Découvrir par hasard quatre traductions oubliées de la Divine Comédie. Ces textes d’Artaud de Montor, de Alexandre Masseron, de Alexandre Cioranescu et de François Mégroz sont aujourd’hui quasiment introuvables. Un gâchis, tant chacun offre une lecture renouvelée du chef d’œuvre de Dante Alighieri.

De gauche à droite: L’itinéraire de Dante et Virgile dans le Malebolge, pour le texte de François Mégroz (L’Âge d’Homme, 1992, p. 126), Illustration d’ouverture de Yan’ d’Argent pour le texte de Artaud de Montor (Garnier, date inconnue); le schéma du Purgatoire, pour le texte d’Alexandre Masseron (Albin Michel, 1948, p.24)
Parfois le hasard… celui d’une promenade dans la très parisienne Galerie Vivienne. Posée sur la table d’une librairie d’occasions traîne l’exemplaire fatigué d’une traduction de la Divine Comédie. Il contient en ouverture une gravure de Yan’ d’Argent illustrant le Chant VI de l’Enfer. L’ouvrage date du XIXe siècle. Sur la couverture, le nom du traducteur se détache: Le chevalier Artaud de Montor.
C’est le début d’une suite de découvertes fortuites et de trouvailles inattendues au gré de flâneries chez les bouquinistes, puis de recherches fastidieuses pour retrouver et rassembler des traductions de la Divine Comédie composées de plusieurs tomes dispersés.
À ce jour, j’ai réussi à en réunir quatre, la plus ancienne étant celle de Artaud de Montor, troisième version de sa traduction qui a été publiée l’année de sa mort en 1849 (mon édition de Garnier est plus tardive). La plus récente est celle de François Mégroz publiée entre 1992 et 1997 à L’Âge d’Homme. Alexandre Cioranescu —selon la base de données de la Bnf— a publié la sienne en 1968, aux éditions Rencontre de Lausanne, tandis que la publication des quatre volumes d’Alexandre Masseron s’est étalée de 1947, pour l’Enfer, à 1950, pour l’Index, chez Albin Michel
Des traductions « perdues » car introuvables
Aujourd’hui, ces traductions sont dites « perdues» car, tout simplement, elles sont quasiment introuvables. Quelques rares exemplaires, tous dépareillés, sont encore en circulation. Certains éditeurs ont disparu. Les bibliothèques publiques ne conservent pas leurs vieux exemplaires; un volume d’Alexandre Masseron en ma possession porte le tampon de la Bibliothèque de Carpentras, «sortie des collections». Enfin les éditeurs semblent prendre un malin plaisir à publier sans cesse de nouvelles traductions établies par de nouveaux traducteurs. Rare est celui qui survit à ce tapis roulant où le neuf chasse impitoyablement le vieux. Seuls André Pézard et Jacqueline Risset désormais à l’abri dans le temple de La Pléiade peuvent espérer survivre au temps.
Difficile de ne pas penser au Chant XI du Purgatoire, où Dante semble s’amuser de la vanité des hommes. Il laisse l’enlumineur Oderisi raconter le destin du condottiere Provenzano Salvini dont «dans toute la Toscane résonnait le nom et dont maintenant c’est à peine si dans Sienne on le murmure» et il conclut son discours avec cette phrase qui résume sa pensée: «La vostra nominanza è color d’erba, / che viene e va, e quei la discolora / per cui ella esce de la terra acerba» (v. 115-117).
Mais passons et regardons plus précisément nos quatre mousquetaires, car il faut du panache et de l’engagement pour se lancer dans la traduction de la Divine Comédie. Chacun a sa personnalité, sa culture, sa vision de Dante et c’est ainsi que l’on se retrouve avec une Comédie déclinée en quatre nuances. En est-il une meilleure que les autres? Le débat est, me semble-t-il, clos depuis longtemps: chaque traduction (et les traductions en français ne manquent pas!) offre une lecture différente de la même œuvre. Il en est des savantes, des précieuses, des littérales, des poétiques, des ratées… le nombre de déclinaison semble infini.
Impossible de hiérarchiser ces quatre traductions
Impossible donc de hiérarchiser ces quatre traductions (sur quels critères?) et de ranger dans telle ou telle catégorie l’une ou l’autre. Tout ce que l’on peut dire, c’est que chacun des auteurs, à des époques différentes, s’est efforcé de traduire avec le plus de cœur, cette œuvre et de faire en sorte que le public francophone puisse la faire sienne le plus facilement possible.
Du Suisse François Mégroz, on ignore pratiquement tout. Une notule des archives et notices biographiques vaudoises nous apprend qu’il était professeur d’italien dans le lycée Gymnase à Lausanne ainsi que sa date de naissance: le 25 mars 1910. Quant à son décès, «entre 2002 et 2006», dit la notice. Elle nous apprend aussi qu’il poursuivait «à 84 ans (donc en 1994 – Ndr) une traduction commentée de la Divine Comédie de Dante».
C’est celle-ci qui a été publiée aux éditions L’Âge d’Homme. François Mégroz était très certainement un amoureux de la Divine Comédie. Ce texte, nous dit-il dans sa brève introduction, en raison de sa construction métrique (la terzina rima), exerce un «charme presque magique sur le lecteur». Pour rendre la poésie de Dante accessible au lecteur francophone, il a privilégié la compréhension et la lisibilité.
F. Mégroz et «le charme presque magique» de la Divine Comédie
Son texte est en vers non rimés, dans un français simple et limpide qui en rend la lecture plaisante. Par exemple, ce passage du Chant X de l’Enfer, dans lequel Farinata interpelle Dante:
O Florentin qui dans la cité du feu / te promènes vivant, en parlant si courtoisement, / qu’il te plaise de t’arrêter en ce lieu. / Ta manière de parler prouve à l’évidence / que tu es natif de cette noble patrie, / pour laquelle je fus peut-être trop cruel.
(O Tosco che per la città del foco / vivo ten vai così parlando onesto, / piacciati di restare in questo loco. / La tua loquela ti fa manifesto / di quella nobil patrïa natio, / a la qual forse fui troppo molesto — v. 22-27).
Mais l’originalité de cette traduction tient à l’intégration des notes dans le texte de la poésie. Un choix au premier abord déroutant, mais qui se trouve pleinement justifié à la lecture, si l’on se place dans la situation d’un lecteur découvrant le texte.
Ces notes brèves, explicatives, sans renvoi à d’obscurs auteurs ou sources sont des modèles de concision et de précision. Par exemple, au Chant VIII du Paradis (vers 3) pour expliquer ce qu’est le «troisième épicycle»:
On sait que Ptolémée (IIe siècle après Jésus-Christ) faisait tourner toutes les «planètes» autour de la terre dans l’ordre suivant: Lune, Mercure, Vénus, Soleil, Mars, Jupiter et Saturne. Pour expliquer les irrégularités apparentes de leurs mouvements, il avait imaginé que chacune d’elle tournait «individuellement» sur un petit cercle, dont le centre était placé sur l’un des grands cercles concentriques à la terre. Ces petits cercles sont précisément les épicycles.
Dans cette logique d’une traduction didactique de la Comédie, plusieurs croquis placés à des endroits stratégiques permettent de comprendre et de visualiser «les étapes du voyage de Dante», mais aussi en deux tableaux au Chant XI «l’ordonnance de l’Enfer», ou l’itinéraire que suive les deux poètes dans le Malebolge, ou encore la disposition des esprits dans la «Rose des élus» au Chant XXXII du Paradis.
A. Cioranescu et les «bandelettes de l’appareil savant»
On ignore ce qu’Alexandre Cioranescu aurait pensé de la traduction et surtout du système de notes de François Mégroz, lui qui écrivait dans son Introduction:
Il est difficile de trouver un texte de la Divine Comédie, où le poème ne se trouve noyé dans des commentaires représentant deux ou trois fois son propre volume. On déchiffre, on épèle les vers, pressé qu’on est de dévorer les notes, parallèlement, et la lecture est une gymnastique du regard encore plus que de l’intelligence.1
Bien sûr son jugement sur «les bandelettes de l’appareil savant» qui momifient le poème doivent être nuancées puisque lui-même n’a pas hésité à rédiger un volumineux appareil de notes et commentaires qu’il a soigneusement rangé à la fin du deuxième et dernier volume de sa traduction.
Alexandre Ciorescu, né en Roumanie le 15 novembre 1911 et décédé le 25 novembre 1999, est un personnage étonnant par la multiplicité de ses centres d’intérêts. Rien de superficiel dans les activités de ce polyglotte, professeur de littérature comparée, dont on ne compte plus les publications savantes. Un volume d’hommage publié en 1991 par la Fondation culturelle roumaine de Madrid, nous apprend sa page Wikipedia, consacre pas moins de dix sections à son œuvre: philologie, littérature roumaine, française, italienne, espagnole, etc.
Est-ce parce qu’il a vécu l’essentiel de sa vie en exil que cette réincarnation de Pic de la Mirandole s’est intéressé à Dante, autre exilé célèbre, ou tout simplement a-t-il été poussé par son amour de la poésie, lui-même ayant écrit «deux planches de poésie» dans les années 1950?
«Se mettre en état de grâce dantesque»
Ses lectures ne se sont en tout cas pas limitées à la seule Comédie. Il a lu aussi attentivement les lettres du poète, La Monarchia… ce qui lui permet dans son introduction de donner une lecture passionnante de la Comédie et de la replacer dans l’ensemble de l’œuvre. Pour lui, la Comédie ne saurait se réduire à n’être qu’un poème théologique:
Son intention (à Dante – Ndr), il l’a dit lui-même, lorsqu’il indique, dans son traité De Monarchia, quelles sont les deux fins que Dieu a fixées pour tout jamais aux hommes: il s’agit d’un double bonheur, ici-bas et dans le ciel. (…) C’est la théologie qui nous enseigne les moyens de gagner la vie éternelle; mais la théologie ne peut rien pour notre vie ici-bas. Pis encore —et c’est de là que vient le mérite de Dante comme penseur politique— la théologie a tort de se mêler de ce qui n’est pas son domaine ou sa mission, et de prétendre assurer aux hommes les deux bonheurs à la fois.»2
Mais comment traduire une œuvre aussi complexe que la Comédie? Le travail philologique —affronter les pièges du texte et ceux des commentaires— n’est rien. Ce sont les difficultés purement littéraires qui constituent l’Everest du traducteur, pour lui:
Il faut se pénétrer d’un état d’esprit dont il n’est pas facile de se laisser envahir et qui, surtout, ne se commande point. Il faut se sentir ou se mettre en état de grâce dantesque —et l’un est aussi difficile que l’autre.3
Il faut croire que Alexandre Cioranescu a su atteindre cet «état de grâce»; sa traduction en vers libre est un modèle d’élégance et de concision. Voici, à titre d’exemple, le début du Chant VIII du Purgatoire:
C’était l’heure où s’empare un désir de rentrer / de l’âme des marins et attendrit les cœurs, / rappelant les adieux des doux amis absents, / et qui trouble d’amour le pèlerin nouveau, / lorsqu’il lui semble entendre un son lointain de cloches / pleurant la mort du jour qui s’éteint longuement;
(Era già l’ora che volge il disio / ai navicanti e ’ntenerisce il core / lo dì c’han detto ai dolci amici addio; / e che lo novo peregrin d’amore / punge, se ode squilla di lontano / che paia il giorno pianger che si more; — v. 1-6)
M. Artaud avait pris quelque chose de la physionomie anguleuse, ascétique de Dante
Dante ne laisse pas indifférent ses traducteurs. Le plus ancien de notre quatuor, qui vécut à cheval sur le XVIIIe et XIXe siècle4, Artaud de Montor a, écrit-il, été quasiment aspiré par l’œuvre du poète:
Je me suis, si souvent, si profondément, si amoureusement pénétré de la poésie de Dante, de son ton, de ses manières, de ses tours de phrase, de son originalité piquante, que tant d’exemples suivis sans adulation et sans contrainte, mais par l’effet d’un entraînement naturel, ont en quelque sorte déteint (en italique dans le texte original – Ndr) sur tous mes ouvrages.5
Un étroit compagnonnage qui marquera aussi son physique. Lamartine qui fut, dit-il, «son disciple en diplomatie italienne et en intelligence des poètes de cette terre de toute poésie», le montre habité à ce point par Dante, «qu’il avait transfusé son sang dans l’ombre du poète toscan. La figure même de M. Artaud avait pris quelque chose de la physionomie anguleuse, plombée, ascétique, que les peintres donnent au visage de Dante, allongé et amaigri sous son laurier».6
C’est en 1805, à Florence, que ce diplomate de carrière va découvrir Dante et la Divine Comédie, initié par «d’habiles Florentins». Mais à l’aube du XIXe siècle, l’œuvre du poète est quasiment inconnue en France. Il y a bien eu quelques traductions, que Artaud de Montor balaie d’une phrase
Je parle de Grangier, de d’Estouteville, de Moutonnet et de Rivarol, dans mes notes, et toujours avec la convenance nécessaire, parce qu’il s’agit de prédécesseurs qui ont fait, dans leur temps, aussi bien qu’il pouvaient faire.7
Choisir entre sept ou huit sens différents
Il se donne donc la tâche de faire découvrir au public français le texte du poète qu’il admire, mais d’abord il faut le traduire. Ce sera l’objet d’une «constante étude»: «chacun de ses vers (de la Divine Comédie – Ndr) a été comme manié par moi, pendant plus de quarante années». Hésitant «à saisir l’expression qui convenait»; il a rencontré parfois «des passages de Dante qui présentaient sept, huit sens différents. Je me suis livré à des méditations de mois entiers; et enfin sur ces sept ou huit sens, j’en ai choisi un de guerre lasse».8
Un travail acharné qui s’est concrétisé en trois traductions différentes publiées en 1812-1813, 1830 et enfin 1849, avec cette innovation —pour l’époque— dans cette dernière édition de réunir en un seul volume l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis, car:
Le poème de Dante est un tout qui a son but, ses vues distinctes, ses enchaînements, ses mystères. Tout cela marche ensemble, ne s’arrête jamais. C’est à un résultat déterminé qu’il faut que le lecteur se laisse conduire.9
Cet âpre travail, ces immenses efforts, furent-ils à l’époque reconnus? Lamartine en fidèle disciple s’avoue partial et… nuancé:
Jusqu’ici je n’ai pu lire avec une complète sécurité de sens le poème de Dante que dans l’édition en deux langues de M. Artaud, et en contrôlant à chaque instant le texte par le commentaire. M. Artaud n’était pas poète, j’en conviens; mais il était savant. Dante était assez poète pour deux10
Cette traduction en prose, pour imparfaite qu’elle soit, sera abondamment utilisée et reprise par la suite, par Lamartine mais aussi par d’autres comme le dira à l’époque méchamment Granier de Cassagnac dans la Revue des deux mondes:
M. Artaud est le père d’une famille de traducteurs qu’il a nourri de sa substance comme de petits pélicans. Ils auraient pu avoir meilleure table.11
Quant à dire que cette traduction n’est pas poétique, chacun peut en juger, celle-ci étant disponible sur Wikisource, avec la reprise des illustrations de Yan’ Dargent réalisées pour une édition Garnier de 1879. En guise de mise en appétit pour découvrir cette traduction, voici, l’ouverture du Chant XXIV de l’Enfer:
Dans la partie de l’année encore jeune, où le soleil, sous le signe du Verseau, commence à réchauffer ses rayons, et les jours vont conquérir la longueur de temps que les nuits leur avaient enlevée ; lorsque le givre imite, au milieu de nos champs, dans sa durée incertaine, la couleur de la neige, sa blanche sœur, le villageois qui n’a pas de nourriture à donner à ses bestiaux, se lève, sort, trouve la campagne argentée par la gelée, et, se frappant lui-même, dans son dépit, retourne à sa maison, se livre à des plaintes douloureuses, comme l’infortuné qui ne sait pas ce qu’il faut faire ; puis il renaît bientôt à l’espérance, en voyant la face du monde ranimée en un instant ; enfin, il prend sa houlette, et chasse devant lui, au dehors, ses troupeaux affamés»
(In quella parte del giovanetto anno / che ’l sole i crin sotto l’Aquario tempra / e già le notti al mezzo dì sen vanno, / quando la brina in su la terra assempra / l’imagine di sua sorella bianca, / ma poco dura a la sua penna tempra, / lo villanello a cui la roba manca, / si leva, e guarda, e vede la campagna / biancheggiar tutta ; ond’ ei si batte l’anca, / ritorna in casa, e qua e là si lagna, / come ’l tapin che non sa che si faccia ; / poi riede, e la speranza ringavagna, / veggendo ’l mondo aver cangiata faccia / in poco d’ora, e prende suo vincastro / e fuor le pecorelle a pascer caccia. — v. 1-15)
Rendre abordable la Comédie, le défi d’A. Masseron
Un siècle plus tard, Alexandre Masseron12 s’empare à son tour de la Divine Comédie. Son projet est modeste et ambitieux:
rendre La Divine Comédie aussi facilement abordable qu’il est possible à des Français cultivés, mais qui ne sont point des spécialistes du moyen âge, et qui n’ont peut-être que des idées confuses sur les querelles des Blancs et des Noirs ou sur les moyens mis en œuvre pour se «décaver» par les Siennois de la brigata spendereccia, en bref aux «honnêtes gens» de chez nous.13
Pour cette tâche, il est loin d’être démuni. Avocat, brièvement maire de Brest à la Libération, passionné par la Bretagne et son patrimoine, cet italianiste est spécialiste de saint François d’Assise —il traduit les Fioretti— et donc également du Somme Poeta et de son œuvre. On ne sera pas surpris qu’il ait écrit un petit opuscule intitulé, Dante Alighieri, le grand poète qui tant aima saint François14 ni de la modestie de cet immense connaisseur de l’œuvre. Il n’hésite pas à comparer la Divine Comédie à une cathédrale, mais ajoute-t-il:
Cette cathédrale est si élevée qu’il est indispensable d’avoir à sa disposition quelques échafaudages pour pouvoir en admirer toutes les parties. Mais les échafaudages sont encombrants et masquent la beauté du monument. Quand ils ont rendu les services en vue desquels ils avaient été construits, il n’y a plus qu’à les jeter à terre. (…) Et si on ne le fait pas, on court le risque de prendre des charpentes pour les tours de Notre-Dame.
Chacun aura compris que les commentaires des dantologues sont ces échafaudages, et celui qui se définissait comme dantophile concluait:
Pour être un dantophile, l’une des premières conditions est d’apprendre à se méfier des dantologues: beaucoup de ceux-ci sont des maniaques. il serait inutile de ne pas ajouter qu’il n’y a point de manie plus innocente…
L’hommage à Henri Hauvette
On ne lit aucun mépris de sa part et ce d’autant plus qu’il avait une relation forte avec Henri Hauvette, dantologue s’il en est, dont la traduction de la Divine Comédie (parue en 1927) est aujourd’hui également perdue; elle était déjà «à peu près introuvable» au temps d’Alexandre Masseron:
Mon but n’a été que de continuer et de développer sur un plan plus vaste l’œuvre de mon savant et regretté ami. S’il avait vécu15, je ne lui aurais demandé que le plaisir et l’honneur de lui apporter mon modeste concours. Et peut-être cette traduction eût-elle été signée de nos deux noms.16
Mais traduire c’est aussi trahir. Alexandre Masseron s’avoue coupable et de prendre en exemple le vers 30 du Chant I de l’Enfer, où le poète après une nuit d’angoisse reprend sa marche cahin-caha: «sì che ’l piè fermo sempre era ’l più basso»:
Il y a au moins une douzaine de manière de le traduire, et chacune d’elles peut être appuyée de l’autorité de quelque célèbre dantologue: toutes ces autorités sont également irréfragables, mais une seule est bonne; qui me garantira que je l’aie suivie ? Il reste d’ailleurs une autre hypothèse , et que l’on ne saurait écarter a priori: c’est que Dante se soit moqué de nous…»17
Dans l’édition retrouvée d’Albin Michel, ce vers est traduit: «en sorte que le pied affermi était toujours plus bas».
Au Paradis, l’ouverture du Chant XXXI, moment où Dante découvre la Rose céleste, souffre de moins d’ambiguïté et sans doute, se fit-il un grand plaisir à traduire ce passage. (À noter que A. Masseron, traduit, comme le fit H. Hauvette terzina par terzina)
1. En forme donc de rose m’apparaissait la sainte milice que le Christ épousa de son sang;
4. mais l’autre, qui en volant voit et chante la gloire de Celui qui embrasse d’amour, et la bonté qui la fit si grande,
7. comme un essaim d’abeilles, qui tantôt entre dans les fleurs et tantôt s’en retourne là où son butin prend sa saveur,
10. descendait dans la grande fleur qui s’orne de tant de feuilles , et de là remontait où son Amour séjourne éternellement.
13. Tout leur visage était de flamme vive, leurs ailes d’or, et le reste si blanc qu’aucune neige n’arrive à ce terme.
15. Descendant dans la fleur de degré en degré, ils y versaient la paix et l’ardeur qu’ils acquéraient en jouant de leurs ailes.
(In forma dunque di candida rosa / mi si mostrava la milizia santa / che nel suo sangue Cristo fece sposa; / ma l’altra, che volando vede e canta / la gloria di colui che la ’nnamora / e la bontà che la fece cotanta, / sì come schiera d’ape che s’infiora / una fïata e una si ritorna / là dove suo laboro s’insapora, / nel gran fior discendeva che s’addorna / di tante foglie, e quindi risaliva / là dove ’l süo amor sempre soggiorna. / Le facce tutte avean di fiamma viva / e l’ali d’oro, e l’altro tanto bianco, / che nulla neve a quel termine arriva. / Quando scendean nel fior, di banco in banco / porgevan de la pace e de l’ardore / ch’elli acquistavan ventilando il fianco. — v. 1-18)
Un simple crayonnage
Le hasard seul m’a conduit sur le chemin de ces quatre traducteurs. Leur nom m’était pour certains inconnu, quant aux autres, j’en avais connaissance de manière indirecte par des citations ou par leur présence dans des bibliographies. Leur traduction, leurs commentaires et leur lecture de l’œuvre de Dante sont une leçon de modestie devant le poème. Chacun au fond ne cherche qu’à partager le plaisir qu’il a ressenti à lire la Comédie et en même temps reconnaît que la traduction, si elle est une nécessité, est chose quasi impossible. Alexandre Cioranescu le dit à sa manière. Le traducteur, écrit-il, ne saurait présenter au lecteur,
qu’un simple crayonnage de ce que Dante seul avait su peindre. Mais ce croquis, s’il est fidèle, clair et cohérent, devrait suffire pour convaincre que Dante avait raison, lorsqu’il affirmait que son art était petit-fils de Dieu.18