Le 27 avril 1937 Antonio Gramsci s’éteignait dans une clinique romaine. Fondateur et dirigeant du Parti Communiste d’Italie, il était aussi un linguiste, un philosophe et un penseur politique. Sans être un dantologue, il avait réfléchi sur La Divine Comédie et en particulier sur le Chant X de l’Enfer sur lequel il a écrit un essai fameux.
Août 1929. Dans sa cellule de la prison de Turi dans les Pouilles, le détenu 7047, Antonio Gramsci, écrit sur une petite table qu’il a fait fabriquer à ses frais. Il a un genou posé sur un tabouret. Il se lève souvent pour marcher et réfléchir. Il termine un courrier qu’il va adresser à sa belle-sœur Tatiana Schucht. Dans cette longue lettre, datée du 26 août, il écrit cette phrase intrigante:
J’ai fait sur le chant de Dante une petite découverte (una piccola scoperta) que je crois intéressante.
Le chant en question est le Chant X de l’Enfer, celui des « hérétiques”.
En 1929, lorsque Gramsci écrit sa lettre, les fascistes sont au pouvoir depuis trois ans. Les autres membres de la direction du Parti Communiste italien qu’il a fondé et dirigé sont soit en prison, comme lui, soit en exil à Paris. Il n’est relié au monde extérieur que par sa belle-sœur, Tatiana Schucht. Elle est la personne autorisée à lui rendre visite. C’est à elle que sont adressées ces lettres —lues par la direction de la prison— qu’elle recopie ensuite pour les retransmettre à leurs véritables destinataires. L’économiste Piero Saffra assure, en deuxième rideau, les relations avec la direction du PC d’Italie installée à Paris.
Dans sa prison Gramsci est totalement isolé
Crève-cœur pour cet intellectuel, la direction de la prison ne l’autorise à détenir dans sa cellule que quatre livres simultanément, appliquant ainsi à la lettre le réquisitoire du procureur Michele Isgro’ lors du processone (maxi-procès) qui le vit condamné à vingt ans de prison:
Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans.
Dans sa prison, Gramsci, gravement malade, est isolé politiquement, intellectuellement et affectivement. Son épouse Giulia vit à Moscou avec les deux enfants du couple et donne rarement de ses nouvelles. Lui ne cesse d’écrire, composant au fil des années ses Quaderni del Carcere et rédige une importante correspondance. Elle sera regroupée plus tard dans un recueil, les Lettere dal Carcere.
Gramsci en 1922 — auteur inconnu
Gramsci n’est pas à proprement parler un dantologue mais il a pour Dante une «longue fidélité». Toutefois, il ne voyait pas matière à tirer des enseignements politiques immédiats. Comme l’explique Noemi Ghetti, pour Gramsci, «la doctrine politique de Dante à la différence de celle de Machiavel n’a pas d’écho dans l’époque moderne»1.
Pourtant, dans la lettre qu’il écrit juste après son arrestation, il demande à sa logeuse romaine, la gentilissima signora Clara Passarge, de lui envoyer quelques livres qu’il n’a pas pu emporter et surtout de lui procurer «une Divine Comédie en édition bon marché, car j’avais prêté mon exemplaire». Cette lettre sera saisie par la police et ne parviendra jamais à sa destinataire. Pourtant encore, relève Raul Mordenti, Dante est présent dans les Cahiers, où son prénom (Gramsci n’utilise jamais le nom Alighieri) apparaît dans 105 occurrences, et dans ses Lettres, 26 fois.2
Le chant de Farinata ou celui de Cavalcante
En dépit de cette ambivalence, Gramsci va se lancer dans l’étude du Chant X de l’Enfer, et rédiger à partir de sa «petite découverte» une longue nota dantesca qui coure sur dix chapitres du Cahier n°4.
Mais d’abord peut-être faut-il rappeler que ce chant est articulé autour de deux personnages: Farinata degli Uberti et Cavalcante Cavalcanti. Le premier est un noble florentin qui fut l’un des chefs gibelins lors de la sanglante bataille de Montaperti (1260) qui vit la défaite des troupes guelfes. Le second est également d’une des grandes familles nobles florentines, mais guelfe.
Traditionnellement, le Chant X est présenté comme le « chant de Farinata ». En effet, c’est lui que Dante rencontre en premier. Dressé à mi-corps dans sa tombe en feu, il semble défier le sort auquel son hérésie l’a condamné. Calvacante Cavalcanti, n’apparaît qu’ensuite, et en regard de Farinata, il paraît bien falot: il reste à genoux et une seule question semble l’obséder: le destin de son fils, Guido. Pourquoi n’accompagne-t-il pas Dante? Cela veut-il dire qu’il est déjà mort?
Des requêtes déroutantes
Ce chant, résume Umberto Carpi, est traversé de tensions: les revendications de Farinata (en particulier, pour cet exilé sa citoyenneté florentine), la demande angoissée de Cavalcante à propos de son fils Guido et de nombreux non-dits dont en particulier celui-ci:
(ce chant) vibre d’une histoire récente qui a traversé les générations: dans la lointaine (année) 1266, dans une tentative de pacification entre les partes, une fille de Farinata a été donnée comme épouse à Guido.3
Dans sa lettre d’août 1929 Gramsci ne précise pas en quoi consiste sa «petite découverte» mais ses requêtes à Tania Schucht sont déroutantes. Il estime par exemple nécessaire de
rassembler les éléments historiques qui prouvent comment, par tradition, de l’art classique au Moyen Âge, les peintres ont refusé de reproduire la douleur sous les formes les plus élémentaires et les plus profondes (douleur maternelle): dans les peintures pompéiennes, Médée qui égorgea les enfants qu’elle eut avec Jason est représentée avec son visage couvert d’un voile, car le peintre considère qu’il est surhumain et inhumain de donner une expression à son visage4
En fait, décrypte Marilù Oliva, «il souhaite confronter l’expression de la damnation dans l’épisode des hérétiques (le Chant X — Ndr) avec l’esthétique classique de la douleur, comme cela est attesté dans les peintures pompéiennes.»5
Cavalcante ne peut voir le présent
En tout cas, l’étude de ce chant est importante pour Gramsci. C’est le point n° 5 du plan de travail “de prison” (si l’on peut dire) qu’il rédige sur la première page de son premier Cahier le 8 février 1929. Dans la réalité, il ne rédigera sa «nota dantesca», qui occupe dix paragraphes du Cahier n° 4 (§ 78 à 88), plus tard: entre 1930 et 1932.
De ce long texte, de ce «schéma» dit Raoul Mordetti, on peut retenir quelques idées forces et en premier lieu une ré-interprétation du Chant X comme étant le chant de Cavalcanti et non celui de Farinata. En effet, dit en substance Gramsci, c’est le père de Guido qui subit réellement la loi du contrappasso réservé aux hérétiques. C’est lui écrit-il «qui est le puni du giron», car il se trouve dans un « cône d’ombre” qui l’empêche de voir le présent et donc de savoir si son fils Guido est vivant ou mort:
Quelle est la position de Cavalcante, quel est son tourment ? Cavalcante voit le passé et voit l’avenir, mais il ne voit pas le présent (…) Dans le passé Guido est vivant, dans l’avenir Guido est mort, mais dans le présent? Est-il mort ou vivant? C’est cela le tourment de Cavalcante, son souci lancinant, son unique pensée dominante.6
Benedetto Croce, ce «pape laïque de la culture italienne»
Mais s’agit-il comme il l’avait annoncé dans la lettre de 1929 d’une critique des analyses du philosophe, écrivain et homme politique Benedetto Croce, qui domine alors le paysage intellectuel italien? Il s’attaquerait dans ce cas à celui qu’il a qualifié de «pape laïque de la culture italienne». En tout cas, écrivait-il, sa «petite découverte (…) corrigerait en partie une thèse trop absolue de B. Croce sur La Divina Commedia».
En première lecture, les paragraphes 78 à 88 du Cahier n° 4 consacrés au Chant X ne permettent pas de le dire nettement tant la pensée de Gramsci paraît foisonnante et le lecteur non averti peut perdre le fil. En fait, explique Raoul Mordenti il procède en
n’articulant pas de manière linéaire les différences (à la manière de Saint Thomas) mais éclaircissant de manière dialectique un noyau, l’élargissant en plusieurs directions et dimensions et le faisant quasiment exploser; ceci est le mode de pensée d’Antonio Gramsci.7
Un noyau central qui «contient tout»
Il faut donc imaginer une pensée qui se développe sur le modèle d’une coquille d’escargot ou si l’on préfère d’une spirale, à partir d’un noyau central, qui «contient tout». Ce point de départ tient dans la première phrase du paragraphe 78 du Cahier n° 4: «Questions sur “structure et poésie” selon Benedetto Croce et Luigi Russo».
En fait, Gramsci veut s’opposer à l’interprétation de B. Croce qui «en séparant la « structure” et la poésie, la littérature et la vie, nie l’unité du Chant.» Pour cela il va s’appuyer sur six vers du Chant X (v. 67-72) qui sont le moment fort du drame que vit Cavalcante:
`Quelle est la position de Cavalcante, quel est son tourment? Cavalcante voit dans le passé et voit dans l’avenir, mais il ne voit pas le présent (…) Dans le passé Guido est vivant, dans l’avenir Guido est mort, mais dans le présent? Est-il mort ou vivant? C’est cela le tourment de Cavalcante, son obsession, son unique pensée dominante. Quand il parle, il questionne à propos de son fils; quand il entend « était” (ebbe), le verbe au passé, il insiste et la réponse tardant, il ne doute plus: son fils est mort; il disparaît dans le tombeau ardent.(§ 78)
Gramsci plus loin poursuit à propos du dialogue final avec Farinata:
Dante ne l’interroge pas seulement pour «s’instruire», il l’interroge car il se sent encore coupable de la disparition de Cavalcante. Il veut que le nœud qui l’empêche de répondre à Cavalcante soit dénoué; il se sent coupable devant Cavalcante. Cette pièce structurelle n’est pas seulement structure, donc, c’est aussi de la poésie, c’est un élément nécessaire du drame qui a eu lieu.
La décevante réponse du professeur Cosmo
On pourrait encore détailler, mais en fait Gramsci n’ira guère plus loin. Sans doute manque-t-il d’ouvrages pour alimenter sa réflexion. Quoiqu’il en soit, il va envoyer en 1931 ce « schéma » pour avis, à son «vieux professeur de l’Université» Umberto Cosmo, qui est un spécialiste de Dante et de saint François d’Assise. Celui-ci valide sa thèse et poliment lui conseille de continuer sa recherche, en l’étayant d’autres exemples puisés dans l’Enfer et le Purgatoire. En particulier, il écrit:
Il me semble plus difficile de prouver que l’interprétation endommage d’une manière vitale la thèse de Croce sur la poésie et la structure de la Comédie. Sans doute aussi la structure de l’opéra a valeur de poésie. Avec sa thèse Croce réduit la poésie de la Comédie à quelques traits et perd quasiment tout l’enchantement qui s’en dégage.8
Gramsci répondra en retour,
Si je voulais écrire un essai pour publication, ces écrits ne seraient pas suffisants (ou du moins, ils ne me sembleraient pas suffisants, entraînant un état d’esprit de retenue et d’insatisfaction), et écrire quelque chose par moi-même, pour passer le temps, non cela vaut la peine de déranger des monuments aussi solennels que les «Studi Danteschi» de Michele Barbi. La littérature de Dante est si pléthorique et prolixe, que la seule justification pour écrire me semble être de dire quelque chose de vraiment nouveau, avec la plus grande précision et le moins de mots possibles. Il me semble que Cosmo souffre un peu de la maladie de Dante: si ses suggestions étaient prises à la lettre, il faudrait écrire un livre entier. Je suis satisfait de savoir que l’interprétation du Canto que j’ai esquissé est relativement nouvelle et mérite d’être discutée; pour mon humanité de prisonnier cela suffit à me faire distiller quelques pages de notes qui a priori ne me paraissent pas superfétatoires.
Une correspondance cryptée avec Togliatti?
Fin de l’histoire? Non une théorie, développée notamment par Angelo Rossi dans Dante corriere segreto fra Gramsci e Togliatti voudrait que les lettres échangées entre Gramsci et Cosmo ait en fait été des courriers cryptés entre la direction du Parti communiste italien, en particulier son secrétaire général Palmiro Togliatti, qui est à Moscou, et le prisonnier. Le 20 septembre 1931, Gramsci écrit à Tatiana où il reprend les éléments clefs de son essai sur le Chant X. Pour A. Rossi,
Aujourd’hui, il n’y a plus de doute que la lettre de Gramsci s’inscrivait dans une correspondance serrée avec Tatiana et Straffa et que ce dernier était en connexion avec Togliatti. Ce canal était vital pour Gramsci, qui l’a protégé par une conduite respectant rigoureusement les règles pénitentiaires, pour éviter la censure et d’autres restrictions.
Mais peut-on le suivre lorsqu’il affirme que
la question du Chant X met en lumière un point particulier: c’est là que se trouve l’unique référence claire à Togliatti dans toute la correspondance de la période carcérale.
Cette référence, il va la chercher dans une lettre (du 7 mai 1932 !) de Tatiana, où elle fait allusion à une réponse qu’elle a reçu d’un certain « Piero ». Celui-ci, dit-elle a fait des recherches sur la question de Farinata et a retrouvé un article signé par Gramsci publié dans un journal turinois en 1918. Il s’agissait d’une critique d’une pièce de théâtre titrée « Il cieco Tiresia” (Tirésias l’aveugle). Cette pièce raconte l’histoire d’une jeune fille qui après avoir prédit la fin de la guerre en 1918 devient aveugle. Piero terminait son anecdote en disant «il ricordo divertirà Nino» (“ce souvenir amusera Nino”, c’est-à-dire Antonio Gramsci)
Cette histoire peut-être interprétée de diverses façons, sachant que l’on ignore l’identité de ce « Piero”. L’anecdote de la critique de la pièce de théâtre exhumée plusieurs années après sa publication est troublante. Il faut que ce Piero ait connu —et prêté attention— à l’activité journalistique de Gramsci à cette époque. C’était le cas de Togliatti.
Gramsci serait plutôt identifié à Cavalcante
Le jeu littéraire autour du Chant X masquerait des échanges politiques par le jeu des analogies. Ses camarades de parti le regarderait comme un modèle de fermeté et stoïcisme, comme un Farinata moderne, dressé dans sa cellule, comme l’était le chef gibelin dans sa tombe. Gramsci dans sa réponse, c’est à dire dans son essai, se décrit plutôt comme Cavalcante, ignorant du présent, coupé qu’il est de pratiquement toutes les informations, en particulier de la situation du parti et de mouvement communiste international.
Nous ne saurons sans doute jamais ce qu’il en était mais on peut avancer que si communication il y eut par ce biais littéraire entre la direction du PC d’Italie et son dirigeant emprisonné, il n’en reste que bien peu de traces. Laissons la conclusion à Marilù Oliova: «L’hypothèse est suggérée par les seuls amateurs de policiers, mais cela verrait certainement une œuvre de quelques milliers de pages réduite à une éléphantesque et énigmatique fiction»9
Illustration: La cellule de Gramsci à Turi, dans les Pouilles. Photo: Ferdinando Dubla — CC-BY-SA 3.0
Comment célébrer en France le Dantedì, cette journée consacrée au poète florentin? Une date d’autant plus importante que 2021 est l’année du 700e anniversaire de sa mort. La réponse se trouve à dix pas de la Sorbonne, devant le Collège de France. Dans un petit jardin engazonné, se dresse une sombre statue de bronze de Dante comme si le poète n’avait jamais quitté le Quartier latin où, paraît-il, il étudia.
Il n’est pas certain que les rois de France auraient apprécié cette installation, tant le Sommo poeta les malmène dans son œuvre. Il suffit pour s’en convaincre de lire l’implacableChant XX du Purgatoire. Hugues Capet, le fondateur de la dynastie capétienne, n’y a pas de mots assez durs à l’encontre des descendants de sa lignée.
De cette charge en règle, émerge la figure de Charles d’Anjou (frère de Saint Louis). C’est lui qui a anéanti les espoirs de restauration du Saint Empire Romain Germanique en faisant exécuter sur la grand place de Naples après l’avoir défait à la bataille de Tagliacozzo Conradin (Corradino), le dernier héritier de la dynastie Hohenstaufen.
Cet événement aura en Italie une importance considérable, le parti gibelin ne se remettant jamais de cette perte. Dante, pour sa part, ne pourra que se désoler de cette Italie abandonnée, par celui qui —estimait-il— aurait du occuper le siège de César, c’est-à-dire l’Empereur. Dans le Chant VI du Purgatoire il se lamente «che ’l giardin de lo ’mperio sia disertoce» (“que le jardin de l’empire soit abandonné” — v. 105).
«De Florence, il crèvera la panse»
Charles de Valois, qui une trentaine d’années plus tard descendit aussi en Italie, est traité avec guère plus d’aménité. Il est vrai qu’il fut celui qui provoqua la défaite des guelfes blancs de Florence en 1301 et donc l’exil de Dante. Ce dernier —par la voix d’Hugues Capet— est féroce, n’hésitant pas à le traiter de “Judas”:
Sanz’ arme n’esce e solo con la lancia
con la qual giostrò Giuda, e quella ponta
sì, ch’a Fiorenza fa scoppiar la pancia.
(Il sortira sans arme avec la seule lance / avec laquelle joua Judas, et il la poussera / si fort, que de Florence il crèvera la panse. -— 73-75)
Le dernier représentant de la dynastie, Philippe le Bel, responsable du « soufflet d’Anagni” contre le pape (et peu importe qu’il s’agisse de Boniface VIII, l’ennemi juré de Dante), n’est pas épargné non plus.
Le pape Clément V, un «pasteur sans loi»
L’ire du Sommo poeta s’étend aussi aux papes « français » et en particulier au gascon Bertrand de Got, Clément V. Il est coupable à ses yeux, pêle-mêle, d’avoir ordonné la suppression de l’ordre des Templiers (une responsabilité partagée avec Philippe le Bel), d’avoir accepté d’installer la papauté, hors de Rome, en Avignon, et peut-être surtout d’avoir enrichi toute sa famille. Un péché de simonie qui lui vaudra, à sa mort, d’être plongé la tête la première dans un des trous en feu du huitième cercle de l’Enfer, celui réservé aux simoniaques (L’Enfer, Chant XIX). Il y écrasera ses prédécesseurs Nicolas III et Boniface VIII:
ché dopo lui verrà di più laida opra,
di ver’ ponente, un pastor sanza legge,
tal che convien che lui e me ricuopra.
(car après lui viendra du ponant, un pasteur sans loi, / chargé d’actions encore plus infâmes, / qu’il convient qu’il nous recouvre lui et moi. — v. 82-84)
Mais on ne saurait réduire la présence française dans l’œuvre de Dante à ces seules figures d’autorité. À une époque, où les frontières que nous connaissons sont loin d’être figées, les échanges de toutes natures sont nombreux et féconds, en particulier dans le domaine de la culture et de la littérature et donc de la poésie. Dans le Chant V de l’Enfer, le livre que lisent les deux amants Francesca et Paolo avant d’être occis par le mari jaloux est Galehaut, un roman français.
Mais surtout l’une des matrices de la poésie dantesque est celle des troubadours occitans. Difficile d’imaginer le dolce stil nuovo sans leur apport. Et Dante lui-même le reconnaît de bonne grâce. Il ne cesse de citer et célébrer les Bertrand de Born, Giraud de Borneil, Aimeric de Belenoi, Aimeric de Péghilan ou encore Folquet de Marseille.10, et bien sûr Arnaut Daniel auquel il rend un hommage appuyé dans le Chant XXVI du Purgatoire, en lui consacrant quelques vers en occitan:
Ieu sui Arnaut, que plor e vau cantan ;
consiros vei la passada folor,
e vei jausen lo joi qu’esper, denan.
(Je suis Arnaut, qui pleure et va chantant ; / je vois avec souci ma folie passée, / et devant moi la joie dont j’espère jouir. — v. 142-144)
Il n’existe aucune preuve de la présence de Dante à Paris
Détails du panneau de la rue du Fouarre (Paris, 5e arrondissement)
Mais tout ceci ne répond pas à la question: pourquoi cette statue est-elle installée à quelques pas de la Sorbonne ? La réponse se trouve deux cent mètres plus bas en descendant vers la Seine, rue du Fouarre. Un panneau historique de la Ville de Paris, affiche fièrement que «Dante y séjourne en 1304». Cette double affirmation mérite d’être étudiée de près. Dante est-il venu à Paris, et si tel est le cas était-ce en 1304?
Il n’existe aucune « preuve” d’un éventuel séjour de Dante en France (dans son acception actuelle) et plus précisément à Paris, mais «Il ne paraît pas illogique, comme le remarque Alessandro Barbero, que Dante ait décidé de voir en personne, le plus important centre d’études au monde, où avait enseigné —avant de mourir assassiné à la cour papale d’Orvieto, lorsque Dante avait dix-sept ans— le grand Siger de Brabant, que le poète rencontrera avec une admiration stupéfaite au Chant X du Paradis»11
La «terre de France» est citée sept fois dans La Divine Comédie
Au total, Mirco Manuguerra recense sept passages12 dans La Divine Comédie qui se réfèrent directement à la «terre de France». Ce sont: Les sépultures d’Arles 13; Odisiri da Gubbio enlumineur à Paris 14; Arnaut Daniel 15, le Rhône 16; Paris de nouveau avec Siger de Brabant et la rue du Fouarre 17; une révolte populaire contre Philippe le Bel qui manipulait la monnaie 18; une disputio entre un bachelier et un Maître à la Sorbonne 19.
Toutefois, il est difficile de déterminer s’il s’agit d’éléments autobiographiques ou si Dante a puisé dans des ouvrages qu’il avait à sa disposition ou encore utilisé les témoignages de connaissances. Par exemple, le passage du Chant XXIV du Paradis où il est interrogé par St Pierre sur la foi, ne permet pas de trancher. Certes, le texte montre une évidente familiarité avec la pratique des écoles parisiennes, mais en Italie se trouvaient aussi des professeurs qui avaient enseigné à Paris et qui avaient importé les méthodes parisiennes. C’était le cas, par exemple, de Remigio de’ Girolami qui enseignait chez les Dominicains de Santa Maria Novella à Florence.
«Il parti étudier à Bologne et puis à Paris»
Pour trancher sur la réalité de ce séjour parisien, il ne reste que les témoignages des commentateurs anciens. Ils sont deux à affirmer que Dante s’est rendu à Paris. L’un, Giovanni Villani, un contemporain de Dante, —son voisin du quartier San Pietro, précise-t-il— qui chroniqua la vie florentine, écrit:
le dit parti blanc (Dante) fut chassé et banni de Florence, et partit étudier à Bologne et puis à Paris20
Une affirmation reprise par Boccace, qui évoque trois fois ce séjour dans son Trattatello in laude di Dante, et notamment dans ce passage:
Mais comme il voyait de toutes parts se fermer la possibilité d’un retour, et de jour en jour devenir vain son espoir, non seulement en Toscane, il abandonna l’Italie, passa les montagnes qui séparent de la province des Gaules, et partit à Paris pour y suivre (les leçons) de philosophie naturelle et de théologie.
Jusque là Villani et Boccace se rejoignent, et leurs affirmations seraient cohérentes avec la date affichée sur le panneau de la rue du Fouarre: 1304. À cette date, en effet Dante avait quitté les guelfes blancs et «fatta parte per te stesso». Il est très probable (mais là encore aucune certitude) qu’il se soit rendu à Bologne pour étudier la philosophie. Il pourrait sembler logique qu’il ait continué son chemin et se soit rendu ensuite à Paris.
En 1304, Dante avait tout intérêt à ne pas s’éloigner de Florence
Mais cette hypothèse d’un séjour parisien en 1304 est hautement improbable, car Dante avait tout intérêt à rester non loin de Florence. En effet, après la mort de Boniface VIII, le nouveau pape Benoît XI, élu en 1303, voulait rétablir la paix en Toscane et à Florence. Une réconciliation générale entre Blancs et Noirs faillit réussir sous la gouverne de son envoyé le cardinal Niccolò da Prato en 1304.
Leonardo Bruni (1370-1444), auteur d’une Vie de Dante, affirme qu’à ce moment Dante se trouvait à Arezzo et se faisait le plus humble possible, «cherchant pas ses bonnes actions et son bon comportement, à obtenir la grâce de pouvoir retourner à Florence.»21
Il paraît plus probable que Dante se soit rendu à Paris —dans l’hypothèse où il l’a fait— entre août 1313, après la mort d’Henri VII, à juin 1314. Une période favorable remarque Mirco Manuguerra, car «l’Enfer n’était pas encore diffusé (le Purgatoire sera diffusé dans le courant de l’année suivante) de sorte que les lourdes flèches lancées contre Philippe le Bel ne pouvaient pas représenter un problème.»
Ces dates seraient en tout cas cohérentes avec la seconde citation de Boccace:
et déjà proche de la vieillesse, il n’hésita pas à aller à Paris, où en peu de temps, il acquit tant de gloire, par de nombreuses « disputatio« , montra une telle hauteur d’esprit que ceux qui l’avaient écouté s’en émerveillaient encore. Et de tant d’études il méritait grandement les plus hauts titres; certains l’appelaient toujours poète, les autres philosophe, et de nombreux autres théologien.
Un prodigieux jouteur intellectuel
Dans cette hypothèse, Dante aurait eu une cinquantaine d’années lors de son séjour parisien, un âge relativement avancé pour l’époque. En revanche, les conditions de vie du poète lors de son séjour durent être rude pour un homme de son âge. On l’imagine mal s’installant dans un des dortoirs où dormait les étudiants et suivre, comme eux, les cours sur les bottes de paille.
Nous n’aurons sans doute jamais de réponse définitive à la réalité d’un séjour de Dante à Paris, et sur la période pendant laquelle il s’est déroulé, mais si l’on tient pour acquis qu’il a eu lieu faisons aussi nôtre cette observation de Boccace qui décrit un Dante prodigieux jouteur intellectuel:
Comme il soutenait une dispute de quolibet,22 ce qui se pratiquait dans les écoles de théologie, il reprit quatorze questions sur différents sujets de différents érudits, recueillit les arguments pour et contre, et les répéta dans l’ordre dans lequel ils avaient été dit; puis, suivant le même ordre il résolut et répondit avec finesse aux arguments contradictoires. Cela fut considéré quasiment comme un miracle par tous ceux qui y assistèrent.
Il est dommage qu’aucun autre témoin ne se souvienne de cette performance et que Dante lui-même ne la mentionne nulle part.
Illustration: Sculpture de Jean-Paul Aubé (1882). Elle représente le poète au moment où il heurte de son pied la tête de Bocca degli Abati, le traitre qui précipita la défaite sanglante des guelfes florentins à la bataille de Montaperti (1260) — Photo: Marc Mentré
“L’Accident de chasse” pour un lecteur de Dante est une incroyable et belle surprise, tant l’œuvre du poète florentin est au cœur de ce récit sombre et lumineux à la fois.
L’histoire —vraie— est construite sur plusieurs niveaux qui s’enchâssent comme les poupées des matriochkas. La réussite du livre tient autant au talent de conteur de l’auteur David L. Carlson qu’à celui du dessinateur Landis Blair dont le graphisme noir et hachuré fait vivre cette histoire tourmentée et prenante. La qualité de la traduction de Julie Sibony qui a su rendre la vivacité des échanges, le langage coloré des personnages et la qualité littéraire des textes, est aussi un des points forts de l’édition française.
Les deux héros principaux sont deux hommes jeunes. Le crime —atroce— qu’a commis le premier, Nathan Leopold, lui a valu une condamnation à perpétuité avec une peine supplémentaire de 99 ans. L’autre, Matt Rizzo, est un paumé devenu aveugle à la suite du braquage d’une épicerie qui a mal tourné. Tous deux sont enfermés dans la même cellule d’un pénitencier qui abrite des criminels endurcis.
Un espace étouffant
L’architecture intérieure de leur prison est le résultat des travaux du philosophe utilitariste anglais Jeremy Bentham (1748-1832). Le “principe de construction” qu’il a établi permet de maintenir les personnes enfermées dans les prisons, les asiles, mais aussi les usines, sous une surveillance constante. Les cellules sont donc alignées derrière une coursive, en cercles empilés autour d’une cour intérieure. Une tour centrale permet aux surveillants d’observer en permanence l’ensemble des cellules et des circulations de prisonniers sur les coursives.
La cour intérieure de la prison construite sur les principes de ”Betham”. Dessin Landis Blair.
Le rapprochement entre cet espace étouffant et l’Enfer imaginé par Dante est, pour le lecteur, immédiat. On imagine facilement comment dans cet espace immense les cris et les plaintes des détenus, les bruits doivent résonner. L’exclamation de Dante vient immédiatement à l’esprit:
Quivi sospiri, pianti e alti guai
risonavan per l’aere sanza stelle
(Là soupirs, plaintes et hurlements de douleurs / retentissaient dans l’air sans étoile” — L’Enfer, Chant III, v. 22-23)
Matt a besoin d’un Virgile pour le guider dans la prison
Lorsque Matt arrive dans la prison, il est totalement désorienté. Il ne voit rien, ne comprend pas ce qui se passe. Il lui faut un guide, un Virgile. Ce sera Nathan. Il va lui “apprendre” la prison, lui donner l’accès à la lecture en lui apprenant le braille. Il va surtout lui redonner l’appétit de vivre.
Car Matt, dans son désespoir, n’a qu’une envie: se suicider. Nathan lui met alors en main un marché: s’il lit un livre —en braille— jusqu’au bout, il l’aidera à mettre fin à ses jours. Matt accepte et Nathan choisit… La Divine Comédie que Matt ne connaît pas.
Cela donne un dialogue savoureux, si l’on se souvient que ce sont deux condamnés à perpétuité qui discutent dans une prison de haute sécurité:
Matt: Dante, La Divine Comédie, c’est comique?
Nathan: Non, pas vraiment… Enfin si… ou disons plutôt… joyeux, peut-être. Ça date du XIVe siècle et à l’époque une comédie voulait juste dire que ça finissait bien. Quand ça finissait mal, c’était une tragédie. Ça parle d’un homme qui s’est perdu.
Matt: Dante, il est perdu, et il doit trouver son chemin en enfer. Les neufs cercles de l’Enfer. Parfait (et il écrase son mégot sur la couverture du livre, ce qui produit un petit “pssh”)
«Je me trouvai perdu dans une ruelle »
Nathan va lancer un autre défi à Matt: traduire la langue de Dante pour leurs codétenus, à l’occasion d’un atelier où La Divine Comédie sera recréée en spectacle d’ombres chinoises.Tout comme le poète florentin a utilisé le toscan et non le latin, Matt «qui vient du peuple» sera le traducteur. Il ne va pas hésiter à transposer le texte dans la réalité contemporaine:
«À mi-parcours de ma vie, je me trouvai perdu dans une ruelle obscure…»
Les autres détenus se retrouvent immédiatement dans la version que leur propose Matt. Ils l’interrompent par des cris, des vociférations, voit immédiatement “dans les âmes tourmentées des antiques damnés” tel ou tel prisonnier, ou tel autre, qui a assassiné son frère qui était l’amant de sa femme (qu’il a tué aussi d’ailleurs), lorsque Matt évoque la fameuse scène de Francesca et Paolo; «Je pleurai en voyant Francesca, dont la luxure avait poussé son mari Giovanni à l’assassiner ainsi que son propre frère Paolo, après les avoir surpris au lit».
Tout le livre est ainsi construit sur les trames enchevêtrées de la fiction et du réel, du présent et du passé et des destins personnels et familiaux dans une société «âpre et dure» qui punit mais sait aussi parfois oublier. La force du récit tient en grande partie au dévoilement lent et progressif de tous les mensonges et faux-semblants qui hantent les acteurs de cette histoire hors-norme.
Note
L’Accident de chasse, par David L. Carlson, illustration de Landis Blair, traduction de Julie Sibony. Sonatine Éditions, Paris, 2020. Titre original: The Hunting Accident
L’Assemblée générale de la Société dantesque de France qui s’est tenue le samedi 27 février 2021 en téléconférence —pandémie du Covid-19 oblige— était importante. Elle marquait la fin d’une première étape dans la vie de la Société, celle de sa fondation, et l’ouverture d’une nouvelle page, pour les cinq années à venir.
Le 9 février 2016 la Société dantesque de France était fondée dans la Salle des Actes de la Sorbonne. L’idée avait germée à Florence en décembre 2015. Comme son président Bruno Pinchard l’a rappelé, il s’agissait, à la suite du drame du Bataclan, de «donner un thème à partager sur les deux rives de la Méditerranée». Il fallait aussi réparer une absence regrettable: à l’inverse de l’Italie, de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne ou encore des États-Unis, la France ne comptait pas de société savante consacrée à la dantologie, c’est-à-dire à l’étude de Dante Alighieri et de ses œuvres.
Certes, expliquait-il dans la revue Études «le Centre universitaire Méditerranée avait hébergé à Nice, à l’initiative du père jésuite Auguste Valensin, une Société d’études dantesques. Mais l’entreprise n’avait pas survécu à la mort, en 1984, d’André Pézard, auteur de l’édition dans la collection de la Pléiade et héros de la Grande Guerre.»23
Le souci de l’excellence
Au cours des cinq années qui ont suivi sa naissance, la Société a multiplié les rencontres avec les meilleurs spécialistes, et le souci de «l’excellence» revendiquée avec force par Bruno Pinchard (par exemple, cette Rencontre sur Ulysse). Une activité qui ne se cantonne pas à Paris, mais aussi à Lyon, à Tours et même à Florence. Elle s’est s’enrichie par la reprise de la tradition des Lecturae Dantis, ces lectures commentées d’un chant de La Divine Comédie, dont Boccace fut, en son temps, le pionnier. (Voir, par exemple, celle consacrée au Chant XX de l’Enfer)
Dernière pierre ajoutée pour consolider cette fondation, la création d’une revue, —Revue des Études dantesques— dont le numéro 4 vient de paraître en ce début d’année 2021 et dont le n° 5 est en gestation. Un projet lui aussi marqué du sceau de l’exigence puisque fonctionnant selon les règles des publications scientifiques: double lecture en aveugle, comité de lecture composé de spécialistes reconnus…
Mais ce samedi 27 février, l’heure était surtout à l’avenir. Cela passait par l’élection pour cinq ans d’un Comité directeur renouvelé (cf. ci-dessous), Bruno Pinchard conservant la présidence de la Société. Une stabilité importante dans un moment marqué par la pandémie qui rend l’organisation du moindre évènement complexe.
Comment célébrer le 700e Anniversaire en période de pandémie?
Grâce a des dispositifs de téléconférence, l’activité de la Société si elle a été ralentie n’a pas été entièrement paralysée en 2020. Néanmoins l’incertitude demeure en ce qui concerne les manifestations prévues pour célébrer le 700e anniversaire de la mort du poète qui devaient avoir lieu en 2021. «Dante lui-même est frappé de plein fouet», remarque B. Pinchard.
Pour ce qui est de la France, sans doute faudra-t-il se contenter de gestes symboliques, à côté de rencontres déjà prévues à Lyon ou à Bastia (en octobre) et au Centre d’Études Supérieures de la Renaissance de Tours (en juin). Ce pourrait être par exemple le dépôt symbolique d’une gerbe devant la statue de Dante du square Michel Foucault, un jardin qui jouxte le Collège de France à Paris. Mais cela ne saurait suffire.
Il est donc très probable que les manifestations d’importance glissent sur 2022. En réflexion, l’organisation d’un colloque international sur Béatrice. «Cela ferait de la France le visage féminin de la dantologie», s’enthousiasme Bruno Pinchard. Il souhaite aussi lancer un travail sur le Convivio, c’est-à-dire sur le Dante philosophe, un trait trop méconnu du Sommo poeta. À suivre donc.
Le nouveau Comité directeur
de laSociété dantesque de France
Bruno Pinchard, Président Professeur de Philosophie, Université Jean Moulin Lyon 3 Le bûcher de Béatrice, essai sur Dante, Paris, Aubier, 1996
Manuele Gragnolati, Vice-Président Professeur de langue et littérature italiennes du Moyen Âge à Sorbonne Université Amor che move, Il Saggiatore, Milan, 2013
(Membres nommés) Didier Ottaviani, Secrétaire
Maître de conférences à l’École Normale Supérieure de Lyon. La philosophie de la lumière chez Dante. Du Convivio à la Divine comédie (Classiques Garnier —réédition—, Paris, 2016)
Vincenzo Piro, Trésorier
Université Jean Moulin Lyon 3
(Membres élus)
Isabelle Battesti, maître de conférences à l’Université de Poitiers La citation et la réécriture dans la Divine Comédie, edizioni dell’Orso, Turin, 1999
Sabrina Ferrara
Maître de Conférences à l’Université François Rabelais de Tours La parola dell’esilio. Autore e lettori nelle opere di Dante in esilio, Franco Cesati Editore, Florence, 2016
Philippe Guérin
Directeur du Département d’Etudes Italiennes et Roumaines Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, et Responsable du Centre d’Études et de Recherche sur la Littérature Italienne du Moyen Âge (CERLIM); Les deux Guidi Guinizzelli et Cavalcanti, (ouvrage collectif), Presses Sorbonne Nouvelle, Paris, 2016
Fosca Mariani-Zini Professeur d’Université (Philosophie) Université de Tours La calomnie. Un philosophème humaniste, Presses universitaires du Septentrion, coll. Opuscules, Villeneuve d’Ascq 2015;
Irène Rosier-Catach
Directrice d’étude émérite, Arts du langage et théologie au Moyen Âge, École Pratique des Hautes Études De l’éloquence en vulgaire, traduction et commentaires sous la direction d’Irène Rosier-Catach, Fayard, Paris, 2011
Nota: les ouvrages cités sont soit les dernières publications, soit celles qui ont rapport direct avec Dante et La Divine Comédie. Ils n’ont aucun caractère exhaustif.
Précision: L’auteur de cet article est membre de la SdF.
“Inferno” est l’œuvre sonore et musicale collective de 80 artistes et preneurs de sons du monde entier réunis pour créer, imaginer et composer le son de l’Enfer. Cette création a permis de donner une bande son au film muet “L’Inferno” de Francesco Bertolini et Adolfo Padovan tourné en 1911. “Inferno” s’inscrit dans la série d’articles que ce site consacre au 700e anniversaire de la mort de Dante Alighieri.
C’est une carte en noir et blanc qui accroche en premier le regard: celle de l’Enfer, telle que Dante l’a imaginée il y a sept siècles. Puis on remarque une quarantaine de repères rouges frappés d’une étoile blanche, qui se détachent sur le dessin en noir et blanc. Derrière chacun de ces signes, autant d’œuvres musicales originales créées par des artistes contemporains.
Bienvenu dans Inferno, un projet collaboratif qui ambitionne de recréer l’univers sonore de l’Enfer. Ce site a été créé pour célébrer le 700e anniversaire de la mort du Sommo poeta. Il fait partie d’un ensemble autrement plus vaste baptisé Cities and Memory créé en 2014 par Stuart Fowkes, un artiste sonore, preneur de son, installé à Oxford, en Grande-Bretagne.
Dans cet ensemble foisonnant et passionnant à explorer qu’est Cities & Memory, qui traque les sons contemporains de nos villes, Inferno tranche. Il s’agit de créer ex nihilo l’univers sonore d’un lieu imaginaire. Pour ajouter à la difficulté, l’Enfer n’est pas à proprement parler un lieu harmonieux (au plan musical s’entend). Ses caractéristiques sont particulières: l’Enfer n’est que cris, plaintes, pleurs, rochers qui s’éboulent, glace qui craque, eau qui bouillonne, cascades bruyantes… Stuart Fowkes, dans la présentation du projet, remarque:
l’une des caractéristiques les plus frappantes de l’Enfer est les fréquentes références au son et au bruit, et nous voulions vraiment donner vie à cela, en utilisant les techniques de conception sonore, d’échantillonnage et de composition de 2020
Les sons éthérés de Laura Boland ou l’inquiétant Trough the door
Alors comment « sonne » cet Inferno? Pour le savoir, il faut cliquer sur les repères de la carte interactive.
L’entrée peut se faire par les sons éthérés de Laura Boland (Elska). Avec Terra di Lumine, le morceau qu’elle a composée, nous sommes encore à la surface de la terre. Dante n’a pas atteint l’Enfer proprement dit. Il est dans la « sombre et âpre forêt”. Laura Boland l’a imaginée à partir de sons enregistrés dans une forêt proche de New York, mixés avec le gong d’un tambour24. Des notes de piano figurent les gouttelettes de lumière, sans oublier, dans cette composition complexe et sophistiquée, un zeste de sampling et quelques bruits de vagues s’écrasant sur le rivage enregistrés à Cape May, une cité balnéaire du New Jersey.
Mais, l’interactivité de la carte le permettant, on peut aussi choisir d’entrer dans le voyage par le très inquiétant Trough the door de Simon Woods. L’auditeur se sent physiquement passer la porte qui au Chant III ouvre sur le gouffre de l’Enfer. La progression du thème musical traduit le malaise croissant qui gagne le visiteur au fur et à mesure de son avancée vers la porte qui porte la terrible inscription: «Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate».
Chaque compositeur propose son propre univers sonore
Chaque compositeur ou compositrice propose son propre univers sonore et sa propre interprétation du passage de l’Enfer qu’il illustre. Cette différence peut s’apprécier par exemple dans les morceaux consacrés au « désert brûlant », là où Dante retrouve son maître Brunetto Latini sous une pluie de feu.
Peter Hodgkinson a retenu le fait qu’étaient punis dans ce « désert » les « violents » contre la nature et a souhaité rendre sa musique, The Abominable Sand, la plus immersive possible. Il décrit son morceau de musique comme une descente progressive vers le « Sable abominable”:
La piste (sonore — Ndr) a un souffle ou un cycle qui est clair au début; cela est subsumé en intensifiant les voix et les sons déformés qui décrivent la descente dans le sable abominable; le sable est le flou des aigus et de l’électricité statique qui consume les voix. Le « sable abominable » est comme une tempête de sable du désert qui dessèche et déchiquette tout ce qui est capturé sur son passage.
Le groupe The new Cow, composé de Hans Glib, Deiter Banal et Klaus Inane, a choisi pour son morceau Babel is burning une approche radicalement différente, voire opposée:
Nous avons pris le nom du cercle au pied de la lettre, et avons essayé de transmettre le son des misérables malades se tordant sous une pluie de feu. (…) Une cacophonie d’enregistrements coupés de divers fanatiques religieux et extrémistes constitue la base de la pièce, recouverte d’une respiration déformée et d’enregistrements traités de machines défectueuses (…) Les voix humaines traitées ajoutent à l’atmosphère générale de malaise et de souffrance.
Un passionnant travail d’explication
Le passionnant dans cet Inferno est que chaque créatrice et créateur explique les éléments qu’il a utilisé pour construire son morceau, la manière dont il l’a construit et la philosophie qui l’a guidé.
Odette Johnson (Museleon), pour Sowers of discord, le morceau qui illustre les semeurs de discorde du Chant XXVIII s’est inspiré de notre monde actuel. Elle a retrouvé dans les très contemporains semeurs de fake news, complotistes et autres négationnistes des traits communs avec les semeurs de discorde et de schisme dantesques. Son objectif était
de créer une cacophonie de mots qui représentent la façon dont les semeurs de discorde utilisent, entre autres, les médias sociaux, les médias, les rassemblements, etc. pour faire passer leur message dans le but de créer la division, la haine et la violence, afin d’obtenir leur chemin.
Certains morceaux sont construits comme des pièces de théâtre mises en musique. C’est le cas de Antenora Blues, conçu par Neil Verma où il « raconte” le conte Ugolino rongeant la tête de l’archevêque Ruggieri. L’auteur voulait qu’une voix dise le texte et qu’une autre le commente, afin d’utiliser
une voix pour «ronger» une autre, tout comme l’image centrale de la section dans laquelle le comte Ugolino ronge la tête de l’archevêque Ruggieri.
Le morceau est étonnant qui mêle voix anglaises et voix italiennes, craquements et rongements jusqu’à ce que le silence gagne.
La recherche de notre propre Paradis
Dans La Divine Comédie, Dante, guidé par Virgile, sort de l’Enfer, après avoir escaladé le corps de Lucifer. Il lui reste encore à gravir le mont du Purgatoire et à parcourir le Paradis. Cette dernière partie du voyage du poète a inspiré à Andrew Howden sa composition, The Love Which Moves The Sun & Other Stars. Cette interrogation fut son point de départ:
Sommes-nous tous à la recherche de notre propre idée du paradis? Comment y parvenir et de quelle manière, est-ce physique ou mental, est-ce même important? Cela fait partie d’un voyage personnel utilisant des tons pour induire un état presque transcendantal, (et) essayer d’atteindre un niveau de conscience où le calme et la sérénité s’apparentent à être au paradis à travers la musique.
La douceur du Paradis au milieu des sons rugueux et discordants de l’Enfer, c’est sur cette porte ouverte à la douceur et à la méditation que l’on peut refermer cet Inferno. Nous aurions alors nous aussi atteint notre Jérusalem.
Pour le 700e anniversaire, donner une bande son au film muet L’inferno
La réinvention de l’univers sonore de l’Enfer de Dante avait pour but de créer une piste sonore à L’Inferno, célèbre film italien muet de Francesco Bertolini et Adolfo Padovan tourné en 1911.
En novembre 2020, une musique composée à partir d’une édition des sons réalisés dans le cadre du projet a donc été créée. Le film avec l’ajout de cette composition y trouve une nouvelle fraîcheur. Des scènes qu’un spectateur contemporain aurait pu trouver surjouées, maladroites ou tout simplement vieillies, y retrouvent toute leur force et leur puissance expressive. Une belle manière de célébrer le 700e anniversaire de la mort du poète.
Ce film sonorisé, le voici:
Note
Inferno est un projet de Cities and Memory. Ce réseau collaboratif mondial auquel ont collaboré plus de 750 preneurs de son et artistes depuis sa naissance en 2015 est basé à Oxford, au Royaume-Uni. Plus de 4000 sons sont conservés et forment une carte sonore mondiale qui couvre plus de 100 pays et territoires. Outre Inferno, trois projets marquants sont à signaler:
#StayHomeSounds, une cartographie globale des sons du confinement provoqué par le Covid-19;
Protest and Politics, une collection de sons de protestation;
Sacred Spaces, la première enquête mondiale sur les sons des églises et des temples, sur la prière et le culte.