Dante et ses compagnons d’exil; c’est lui qui prendra la tête d’une armée rebelle composée de guelfes blancs et de gibelins pour tenter de reprendre Florence. Mais ces tentatives seront de cuisants échecs, et très bientôt Dante abandonnera la partie et continuera son chemin seul. 

Les fleuves de la Romagne coulent dans toute la Comédie

De ce moment, Dante séjournera à de longues reprises en Romagne jusqu’à sa mort à Ravenne en 1321. Ces séjours lui permettront de nourrir sa Comédie en images, en personnages, en événements et en faits, comme le dit si bien John Larner dans Signorie da Romagna

Les fleuves de la Romagne coulent dans toute la Divine Comédie: le Santerno, le Lamone, le Savio et le Montone qui se précipite bruyamment à travers les montagnes au dessus de San Benedetto. Dans ses pages les anciens Romagnoli, la petite noblesse citadine, les bandits des hauts cols apennins, les seigneurs corrompus, deviennent tous immortels. (2)

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La cascade de l’Acquacheta longuement décrite dans le Chant XVI de l’Enfer – Photo cc Pederzoli Valter

Dante dans sa Comédie s’improvise guide des chemins de la Romagne, décrivant de nombreux lieux comme la Pinède de Ravenne ou La Cascata dell’Acquacheta chi «rimbomba la sovra San Benedetto/ de l’Alpe per cadere ad una scesa/ ove dovea per mille esser recetto; » [“gronde là au-dessus de San Benedetto / pour tomber des Alpes en une cascade / alors que mille y avaient place;”] (3)

Dante fut, par son rôle dans l’Università, au début de son exil proche des centres de décision de l’alliance « guelfes blancs et gibelins ». À cette période, explique Marc Santagata, « il avait des contacts étroits avec la famille des Guidi di Romena (…) et aussi des rapports avec Oberto et Guido, fils de Aghinolfo [di Romena] (…) Oberto, de fait, était l’époux de Margherita, fille de Paolo de Malatesta, l’amant de Francesca» (4)

C’est donc de « première main » que Dante put recueillir ces histoires « de famille » qui rendent sa Comédie si vraie. Par exemple Guido et ses frères avaient été responsables de l’arrestation de Maître Adam, un faussaire qui fabriquait de faux florins, et sera brûlé vif pour son crime. Ce personnage se retrouve au fond de l’Enfer, au Chant XXX.

Dante côtoya également des témoins très proches du drame qui frappa les familles Malatesta et da Polenta, lorsque Giancotto tua son épouse Francesca et son propre frère Paolo. Une tragédie qui inspira au poète l’un des plus beaux et bouleversants passage de sa Comédie. On y voit les deux amants malheureux tournoyer pour l’éternité dans les vents de l’Enfer. Dante n’utilise que les seuls prénoms, et s’abstient de nommer les familles auxquels ils appartenaient. Il ne faut sans doute pas y voir une prudence particulière; les familles concernées —Malatesta, da Polenta, di Ghiacciuolo— étaient parmi les plus puissantes et les plus riches de la région, et le drame connu de la population. Mais cette histoire permet de montrer les liens étroits et complexes qui unissaient les familles nobles entre elles, comme l’illustre le tableau ci-dessous. Un écheveau qui nous paraît aujourd’hui complexe mais que Dante devait lire à livre ouvert comme un spécialiste le fait avec les familles royales européennes contemporaines. 

– [arbre généalogique dressé par Paget Toynbee dans son Dictionnary of proper names and notables matters in the Works of Dante, Clarendon Press, Oxford, 1898, Table XXVII, p. 589 – Paolo a eu une fille et un fils et non « two sons » comme indiqué par erreur – N’ont été enrichis que les membres de la famille dont Dante est susceptible d’avoir eu connaissance.]

Mais si cet arbre généalogique rappelle les « alliances » des Malatesta, il ne raconte pas les guerres qui opposèrent les villes entre elles, les familles entre elles, voire les membres des familles entre elles. Gabriele Zelli rappelle opportunément que Dante «disait à propos de la Romagne: “Romagna tua non è, e non fu mai/ sanza guerra ne’ cuor de’ suoi tiranni…”[ta Romagne n’est, et ne fut jamais,/ sans guerre dans le cœur de ses tyrans”].» Il poursuit: «Une citation nécessaire quand on parle de notre terre entre 1200 et 1300, durant cette phase qui amena la chute définitive des institutions communales et les régimes seigneuriaux s’imposer pour diriger les communautés, qui devenaient les « affaires privées » des familles hégémoniques et d’oligarchies sans cesse plus restreintes.» (5)

La disparition de l’amour courtois ?

Ces guerres incessantes, cette course au pouvoir transforma-t-elle la vie des cours de Romagne? Dante le sous-tend dans le très mélancolique chant XIV du Purgatoire. Lui, le poète héritier des troubadours provençaux évoque la disparition de l’amour courtois, par la voix d’un noble romagnol, Guido del Duca: «le donne e ‘ cavalier, li affanni e li agi/ che ne ‘nvogliava amore e cortesia/ là dove i cuor son fatti sì malvagi.» [« les dames et les chevaliers, et les tourments et les plaisirs/ qui donnaient envie d’amour et de courtoisie/ là où les cœurs se sont faits si mauvais. »]

Cette terzina est plantée en plein cœur d’une longue litanie où sont égrenés les noms de familles nobles de Romagne. Ce ne sont pas les « grands » (Malatesta, da Polenta, etc.); Il en a déjà été question au Chant XXVII de l’Enfer. Ici, au Purgatoire, dans un effet de miroir déformé il s’agit des « petits », seigneurs de modestes bourgs, de petites villes. Ils représentaient pour Dante, une sorte d’idéal aristocratique. Mais et c’est toute la nostalgie de ce passage, les corruptions, les crimes, les lâchetés, la perte de cette « virtù » qui signe la vraie noblesse pour Dante… font qu’il est préférable que ces familles s’éteignent faute de descendance. «Ben fa Bagnacaval, che non rifigli…»[“Bagancaval fait bien, il n’enfante plus“], dit Guido del Duca. 

Une nostalgie d’un temps passé et idéalisé qui n’est pas sans rappeler celle qu’il nourrissait envers sa chère Florence…

Notes

  1. Il Convivio [le Banquet], Livre premier, chapitre III, pp.188-189, texte traduit par Christian Bec, in Dante, Œuvres complètes, Le Livre de Poche, 6e édition, 2013
  2. Cité par Gabriele Zelli in Dante e la Romagna, publié le 25 décembre 2017 sur le site 4live.it
  3. La Divine Comédie, l’Enfer, Chant XVI, 94-102
  4. Dante: Il romanzo della sua vita, Ebook, La Scie, Mondadori, Milan,2012. Précisons que Guido était très probablement déjà mort lorsque Dante fut exilé, mais en revanche il est certain qu’il a connu ses frères. 
  5. in Dante e la Romagna, (déjà cité)
Il Cammino di Dante

Il Cammino di Dante

Parcourir l’Italie à son rythme, que ce soit à pied, en VTT, voire à cheval c’est possible. Il existe même un site, Cammini d’Italia, qui recense 40 itinéraires et parmi eux on trouve le Cammino di Dante [le Chemin de Dante], une grand boucle de presque 400 kilomètres à travers la Toscane et l’Emilie-Romagne, avec Ravenne comme point de départ et d’arrivée.

Le circuit est organisé autour d’une vingtaine d’étapes, qui sont autant de lieux où a séjourné Dante, en particulier pendant son exil, et d’autres qui ont inspiré sa poésie. Par exemple à Forlì, dont la résistance aux troupes françaises en 1282 est racontée dans le Chant XXVII de l’Enfer [«La terra che fé già la lunga prova / e di Franceschi sanguinoso mucchio…» — “La terre qui soutint autrefois la longue épreuve / et du Français fit un monceau sanglant…”] ou encore à côté de cette cité la « cascade d’Aquacheta » qui est également citée —au Chant XVI de l’Enfer— par Dante et lui permet d’illustrer la force de la cascade qui alimente le Phlégéton.

Ce « chemin » suit souvent les anciennes routes étrusques et romaines, qui reliaient à l’époque de Dante la Toscane à la Romagne le long des lignes de crêtes. Il est pensé pour que les randonneurs rencontrent le moins de routes asphaltée possible. Les étapes ne sont pas très difficiles, en tout cas à la portée d’un marcheur moyen [20 km en moyenne].

Les possibilités d’hébergements sont relativement nombreuses, mais comme le chemin est un peu éloigné des circuits touristiques classiques, il est préférable de réserver ses haltes à l’avance et donc de s’inscrire auprès de l’association Il Cammino di Dante qui a établi une carte détaillée [una cartoguida] du parcours et permet d’obtenir une Credenziale pour bénéficier de réductions auprès des auberges et des restaurants conventionnés.

Les sites utiles

  • Il Cammino di Dante, le site officiel de l’association, où l’on peut obtenir la Cartoguida et la Credenziale. (site en italien et en anglais)
  • Cammini d’Italia, le site de la Direction Générale du Tourisme, qui recense 40 parcours dans toute l’Italie dont celui de Dante. (site en italien et en anglais)

 

Dante entre à l’usine

Dante entre à l’usine

Commenter et lire deux chants de La Divine Comédie devant un public d’ouvriers et d’employés, dans leur réfectoire, l’idée peut paraître étrange. Elle peut le paraître encore plus, lorsque les organisateurs affirment que les textes choisi, les Chants XXI et XXII de l’Enfer sont d’une brûlante actualité.

C’est pourtant ce pari qu’ont tenté et réussi, la Spi-Cgil¹ et la Fiom², deux syndicats italiens. Deux jeunes acteurs Elena Galvani et Jacopo Laurino³ assuraient ce spectacle auquel ont participé une centaine de salariés de Sea Camper, une entreprise spécialisée dans l’aménagement de camping-cars, installé à Motone, une petite localité située près de Pérouse, le mardi 7 novembre.

Pour mettre toutes les chances de succès de leur côté, les organisateurs avaient pris quelques précautions. Les premières étaient justement de quitter les lieux de culture classique comme les théâtres, pour aller à la rencontre d’un public différent, et de sous-titrer les terzine de Dante en italien moderne pour un public qui n’était peut-être pas familier avec la langue du Sommo Poeta.

Le choix des chants retenus et donc de la thématique que cela sous-tendait était tout autant important. Patrizia Vedremo, secrétaire de la Lega Spi Cgil expliquait «nous avons voulu porter la poésie et les concepts de Dante dans une usine, car la poésie fait partie de la vie et Dante de notre histoire, et aussi parce qu’avec la poésie, même si elle complexe, il est possible de mieux comprendre aujourd’hui» [in Rassegna Sindacale].

Dans les Chant XXI et XXII nous sommes au cinquième cercle de l’Enfer, avec les « barattieri« , c’est-à-dire les responsables publics et des politiques corrompus. Un thème qui ne peut que faire écho à la réalité de l’Italie contemporaine, où les scandales de corruption s’enchaînent.

Dante plongent ces damnés dans une poix bouillante et collante aussi épaisse que celle utilisée par les Vénitiens pour calfater la coque de leurs navires. Les fraudeurs doivent s’y tenir cachés sous peine d’être écorchés et déchiquetés par les Malebranche, une bande de démons tous plus pittoresques —et terrifiants— les uns que les autres.

Ces deux chants sont l’objet d’innombrables exégèses, mais on ne peut ignorer leur singularité. Ici point de « célébrités », point de héros de l’Antiquité. Nous avons à faire, si l’on peut dire, à des « corrompus ordinaires ». D’ailleurs, le terme barattieri possède une double signification:

  • Il est synonyme, explique Saverio Bellomo (4), de « ribaldo » [que l’on peut traduire par grivois, paillard]. Il caractérise «une catégorie de personnes de basse condition sociale qui vivent d’expédients, d’escroqueries et surtout de jeux de hasards et qui font des besognes traditionnellement considérées comme déshonorantes, comme le transport de cadavres et les exécutions».
  • Il s’utilise aussi pour définir les fonctionnaires corrompus qui font commerce de la chose publique pour des intérêts privés.

Ce terme renferme donc à lui seul le ton de dérision que veut donner Dante à ces chants. Il adopte dans les descriptions, dans les situations qu’il campe, dans le style qu’il adopte un ton délibérément comique voir trivial. Le dernier vers du chant XXI en est spectaculairement illustratif :

ed elli avea del cul fatto trombetta.
[Et lui de son cul il avait fait une trompette.]

Pour camper les « Malebranche » Dante reprend la figure traditionnelle et populaire du diable ailé et armé de sa fourche. Il va les placer, eux qui sont censés incarner l’autorité de la justice divine, dans des situations ridicules: ils se font duper par les barattieri, se battent entre eux, tombent eux aussi par maladresse dans la poix bouillantes… On sent que Dante prend ici une douce revanche sur ses accusateurs florentins, ceux qui l’ont condamné à l’exil pour… baraterria.

Notes

  1. La Confederazione Generale Italiana del Lavoro (Cgil) est le plus ancien et plus important syndicat italien. Le Sindacato pensionati italiani (Spi) regroupe les retraités et est affilié à la Cgil.
  2. La Federazione Impiegati Operai Metallurgici – Fiom [Fédération des Travailleurs de la Métallurgie] est une branche de métier affiliée à la Cgil.
  3. Elena Galvani et Jacopo Laurino ont fondé leur compagnie théâtrale, le Stradanova Slow Theatre.
  4. Inferno, a cura di Saverio Bellomo, Enaudi, Torino, 2013, page 333.

 

 

La Pace di Dante

La Pace di Dante

Chaque 6 octobre à Sarzana, une petite ville ligure proche de La Spezia, se fête l’anniversaire de la « Pace di Dante ».

En 1306, Dante a rompu avec la parti des guelfes blancs, et désormais il a fait « un parti à soit seul », comme lui dit son ancêtre Cacciaguida «averti fatta parte per te stesso» [Paradis, Chant XVII, 69]. À l’automne, l’exilé est hébergé dans le Lunigiana par la grande et noble famille Malaspina.

Durant son séjour, Dante fut chargé par Franceschino Malaspina de négocier un traité de paix. Signe de confiance, le poète-diplomate bénéficie des « pleins pouvoirs  » pour sa mission. Il s’agit de résoudre un très long conflit aux multiples épisodes et rebondissements, où se mêlent dans le mille-feuille politico-militaire de l’époque les oppositions et querelles entre gibelins (partisans de l’Empereur) et guelfes (partisans de l’autorité papale), les revendications territoriales, l’influence des pouvoirs régionaux et en particulier celui de Gènes et enfin les conflits familiaux. La clé du succès de Dante se trouve peut-être d’ailleurs dans ce dernier point.

En effet Franceschino da Mulazzo [Malaspina] dont il était l’hôte en cet automne 1306 à Sarzana et qui le chargea de sa mission était le cousin de Moreollo da Giovagallo [également un Malaspina]. L’épouse de ce dernier, Alasia Fieschi, était de son côté cousine avec l’évêque (gênois) Antonio di Nuvolone avec lequel les Malaspina étaient en guerre.

Pour plus de clarté, l’arbre généalogique de la branche « Spino Secco » des Malaspina. Elle était ainsi nommée en raison de ses armes où figurait une branche d’épines.

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L’arbre généalogique de la branche « Spino Secco » de la famille Malaspina, in Dante Dictionnary, par Paget Toynbee -Clarendon Press, Oxford, 1898

Peut-être fatigués d’un conflit qui paraissait sans fin, les adversaires étaient prêts à négocier et à s’entendre. Durant les sept dernières années, les embuscades, les coups de main, les saccages de bourgs et de châteaux s’étaient multipliés. En tout cas, Dante mena promptement l’affaire et le 6 octobre à 6 heures du matin, place de la Carcanzola a Sarzana, en présence de toutes les parties, un premier protocole d’accord fut signé, la paix définitive l’étant le 9 au château de Castelnuovo. Elle prévoyait l’annulation de tous les procès en cours, et la restitution de toutes les terres conquises pendant la guerre.

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La première page de l' »atto » qui donnait procuration à Dante pour négocier le traité de paix avec l’évêque de Luni.

La « Paix de Dante » se traduira par un rapprochement profond. Elle rétablit de facto l’unité du domus Malaspina. Ceux-ci purent dès lors, écrit Giorgio Inglese, « se concentrer sur la poursuite d’une alliance stratégique avec le roi d’Aragon, Jacques II. » ¹ [Ce dernier venait d’abandonner le royaume de Sicile à son jeune frère Frédéric II, pour devenir Roi d’Aragon.]

Au Chant VIII du Purgatoire [124-1226], Dante remercie avec une chaleur presque gênante l’ombre de Currado Malaspina, quand il la rencontre dans la « vallée des princes négligents »:

La fama che la vostra casa onora,
grida i segnori e grida la contrada,
sì che ne sa chi non vi fu ancora;
[La renommée qui fait honneur à votre maison,
chante les seigneurs et chante la contrée, 
si bien que l’on connaît sans y être encore allé;]

Cette ferveur peut s’expliquer par le fait que les Malaspina non seulement l’ait accueilli, mais aussi lui ait donné un rôle et une activité politique en lui confiant cette mission. Pourtant les Malaspina étaient de factions politiques plus ou moins éloignées de celle de Dante. Si Franceschino était un gibelin, que l’on peut considérer comme « guelfe-blanc-compatible », son cousin Moroello était —et restera— un allié des guelfes noirs de Florence. Pourtant, celui-ci semble avoir noué des liens étroits avec Moroello, c’est en tout cas ce qu’affirme Boccace. Cette proximité aurait été jusqu’à une intercession auprès des autorités florentines [guelfes noirs] pour permettre un retour de Dante dans sa ville natale.

Ce succès diplomatique de Dante révèle un pan peu connu de la vie du poète durant son exil et dont aujourd’hui, il reste peu de traces. Mais il dut certainement être chargé d’autres missions. On en voudra pour preuve, le fait qu’en 1321, Guido da Polenta, son hôte de Ravenne, l’envoya à Venise négocier un accord. C’est en revenant de cette ultime mission que Dante devait contracter la malaria, maladie dont il mourut.

  • Notes 
  1. Vita di Dante, una biografia possibile, parGiorgio Inglese, Carocci editore – Roma, 2015 – pp. 89-91. 
  2. Pour plus de détails sur cette paix on peut lire Castelnuovo, la pace di Dante e il tesoro dei vescovi par Adriana G. Hollet [Pdf].

 

René de Ceccatty : retrouver la légèreté de la poésie de Dante

René de Ceccatty : retrouver la légèreté de la poésie de Dante

René de Ceccatty est venu présenter sa nouvelle traduction de La Divine Comédie au Festival VO/VF de Gif-sur Yvette. Sa traduction a comme particularité d’être publiée dans la seule version française, sans note ni commentaire. Toutefois, le lecteur trouvera les clés essentielles du texte dans l’introduction avec cet espoir, «que le nouveau lecteur de Dante perdrait l’habitude de quitter le texte pour en lire en bas de page l’explication érudite ou la traduction dans une langue intelligible, habitude qui était devenue celle de tout lecteur contemporain, qu’il soit italien ou étranger».

Lors du débat Retraduire les classiques de ce festival, il a donné quelques clés de sa traduction. Voici ci-dessous la retranscription (légèrement raccourcie et éditée pour une meilleure lisibilité) de ses propos. Il y explique pourquoi il a voulu à son tour proposer une traduction, pour quelles raisons le texte n’est pas annoté, pourquoi sa traduction est versifiée en octosyllabes, et à quel point pour lui le rythme du texte est important.

Donner une lumière différente à un texte

«Il existe d’innombrables traductions de la Divine Comédie depuis le XIVe siècle, mais le traducteur a toujours l’intention de donner une lumière différente sur le texte original. J’ai une très grande admiration pour Jacqueline Risset, dont la traduction sert de référence actuellement, mais j’avais besoin de comprendre autrement certains passages. Surtout le texte de La Divine Comédie a été énormément étudié de manière académique, beaucoup annoté; il est devenu l’objet d’une étude, d’une recherche, plus que l’objet d’une lecture. Je me suis dis que peut-être des lecteurs, qui n’étaient pas spécialisés en littérature du XIVe siècle ni en histoire de Florence, avaient envie d’avoir accès à ce texte de manière plus immédiate.»

Au théâtre, le spectateur doit accrocher tout de suite le texte

«Tout texte poétique laisse une place à l’interprétation du traducteur. Dans un poème les termes sont choisis pour le sens mais aussi pour la forme. Tout traducteur de poésie sait qu’il va perdre quelque chose et il propose un pont entre le texte original et le lecteur d’une autre langue. Bien sûr l’interprétation est fondamentale, dans le cas d’un grand texte classique aux références très complexes comme l’est La Divine Comédie. D’autres choix doivent aussi être faits par le traducteur: ou bien l’on décide d’une traduction littérale, un mot pour un mot —beaucoup de traducteurs l’on fait—, mais cela implique dans le cas de Dante un lexique très complexe en français, qui ne sera pas toujours très exact et énormément de notes. J’ai fait du théâtre, et au théâtre il faut que le spectateur accroche tout de suite au texte. Il ne peut pas regarder un dictionnaire ou un carnet de notes pour comprendre ce qui est dit sur scène. J’ai essayé de trouver dans ma version un rapport similaire: peut-être que je n’ai fait comprendre au lecteur qu’une partie du texte, mais au moins cela lui permet de continuer la lecture.

Dante a écrit en un italien très parlé pour avoir un contact direct avec le public; son texte a un contenu théologique qui était toujours alors communiqué en latin. C’est bien sûr une gageure de sauter sept siècles et se demander si au XXIe siècle le public comprendra avec la même immédiateté que le faisait un lecteur florentin, certes cultivé, mais qui lisait la langue courante, qu’il entendait dans la rue.»

Trouver un rythme qui ait la même légèreté que l’hendécasyllabe italien

«Le rythme est un problème auquel tout traducteur de poésie est confronté. Il faut trouver un rythme en français qui ait la même légèreté que l’hendécasyllabe italien et en même temps, avoir un contrainte. C’est pour cela que j’ai choisi l’octosyllabe traditionnellement utilisé pour les chansons en français; il l’était par beaucoup de poètes de la Pleïade. C’est le vers de Charles d’Orléans qui écrivait dans une langue pure et facile à lire.» 

Privilégier un point de vue
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La nouvelle traduction de René de Ceccatty. Coll. Points

Le traducteur d’un texte classique est obligé de privilégier un certain point de vue. N’étant pas enseignant, je ne suis pas amené constamment à confronter devant un public d’étudiants le texte original et le texte français. Cette partie essentielle est supposée déjà acquise par le lecteur. Donc je ne me sens pas obligé de traduire un mot par un mot ni même de respecter la structure grammaticale de la phrase originale. J’ai privilégié un certain mouvement du texte, même si je n’ai pas pris de libertés folles en faisant dire au texte le contraire de ce qu’il dit. C’est un autre type de rapport de lecture.

Pour tout texte classique l’idéal serait que le lecteur  passionné ait accès à plusieurs traductions. C’est pour cela que je tiens à la comparaison avec la musique, car un passionné de musique ne se contentera pas d’une interprétation. Il existe de remarquables traductions de La Divine Comédie en prose, comme celle de Lammenais  [XIXe siècle]. Elle est d’une clarté extraordinaire au niveau du sens et d’une très grande élégance.

Mais mon cœur va vers Jacqueline Risset. Étant elle-même poète, elle avait trouvé quelque chose de magique. Elle a eu la très grande humilité de faire parler Dante comme elle parle elle-même dans ses poèmes, quand c’était possible. Quand ce ne l’était pas, c’est-à-dire lorsque la difficulté du texte était telle que cela aurait dénaturé le texte, elle a été beaucoup plus fidèle. Cela donne une impression de vie à la lecture et en même temps de difficulté de lecture.

• Ceux qui le souhaitent trouveront ci-dessous une captation des interventions de René de Ceccatty lors de ce débat, ainsi qu’une partie de sa traduction du Chant I de l’Enfer lue par Anne Brissier. L’intégralité de la table ronde, avec les interventions de Marie Cosnay sur sa nouvelle traduction des Métamorphoses d’Ovide et de Marie-Hélène Piwnik pour le Livre(s) de l’Inquiétude de Pessoa sera proposée sur le site du Festival.